XII

Le programme «américain» de Blasco Ibáñez en 1914 et

aujourd’hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce

roman.--Amour ancien et profond de Blasco pour l’Amérique.

Dans l’interview que M. Diego Sevilla avait prise à Blasco Ibáñez pour

le nº de Mai 1914 de _Mundial Magazine_, le romancier déclarait n’être

venu à Paris que pour y rédiger ses _Argonautas_. Après quoi, il

repartirait pour Buenos Aires, où il ne ferait qu’un court séjour, puis

reviendrait en Europe, qu’il abandonnerait, une fois de plus, pour

l’Amérique. La réalisation de ce programme, qui nous eût, après un

nouveau voyage de documentation à travers les républiques non encore

visitées par Blasco, dotés d’un cycle de vingt romans américains réunis

sous le titre générique: _Las Novelas de la Raza_[180], a été différée

par la guerre, mais cette œuvre monumentale, à la gloire de l’Espagne

et de sa colonisation, n’en verra pas moins le jour, simplement dans un

ordre différent de celui que le maître projetait originairement. Il

avait dit, en effet, au rédacteur de la revue parisienne de langue

espagnole, qu’il commencerait par l’Argentine, à laquelle il dédierait

plusieurs romans, continuerait par le Pérou, auquel il en consacrerait

trois, et ainsi de suite jusqu’à arriver à Saint-Domingue, la première

des îles américaines qu’ait rencontrées Colomb, qui l’avait appelée _La

Española_: méthode qui impliquait donc une marche opposée à celle qui

présida à la découverte du Nouveau Monde.

J’ai demandé à Blasco Ibáñez de me préciser ce qu’il en était

aujourd’hui de ce plan grandiose et les explications qu’il m’a fournies

ont été les suivantes:

«En 1914, j’avais, très nettement, arrêtés dans la tête, trois volumes

qui eussent traité de tous les aspects de la vie argentine et dont le

premier, intitulé: _La Ciudad de la Esperanza_[181], eût été dédié en

entier à Buenos Aires; dont le second se fût appelé: _La Tierra de

Todos_[182] et eût traité de la pampa; dont le troisième, enfin: _Los

Murmullos de la Selva_[183], eût eu pour théâtre le Nord de la

République, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses,

mais eût reflété aussi divers aspects de l’existence au Paraguay et en

Uruguay. J’avais également conçu plusieurs volumes sur le Chili, trois

au moins: l’un, traitant des déserts patagoniens et de l’archipel de

Chiloé; le second, se déroulant à Santiago et à Valparaiso et le

troisième dans les salpêtrières du Nord. Au Pérou, je pensais consacrer

un nombre d’œuvres égal, dont le titre de l’une était déjà fixé: _El

Oro y la Muerte_[184]. J’eusse procédé de la sorte avec chacune des

autres Républiques hispano-américaines, que je me proposais de parcourir

et d’étudier en détail. Ces romans eussent été, en même temps que des

peintures de la vie actuelle, des évocations du passé. Vous aurez

remarqué que les protagonistes de mes _Argonautas_ saluent, à la

dernière page du livre, la Coupole du _Congreso_[185], dont la

perspective clôt le fond de l’_Avenida de Mayo_, à Buenos Aires. C’est

vous dire que, commençant mon cycle de romans au Sud, je l’eusse mené

jusqu’à la frontière du Texas et peut-être ne me serais-je arrêté qu’à

New York. Je n’aurais pas reculé devant la grandeur de la tâche, décidé

que j’étais alors à écrire _tous_ les romans que m’aurait suggérés

l’observation des réalités hispano-américaines. 20 romans, disais-je

dans l’hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement montés jusqu’à 30.

Vous savez que je ne suis pas homme à reculer devant la grandeur d’une

entreprise, quelle qu’elle soit, ni, non plus, à m’effrayer devant

l’énormité d’un travail continu. Mais tout cela, je le répète, se

passait à une époque où je pouvais légitimement prétendre à fixer

l’attention du public européen sur des pays trop peu connus de lui et

cependant si dignes de son attention. Je me flattais d’être le premier

écrivain dont la plume mettrait à la mode, dans la littérature

européenne, les narrations de cadre sud-américain. La guerre est venue,

brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui eût osé s’occuper du

Nouveau Monde, quand l’Ancien Continent se trouvait en proie à la plus

horrible des convulsions qu’ait, depuis des siècles, connue son

Histoire?

