XI

Les romans «espagnols».--Iº Romans de lutte: _La Catedral_, _El

Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--IIº Romans d’analyse: _La Maja

Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna Benamor_.

Dans tous les romans examinés jusqu’ici, il est une idée qui apparaît

dominante, aussi bien à travers cette idylle d’amour qu’est _Entre

Naranjos_ qu’au cours des péripéties du siège de Sagonte. Et cette idée,

c’est celle de l’universelle nécessité de la lutte pour la conquête de

l’argent. Mais le cadre où se déroule l’âpre bataille humaine--que ce

soit la «_casita azul_»[149] de Leonora, ou la tragique «_barraca_» de

Tòni, la plage, si proche de celle de la Malvarrosa, du Cabañal, ou les

fourrés millénaires de l’Albuféra--, est si enchanteur, qu’on en oublie

l’horreur du drame auquel il sert de fond et que, malgré les

prédications éloquentes de l’auteur contre l’égoïsme des classes

possédantes espagnoles, le lecteur étranger de Blasco Ibáñez, comme si

le subjuguait l’ivresse divine d’une Nature toujours victorieuse,

éprouve, en définitive, une émotion presque sereine au spectacle de ce

_struggle for life_ au grand soleil, en pleine joie méridionale de

vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profondes dans ce paradis

terrestre où les arbres ploient éternellement sous le faix de fruits

savoureux, où les récoltes, en dépit de l’alternance des saisons, se

succèdent comme jaillissant d’Edens inépuisables, où la magnificence

d’un simple coucher de soleil suffit à consoler l’homme de ses chagrins

par la vertu souveraine d’une terre triomphatrice. Sans doute, Blasco

Ibáñez comprit-il qu’un renouvellement du champ d’action de ses récits,

en rajeunissant sa verve et en fécondant son inspiration, aurait aussi

pour conséquence d’agir plus efficacement sur l’âme du public et que le

seul fait de transporter la scène de ses romans en d’autres contrées de

l’Espagne, où la terre est plus pauvre et a été répartie avec une

injustice plus criante, conférerait à ceux-ci cette force de persuasion

dont manquaient, pour les raisons susdites, les œuvres de sa première

période. Ainsi semble-t-il avoir été amené à composer la double série de

ses romans «espagnols», que je crois devoir diviser en romans «de lutte»

et en romans «d’analyse». M. Eduardo Zamacois a dit des premiers que

c’étaient des livres de rébellion et de combat avant tout, des véhicules

efficaces de propagande révolutionnaire, des armes puissantes,

élégantes, soigneusement trempées, de démolition et de protestation où

réapparaissait l’ancien esprit belliqueux de Blasco, où l’homme

politique égalait l’artiste en rivalisant avec lui, et où l’un et

l’autre, par une intime collaboration, avaient réussi à composer «une

œuvre belle et bonne dont l’utilité s’associait au charme, en une

heureuse union». M. Gómez de Baquero donnait, de son côté, la note

bourgeoise dans son article de _Cultura Española_, en reconnaissant que

c’étaient «des livres de combat, non de pure contemplation ou de

reconstitution esthétique et que, plus encore que la passion et la

partialité qui les animaient, ce qui leur nuisait, c’était une profusion

de considérants historiques et d’enquêtes sociales introduites par

l’auteur sous le couvert de ses protagonistes et constituant un lest

fort lourd pour des romans». Qu’au surplus l’esprit de Zola, du Zola des

_Trois Villes_ et des _Quatre Evangiles_, réapparaisse dans ces romans

d’action sociale, c’est ce qu’il serait malaisé de vouloir nier. Blasco,

comme Zola, a cru, dans ses quatre romans «de lutte», lui aussi à la

«mission» du romancier, à sa «fonction sociale» et, se souvenant, sans

doute, que Mme Pardo Bazán elle-même, avait, dans _La Cuestión

Palpitante_, reproché à Pereda de s’être confiné à peindre des toiles

toujours semblables, a voulu, en quittant Valence et sa _Huerta_,

montrer qu’il était capable, telle la vie, de se renouveler sans

aucunement s’épuiser. Quelqu’un pourrait-il objecter que Pereda, bien

que prisonnier de sa «_Montaña_» santandérine, avait su faire--ainsi que

l’observera un ami, Menéndez y Pelayo, au _prologue_ de _Los Hombres de

pro_--du roman social, c’est-à-dire discuter ces problèmes dont

l’intérêt est commun à tous les hommes et présenter un essai de solution

de ces grandes questions à travers l’artifice d’un récit romanesque?

