DE L'ART DE TRADUIRE[38]

Quand je parle d'une traduction en prose, je ne veux pas parler d'une

traduction servile, je parle d'une traduction généreuse et noble,

qui, en s'attachant fortement aux idées de son original, cherche les

beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La

première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle:

car, pour conserver la lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est

l'ouvrage d'un froid et stérile génie, au lieu que l'autre, en ne

s'attachant principalement qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas,

dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par

ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la

fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne

peut être exécuté que par un génie solide, noble et

fécond... Il n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un

tableau, où le copiste s'assujettit à suivre les traits, les

couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l'original

qu'il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n'est point

si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres,

il faut que l'âme, pleine des beautés qu'elle veut imiter et enivrée

des heureuses vapeurs qui s'élèvent de ces sources fécondes, se

laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu'elle

produise ainsi des expressions et des images très différentes,

quoique semblables.

Anthologie féminine · 第 115 / 537 题