... Il faut que vous sachiez qu'il étoit non seulement d'une taille
avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d'une beauté de son
sexe, qui n'avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le
teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable;
mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté
des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu'il eust
une douceur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant
je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d'audace
respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la
plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux
sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu'il estoit
possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous
le représenter, c'est-à-dire ayant tout l'agrément de la beauté
et tout l'enjouement de la jeunesse, n'en avoit pourtant ny le
décontenancement, ny l'inconsidération: et l'on eust dit qu'il
estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement
et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment
aimable; et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un
agrément inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il
avoit l'âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre
pour ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu'il
en méritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement
l'esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans
et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'âme
différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle[30], qui a tant eu
de réputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je
persuadé que jamais personne n'a eu le cœur si tendre à l'amitié,
ny si ardent à l'amour que Phérécyde: car, pour l'ordinaire, ceux
qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au
contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente ne le
sont pas si souvent d'un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il
aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se
destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste,
il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement,
qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout
ensemble tous ceux qu'il vouloit représenter, qu'il devenoit presque
ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il
faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme
en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que
Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion,
ny n'a sçeu soupirer plus à propos ny d'une manière plus propre à
faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu
trouver l'art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa
façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il feignoit
d'aimer, qu'il n'estoit pas aisé qu'il fust maltraité. Enfin,
Madame, je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver
un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je
pense pouvoir assurer que, s'il eust vécu plus longtemps, il eust été
un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la
mort le ravit à tous ses amis à l'âge que je vous ai dit: ayant eu
la gloire d'estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les
plus illustres personnes de toute nostre cour.