Mais, de quelques spécieux sophismes que l’on enveloppe un même

reproche, il n’est que trop manifeste qu’au fond de toutes les critiques

dirigées à Blasco pour avoir abandonné son domaine réservé de Valence et

des choses valenciennes et abordé le roman social espagnol, ce n’est

point l’art qui est en cause, mais le dépit de mentalités timides,

qu’inquiètent ces prédications, adressées, non point à des lecteurs

sceptiques, pour qui le jeu des idées n’est que simple artifice, mais à

la grande foule espagnole, afin de la galvaniser et de la pousser à

cette action salutaire d’où jaillira, quelque jour, une Espagne

nouvelle. Et il n’est pas jusqu’à M. Jean Amade, actuellement maître de

conférences, quoique non docteur ès lettres, à l’Université de

Montpellier et l’un des plus zélés défenseurs français de cette thèse

conservatrice, qui, après avoir accumulé les reproches à l’auteur de _La

Catedral_, de _El Intruso_, de _La Bodega_, de _La Horda_, n’ait dû

reconnaître que cet idéal de Blasco paraîtrait «toujours infiniment

noble» et qu’il lui avait même fallu un «certain courage pour l’avoir

conçu et exprimé dans un pays comme l’Espagne»![150].

Blasco Ibáñez a fait à Zamacois la confidence que _La Catedral_, bien

que le plus répandu, alors, de ses romans à l’étranger--si la guerre

n’eût pas éclaté, nous eussions connu à Paris, à l’Opéra-Comique, une

_Cathédrale_ mise en musique par G. Hue, que M. Carré se proposait de

jouer au cours du tragique été de 1914--, était cependant celui qui lui

agréait le moins: «_Lo encuentro pesado_, s’était-il écrié, _hay en él

demasiada doctrina_...»[151]. M. Andrés González-Blanco s’est même amusé

à en détailler les hors-d’œuvre, avec renvoi, pour chacun d’eux, à la

pagination du livre. M. Gómez de Baquero, dans un volume de 1905[152],

les a censurés comme constituant un «poids mort, qui retarde la marche

de l’action, divise et brise l’intérêt». Mais le lecteur étranger, qui

n’est pas, comme ces critiques de Madrid, complètement blasé sur la vie

sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels «hors-d’œuvre»

extrêmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d’opposer à une

religion purement formelle--symbolisée par la cathédrale tolédane--le

culte d’une humanité enfin consciente et de sa mission et de ses

destinées. C’est ce qu’avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui

professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant _La

Catedral_ dans la _Revue Latine_ d’Emile Faguet[153], il écrivait: «La

Cathédrale que l’imagination romanesque dressait comme un symbole

mystique au milieu de la cité ensoleillée et grandie par les souvenirs

légendaires, apparaît--et qu’on y prenne garde--comme le dernier vestige

d’un passé gothique et branlant qui nourrit, à l’ombre, une floraison

vénéneuse.» L’action de _La Catedral_ se déroule tout entière à Tolède,

cité vénérable, belle et triste comme un musée, qui semble toujours

dormir, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, l’horrible songe

léthargique médiéval de quiétisme et de renonciation. Un anarchiste,

Gabriel Luna, après le plus lamentable des exodes à travers l’Europe,

est revenu à sa ville natale et se propose d’y achever ses jours près

d’un frère, vieux serviteur du temple érigé en 1227 par Saint Ferdinand.

Ayant appris que sa nièce, Sagrario, vivait à Madrid une existence

misérable de fille perdue, il réussit à la redonner à son père, qui lui

pardonne. La bonté n’est-elle pas vertu divine et le pardon précepte du

Christ? Luna, malade de la poitrine en conséquence de ses courses de

paria, apparaît comme un doux visionnaire pacifique, une véritable

figure de chrétien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et

cette passion chaste et tranquille revêt l’apparence des amitiés

spirituelles où, mieux que les lèvres, ce sont les âmes qui se baisent.

