MADELEINE DE SCUDÉRY

(1607-1701)

MADELEINE de Scudéry est sans contredit une des plus grandes figures de

femmes littéraires; notre époque l'a qualifiée bien à tort de pédante,

se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui rendra

justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de près,

choquent le vulgaire appréciateur, mais que l'éloignement remet à leur

point.

Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l'orgueil et

l'oracle de sa ville natale, le _Havre-de-Grâce_; elle vint à Paris,

à l'âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de Rambouillet,

rendez-vous des illustrations du siècle.

Mlle de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres par besoin,

pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et d'elle-même. Ce fut

en dissimulant son nom et sous la signature de son frère qu'elle publia

ses premiers ouvrages: _Les Aventures de Baisa_, _Harangues de femmes

illustres_, _Cyrus_, et les premiers volumes de _Clélie_. Pendant la

publication de cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors

sans signer _Célinte_, _Mathilde_, la _Promenade de Versailles_, deux

volumes de _Conversations_, des vers et des lettres.

On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés

de produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant,

elle n'en remporta pas moins le prix d'éloquence à l'Académie, sur le

sujet de _la Gloire_. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis

XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le

public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues

et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi

charitable et vertueuse que spirituelle.

Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu'au

dernier moment, quoique valétudinaire, à être l'âme et l'esprit de

l'hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses

amis, y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l'était

à peine autant qu'elle: Mlle de Scudéry n'était point belle et ne

connut pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses

romans, d'ailleurs tous très moraux, d'après l'avis des hommes les plus

austères.

«L'occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de

_Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_; je ne fais point de difficultés

à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour l'avenir, ils

seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint Bernard.»

Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de _Conversations_,

veut distribuer ce livre aux fidèles de son diocèse pour leur apprendre

la morale et leur donner de bons modèles»;--et le Père Lacroix parle

de l'auteur en ces termes: «Elle sut si bien mêler la simplicité de

l'histoire et la richesse des inventions, l'élégance et la facilité

du style, la légèreté des conversations, la bienséance des mœurs, la

noblesse et la variété des caractères, la grandeur et la pureté des

sentiments, qu'on peut dire que c'est une école ouverte pour former les

jeunes gens, et où le cœur et l'esprit, loin d'être en danger de se

corrompre, n'ont d'autres risques à courir que de ne pouvoir atteindre

à la hauteur et à la perfection des modèles que l'on y prépare.»

Les _Portraits_ de Mlle de Scudéry sont recommandés comme les meilleurs

morceaux de ses ouvrages.

Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu'elle ait plus particulièrement

écrit en prose.

Anthologie féminine · 第 59 / 537 题