PORTRAIT DE PHÉRÉCYDE[29]

... Il faut que vous sachiez qu'il étoit non seulement d'une taille

avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d'une beauté de son

sexe, qui n'avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le

teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable;

mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté

des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu'il eust

une douceur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant

je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d'audace

respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la

plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux

sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu'il estoit

possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous

le représenter, c'est-à-dire ayant tout l'agrément de la beauté

et tout l'enjouement de la jeunesse, n'en avoit pourtant ny le

décontenancement, ny l'inconsidération: et l'on eust dit qu'il

estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement

et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment

aimable; et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un

agrément inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il

avoit l'âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre

pour ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu'il

en méritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement

l'esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans

et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'âme

différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle[30], qui a tant eu

de réputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je

persuadé que jamais personne n'a eu le cœur si tendre à l'amitié,

ny si ardent à l'amour que Phérécyde: car, pour l'ordinaire, ceux

qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au

contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente ne le

sont pas si souvent d'un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il

aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se

destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste,

il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement,

qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout

ensemble tous ceux qu'il vouloit représenter, qu'il devenoit presque

ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il

faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme

en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que

Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion,

ny n'a sçeu soupirer plus à propos ny d'une manière plus propre à

faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu

trouver l'art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa

façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il feignoit

d'aimer, qu'il n'estoit pas aisé qu'il fust maltraité. Enfin,

Madame, je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver

un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je

pense pouvoir assurer que, s'il eust vécu plus longtemps, il eust été

un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la

mort le ravit à tous ses amis à l'âge que je vous ai dit: ayant eu

la gloire d'estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les

plus illustres personnes de toute nostre cour.

Anthologie féminine · 第 60 / 537 题