Mais Luna a fait le rêve d’une refonte sociale de l’Espagne. Nourri du

suc des doctrines révolutionnaires cosmopolites, il se soulève à l’idée

que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine

d’autrefois. Ses prédications agissent selon qu’il était aisé de prévoir

sur les cerveaux frustes d’un auditoire ignorant. La plèbe n’en dégage

que la possibilité de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit

où l’anarchiste veille à la garde de la Cathédrale, ses prétendus

disciples accourent en armes pour piller le trésor historique du saint

lieu. Car ils veulent à tout prix, puisque les hommes sont égaux,

«devenir semblables aux messieurs qui se promènent en voiture et jettent

leur argent par les fenêtres.» Luna, épouvanté de ce grossier

contresens, s’oppose de toutes ses forces à la violence de telles

brutes. Mais l’un d’eux lui fracasse le crâne d’un coup du trousseau des

clefs même de la Cathédrale. Une fois de plus, les brebis, converties en

loups dévorants, mettent en pièces leur imprudent berger, et Luna, tel

le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime

d’avoir été bon. Deux catégories d’esprits peuvent trouver leur compte

dans _La Catedral_: les avancés et les rétrogrades. Pour les uns, Luna

reste le prophète qui indique la voie. Pour les autres, il n’est qu’une

victime expiatoire documentant la chimère de tout projet de réforme

radicale de notre vieux monde. La vérité me semble être que, dans ce

livre, Blasco n’entendait faire le procès du catholicisme--par des

arguments empruntés à l’archéologie, à l’histoire, à la métaphysique et

jusqu’à la tradition orale populaire--que pour remédier à sa torpeur

doctrinale, à sa stagnation d’idées, et le succès de l’œuvre, en

Espagne même, prouve qu’il y a assez bien réussi, en dépit des

mécontents.

L’année suivante, en 1904, parut _El Intruso_. Si _La Catedral_

symbolise la religion momifiée qui s’écarte des directions présentes de

l’esprit en laissant à sa longue histoire et au principe d’autorité le

souci de l’avenir, _El Intruso_, dont l’action se déroule à Bilbao, la

cité du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette

même religion, son aspect moderniste, ses prétentions d’Eglise

militante, qui, fuyant les cloîtres, se mêle au tumulte de la rue,

fréquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des

établissements d’enseignement et des compagnies anonymes de navigation,

participe aux entreprises ferroviaires et minières et s’efforce, en un

mot, de vibrer à tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel

Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit, à la p. 62 de _El

Arte y la Democracia_, que ce roman de Blasco était «le plus

représentatif, le plus _social_ qui ait vu le jour en Espagne depuis

longtemps», et que, «comme œuvre de lutte et de sociologie, il

équivalait à une révolution». On ne saurait nier que cette littérature

d’idées, que cet art combatif fussent jusqu’alors chose inconnue aux

romanciers espagnols à succès et la critique bourgeoise, qui s’en

tenait, en matière de solution des problèmes sociaux, aux deux

topiques: _religion_ et _morale_, ne trouva rien de mieux, pour réfuter

la thèse que Blasco faisait formuler par Aresti à la suite du Comte de

Saint-Simon: «_L’âge d’or, qu’une aveugle tradition a placé jusqu’ici

dans le passé, est devant nous_», que de ressasser les lieux communs

courants sur la soi-disant inefficacité d’une morale scientifique et de

citer les pages 31 et 34 du _Jardin d’Epicure_, d’Anatole France! Quel

est donc cet _Intrus_, dont l’évocation remémore le petit drame ibsénien

en un acte que Maeterlinck publia à Bruxelles, en 1890, où l’on voyait

une famille attendre dans l’angoisse la prochaine visite de la Mort, et

qui, joué à Paris, y avait produit une assez forte impression?

_L’Intrus_, c’est le Jésuite. Non pas le type de Jésuite conventionnel

qui, depuis Eugène Sue et bien avant lui déjà, s’est cristallisé dans

une littérature spéciale. Les Jésuites espagnols ne sont pas une entité,

mais une réalité, dont l’influence se fait sentir dans les

manifestations les plus diverses de la vie économique et morale du pays

et en dédiant à Saint Joseph leur célèbre Université de Deusto, dont

l’architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et

de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco,

illustrer, par l’image de ce «saint résigné et sans volonté, à la pureté

grise d’impuissant», leur méthode d’éducateurs d’une société à leur

image. L’opulent armateur Sánchez Morueta unit, à un coup d’œil

infaillible pour les affaires, une volonté diamantine. Tout lui réussit.

Là où d’autres se ruinent, lui s’enrichit. Lutteur infatigable, il a su

dompter la Fortune. Les proportions cyclopéennes de cette figure mettent

mieux en relief le pouvoir illimité des Jésuites. Ceux-ci, peu à peu, se

sont infiltrés dans l’intimité du foyer de cet homme d’action à l’âme

rude, qui n’en soupçonne d’abord pas le péril. Sa femme, Doña Cristina,

et sa fille, Pepita, sont entièrement entre les mains des fils d’Ignace.