«Mes _Argonautas_, publiés en Juin 1914, disparurent dans cette

tempête[186], comme tout le vaste programme dont ils n’étaient que

l’avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un

journaliste m’ayant demandé si j’avais renoncé à reprendre jamais

l’œuvre ainsi commencée, je n’ai pas hésité à lui dire qu’au

contraire, j’entendais bien ne pas l’abandonner. Seulement, au lieu de

tracer ces immenses fresques conformément au plan arrêté en 1914,

celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l’ordre de leur exécution,

des modifications profondes, résultant de ce que ma façon de voir les

choses américaines a considérablement varié, depuis ces sept dernières

années. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mêmes,

mais, au lieu de commencer à peindre par la gauche, c’est par la droite

que j’attaquerai la besogne. Ce n’est pas en vain que j’ai parcouru les

Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les

Républiques de la Sud-Amérique. Car vous me connaissez assez pour ne pas

douter que j’aie le temps à mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce

qui m’absorbe et me tient sous son emprise, c’est l’Amérique que je

viens de voir et dont les impressions possèdent pour moi la fraîcheur de

la nouveauté. C’est pourquoi mon prochain livre, _El Aguila y la

Serpiente_, traitera du Mexique et de ses révolutions. Je dois ajouter

que je pressens l’obscure genèse d’autres œuvres, dont la scène sera

New York, la Californie et d’autres territoires limitrophes. Retenez

bien ceci: que mon programme reste le même, que j’aurai simplement

changé de côté pour l’écrire...»

Le roman _Los Argonautas_ doit, pour qu’on l’apprécie équitablement,

être examiné à la lueur des déclarations qui précèdent. Mais, dénué

qu’il était de tout _prologue_, il risquait fort d’être mal compris des

critiques et tel a été le cas de presque tous ceux qui ont entrepris

d’en parler. Je n’en signalerai ici qu’un seul, mais représentatif: M.

Ramón M. Tenreiro, qui exerçait dans les pages de l’excellent organe

mensuel madrilène, malheureusement disparu il y a quelques mois: _La

Lectura_. Entreprenant, donc, de présenter _Los Argonautas_ à ses

lecteurs[187], M. Ramón M. Tenreiro écrivait ce qui suit: «Il y a

plusieurs années que Blasco Ibáñez ne nous donnait plus de romans. Et

n’allions-nous pas jusqu’à penser, avec chagrin, que l’exercice d’autres

activités avait épuisé en lui le romancier et qu’il ne créerait plus

jamais d’œuvres qui, tels ses récits valenciens, luiraient à jamais,

comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or,

voici un gros volume portant la signature qu’ont rendue célèbre tant

d’excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et

quel vif intérêt nous nous mîmes à le lire. La personnalité littéraire

de Blasco Ibáñez, les influences qui ont agi sur lui, l’école à laquelle

se rattachent ses productions: tout cela était parfaitement défini avant

que parût ce nouveau roman. Mais, dès ses premières pages, nous

comprenons que rien n’y modifiera le concept ancien du romancier; qu’au

contraire, ce concept y apparaîtra confirmé et fortifié...» Après ce

beau préambule, M. Ramón M. Tenreiro s’avise de redécouvrir cette vérité

d’antan, que renforceraient _Los Argonautas_: que Blasco Ibáñez est

resté à jamais ce disciple de Zola qu’un sophisme, dont l’origine a été

exposée plus haut, voulait, en Espagne, qu’il eût été à l’origine de sa

carrière! Mais continuons à traduire le philologue de _La Lectura_.

