XIII

Les romans de «guerre»: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare

Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L’œuvre

future de Blasco Ibáñez et sa signification actuelle dans les

lettres espagnoles.

«_Un grand trône était dressé. Un arc-en-ciel formait, derrière la tête

de celui qui était assis, comme un dais d’émeraude... Quatre animaux

énormes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trône magnifique._

»_Et les sceaux du mystère étaient, par l’Agneau, rompus en présence de

celui qui était assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris

du premier sceau. L’un des animaux criait: «Regarde!»_

»_Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce

Cavalier tenait à la main un arc. Il avait sur la tête une couronne...

C’était_ LA PESTE.

»_Au deuxième sceau: «Regarde!», criait le second animal, roulant des

yeux innombrables._

»_Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait

brandissait une géante épée au-dessus de sa tête... C’était_ LA GUERRE.

»_Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux

ailés._

»_Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des

hommes. Celui qui chevauchait la bête tenait en main une balance...

C’était_ LA FAMINE.

»_Au quatrième sceau: «Regarde!», vociférait le quatrième Animal._

»_Et c’était un Cheval de couleur blême qui s’élançait. Et le Cavalier

qui montait le Cheval blême, c’était_ LA MORT.

»_Et pouvoir leur fut octroyé de faire périr les hommes par La Faim, par

La Contagion, par L’Epée et par les Bêtes Sauvages._»

Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son

article de 1918, figurés en 1511 à l’aube de la réforme par Albrecht

Dürer,--jeune alors et qui, dans les bois «sublimes et baroques» de son

_Apocalypse_, déjà préconisait le furieux galop des hommes d’armes à

travers l’Europe du XVIe siècle--, cette cavalcade réapparaît, chaque

fois que, sous le vernis mensonger de la «civilisation», de «l’équité»,

de la «science», la primitive barbarie éclate, chez des peuples qui se

croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers féaux de la Bête

Humaine, ce sont eux qui, cinq années durant, ont, comme aux premiers

âges, parcouru nos campagnes funèbres, accumulant ruines et cadavres sur

leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l’homicide

folie, les haines et la cupidité, le tragique appétit de la volupté, du

sang et de la mort. Ces _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, nous tous qui

les avons vus poursuivre leur galop furieux à l’horizon des Temps

Nouveaux--identiques à eux-mêmes, tels que les avait rêvés le prophète

de Nuremberg--et conduire à l’abattoir le troupeau des «Ephémères», nous

nous devons d’être, à jamais, reconnaissants à Blasco Ibáñez d’en avoir

éternisé, pour notre mémoire, hélas! si oublieuse, la sublime et

terrible image dans la fresque immortelle où, avec une puissance

évocatrice restée sans égale, il a retracé les affres de ce drame dont

la France tressaille toujours et dont les conséquences troubleront

longtemps encore l’Univers civilisé tout entier.

Et, puisque nul n’a mieux su l’exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas

lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce

n’aura pas été la moindre singularité d’une guerre où tout n’était que

surprise, étonnement et paradoxe--guerre scientifique et forcenée, où le

Primate cannibale réapparut, déguisé en chimiste, en ethnologue, en

mécanicien, où la suprématie de l’Argent s’affirma par des horreurs

laissant fort loin en arrière la cruauté des fauves du désert--, d’avoir

inspiré le plus beau commentaire de ses gestes à un écrivain sans

attaches autres que sentimentales avec les nations belligérantes. «C’est

un Espagnol venu à la France non comme un fils, mais comme un ami, qui

semble avoir, jusqu’à présent, donné le plus beau roman de la guerre,

l’épopée en prose digne de tant d’héroïsme, d’épouvante, de malheur et

de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque

hésitation l’épithète d’_étranger_, a, dans une œuvre que sa beauté

met à l’abri des vicissitudes communes, exprimé ce qui fut le sentiment

public chez les peuples de culture latine au début de la guerre. Haine

de l’envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la

justice, dévouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les

chimères sont incarnés, ici, dans des êtres qui vivent, souffrent,

agissent et pleurent comme nous.»

Qui voudrait achever de se convaincre des différences spécifiques qui

séparent le faire de Blasco de celui de Zola n’aurait qu’à comparer la

manière de l’un et de l’autre, dans ce roman et dans _La Débâcle_. Chez

Zola, les monstres--investis, surtout à partir de _Germinal_ et de _La

Bête Humaine_, d’un rôle prépondérant et symbolique--fussent devenus une

chimère tétracéphale, des Gorgonnes quadruples, entités vivantes et

agissantes, à la façon de la Locomotive de _La Bête Humaine_, de

l’Escalier de _Pot-Bouille_, du Paradou de _La Faute de l’Abbé Mouret_.

Chez Blasco, ils servent de fond à la très simple et très humaine

histoire d’un chef de famille français, Desnoyers, transplanté au nord

de l’Argentine et revenu, après fortune faite, en France peu de temps

avant qu’éclatât le conflit de 1914. Un rameau détaché de son arbre

généalogique s’est greffé sur une souche allemande, la sœur cadette

de sa femme, fille d’un richissime _estanciero_ argentin, Madariaga,

ayant épousé le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l’avait séduite. Ainsi

posé, le drame se déroule dans sa logique nudité. Marcel Desnoyers,

l’ancêtre, le _paterfamilias_, qui désertait en 1870 pour conquérir,

dans la pampa, grâce à son mariage, une fortune princière, connaît,

devant la furie et l’emportement guerriers de la jeunesse française, un

immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils

aîné, Julio, jusqu’à la guerre s’était borné à «peindre les âmes», à

cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c’était une certaine

Marguerite Laurier, femme divorcée d’un ingénieur, propriétaire d’une

fabrique d’automobiles de la banlieue parisienne, qu’il avait épousée à

35 ans, alors qu’elle n’en avait que 25, et dont la vertu n’avait pas su

résister aux grâces de ce parfait danseur de tango, si bien que le

pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini

par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d’amour, et,

renonçant à tuer le jeune gandin, s’était borné à renvoyer chez sa mère

la trop volage épouse. Né Argentin, Julio eût pu rester tranquillement à

Paris durant toute la guerre. Le sang français fut plus fort. Il

s’engagea dans un régiment de ligne, fut blessé, gagna les galons de

sous-lieutenant et fut tué dans une offensive, en Champagne, au moment

où il allait passer lieutenant et était proposé pour la Légion

d’Honneur. «Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence

civilisatrice, l’épouse adultère, Marguerite Laurier, consciente, enfin,

de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, près de l’homme--aveugle

de guerre, ou peu s’en faut--qu’elle minautorisait. L’épisode est

touchant. Il aurait pu dériver dans le comique, entre les mains d’un

conteur moins adroit que Blasco Ibáñez. Emouvoir avec un récit dont le

point de départ prête à rire, c’est cela même qui fait la gloire du

poète. Hugo a déchaîné _Ruy Blas_ sur la donnée hilarante des

_Précieuses Ridicules_.»