Quand l’armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop

tard. La conspiration jésuitique l’étreint. Se sentant vieilli et

triste, il n’aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de

l’au-delà assaillent cet esprit sans lest métaphysique. Il va à Loyola

avec les siens, et s’y prépare, par une retraite spirituelle dans ce

monastère de Guipúzcoa, à bien mourir. En face de ce représentant des

patrons cléricaux, Blasco a posé la tourbe misérable des mineurs, dont

le Docteur Aresti, ex-interne des hôpitaux de Paris et cousin de Sánchez

Morueta, est le guide spirituel, en même temps que le sauveur de leurs

corps déshérités. Le roman,--de même que le suivant, _La Bodega_,--se

clôt sur une scène historique: la collision surgie entre radicaux et

catholiques lors du pèlerinage à la «Vierge de Begoña». Et, moins

alourdie de dissertations que _La Catedral_, cette œuvre forte et

saine, bien rendue en notre langue par Mme Renée Lafont, chez E.

Fasquelle, en 1912, a mérité une mention et, en somme, des éloges de la

_Revue d’Histoire Littéraire de la France_[154], qui en exalta la

puissante signification sociale.

_La Bodega_ est restée, par contre, jusqu’ici sans traducteur français.

C’est véritablement fort dommage, car cette œuvre, dans ses 363

pages composées à Madrid de Décembre 1904 à Février 1905, me semble plus

finie, plus intense, aussi, que les deux précédentes et, ne servît-elle

qu’à révéler à tant de superficiels «connaisseurs de l’Espagne»,

l’effroyable réalité de la misère agraire en ce pays, en cette

Andalousie tant vantée, qu’elle devrait, et depuis longtemps, avoir été

traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, _El

Imparcial_ de Madrid, écrivait, dans son nº du 11 Mars 1905: «Séville,

Málaga, Cadix! N’est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l’étrange

cristallisation d’une idée fausse, en sont venus à signifier toute joie,

à nier toute humaine douleur? Et cependant, c’est au spectacle de leurs

campagnes desséchées, de leurs immenses domaines à l’abandon et sans

culture; c’est en écoutant la clameur des valets de ferme qui émigrent,

entassés dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal,

que l’on pourrait appliquer à ces trois provinces sœurs la triste,

l’ironique exclamation que Blasco Ibáñez place sur les lèvres d’un des

personnages de son dernier livre, en face des campagnes désertes de

Jerez et d’un peuple affamé: «_¡He aquí la alegre

Andalucía!_»...»[155].--Ici encore, nous sentons la froide main du

Jésuite, dont l’influence magnétique apparaît diffuse dans l’atmosphère

espagnole, soit qu’elle contraigne les ouvriers des champs à assister à

la messe pour ne pas se voir congédiés par le patron, soit qu’elle

appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bénédiction du

Seigneur. Et comme, déjà, dans les tortueuses ruelles tolédanes; comme,

aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en ces

fertiles plaines andalouses, les mêmes douleurs, la même plainte immense

arrachée aux déshérités, à ceux du Nord comme à ceux du Sud, par une

même injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance française,

est propriétaire des vignobles et des chais les plus renommés de Jerez.

Ce personnage, qui s’apparente intellectuellement à la souche énergique

des Sánchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du _señorito_

andalous, prodigue, efféminé, bravache et improductif, qui dédaigne le

travail et ne semble exister que pour satisfaire des appétits effrénés

de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de féodal et

d’Arabe. Pour lui, comme pour ses aïeux du Moyen Age, les pauvres ne

sont que les esclaves de la glèbe, les serfs taillables et corvéables à

merci. Mais «_los de abajo_»[156] ne pensent plus tout-à-fait comme à la

bonne époque. Le courant libertaire moderne les a contaminés. Leurs

consciences, encore incomplètement affranchies, entrevoient, dans le

lointain, la radieuse vision de la Cité Future et ce n’est pas le

moindre attrait _espagnol_ du livre, ni la moindre raison des haines

_espagnoles_ contre Blasco Ibáñez, que ce _leit-motiv_ des

revendications sociales bruissant en sourdine,--jusqu’à ce qu’il

s’exaspère en tumulte au chapitre IX, où est décrite l’invasion de Jerez

par la horde affamée des terriens--tout au long de pages colorées et

bien andalouses, et andalouses d’autre sorte encore que par

l’intervention des

[Illustration: DANS UN POSTE AVANCÉ, FACE AUX TRANCHÉES ALLEMANDES, EN

1914]

[Illustration: BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PIÈCES DE GROS

CALIBRE, PRES DE REIMS]

traditionnels _gitanos_ et _gitanas_. Comme je le notais en 1905, dans

le _Bulletin Hispanique_ de Bordeaux[157], le romancier se trouvait,

ici, en face d’un écueil dangereux, «auquel Zola a succombé très

souvent, mais jamais avec autant d’évidence que dans _La Faute de l’abbé

Mouret_, écueil qui consiste à attribuer une prépondérance illimitée à

la terre, érigée à la dignité d’acteur principal, sorte de réincarnation

moderne de l’antique Fatum. Blasco Ibáñez a su éviter cette outrance: il

a tracé vigoureusement, mais solidement, sa peinture des

_latifundios_[158] jérézans, et, dans ce cadre exubérant de couleurs,

grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enlevées:

gens de la _gañanía_: _aperadores_ et _arreadores_, _capataces_ et

_mayorales_ de _cortijos_, humbles _braceros_[159] aussi, qu’un souffle

anarchique soulève vers les révoltes de je ne sais quelle effroyable

_Germanía_[160], gitanes crapuleux et _señoritos_ efféminés, fainéants,

avec leur cour de _guapos_ et de hâbleurs: rien ne manque au tableau...»

Il y a là un pendant du Gabriel Luna de _La Catedral_, qui n’est qu’une

transposition du rêveur anarchiste que fut Fermín Salvochea[161],

rebaptisé par Blasco sous le nom de Don Fernando Salvatierra, champion

cultivé et passionné des idées d’égalité, que torture l’humiliant

spectacle de l’aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire

passer d’autre sorte que sous forme d’émeutes son rêve ascétique de

justice et de fraternité dans la foule, illettrée et crédule, des

esclaves de la grande propriété andalouse. Don Luis, qui n’a cure de

l’avenir, ne songe, lui, qu’à satisfaire ses appétits de bestiale noce.

Une nuit où, au _cortijo_ de Marchamalo, la fête des vendanges dégénère,

par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause

l’ivresse de la belle María de la Luz, fiancée au sympathique Rafael, et

en profite pour violer la jeune fille, dont le frère, après avoir en

vain exigé du misérable, son ami, la réparation de son lâche forfait par

un mariage en bonne et due forme, se sert de l’émeute de Jerez pour

tuer, d’un coup de la _navaja_ de Rafael, le malfaisant parasite.

Rafael, qui avait d’abord pensé ne jamais épouser María de la Luz--en

vertu de ce préjugé qui situe la pureté de la femme dans la

particularité purement animale d’une virginité anatomique--, s’en va,

converti par les prédications libertaires de Salvatierra, avec cette

compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amérique, dans cette

Argentine toujours hospitalière aux désespérés de l’Espagne, où le

travail est resté une forme de l’antique esclavage, où les révoltes

finissent par des fusillades de la _guardia civil_ et la peine du

_garrote_, ou du _presidio_, aux meneurs souvent le moins responsables.

Mais, selon qu’il est dit au dernier paragraphe du livre, «au-delà des

campagnes il y a les villes, les grandes agglomérations de la

civilisation moderne, et, dans ces villes, d’autres troupeaux de

désespérés, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de

l’ivresse; qui baignent leur âme naissante dans l’aurore du nouveau

jour; qui sentent, au-dessus de leurs têtes, les premiers rayons du

soleil, alors que le reste du monde reste plongé dans l’ombre...»

_La Horda_, peinture de la pègre madrilène, a suscité, de la part d’un

romancier espagnol d’origine basque, M. Pío Baroja, une accusation

voilée, mais cependant catégorique, de plagiat, en même temps qu’un

reproche, très nettement formulé, de manque d’unité organique dans la

composition. C’est à la page 148 des _Páginas Escogidas_ publiées par

l’auteur en 1911 chez l’éditeur Calleja à Madrid, que se trouve le

passage en question, que je m’en voudrais de n’avoir pas signalé. M. Pío

Baroja ne semble, en effet, pas s’être aperçu qu’une comparaison entre

_La Horda_ et sa série de romans intitulée: _La Lucha por la Vida_,

avait déjà été instituée en 1909 par le très consciencieux Andrés

González-Blanco, qui en avait déduit qu’aucun terme commun, aucun point

de comparaison n’existant entre les deux écrivains et leurs œuvres,

chacun restait grand à sa manière. Cette conclusion, parfaitement

exacte, me dispensera d’insister sur d’ultérieurs parallèles, aussi

superflus que celui déjà ébauché par M. Pío Baroja en tête des extraits

de son roman: _Mala Hierba_, entre lui-même et l’auteur de _La Horda_,

et dont la Revue _Hermes_, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de

D. Ignacio de Areilza[162], tentait de nouveau le vain exercice. _La

Horda_, que M. Hérelle traduisit en français en 1912, c’est cette

tourbe de déshérités--chiffonniers, contrebandiers, braconniers,

maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de

toute sorte, gitanes, etc.--qui pullule dans certains quartiers de

Madrid: à _Tetuán_, aux _Cuatro Caminos_, à _Vallecas_, et à son

pendant: _Las Américas_, aux _Peñuelas_ et aux _Injurias_, aux

_Cambroneras_ et aux _Carolinas_, et en d’autres recoins encore, où

grouillent la misère et le vice dans une répugnante promiscuité. J’ai

déjà dit que le touriste étranger n’avait guère occasion de connaître ce

Madrid-là. Le Madrid qu’il connaît et, avec raison, admire, c’est la

double cité dont une moitié est au levant, à gauche de la ligne tracée

par la _Carrera de San Jerónimo_, la _Puerta del Sol_, la _Calle Mayor_

et le Palais Royal et l’autre moitié est constituée par une étroite zone

bornée à l’est par la ligne ci-dessus et sans frontières définies à

l’ouest. De ces deux cités, la première est une très correcte ville avec

d’originales verrues modernes--_Casa de Correos_, _Banco del Río de la

Plata_, certains édifices de la _Gran Vía_--et quelques curieuses

constructions de l’époque de Charles III, tandis que la seconde n’est

qu’une sorte de survivance de l’âge de Philippe V, avec sa _Plaza

Mayor_--pauvre, mais sérieuse--et sa _Plaza de Provincia_--«provinciale»,

mais d’un provincialisme gai--, ainsi que quelques vieilles bicoques

aristocratiques, aujourd’hui bourgeoisement habitées. L’autre Madrid,

celui des _Barrios Bajos_ et des faubourgs, ne tente guère la curiosité

de visiteurs exotiques. Son caractère essentiel me semble être un aspect

de tristesse inexplicable, profonde, intégrale, cosmique--tristesse

distincte de celle que causent d’autres faubourgs dans d’autres villes,

_Whitechapel_ à Londres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne

même pas en ces instants de béatitude physique que procure une heureuse

digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de Naples me semblent inspirer

des sentiments analogues à ceux qui m’assaillent en parcourant--dans le

plus bourgeois de tous les _Suburbios_ madrilènes, celui de

Vallecas--ces _Rondas_ hérissées de bruyantes casernes ouvrières à cinq

et six étages, dont les fenêtres ouvrent sur une campagne pelée, sur un

océan de sable figé, au bout duquel l’on jurerait qu’il n’y ait plus

rien, que l’Univers finisse. Blasco a groupé dans la fable de sa _Horda_

tous les ex-hommes--selon que les a définis Gorki--dont l’existence

s’étiole autour d’un Madrid à décor de luxe et à prétentions de capitale

civilisée. Ce que les criminalistes de l’école de Salillas nous ont

décrit dans leurs traités sur _La Mala Vida en Madrid_[163], le

romancier l’a condensé en une narration balzacienne où la

tendance--l’éveil futur de la Horde--apparaît discrètement au chapitre

final et d’où l’âpreté polémique de _La Catedral_ et de _El Intruso_,

déjà fort atténuée dans _La Bodega_, a presque totalement disparu,

fondue qu’elle apparaît dans le pathétique récit des aventures d’un

pauvre bohème intellectuel. Celui-ci, Isidro Maltrana, né d’un maçon et

d’une serve de la plèbe castillane, dont la mère, la _Mariposa_, est

chiffonnière au quartier des _Carolinas_ et vit maritalement avec

_Zaratustra_--ressouvenance, adaptée au milieu madrilène, du _Sangonera_

de _Cañas y Barro_--, eût peut-être végété comme ses pareils, si la

bienveillance d’une vieille dame, frappée des dispositions du gamin, ne

lui avait permis de se faire recevoir bachelier--ce qui n’est pas, en

Espagne, un tour de force--, puis de suivre avec succès les cours de la

Faculté des Lettres. Il en est à ceux d’avant-dernière année, quand sa

protectrice meurt. Sans profession précise, le jeune homme connaît

l’horreur d’une existence de déclassé, vaguement journaliste, rémunéré

selon les salaires de famine de feuilles besogneuses et vivant

maritalement, dans un taudis proche du _Rastro_, avec la fille du

braconnier _Mosco_, Feliciana, qu’il a connue lors de visites chez sa

grand’mère. Feli est jeune et jolie, son amant intelligent et ambitieux.

Que manque-t-il à leur bonheur? Un peu de chance, aux yeux du vulgaire;

entendons: un peu plus de savoir faire et d’habilité à déjouer les

pièges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s’imposer et

sa maîtresse se trouve enceinte. Affamé, en haillons, le couple émigre

dans une masure des _Cambroneras_ qui ressemble à un douar de bohémiens.

La mère de Maltrana était morte à l’hôpital. Le fils qu’elle a eu d’un

amant après son veuvage, élevé dans le ruisseau, n’est qu’un gibier de

potence. L’amant, un maçon, étant tombé d’un échafaudage, a trouvé la

mort dans cet accident. Le _Mosco_, surpris dans la _Casa de Campo_, y a

été tué à coups de fusil par les gardes du Roi. Feli accouche à

l’_Hospital Clínico_ et y meurt. Son cadavre--tel celui de Mimi au

chapitre XXII des _Scènes de la Vie de Bohème_--ira à l’abandon de la

fosse commune, après être passé par les salles de dissection de la

Faculté de Médecine. La conclusion du livre serait effroyablement

triste, si l’auteur, dans ce qu’un de ses critiques a cru devoir

qualifier de «fin postiche, imaginée pour plaire au lecteur»[164] et

dont l’exemple est loin d’être unique en littérature--à commencer, chez

nous, par Molière--ne nous laissait sur la perspective d’un Maltrana

vainqueur de son caractère, s’acheminant vers l’aisance--épilogue

optimiste évoquant je ne sais quel germinal de paix et de bonheur entre

les hommes et dont _La Maja Desnuda_ (p. 252), _Los Argonautas_, puis le

nouveau recueil de contes de Blasco: _El préstamo de la difunta_

présentent la justification, en en résolvant l’énigme.

_La Maja Desnuda_, composée à Madrid de Février à Avril 1906, inaugure

la seconde série des romans «espagnols», où, comme je l’ai dit, le souci

psychologique absorbe presque complètement la tendance polémique des

quatre volumes précédents. En même temps que douloureuse histoire de

passion, l’œuvre est aussi une sorte de critique d’art, dont le

titre, emprunté à celui de la toile célèbre de Goya--qui, numérotée 741,

orne l’_antesala_ du Musée du Prado à Madrid--, souligne déjà ce

caractère composite. Il est assez difficile de juger avec impartialité

un tel livre, dans lequel il semble qu’on découvre un vague souvenir de

_Manette Salomon_ et où le procédé de composition s’inspire

manifestement de la manière de Zola, conférant à ces pages le caractère

un peu artificiel du «document classé», dont la disposition par tranches

accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des

chapitres--et c’est, d’ailleurs, un peu le cas de _La Horda_ et de

_Sangre y Arena_--se détachait de l’ensemble à la façon d’une

monographie. D’où quelque froideur, résultant d’un manque de circulation

vitale et, aussi, de l’extrême prolixité du récit, aux trop nombreux

hors-d’œuvre. En ce sens, le critique de la _Revue Hispanique_[165]

que j’ai déjà eu l’occasion de citer, a pu reprocher à _La Maja Desnuda_

ce qu’il appelait son peu de psychologie, dérouté qu’il se trouvait,

sans doute, en face de l’indécision de caractère du héros principal,

dont l’énigme, cependant, a fort bien été dégagée par l’actuel proviseur

du lycée Lamartine à Mâcon, M. F. Vézinet, en 23 pages de son volume de

1907[166]. Tout ce qu’il importait de dire a été dit, en ce livre, sur

une production où Blasco, en mettant plus de complexité et de vie dans

ses personnages, plus de mesure et de discrétion dans son récit et

l’exposé de ses idées, témoigne d’une acuité pénétrante comme

psychologue et d’un rare talent comme artiste, à tel point qu’il

n’avait, peut-être, jamais écrit auparavant de pages plus pleines de

vie, d’enthousiasme et d’observations exactes, que les 148 pages de la

_Première Partie_, mais spécialement que ses quatre premiers chapitres.

L’intrigue est simple en son apparente complexité. Elle a pour objet la

manie d’un peintre célèbre qui, après avoir souffert de la tyrannie

d’une femme hystérique, ennemie de son art, jalouse de ses modèles,

empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le

violent amour qu’elle lui avait inspiré au commencement de leur union.