«Après je ne sais combien d’années (_sic_), ce sont maintenant _Los

Argonautas_ qu’on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et

détails, dans les limites de la méthode naturaliste. Et peut-être

n’a-t-on pas écrit, dans toute cette misérable année 1914, de roman qui

soit aussi complètement zolesque..., _etc._ _etc._»

Rien, en vérité, n’est moins zolesque que l’imposante masse de _Los

Argonautas_. Dans ces 600 pages d’impression dense--matière d’une

demi-douzaine de nos actuels romans français à 7,50--, Blasco nous

décrit, sans doute, l’existence à bord d’un transatlantique de la

_Hamburg-Amerika Linie_, le _Gœthe_, sur lequel les deux

protagonistes--dont l’un n’est autre que celui de _La Horda_, Isidro

Maltrana--se sont embarqués, à Lisbonne, pour n’en descendre qu’au terme

du voyage, après deux semaines de vie en commun avec la société bigarrée

de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages

qui, dans les romans qu’il projetait--romans cycliques, à la façon de la

_Comédie Humaine_ et des _Rougon-Macquart_--eussent eu à représenter les

héros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et,

enfin, il intercale, sous forme de récits dont s’agrémente la longue

oisiveté de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et

fidèle des principaux épisodes de la découverte de l’Amérique par Colomb

et des premières phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d’une

traversée, où les amours alternent avec les fêtes, où la misère des

émigrants de tous pays contraste avec les folles dépenses des passagers

de première, est comme une longue et délicieuse suite de conversations

sur les sujets les plus variés, que l’on n’interromprait que pour

assister au défilé cinématographique de paysages et d’êtres évoqués avec

une telle puissance de suggestion, que l’on n’en conserverait pas une

impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de réaliser cette

croisière dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l’eût faite sur

le pont tanguant du _Gœthe_. Pour écrire ce livre, il fallait

l’expérience d’un Blasco, acquise au cours de ses voyages d’aller et

retour d’Europe en Amérique et vice-versa, dont j’ai parlé dès le

chapitre I. M. Ramón M. Tenreiro reconnaissait que «la force avec

laquelle Blasco Ibáñez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose à

se présenter à nos yeux comme douée de vitalité, n’a pas diminué au

cours des ans où sa plume est restée sans exercice. Il n’est pas un

personnage de ce livre--vraie arche de Noé, où grouillent toutes les

races de la terre--qui ne nous apparaisse portraituré au naturel...»

C’est parfaitement exact, mais il eût fallu ajouter que seul un Blasco,

familier, à la date où il écrivit _Los Argonautas_, avec les divers

types raciaux des républiques de la Sud-Amérique, pouvait en risquer,

sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon légèrement

humoristique et reproduire jusqu’aux si pittoresques manières de dire

par quoi un Péruvien se révèle, après deux minutes de discours,

distinct, par exemple, d’un Vénézuélien. Ce dernier détail ne sera guère

apprécié que par ceux des lecteurs étrangers de Blasco Ibáñez parlant le

castillan et ayant eu l’occasion d’entendre des Hispano-Américains le

parler. A la page 264 du livre, l’un des deux protagonistes espagnols du

roman fait remarquer à l’autre combien l’apparente similitude de

l’idiome est en réalité trompeuse. «Les premiers jours, dit-il, en les

entendant parler, je me disais: _Nous sommes égaux, à part quelques

différences d’accent et de syntaxe..._ Eh bien, non, nous ne le sommes

pas, égaux! Comment m’expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons

du même instrument, mais nous avons une oreille qui n’apprécie pas les

sons de la même manière. Si, par hasard, il m’arrive d’échapper ce qui

me semble devoir être un trait d’esprit, quelque chose qui, du moins en

Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices,

restent insensibles, comme si elles ne m’eussent pas compris. Et voici

que, continuant de parler avec elles, j’émets une enfantine niaiserie,

une de ces plaisanteries de collège qui me vaudraient, à Madrid, d’être

conspué: aussitôt mon public de s’esclaffer sur cette stupidité et de se

la redire, comme si c’était une brillante manifestation de talent...!»

Et ce n’est point seulement, en l’espèce, divergence dans l’appréciation

des sons de l’instrument commun, mais bien opposition frappante dans les

conditions d’agilité et de force de son maniement. «Dans beaucoup de

pays de l’Amérique latine, les gens parlent avec une lenteur pénible,

comme si les douleurs d’une sorte d’enfantement accompagnaient chez eux

la recherche du vocable. Les femmes, spécialement, n’ont de corde vocale

que pour cinq minutes; après quoi, elles se taisent, se contemplant

l’une l’autre. Elles ne s’animent que lorsqu’il s’agit de «débiner», de

«_pelar_», quelqu’un, comme on dit là-bas. Mais c’est la phénomène

oratoire non spécial à l’Amérique, mais, hélas! commun à tous les pays

du globe... S’ils parlent peu, en revanche ils aiment à écouter.