Les Desnoyers possédaient à «Villeblanche-sur-Marne», à un peu plus de

deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux château

historique, qui leur avait valu l’amitié d’un châtelain voisin,

ex-ministre, le sénateur Lacour, dont le fils, René, héros, lui aussi,

de la guerre, finira, amputé du bras gauche et une jambe ankylosée, par

épouser Chichí, sœur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite

de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laissé une baignoire en or

massif--emblème et honte à la fois de sa fortune de millionnaire--dans

son manoir, eut la folle idée de vouloir aller la sauver des

déprédations boches, et c’est à cet incident que nous sommes redevables

des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la

_Deuxième Partie_: _La Retraite_ et _L’Invasion_. Il importe, pour bien

comprendre l’exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a été

dit précédemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibáñez au

front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y étaient

encore fraîches et comment l’auteur put y recueillir, au

Quartier-Général de Franchet d’Esperey, plusieurs témoignages directs

sur l’énorme choc entre les deux armées. Ce sont ces particularités,

uniques, qui lui ont permis de reconstituer la réalité, de même que la

description du «centaure» Madariaga et de la vie dans son _estancia_, au

chapitre II de la _Première Partie_, n’eût jamais été possible, si

Blasco n’avait pas vécu lui-même une vie semblable en Argentine, lors de

sa période colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invétérée, lui

a, d’autre part, servi admirablement dans l’invention de maints

personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type délicieux de

pédant boche qu’est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von

Hartrott, qui préconise la domination du Germain dolichocéphale sur les

peuples dont le crâne a le malheur d’être autrement constitué, attestant

Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour légitimer le meurtre,

l’incendie

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PUBLIÉ PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A

L’OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS]

[Illustration: SÉANCE SOLENNELLE DE L’UNIVERSITÉ «GEORGE WASHINGTON» OÙ

BLASCO IBÁÑEZ A ÉTÉ REÇU DOCTEUR ÈS LETTRES «HONORIS CAUSA»]

et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n’est-elle pas aussi

admirablement prise du réel, junkers fanatiques de la chose militaire

qui marchent à la tête de leurs «pantins pédants» comme les maigres

hobereaux de Heine? Et faut-il évoquer la silhouette de ce commandant

Blumhard, père de famille aussi tendre que violateur homicide,

personnage de _Hermann und Dorothea_ en même temps que de _Justine_, ou

encore de Son Excellence le Général Comte de Meinberg, esthète aux

mœurs thébaines qui dut s’asseoir, aux bons temps de Guillaume, à la

Table Ronde d’Eulenburg et qui, composant des ballets, se plaît

également à fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant

au-dessus de ces figures, amères ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff

et l’artiste Argensola déduisent la philosophie et la doctrine de ce

roman, où l’armature du récit, la mise en jeu de l’action, l’ordonnance

des plans révèlent la plus incomparable des maîtrises. Jamais les

épisodes ne traînent en longueur. Ils s’incorporent, ainsi que les

paysages, à la principale action. Ils sont la pulpe même et la chair,

non pas le simple ornement, du récit.

Laurent Tailhade terminait son article d’_Hispania_ en se gaussant de la

partialité, ou de l’étroitesse d’esprit du professeur anglais James

Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement, à Blasco de

travailler «pour l’exportation». Tailhade eût, sans nul doute, accentué

l’ironie, s’il eût su que cet illustre hispanologue de Londres se

trouvait, à son insu, avoir fait chorus avec le représentant, à

l’Académie Espagnole, de ces germanophiles transpyrénaïques dont les

patronymiques ornèrent, en Octobre 1916, les colonnes d’_Amistad Hispano

Germana_, et dont la haine de la France n’a eu d’égale, tout au long de

la guerre, que la pitoyable cécité intellectuelle. C’est au tome II de

_Crítica Efímera_[193] que l’employé de ministère Don Julio

Casares--critique littéraire qui obtint, naguère, un succès de scandale,

en traitant, dans son volume: _Crítica Forma_, de plagiaires les

écrivains rattachés à la période de rénovation de 1898--a réimprimé un

article où il croyait du dernier fin d’écrire que _Los Cuatro Jinetes

del Apocalipsis_ avaient d’abord été rédigés en français, puis traduits

en espagnol, et où il définissait ce roman: «_una torpe é insoportable

recopilación de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente

contra una de las naciones más cultas de Europa_»[194]. Mais à quoi bon

s’attarder à de telles pauvretés? Le succès inouï de _Los Cuatro Jinetes

del Apocalipsis_ a dépassé les espoirs même les plus optimistes. Au dire

de _The Illustrated London News_[195], la 200^{ème} édition anglaise en

aura été épuisée avant que fussent satisfaites les demandes en cours,

émanant de lecteurs dispersés à travers le monde, et cet organe

ajoutait, je tiens à le répéter, que: «_it is said to have been more

widely read than any printed work, with the exception of the

Bible_»[196]. Car cette comparaison avec la Bible,--dont présentement la

_Société Biblique_ a édité des versions en 500 langues ou dialectes, aux

noms inconnus de l’immense majorité des mortels--ne laisse pas d’être

fort caractéristique. Leur popularité ira croissant encore avec le

temps et il n’y aura pas de coin de l’Univers où elle ne pénétrera, avec

le merveilleux film que la _Metro Pictures Association_ vient de

réaliser et dont toutes les scènes ont été tournées au pied des

montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fondée

en 1851 par les Mormons et qui s’est si rapidement développée, en sa

qualité de centre d’un district prodigieusement riche en fruits. Ce

film, qui laisse loin derrière lui l’informe essai tenté à Paris en 1917

et qui portait le titre: _Debout les Morts!_ et la mention: «_Inspiré du

roman de M. Blasco Ibáñez Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse..._»[197],

a coûté à la _Metro Pictures Association_ la bagatelle d’un demi-million

de Livres et aura battu le record de l’industrie cinématographique aux

Etats-Unis.

_Mare Nostrum_ sera le seul des trois romans de «guerre» de Blasco

Ibáñez que le public français--le public anglo-saxon a fait à _Our

Sea_[198] une fortune presque égale à celle des _Four Horsemen_--connaîtra

dans son intégralité, puisque les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_ et

_Les Ennemis de la Femme_ lui auront été présentés avec de sensibles

mutilations et même--du moins le premier--de regrettables remaniements.

Sa traduction, que j’ai entreprise, est assez avancée et verra le jour

cette année même. C’est incontestablement un chef-d’œuvre et, je le

crois, le chef-d’œuvre de Blasco Ibáñez. La mention de date mise à la

page finale, qui est la page 446, dit: «_París, Agosto-Diciembre 1917._»

Mais le livre fut commencé en réalité à Nice en Janvier 1917 et Blasco

dut en interrompre la rédaction jusqu’en Août de la même année, pour

vaquer à ses campagnes de propagande en faveur de la cause alliée. A sa

publication, un des Directeurs du _Bulletin Hispanique_, M. G. Cirot,

professeur d’espagnol à l’Université de Bordeaux, qui, mobilisé, y

signait alors: _St-C._,--et dont j’ai cité plus haut le livre sur

l’historien Mariana--écrivit, dans le n° de Janvier-Mars 1918 de cette

revue, une _note_ dont je crois qu’il ne sera pas superflu de reproduire

le texte: «MARE NOSTRUM, par _V. Blasco Ibáñez_.--L’ironie tragique du

titre annonce la pensée de l’œuvre. L’un des romanciers les plus en vue

de l’Espagne, l’auteur de _La Barraca_, de _Flor de Mayo_, de _Cañas y

Barro_, auquel le traducteur de D’Annunzio n’a pas dédaigné de consacrer

l’effort de son rendu exact et limpide, a senti son âme, celle de sa

race, frémir sous l’outrage répété, systématique et calculé, que les

Allemands se disent obligés de commettre par la nécessité de se

défendre. C’est au moment où le nombre de bateaux espagnols coulés

passait la soixantaine, que M. Blasco Ibáñez a lancé ce manifeste

émouvant, rédigé suivant la formule de son art méthodique, avec toute la

puissance émotive d’une imagination exercée par tant d’activité

antérieure, excitée par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans

doute, il a ménagé les susceptibilités de ses compatriotes, les siennes

propres, en faisant, du héros de cette triste histoire, le jouet d’une

femme, non un salarié. Comme le personnage homérique dont il porte le

nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fasciné par

une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir;

mais sa destinée est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils,

victime des pirates que lui-même a ravitaillés. Il ne reverra qu’une

épouse en larmes, méprisante et froide. Lui-même finira, frappé comme

son fils, après avoir racheté héroïquement sa faute, si bien que la

pitié efface la honte. Il n’y en a pas moins, dans ce romanesque récit,

une réprobation synthétique de tout un ensemble de faits dont l’histoire

multiple ne peut s’écrire et ne s’écrira probablement jamais, parce

qu’il y a des choses qu’il vaut mieux, dans l’intérêt de l’avenir, ne

pas retracer, même sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la

vérité, provoquant un scandale salutaire et réparateur, découvrant, dans

la réalité autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien

moins sympathique et moins excusable! Quoi qu’il en soit, c’est un

honnête homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le

jugement, peut-être encore flottant, de ses concitoyens. C’est un homme

aux idées généreuses. _Vox clamantis in deserto?_ Non, elle trouvera un

écho, cette voix, comme celle de D’Annunzio, dans la patrie inquiète et

humiliée...»[199].

La Calypso qui fait qu’Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et

sert, encore que passagèrement--mais suffisamment pour que sa félonie

entraîne la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n’eût

pas dit «sentir son feuilleton»[200], s’il eût assisté, comme l’auteur

de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine

allemande en Méditerranée--la cause du Boche en ravitaillant un de leurs

_Unterseeböte_, Blasco l’a appelée du nom mythologique de Freya, la

Vénus nordique qui a donné son nom au vendredi--_Veneris Dies: Freitag_,

c’est-à-dire _Tag der Frîa_, ou _Freia_--des Allemands. Et, ici, la

supposition se présente à l’esprit que l’auteur ait songé, pour créer ce

type, à la célèbre espionne Mata Hari, de son véritable nom

Margareta-Gertrud Zelle, arrêtée en France le 13 Février 1917, condamnée

à mort le 24 Juillet de la même année et fusillée en Octobre à

Vincennes--tout cela bien après que, dans _El Liberal_ madrilène, un

journaliste espagnol l’eût signalée, dans un article intitulé: _La dama

de las pieles blancas_, à la vindicte des Alliés, comme étant à la solde

des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance

périlleuse et tentante qui sépare la simple hypothèse de la catégorique

affirmation, l’on voit, en effet, l’hispanologue italien Ezio Levi

écrire, dans le _Marzocco_ du 9 Janvier 1921, que «_il fatto da cronaca

da cui trae inspirazione l’ultimo (sic) romanzo di Vincenzo

Blasco-Ibáñez, è lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo

processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione

nel forte di Vincennes_»[201]. En vérité, rien n’est moins exact et j’ai

écrit, dans _La Publicidad_ de Barcelone[202], un article spécial pour

dissiper cette légende, établissant que, «lorsque Blasco commença la

rédaction de _Mare Nostrum_, personne--sauf quelques rares agents de nos

services d’information étrangère--ne connaissait cette danseuse et que

le maître développa la trame de son récit sans penser le moins du monde

à elle. Ce ne fut que lorsqu’il approchait de la fin qu’on fusilla

l’espionne. L’auteur songea alors à profiter de cette coïncidence

tragique et c’est ainsi qu’il fit fusiller sa Freya, qu’originairement

il entendait tuer de tout autre façon. Il était allé voir l’avocat de

Mata Hari, maître Clunet, son ami, qui lui conta la scène finale, dont

il avait été témoin et que le romancier transcrivit presque

textuellement pour son douzième et dernier chapitre. C’est là tout ce

que _Mare Nostrum_ a à voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque

tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco

Ibáñez, ni personne ne la connaissait alors comme agent à la solde des

Allemands en pays belligérants et neutres et il n’aura pas été superflu

de fixer ici ce point délicat de controverse littéraire. Du reste, il

suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une

quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, «aquatique» et

qui, en tout cas, n’est point danseuse de métier.»

De génération en génération, les Ferragut ont été marins. En vain, le

grand-père a-t-il envoyé a l’Université l’oncle Antonio pour en faire un

médecin, un «_señor de tierra adentro_»[203]. Le Docteur est un homme de

mer. On l’appelle le _Triton_ et son plus grand plaisir est de se livrer

à la pêche et à des fugues en Méditerranée sur les vapeurs qui veulent

bien l’accueillir. En vain, le père Ferragut, notaire à Valence, veut-il

que son fils Ulysse suive la carrière paternelle. Ulysse obéit à l’appel

de son sang et sera marin, en dépit de tout et de tous, même de sa

femme, Cinta Blanes, et du fils qu’elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse

catalan eût pu répéter ce que Dante avait mis sur les lèvres de l’autre,

le fils de Laërte:

_Nè dolcezza di figlio, nè la pièta_

_Del vecchio padre, nè il debito amore_

_Lo qual dovea Penelope far lieta,_

_Vincer potero dentro a me l’ardore_

_Ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto,_

_E degli vizj umani e del valore:_

_Ma misi me per l’alto mare aperto_

_Sol con un legno, e con quella compagna_

_Picciola, dalla qual non fui deserto..._[204]

Le «_sol con un legno_» dantesque doit s’entendre d’une fragile tartane,

vite échangée contre un voilier, qui cède à son tour la place à un

vapeur, jusqu’à ce que, de fortune en fortune, la déclaration de guerre

trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur, à bord du _Mare Nostrum_,

acquis en Ecosse. Les hostilités multiplient les trafics maritimes des

neutres et leurs profits. Ulysse est en train de réaliser des gains

fabuleux, lorsqu’un accident survenu dans les eaux de Naples à son

navire l’immobilise sur ces rivages enchanteurs, où, errant un jour à

travers les ruines de Pompéï et les roseraies de Pesto, le sourire de la

fatale Freya fait de lui l’esclave de cette aventurière allemande. Le

loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pénélope, file sa laine en

l’attendant et il ne vit plus que pour la Circé parthénopéenne, dont le

mystérieux passé est pour lui un attrait de plus. Il n’apprend sa

véritable qualité d’espionne au service du Kaiser que lorsqu’il est trop

tard pour réagir et peut-être consentirait-il à mettre le _Mare Nostrum_

au service de l’Allemagne, si son second, l’honnête Tòni, dans un élan

d’honneur outragé, n’emmenait le navire à Barcelone. Mais, sur un

voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Baléares,

un sous-marin allemand. C’est lors que, de cette moderne _Odyssée_,

surgit Télémaque en la personne d’Esteban Ferragut. Le jeune homme,

affolé par l’absence totale de nouvelles paternelles, a su, grâce à

Tòni, qu’une mauvaise femme retenait captif, à Naples, le capitaine du

_Mare Nostrum_ et s’est bravement rendu en cette ville pour l’y

chercher. Ne l’y ayant point trouvé, il revient en Espagne sur un vapeur

français et y périt torpillé par le même sous-marin que la trahison de

Ferragut a peut-être alimenté d’essence. La déclaration de guerre de

l’Italie à l’Allemagne, qui ramène à Barcelone le père enfin dégrisé,

fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe où a péri son

enfant. Désormais, il n’aura plus qu’une pensée: la vengeance. Son

navire est mis au service des Alliés et court les mers, chargé d’armes

et d’explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le

premier amour profond de sa vie, s’emploie vainement à le sauver des

représailles boches. Mais, entre ces deux êtres, s’est, désormais,

interposée l’image d’un mort et Ulysse, dans une entrevue qu’il a avec

Freya à Barcelone, centre, je l’ai dit, des intrigues sous-marines

allemandes, va jusqu’à frapper brutalement l’espionne qui, désespérée,

abandonnée par les siens, va se faire prendre en France et mourir à

Vincennes, pour, du seuil d’Adès, appeler à elle l’amant soumis

d’autrefois. Et, en effet, le _Mare Nostrum_ saute, torpillé, en vue des

rivages riants de la côte levantine, à la hauteur de Carthagène, et les

flots de la Méditerranée se referment, indifférents et silencieux, sur

cette catastrophe semblable à tant d’autres en ces années d’épouvante,

et bien faite pour qu’on lui applique encore les vers qui, dans

l’_Inferno_, closent--en conformité avec les dires de Pline et de son

compilateur, Solinus--le récit du vieil Ulysse:

_Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto;_

_Chè dalla nuova terra un turbo nacque,_

_E percosse del legno il primo canto._

_Tre volte il fé girar con tutte l’acque;_

_Alla quarta levar la poppa in suso,_

_E la prora ire in giù, com’altrui piacque,_

_Infin che ’l mar fu sopra noi richiuso_[205].

Ce serait commettre une erreur grossière que de voir en _Mare Nostrum_

un roman d’amour. Dans cette mâle Odyssée catalane, ce ne sont ni Circé,

ni Pénélope qui donnent le ton. Le héros, c’en est le Ferragut dont la

mort glorieuse ne signifie pas la défaite, mais présage, au contraire,

cette victoire gagnée à travers tant de douleurs, de larmes et de

sacrifices. _Mare Nostrum_ est une œuvre énergique, où transparaît

l’invincible personnalité de l’auteur, de ce héros d’action et de pensée

pour qui la vie n’est pas un paradis terrestre où se nouent des idylles,

mais un vaste champ de bataille où les forts, s’il leur arrive de devoir

céder, ne s’avouent jamais vaincus, parce qu’ils professent la

philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n’est que

le moyen de faire triompher une volonté de puissance. Et, dominant cette

virile poésie, il en est une autre, plus irrésistible parce que purement

physique: la poésie de la mer. J’ai déjà dit que personne, avant Blasco,

n’avait célébré aussi éperdument la Méditerranée. Quand Ferragut, dans

l’attente de sa maîtresse, à l’Aquarium de Naples, distrait ses

nostalgies en déroulant le mystère des profondeurs marines, la prose du

romancier acquiert cette splendeur épique qu’avaient déjà les pages des

_Argonautas_ où sont évoquées les errances de Colomb et le calvaire des

premiers conquistadors. Du vieux Cadmus à la mitre phénicienne au Niçois

Masséna, ce _Fils aimé de la Victoire_ dont la bonne étoile s’éclipsa au

Portugal en 1810, c’est toute l’histoire maritime méditerranéenne, toute

la gloire de l’_homo mediterraneus_ qu’a, mieux qu’écrite, chantée

Blasco. Et à l’heure où je rédige ces lignes, sous le pâle et grisâtre

ciel d’un village de Bourgogne Champenoise, songeant à ces fresques

admirables de _Mare Nostrum_, je vois l’hivernale pénombre céder la

place aux horizons ensoleillés du Midi et je sens, à travers la brume

glaciale de l’Est, comme passer l’âcre et salubre brise des rivages

heureux de la mer latine.

J’ai demandé à Blasco de me dire dans quelles conditions il avait écrit

_Los Enemigos de la Mujer_. «Je dus, m’a-t-il déclaré, passer, comme

vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Côte d’Azur pour

refaire une santé gravement compromise par des excès de travail de

quatre années. Les médecins m’avaient rigoureusement prescrit de

m’abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre,

lorsque mon activité doit chômer. Les jours de paresse, j’ai l’air

honteux et confus de quelqu’un dont la conscience ne serait pas

tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forcé, je sentis la

nécessité de composer un nouveau roman et c’est ainsi que--lentement, à

cause d’un état physique précaire--j’écrivis mon livre. Par un étrange

phénomène, à mesure que j’avançais dans la composition, je sentais ma

santé se fortifier et quand j’en eus achevé le dernier chapitre, rien,

désormais, ne s’opposait à ce que je songeasse aux préparatifs de mon

voyage aux Etats-Unis. _Los Enemigos de la Mujer_ ont donc été rédigés à

Monte-Carlo, où j’ai résidé une année entière et si j’y suis resté la

paix signée, c’est que je tenais à terminer cette œuvre à l’endroit

même où s’en déroulait l’intrigue.»

Je ne sache pas qu’il existe--et cependant le nombre des romans dont

l’action se passe dans la Principauté est considérable--d’ouvrages

d’imagination où le milieu monégasque ait été reconstitué de façon plus

parlante, en sa phase de guerre, qu’aux chapitres IV, VI, VII, VIII et

XII des _Ennemis de la Femme_. Mais le but de Blasco, en composant ce

volume, était tout autre que de se livrer à des fantaisies de peintre et

de satirique. Son dernier roman est le livre des égoïstes, des

jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragédie,

rester en marge des événements, continuant, dans l’un des plus beaux

recoins du globe et à quelques centaines de kilomètres du sanglant

abattoir, leur existence vide de toujours jusqu’à ce que, touchés par la

grâce, les plus représentatifs d’entre eux se jetèrent, à leur tour,

dans la mêlée, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d’âme et

devenus d’autres hommes. Le Prince Miguel-Fédor Lubimoff était fils d’un

général de Don Carlos, Don Miguel Saldaña, marquis de Villablanca, dont

la participation à la dernière guerre carliste--déclarée sous le

prétexte de l’élection du Duc d’Aoste au trône d’Espagne en 1871, puis

de la proclamation de la République en 1873--eut pour conséquence, à

l’échec final de celle-ci en 1876, l’exil de ce personnage à Vienne,

d’où, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour épouser, à

Pétersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthénique qui

finira ses jours à Paris, remariée, après veuvage, à un gentilhomme

écossais. Lubimoff fils, qui a gaspillé sa jeunesse dans les plus folles

aventures, se trouve, lorsqu’éclate la guerre et près de la quarantaine,

à la tête d’une fortune déjà fort ébréchée et que les événements de

Russie compromettront très sensiblement. Ce mélange hybride de Slave et

de Latin, blasé mais non déséquilibré, s’est réfugié dans la splendide

villa qu’il possède à Monte-Carlo, la _Villa-Sirena_, où il a résolu, en

raffiné qui sait que la femme est cause de tout mal--mais aussi de tout

bien--entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une

sorte d’existence cénobitique où tous les vices seront permis, sauf

celui qu’à la p. 303 du livre l’on définit: «_la única embriaguez

interesante de nuestra existencia_»[206]. Ces parasites constituent un

autre brelan, moins redoutable certes que celui évoqué par Dürer, le

peintre terrifique, mais qui n’en reste pas moins extrêmement original.

Voici, d’abord, Don Marcos Toledo, épave des guerres carlistes, qui,

après avoir connu les misères de l’abandon à Paris, avait fini par

échouer dans le palais de la Princesse Lubimoff, à la Plaine Monceau, en

qualité de maître de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le

chambellan, non sans s’être adjoint préalablement le titre, aussi

honorifique qu’irréel, de Colonel. Doué d’un bon sens assez perspicace,

Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait

dire, p. 222, qu’en sa qualité d’Espagnol--l’action du roman se passe au

cours de l’année 1918--et de patriote, «il souffre de voir l’Espagne en

marge de la lutte, s’efforçant d’ignorer ce qui se passe dans le reste

du monde, se cachant la tête sous son aile à la façon de certains

échassiers, qui s’imaginent ainsi que, de ne pas voir le péril, celui-ci

les épargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations

«indécentes», elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples

«décents», puisqu’elle laissait systématiquement échapper l’occasion

d’une gloire qui le faisait, lui, frémir...» Ou cette autre, sur

Guillaume II, à la page 227: «Je connais parfaitement le Kaiser. Ce

n’est qu’un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant

l’étourderie et la pétulance de sa jeunesse. Mais il a l’honneur de

l’officier et, se voyant perdu, il se brûlera la cervelle. Vous verrez

qu’en cas de défaite, il se suicidera ainsi...» Atilio Castro, lointain

parent du prince, n’est qu’un de ces pique-assiettes du monde comme il

faut, dont Monte-Carlo a possédé et possède tant de spécimens bizarres.

Vague consul d’Espagne, naguère, nul ne sait au juste où, mais, en tout

cas, fort peu de temps, il s’est fait joueur professionnel: «_el señor

del 17_»[207], et, toujours décavé, n’en vit pas moins, en apparence,

comme le gentleman correct et le parfait «_caballero_»[208] que ce genre

d’individus apparaît par définition. Teófilo Spadoni, lui, n’est qu’un

vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des équipes musicales du prince

à bord de ses yachts successifs--sur l’un desquels Lubimoff reçut, en

cousin, Guillaume II--, restera son commensal. Né de parents italiens,

peut-être au Caire, à moins qu’à Athènes ou à Constantinople, il

constitue le plus parfait type de crétin que l’on puisse imaginer,

partageant son existence entre une mélomanie presque machinale et la

hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne

joue, lui, que le 5 et dont l’idée fixe serait de découvrir la

bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de

M. Blanc et de détrôner Son Altesse Sérénissime, le Prince Albert.

Carlos Novoa, enfin, n’est qu’un simple pédagogue espagnol,

c’est-à-dire, en dehors de la science, un être sans intérêt. Son

Gouvernement l’avait envoyé au _Musée Océanographique_ pour y étudier la

faune marine, mais il finit par laisser là le plankton et cultiver, lui

aussi, avec l’application professionnelle les 36 numéros et les 6 jeux

de cartes du Casino.

Tel est le brelan des cinq _Ennemis de la Femme_. Leur association, où

la seule langue parlée est l’espagnol, sera cependant de courte durée.

La Femme, qu’ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas à se venger

d’eux et l’aphorisme de Lucrèce--_De Rerum Natura_, I, 23-24--que citait

D. Juan Valera en 1874 à l’épilogue de sa _Pepita Jiménez_:

_Nec sine te quidquam dias in luminis oras_

_Exoritur, neque fit lætum, neque amabile quidquam,_[209]

trouve, une fois de plus--comme, déjà, c’était le cas dans l’un des

premiers essais dramatiques attribués à Shakespeare: _Love’s Labour is

lost_, dont Michel Carré et Jules Barbier tirèrent leurs _Peines d’amour

perdues_--en le triomphe rapide de Vénus honnie, son éternelle

application. Le «Colonel» tombe amoureux de Madó, fille du jardinier de

_Villa-Sirena_, et finit par l’épouser. On devine ce que sera cette

union et si la jeune femme, à la fin du livre, fait les yeux doux à un

sous-officier yankee, l’on peut être certain que ce n’est là qu’un

commencement et que la chose aura plus d’une suite! Castro, toujours

distingué, courtise d’abord vaguement Doña Enriqueta, la «_Infanta_»,

fille de Don Carlos, une joueuse passionnée, puis tombe dans les bras

d’une rastaquouère sud-américaine, _gaucho_ en jupons, Doña Clorinda,

que ses allures d’Amazone du Tasse ont fait dénommer «_la Generala_» et

avec laquelle il disparaît--lui, trouvant, comme soldat de la Légion,

une mort glorieuse au front; elle, évanouie à Paris, dans les troubles

remous de la guerre. Spadoni, irréductible, s’il continue à abhorrer la

femme, ce n’est que pour sombrer dans la plus dangereuse débauche du

jeu. Novoa, passionnément esclave d’une soubrette, se voit abandonné

[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PORTANT, A L’UNIVERSITE «GEORGE

WASHINGTON», LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLÉE DE SOIE JAUNE

ET BLEUE, DES DOCTEURS «IN ARTS AND LETTERS»]

[Illustration: LES ÉTUDIANTES DE «BRYN MAWR COLLEGE», ÉCOLE SUPÉRIEURE

POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE--RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL,

DANS LE PARC DU COLLEGE]

par celle-ci, qui lui préfère un officier américain et retourne

tristement en Espagne, où sa science marine sera royalement rétribuée à

raison de cinq cents _pesetas_ mensuelles. Le prince, malgré ses dédains

de nabab repu, a à peine retrouvé une amie d’enfance, fille du frère de

son beau-père et d’une niaise et orgueilleuse créole mexicaine, la

duchesse Alicia de Delille, qu’il recommence avec cette opiomane de 40

ans, fervente du tapis vert où elle perd et reperd des fortunes, son

existence d’autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d’un duc

français, mari plus âgé qu’elle de vingt ans et qui a dû l’abandonner

lorsqu’elle l’eut fait père sans sa collaboration, apprend soudainement

que ce fils adultérin, Français pourvu d’un faux état-civil

et--naturellement--pilote aviateur, est mort, en captivité, en Allemagne

et son désespoir est tel qu’elle éconduit définitivement Miguel.

Celui-ci, qui n’en est pas à une folie près, se bat en duel avec un

pauvre diable de blessé de guerre, un lieutenant espagnol de la Légion,

Antonio Martínez, qu’il soupçonne, dans sa stupide jalousie, de l’avoir

remplacé dans les faveurs d’Alicia, puis, sermonné par une angélique

infirmière anglaise, lady Lewis--dont l’oncle partage sa vie entre le

whisky et le Casino--finit par reconnaître, un peu tard, qu’il a fait,

jusqu’ici, lamentablement fausse route, s’engage, à son tour, dans la

Légion, où sa qualité d’ancien capitaine de la Garde Impériale le fait

admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au

front, y perd un bras et ne revient, après l’armistice, à Monte-Carlo,

que pour y apprendre qu’Alicia, morte des suites d’un empoisonnement du

sang contracté comme dame de la Croix-Rouge dans un hôpital militaire,

lui a légué tout ce qu’elle possédait outre-mer, et, en particulier, ses

mines d’argent du Mexique, «rien en ce moment, mais demain, peut-être,

une fortune presque égale à celle que Lubimoff possédait, naguère, en

Russie.»

Le roman est touffu, mais, à travers ces halliers de verdures

méditerranéennes, un sentier serpente, qui nous conduit à une clairière

inondée de glorieuse lumière, d’où, comme des esplanades du cimetière de

Beausoleil, la vie sourit à la mort. Cette clairière, Miguel Lubimoff

n’y arrive qu’aux dernières pages du livre, où la purification de son

âme s’est réalisée dans la douleur. Ce mutilé que la double flamme de la

souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons

radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le

prince Nekhludov de _Résurrection_, dans Tolstoï, consacrera désormais

ses jours, non au salut d’une seule existence, mais «au bonheur de

cinquante infortunés, parmi les centaines de millions qui peuplent la

terre». Il connaîtra le mélancolique plaisir de «contempler la

vie»[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, écrivant ce

splendide chapitre XII et dernier de _Los Enemigos de la Mujer_ en

Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir européen.

Il met dans la méditation de Lubimoff une ombre sinistre. «Le prince

pense avec amertume à une possible déception. Voir renaître intacte la

bestialité primitive, après un cataclysme accepté comme une rénovation!

Contempler la faillite de tant d’esprits généreux, de tant de nobles

intelligences aspirant au triomphe du bien, désirant aux hommes la paix

et aux peuples la douce société, travaillant contre la guerre, comme les

associations d’hygiène luttent pour éviter les contagions!» En lisant

ces lignes, un nom vient aux lèvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les

courages, a eu le noble et mâle courage de rendre justice à ce grand

homme, dont la gloire aura pu être niée par une coalition d’esprits à

courte vue, mais qui n’en rayonnera pas moins, dans les temps futurs,

comme celle d’un précurseur. D’ailleurs son très juste éloge de

l’Amérique et de son intervention à nos côtés--intervention qui nous a

sauvés--est allé au cœur des Américains et lorsque Mr. William

Millier Collier recevra Blasco docteur de l’Université _George

Washington_ avec la phrase rituelle: «_Doctor Blasco Ibáñez, I welcome

you into the fellowship of the Alumni of The George Washington

University_»[211], le Président de cet illustre Institut se complaira à

féliciter le récipiendaire pour avoir «_appreciated the motives of the

people of the United States, and in your last novel, «The Enemies of the

Woman», you have given them a generous measure of praise for their

intervention_»[212].

* * * * *

Arrivés au terme de ce travail, il apparaît légitime de se demander ce

que pourra être l’ultérieure évolution du romancier et de déterminer,

en attendant, sa place actuelle dans la littérature espagnole. Avec une

nature comme celle de Blasco, qui a réduit au minimum la tyrannie de la

chair sur l’esprit--il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne goûte que

médiocrement le théâtre[214], et, s’il continue à croire à la réalité du

dogme formulé par Lubimoff à la page 303 des _Ennemis de la Femme_ et

cité plus haut, ce n’est que parce qu’homme complet, dont la robuste

virilité ne saurait se contenter de la viande creuse des idéologies et,

défiant les années, serait capable de consommer, octogénaire, le

sacrifice à l’Anadyomène avec la même vigoureuse exaltation qu’un

éphèbe--, l’argent, en tant qu’instrument de liberté et d’indépendance

sociale, est sans doute un but de la carrière littéraire, comme, en

définitive, de toute activité humaine organisée, mais ce n’en saurait

être le but suprême. Blasco vient d’en donner, d’ailleurs, une preuve

nouvelle, éclatante, en différant, pour des raisons qui ne relèvent que

de ses scrupules littéraires, la publication de _El Aguila y la

Serpiente_--achevé depuis le 15 Mars--et en lui substituant celle d’une

œuvre fantastique, composée en 40 jours, différente de toutes celles

jusqu’ici parues: _El Paraiso de las Mujeres_[215], dont l’édition

espagnole ne verra, cependant, le jour qu’après sa version anglaise dans

un magazine new yorkais. Ce but suprême, c’est celui qu’en véritable

artiste,--dominant le calcul des gains matériels et insoucieux des

préocupations de la vente,--il précisait, dans son discours du 23

Février 1920 à l’Université de Washington, comme étant «le grand secret

du génie» et qui consiste dans la conquête d’une gloire de plus en plus

pleine et mondiale par la réalisation d’œuvres de plus en plus

triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volonté de

fer de Blasco, en union avec ses facultés d’observation élargies, nous

réserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demandé, il y

a fort peu de temps, ce qu’il pensait du roman cinématographique et il

m’a confessé que sa préoccupation dominante était de lui trouver une

forme nouvelle originale. Dans ce désir véhément, je crois bien que

collaborent l’homme d’action--toujours désireux de lutter avec

l’inconnu--et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de

rénover sa formule, d’inventer une variété inédite d’illusion en trois

ou quatre cents pages. «Si le cinématographe m’intéresse tant, m’a-t-il

dit, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup, il n’a rien à

voir avec le théâtre. Ainsi s’explique le fait que les comédies filmées

ennuient le public, alors qu’au contraire les romans cinématographiés

l’enchantent. Qu’est-ce qu’un film? Un roman exprimé par des images. Le

théâtre est victime de sa limitation dans l’espace. Il faut que tout s’y

passe sur la scène et il ne peut s’y passer que peu de choses à la fois.

Dans les romans, comme sur le film, on peut développer en même temps

diverses histoires, dont le champ d’action se trouve aux endroits les

plus divers et qui, finalement, convergent en un dénouement unique, en

une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de

lieux et de personnages, ce que l’on ne peut se permettre au théâtre que

de façon très restreinte. Et puis, une pièce de théâtre a tout juste

cinq actes au maximum, avec, si l’on veut, quelques tableaux

supplémentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier

scènes et décors au gré de l’auteur, pour la réalisation de l’effet

voulu par ce dernier. Mes romans viennent d’être acquis par les

principales maisons cinématographiques de New York pour être filmés.

J’ai vu moi-même, lors de mon séjour aux Etats-Unis, fonctionner de près

la technique du film et j’ai connu dans l’intimité la plupart des

meilleurs artistes cinématographiques de là-bas. Vous comprendrez que,

dans ces conditions, ce qui touche au cinéma ne me laisse pas

indifférent...»

Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que «tout

s’arrange en ce monde». Sans doute, le plus souvent, tout s’arrange fort

mal. Mais l’essentiel, pour que continue la comédie de la vie, n’est-ce

pas le mouvement, l’action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs

sont à fleur de peau, est, d’ailleurs, essentiellement bon. Son plus que

septuagénaire traducteur, M. Hérelle, m’écrivait, ces jours derniers:

