LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI

(_Valérie._)

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Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie

de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns

assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous

paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun

quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une

gaze d'argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait

parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze

une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne

perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs

jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume

était celui des paysannes de notre pays: des corsets d'un drap bleu

foncé, un fichu d'une toile fine et blanche, qui, se roulant comme

un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur

leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à

terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se

détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses

bras étaient plus délicats; les autres semblaient être

faites pour l'entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée

de manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par

son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres

et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans

cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s'était plu, comme elle

le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes

filles qu'on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants,

recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient

ensuite. Elle comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le

comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette

scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses

grâces, il l'aima tendrement.

Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé.

Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti,

formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles

chantaient mieux qu'elles, et, au lieu de leurs romances, nous

entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par

Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les

voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux,

la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de

ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer

fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie

douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.

Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s'y

précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune.

Valérie resta avec son mari;

tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur

retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa

femme, en me tendant la main, s'écria:

«Bon Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée, ni la

salle des souvenirs.»

Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour

respirer le grand air et m'abandonner pendant quelques instants à mes

rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de

la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché

la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement

dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai avec timidité; elle

me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis qu'elle avait pleuré; elle

avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu'elle s'était rappelé

la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions

qu'elle recevait étaient profondes, et je lui dis:

«Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd'hui que nous

désirons surtout vous voir contente?

--Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne sont point

amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si

délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux

qui commença l'attachement du comte pour moi; je me suis attendrie

sur cette époque si chère; mais j'aime aussi l'Italie, je l'aime

beaucoup», dit-elle.

Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur

cette main qui, deux ans auparavant,

était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais,

et qui faisait battre mon cœur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y

fixaient avec stupeur.

«Quoi! me disais-je, j'aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais

aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma

fortune, tout me rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de

deviner cet immense bonheur?»

Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes

pensées, tombaient sur sa main.

«Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.»

Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j'osai

la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet

anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je

quittai la main de Valérie et je soupirai profondément.

«Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis

sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est

venue vous troubler aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée

vous a ramené en Suède.

--Oui, dis-je en respirant péniblement.

--Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut

vous distraire d'elle?

--Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la

timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien

qui aiment parce qu'elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu;

enfin, par le plus

charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et

la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son corps délicat est une

fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et

courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour.»

Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec

laquelle j'avais parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit

mon enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et j'appuyais

ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété

le premier son de sa voix.

«Sait-elle que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité

qu'elle n'aurait pu feindre.

--Oh! non, non! m'écriai-je, j'espère bien que non; elle ne me

pardonnerait pas.

--Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire

naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en

inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains

pas, et cela me console de ne pas être belle.»

Je m'étais remis de mon trouble.

«Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si

dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois

pas qu'un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant

on vous disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un

sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est

vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de moins

passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver

à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous

sommes séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens

l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et

plus elle s'exalte; et c'est quand on sait l'émouvoir fortement qu'il

ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard,

quelques sons d'une voix susceptible d'inflexions séduisantes,

contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette

magie par excellence, renouvelle tous les enchantements...

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Anthologie féminine · 第 227 / 537 题