Cependant, ici encore, leurs capacités auditives sont presque aussi

limitées que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent

d’entendre, bien que la conversation les intéresse. On dirait que ce qui

les offense, c’est d’être demeurés longtemps en silence. Et ils s’en

vengent en traitant de «raseur», de «_macaneador_», celui même dont ils

ont demandé la parole. Ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on n’aime

point, il est entendu, une fois pour toutes, que c’est une

«_macana_»...»[188]. Il y aurait toute une _Anthologie_ à composer à

l’aide d’observations de cette nature, extraites des _Argonautas_ et

d’où ressortirait un tableau pittoresque de la «différence des humeurs»

entre Espagnols et Sud-Américains.

Et quelle quantité de délicieuses observations sur d’autres traits de

mœurs, plus spécifiquement argentins! Voici, à la page 259, un

paragraphe sur les conférenciers venus du dehors pour apporter la bonne

parole européenne à ces traficants du blé et de la viande. «Les peuples

jeunes possèdent une curiosité analogue à celle de ces écoliers

appliqués et indiscrets qui, après avoir écouté les leçons de leurs

maîtres, entendent connaître encore les intimités de leur vie. Les

livres et les œuvres d’art envoyés par le vieux monde ne leur

suffisant pas, ils ont voulu voir de près la personnalité physique de

leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent à Buenos Aires des hommes

illustres sous le prétexte d’y donner des conférences, en réalité pour

satisfaire la curiosité des Argentins et l’orgueil des nombreuses

colonies européennes qui, exhibant et fêtant le compatriote célèbre, ont

l’air de dire aux autres: «_Nous ne sommes pas des ânes, labourant le

sol ou vendant derrière un comptoir, nous autres, et il est bon que ces

«créoles» se convainquent que nous avons, chez nous, des «docteurs» qui

l’emportent sur ceux de leur pays!_» Et les Argentins, en apprenant

qu’est arrivé chez eux l’auteur d’un livre que le hasard leur a fait

lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent

chaque matin le nom dans leur journal, se disent: _Allons voir quel est

cet oiseau-là!_ Ils sacrifient donc quelques pesos pour s’enfermer dans

un théâtre de cinq à sept, où, bercés par la voix du conférencier, ils

comparent sa figure aux portraits qui en ont été publiés, étudiant la

coupe de sa redingote--pour en conclure, une fois de plus, qu’en

Argentine on s’habille mieux qu’en Europe--et vont jusqu’à compter le

nombre de fois qu’il a bu de l’eau. De plus, ils se paient le luxe de le

tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes où on le voit

stupéfait d’apprendre qu’en Amérique personne ne porte de plumes, à la

mode indienne. Car il faut savoir qu’en ce pays l’on tient beaucoup à ce

que les Européens continuent à s’imaginer ainsi les citoyens argentins,

à seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de

l’ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par

curiosité, remplissent les loges, elles disparaissent dès la troisième

conférence et font bien, car elles s’y ennuient à mort. Elles n’aiment

qu’une catégorie de conférenciers: ceux qui récitent des vers... Mais il

reste les intellectuels du pays, les «docteurs», qui assistent avec une

hostilité manifeste à ces lectures; qui, dès l’entrée, se disent:

_Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!_ et qui, à la sortie,

protestent en chœur: _Il n’a rien dit de nouveau; nous n’avons rien

appris de lui, rien, absolument!_ Comme si quelque chose de neuf était

un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouvé quelque chose

de neuf dans son pays, n’avait qu’à dire à ses compatriotes: _Attendez

un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma

découverte à ces MM. d’Amérique... Et je reviens, à l’instant!_ Comme si

les moyens de communication de notre époque et la diffusion du livre

permettaient à quiconque d’aller quelque part proclamer une idée de

création récente, sans qu’à l’instant trente ou quarante individus ne

protestent: _Pardon! Ça, c’est connu! Il y a longtemps que nous le

savions!_»

Voici, encore, à la page 276, un passage sur les banques. «Fonder une

banque était chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque

semaine. Il n’est pas de rue principale de Buenos Aires qui n’en possède

un certain nombre. L’important, c’était de trouver un bon immeuble, de

le doter d’un mobilier anglais «sérieux et distingué» et de comptoirs en

acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne énorme et toute dorée

et aussi des panoplies de drapeaux pour les fêtes patriotiques et une

façade à la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de début: de

deux à trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me

demandant: _Où est ce capital?_ Il n’y a qu’à faire figurer tous ces

millions, et davantage encore si on le désire, dans les _Statuts_ et

surtout à la devanture et sur l’enseigne, en lettres colossales. En

réalité, l’on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez

également: _Où sont-ils?_ Il faut compter sur les braves gens du Comité

Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers désireux

de figurer à la tête d’une banque. C’est une jouissance que de pouvoir

dire aux amis: _Ce soir, je suis en séance au Comité Directeur_. Et

quelle joie aussi d’écrire aux parents d’Europe et aux nigauds du pays

sur un papier à en-tête de la Banque, qui leur cause du respect par la

série respectable des millions du capital social et les chiffres

mensuels d’affaires de l’établissement...»

Je n’aurais que l’embarras du choix, si je voulais citer, à côté de ces

passages teintés de légère et riante satire, des morceaux d’une beauté

épique, où Blasco,--qui s’est donné la peine d’étudier, dans ses

moindres détails, l’histoire légendaire de Colomb, qu’il possède aussi à

fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,--a retracé la geste

de la découverte du Nouveau Monde et dissipé mainte absurde légende sur

la personnalité même de l’«_Almirante_», de ce prétendu Génois dont on

ignore, en réalité, à peu près tout de la naissance et de la vie,

antérieurement à 1492. Mais de tels morceaux devraient être traduits

sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insère dans le

présent chapitre. Les réflexions que fait Blasco Ibáñez, à la p. 327,

sur ce que coûta à l’Espagne la colonisation du Nouveau Monde, méritent

cependant qu’on s’y arrête un instant. Poète doublé d’un érudit, dont

les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus

rares sur cette grande matière si controversée, Blasco peint

admirablement l’immense effort que représentait une entreprise

civilisatrice allant de l’actuelle moitié des Etats-Unis au détroit de

Magellan. Certains auteurs étrangers n’ont pas craint d’affirmer qu’en

trois siècles l’Espagne avait jeté dans ce gouffre une trentaine de

millions d’hommes. Le chiffre est certainement exagéré, mais que l’on

songe à l’apport de sève européenne que suppose la radicale

transformation du type physique original américain et combien les

virilités espagnoles durent, pour éclaircir le sang indien de son cuivre

autochtone, dépenser de fougue amoureuse! Si l’Espagne comptait de 18 à

20 millions d’habitants quand fut découverte l’Amérique, il est avéré

qu’à la fin du XVIIe siècle, elle n’en avait guère plus de 8 millions

et cette effroyable régression ne laisse pas de donner à réfléchir. Mais

de quelles tragédies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes

d’aventuriers qui se confiaient, séduits par l’appât trompeur de

richesses légendaires, à des esquifs de hasard pour franchir, sans

autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur

boussole, cette «Mer Ténébreuse»[189] dont Blasco a si bien représenté

l’effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de

ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderías Bénder, a dit

que tous les ouvrages de géographie d’alors justifiaient la fatale

appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessinées autour de ce mot

effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes,

les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir été

des créatures charmantes. «Pendant le premier siècle de la conquête,

écrit Blasco, les aventuriers s’embarquaient sur tous les navires venus,

vieux esquifs à peine radoubés que conduisait un quelconque pilote

côtier, décidé lui aussi à tenter sa chance. A cette époque, les

administrations ignoraient les statistiques et il n’était, en outre, pas

rare que l’on partît clandestinement, sans papiers d’aucune sorte.

Personne ne se souciait de la sécurité d’autrui. Chacun pour soi et Dieu

pour tous! Car c’est en Dieu seul que l’on avait confiance et, pour le

reste, l’on était sans craintes. Une expédition commandée par un vieux

capitaine des Indes partait de Cadix pour l’Ile des Perles, sur les

côtes du Vénézuéla. Le jour était serein, la mer unie et calme. Mais le

galion était si désarticulé et pourri, qu’il n’avait pas navigué une

heure, qu’il coulait à fond brusquement, en vue de la ville et que tout

son équipage périssait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque

bruit, parce qu’au nombre des victimes se trouvait le fils unique de

Lope de Vega Carpio, mais combien d’autres tragédies analogues sont à

jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l’oubli!»--Quand on

réfléchit à ces causes, dont Blasco a si bien su démêler, pour le

lecteur non géographe, ni historien de profession, l’écheveau embrouillé

à plaisir par des pamphlétaires pour qui la haine de l’Espagne

justifiait tout, sous quel jour historique différent apparaît la

décadence, tant prômée et si peu comprise, de cette grande nation!

«Notre pays, écrit excellemment Blasco Ibáñez, est, par son histoire,

quelque peu semblable à une marmite qui aurait bouilli des siècles et

des siècles, sans que personne se soit jamais soucié de l’écarter du feu

pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l’Europe,

après la crise de fusion bouillonnante où se sont mêlées leurs races et

effacés leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos

leur a servi pour se solidifier, s’agrandir, pour acquérir de nouvelles

forces. L’Espagne n’a pas connu de tels repos. Durant sept siècles, elle

a bouillonné sous la flamme des luttes de races et des antagonismes

religieux. Enfin, la fusion des divers ingrédients s’est, tant bien que

mal, réalisée. La mixture nationale est faite, peut-être de mauvaise

sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que

son contenu se cristallise, qu’il cesse de se perdre en vapeurs vaines.

Or, c’est à ce moment critique que

[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A

PARIS, PENDANT LA GUERRE]

[Illustration: BLASCO A NICE, LORSQUE SON ÉTAT DE SANTÉ, ÉBRANLÉ PAR UN

TRAVAIL EXCESSIF, EUT NÉCESSITÉ SON SÉJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE]

l’Espagne découvre les Indes, elle qui, en vertu d’alliances

monarchiques, était déjà maîtresse d’une moitié de l’Europe! Au lieu du

repos nécessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu

plus intense, s’enfler en une expansion folle, absurde, la plus

extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l’Histoire. Une

nation relativement petite, située à l’un des bouts du vieux monde et

qui, de plus, avait la prétention de réaliser son unité en expulsant de

son sein, sous le prétexte de religion différente, ceux de ses fils qui

étaient hébreux ou musulmans, c’est elle qui entreprenait en même temps

de coloniser la moitié du globe, tout en maintenant sous son sceptre de

lointains peuples d’Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n’étaient

pas de sa race...!»

_Los Argonautas_, disais-je, ne pouvaient être écrits que par le seul

Blasco, dont la familiarité avec le monde des transatlantiques était

avérée par une rare pratique. Mais je tiens à marquer, en outre, que,

dès son enfance, Blasco Ibáñez ressentit, pour les choses de l’Amérique,

une curiosité passionnée. Il m’a avoué lui-même que «le souvenir de ses

premières lectures est celui de vieux livres à gravures sur bois où

étaient narrées les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que

les conquêtes de Cortés et de Pizarre». Nul doute que ces impressions de

jeunesse n’aient été transposées au premier chapitre de _Mare Nostrum_,

où l’on voit le jeune Ferragut distraire, dans l’immense «_pòrche_»[190]

de la maison paternelle, ses précoces nostalgies en se plongeant dans

l’étude d’un «volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses

planches gravées sur bois, les navigations de Colomb, les guerres

d’Hernán Cortés, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste

de son existence»[191]. Et Blasco a tenu, d’autre part, à m’affirmer que

«plus encore qu’un Espagnol de la péninsule, il était un

Hispano-Espagnol, considérant comme sa propre maison tous les pays de

langue espagnole que limitent l’Atlantique et le Pacifique». En fait, il

n’est pas, _tras los montes_, d’autre écrivain pour s’intéresser comme

lui aux choses d’Amérique et les sentir aussi profondément. Et s’il a

critiqué si rudement l’anarchie mexicaine--en des termes dont le lecteur

français aura quelque idée en se reportant aux extraits de son livre que

M. G. Hérelle a traduits au n° de Mars 1921 de la _Revue de Genève_--,

c’était que, dans l’excès de son amour, il éprouvait comme une colère

âpre et désespérée au spectacle d’une république qui retournait vers la

barbarie, quand elle eût dû suivre l’exemple d’autres républiques

sœurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux,

vers le plus brillant avenir.

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 25 / 41 题