Sapho a eu l'avantage que son père et sa mère avoient tous deux
beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur
de les perdre de si bonne heure qu'elle ne put recevoir d'eux que
les premières inclinations au bien, car elle n'avoit que six ans
lorsqu'ils moururent... Elle n'avoit que douze ans quand on commença
de parler d'elle comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le
jugement estoient déjà formez et donnoient de l'admiration à tout le
monde. Je vous dirai seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que
ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à
apprendre tout ce qu'elle a voulu savoir. Encore que vous m'entendiez
parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante
personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer
que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne
sauroit trouver aucun défaut... Elle est pourtant capable d'inspirer
de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre...
Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur, il a
toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau; mais ce
que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si
beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni
en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de son
esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle
disposition à apprendre que, sans que l'on ait presque jamais ouï
dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses...
mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe
qu'elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler.