Quand je parle d'une traduction en prose, je ne veux pas parler d'une
traduction servile, je parle d'une traduction généreuse et noble,
qui, en s'attachant fortement aux idées de son original, cherche les
beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La
première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle:
car, pour conserver la lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est
l'ouvrage d'un froid et stérile génie, au lieu que l'autre, en ne
s'attachant principalement qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas,
dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par
ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la
fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne
peut être exécuté que par un génie solide, noble et
fécond... Il n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un
tableau, où le copiste s'assujettit à suivre les traits, les
couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l'original
qu'il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n'est point
si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres,
il faut que l'âme, pleine des beautés qu'elle veut imiter et enivrée
des heureuses vapeurs qui s'élèvent de ces sources fécondes, se
laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu'elle
produise ainsi des expressions et des images très différentes,
quoique semblables.