(NÉE JULIENNE VIETINGHOFF)
(1766-1824)
Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui
donner une place dans notre Anthologie parce qu'elle écrivit surtout
dans notre langue française, qu'elle parlait dès l'âge de quatre ans.
Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790,
elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à
l'amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit
rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la
capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs
et des fêtes.
Si elle plaisait surtout par l'aérienne légèreté de sa taille et de sa
danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples
du Nord. La chronique prétend qu'elle ne résista pas toujours aux
entraînements des passions qu'elle inspirait. Comme elle ne l'a jamais
avoué, et qu'il est bon de ne pas s'en rapporter aveuglément sur ce
point aux racontars des hommes qui n'aiment pas à laisser croire qu'on
a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que dans ses
écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion pour que nous
devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se sentir aimée,
c'est là un sentiment féminin qu'on ne peut incriminer. Un jeune homme
mourut soi-disant d'amour pour elle, et elle s'en fit gloire un peu
trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman de _Valérie_,
qui, d'après les critiques les plus difficiles, est le seul roman
épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans les romans
de Mlle de Scudéry, de Mme de La Fayette et autres du temps, l'amour
y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire; aujourd'hui,
l'homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle écrivit ce roman
à l'époque de ses relations d'amitié avec Benjamin Constant, qui le
lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de la cinquantaine
et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs. Belle encore, et
n'ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant l'heure où elle
plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et se jette dans
le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La séduisante
Livonienne entraîne après elle des milliers d'hommes et de femmes,
et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de _Valérie_ et des
_Pensées d'une dame_, il n'y a rien d'elle de très marquant.