«J’ai autant de sympathie pour le caractère généreux de Blasco que

d’admiration pour la puissante fécondité de son talent, et, quant à

lui, je crois ne pas exagérer en disant qu’il me considère comme un ami,

au moins autant que comme un traducteur.» M. F. Ménétrier, de son côté,

m’a adressé le plus chaleureux éloge du caractère de Blasco, qu’il a pu

étudier à loisir à Madrid, dans le séjour de plusieurs semaines qu’il y

fit au printemps de 1905, époque où le député de Valence le présenta à

son ami, député également, D. Luis Morote, et aux écrivains D. Mauricio

López-Roberts--qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle

de Blasco, un hôtel luxueux--, D. Gregorio Martínez Sierra, à

l’inimitable Rubén Darío et enfin,--_last not least_--à Pérez Galdós

lui-même, ainsi qu’aux artistes D. Agustín Querol y Subirats, de

Tortosa--, sculpteur mort à Madrid en 1909, dont l’Amérique latine

possède plusieurs monuments notables, tel celui élevé à Lima à la

mémoire du colonel Bolognesi--et à D. Joaquín Sorolla. «Blasco, m’a dit

M. F. Ménétrier à la lettre, est l’un des hommes les plus aimables, les

plus complaisants que je connaisse. J’ai pour lui une véritable

affection, parce que j’estime beaucoup son caractère...» Je pourrais

multiplier ces témoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes

curieuses vicissitudes ont éprouvé la constante fermeté. De cette bonté,

légendaire, Blasco m’a fourni, naguère, en ces termes l’explication

philosophique: «Beaucoup de gens écrivent que je suis bon, extrêmement

bon. Ce n’est pas si certain. Je ne suis ni bon ni méchant. Je suis tout

simplement un impulsif. A la première impression, je m’emballe et suis

l’entraînement de mes nerfs. Puis, à la réflexion, il se trouve que je

ne constate, au fond de mon âme, ni haine ni rancœur. J’ignore le

plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j’en ai cependant, et plus

d’une fois, ressenti le désir. L’on n’est pas homme pour rien, n’est-ce

pas? Mais je me suis dit aussitôt: «A quoi bon? Il en coûte plus de

faire le mal que le bien. Et il faut être bon, ne serait-ce que parce

que c’est plus commode!»... Le romancier, après une courte pause,

ajouta: «_Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no sólo por

imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su

fuerza: los débiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre

vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse..._»[216]

Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux:

«Je me connais mieux que personne. Si ce que l’on écrit contre moi est

vrai, ce n’est pas du nouveau pour moi. J’en suis informé depuis

longtemps. Si c’est une injustice et le fruit de l’envie, c’est chose

inutile, car l’on n’arriverait jamais à me rendre pire que je suis.

L’éloge et le blâme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que

des accidents momentanés de la carrière littéraire et incapables

d’influer sérieusement sur la vocation d’un artiste véritable.»

Tel est Blasco Ibáñez. Quant à lui assigner une place dans les lettres

espagnoles contemporaines, à quoi bon? Il reste lui-même et bien

lui-même, comme l’a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son

tout récent et si curieux volume d’_Impressions Espagnoles_. N’est-ce

point suffisant? Voici, cependant, deux témoignages, que je fais miens,

parce qu’ils représentent assez exactement ma propre façon de voir.

Celui de Laurent Tailhade d’abord,

[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS SON SALON DE NICE

D’après une photographie publiée en 1921 dans un organe anglais de la

Côte d’Azur]

[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921)

Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapportés de l’Amérique

du Nord, ainsi qu’un drapeau américain, don d’un club de New York]

en 1918: «A coup sûr, Blasco Ibáñez est plus notoire en France que Pérez

Galdós, José de Pereda et même que la Comtesse Pardo Bazán. Cela,

peut-être, ne tient point à ce que Blasco «_escribe para la

exportación_»[217], mais, à ce que, pourvu d’une puissance d’expansion

œcuménique, l’art du maître ne prend point souci des frontières,

montagnes ou préjugés. Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou

cet emphatique D’Annunzio; mais avec un renom plus vaste et de meilleur

aloi. Déjà, les écrivains, ses frères, et les humanistes, les experts

dans le métier d’écrire, le tiennent pour un héros de l’Art, comme il

fut un héros de l’Action et de la Politique. Ce n’est pas une gloire

viagère qu’ils promettent à ses écrits. En effet, Blasco

Ibáñez--écrivain, penseur, poète--appartient à la lignée auguste des

Maîtres qu’applaudit l’Univers. Et c’est un héritier de Balzac, un émule

de Maupassant ou de Zola que donne à la France le pays de Calderón et de

Cervantes.» Ces paroles, dans l’organe de l’_Institut d’Etudes

Hispaniques de l’Université de Paris_, dont M. E. Martinenche,

professeur à la Sorbonne, est Président, ont leur signification, sans

doute. Voici, maintenant, celles de l’ex-ambassadeur à Madrid, actuel

Président de la _George Washington University_, lors de la cérémonie du

23 Février 1920: «_In your person, sir, we see the modern glory of

Spanish literature effulgent. You have written much and your readers are

numbered by millions and are found in all lands. Your «Four Horsemen»

have already galloped around the globe. More than two hundred editions

of that one novel have been printed. Your works show the highest

literary genius. You have the power not only of vividly describing

things, but of interpreting their inner significance. Thoroughly

realistic, there is in all that you have written a full tide of human

sentiment. There is a strength and a vigor in the characters that you

have created that suggest the statues of Rodin. Upon the pages of the

printed book, you, a Spanish writer, have drawn pictures that have all

the vital energy and all the passionate realism that distinguish the

paintings of your great compatriots, Sorolla and Zuloaga. Critics were

not uttering empty compliments, when they said of you: «Zola was not

more realistic; Victor Hugo was not more brilliant.» We North Americans

do not challenge the statement of one of our own greatest novelists,

William Dean Howells, who has said of one of your novels that it is «one

of the fullest and richest in modern fiction, worthy to rank with the

greatest Russian works and beyond anything yet done in English, and in

its climax as logically and ruthlessly tragical as anything that the

Spanish spirit has yet imagined». We accept the verdict of those who

have pronounced you the foremost of living novelists and who have

declared that your works have a permanent place in the world’s

literature_»[218].

A ces deux témoignages, il sera bon, sans doute, d’adjoindre un

témoignage d’Espagne. Je le choisirai parmi les plus récents et

l’emprunterai à l’organe des francophiles catalans, cette _Publicidad_

qui a si vaillamment défendu la cause alliée pendant la Guerre et qui,

saluant--dans son édition du soir du 27 Avril 1921--l’arrivée de Blasco

Ibáñez à Barcelone, voit en lui avant tout l’écrivain «homme d’action»

et--préludant par ses louanges aux fêtes que Valence prépare à son

romancier--exalte, en ce descendant spirituel des grands génies coureurs

de monde du XVI^{ème} Siècle espagnol, «_el único hombre de España que

ha sabido, con gran tumulto, correr mundo..._»

VÉRONNES (CÔTE-D’OR), Mars-Avril 1921.

* * * * *

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 26 / 41 题