INVOCATION DE CORINNE

Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau

des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut

soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!

Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce

pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop

heureux pour l'y supposer coupable.

Rome conquit l'univers par son génie et fut reine par la liberté. Le

caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares,

en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.

L'Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs

rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de

ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par

le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des

ingrats.

L'Imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres,

les poètes, enfantèrent pour elle une terre,

un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux

gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans

l'Europe un Prométhée qui le ravît.

Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il

recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue

au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la

gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses

succès!

Eh bien! si vous l'aimez, cette gloire qui choisit trop souvent

ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec

orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante,

l'Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux,

héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à

l'enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.

L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante.

Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il

souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une

vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.

Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans

but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent sur le passé, qui leur

semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.

On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les

régions imaginaires les peines qui le

dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de

l'existence, comme le poète lui-même s'informe de sa patrie, et

l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil.

Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu'il

évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point

les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer

l'univers dans le cercle de sa pensée.

Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de

l'enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il

inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu'il

crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une

planète nouvelle aperçue dans le firmament.

A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets,

les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe,

de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination

s'anéantit comme le paganisme à l'aspect du paradis, de cet océan de

lumière étincelant de rayons d'étoiles, de vertus et d'amour.

Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de

l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y

recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent

en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est

inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art,

triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en

relation avec le cœur de l'homme.

Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la

renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les

palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans

les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une

plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin

à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du

bonheur!...

Anthologie féminine · 第 240 / 537 题