Où retrouver ce divin modèle de «_Belle Nue_», ce corps adorable que,

dans un fugitif instant de docilité et d’abandon, Josefina avait permis

à Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile achevée, la détruire

aussitôt, dans un accès de furieuse pudeur? Obsédé par le persistant

souvenir de la défunte--la visite qu’il rend à sa tombe, au vieux

cimetière de la Almudena, au ch. III de la _III^{ème} Partie_, pourrait

rappeler le souvenir d’_Une_

[Illustration: DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDÉE, EN 1914]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT OÙ IL ÉCRIVIT «LES QUATRE

CAVALIERS DE L’APOCALYPSE»]

_Page d’Amour_, où nous voyons Mme Rambaud, au cimetière de Passy,

agenouillée sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la _V^{ème}

Partie_--, il poursuit le rêve stérile de la reconstituer dans sa nudité

physique par le moyen d’un modèle ressemblant en tout à sa femme. Quand

il a rencontré ce Sosie--une étoile de café concert--, il s’avise,--sur

une décision dont l’apparent illogisme se justifie par des raisons

sentimentales qu’a fort bien dégagées M. F. Vézinet et dont l’idée se

retrouverait déjà dans le chapitre VII de _Bruges-la-Morte_[167],--de la

faire habiller d’un costume de sa femme et se met à la peindre ainsi

vêtue. Mais l’illusion résiste à ces simulacres, et, tandis que la fille

épouvantée s’enfuit, l’artiste reste seul, à pleurer sur sa déchéance

irrémédiable, sur sa vie à jamais brisée. De même que Josefina est morte

de jalousie,--et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une

meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une

âme de femme--de même Renovales, envoûté par son amour posthume--dont il

n’est guère malaisé de citer des cas vécus et non moins

effroyables,--mourra dans un gâtisme voisin de la démence.

_Sangre y Arena_, que M. Hérelle a mué, pour l’amour du titre, en

_Arènes Sanglantes_ et qu’il a publié en 1909 dans la _Revue de Paris_,

a fait couler en Espagne des flots d’encre. Même un critique imbu de

cosmopolitisme comme l’est M. Díez-Canedo, présentant, en 1914,

l’œuvre de Blasco Ibáñez aux auditeurs du 7^{ème} Cours international

d’expansion commerciale à Barcelone, n’hésitera pas à définir ce roman:

une œuvre écrite pour l’exportation, ajoutant, en français, que «tous

les éléments conventionnels de l’Espagne pittoresque s’entassent dans ce

livre: c’est bien possible que les étrangers y reconnaissent l’Espagne

qu’ils s’attendaient à trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement

la parodie d’un livre étranger»[168]. Nous constaterons plus loin qu’un

autre écrivain espagnol traitera également de «livre étranger» _Los

Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, ce qui est une façon trop aisée, en

vérité, d’éviter la discussion de problèmes gênants. Le lecteur un peu

familier avec la littérature tauromachique de _tras los montes_ n’ignore

pas que, dans un livre qu’il a intitulé: _El Espectáculo más

nacional_[169], D. Juan Gualberto López-Valdemoro y de Quesada, Comte de

las Navas, a accumulé les témoignages les plus rares tendant à démontrer

historiquement que les courses de taureaux sont «l’ombre que projette le

corps de la nation espagnole» et que la suppression de l’un pourrait

seule amener la disparition de l’autre. Et il n’ignore peut-être pas

davantage qu’une femme de lettres, une universitaire aussi distinguée

que Mme Blanca de los Ríos de Lampérez a, dans le nº d’Août 1909, p.

576, de _Cultura Española_, assimilé la passion tauromachique du peuple

espagnol à la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles

andalous, les grappes fécondes en vins généreux. A quoi bon, d’ailleurs,

insister, si le grand succès actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos

y Vinent est conditionné par une production où se détachent surtout

trois romans tauromachiques: _Oro, Seda, Sangre y Sol_; _La Zarpa de la

Esfinge_ et _Los Toreros de Invierno_?[170]. Il n’est guère, dans le

vaste monde, de coin où n’ait été projeté le film édité par la maison

_Prometeo_ et qui a propagé à l’infini la tragique histoire de Juan

Gallardo et de Doña Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc

qu’ici je ne la relate point, puisqu’elle est surabondamment connue de

tous et qu’_Arènes Sanglantes_, comme si sa popularité en volume ne

suffisait pas, réapparaît, de temps à autre--ce fut, à partir du 1er

Mars 1921, le tour du _Petit Marseillais_--comme feuilleton, au

rez-de-chaussée de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de

repousser cette œuvre parce «qu’écrite pour l’exportation», ont

coutume de hausser les épaules lorsqu’on leur parle de l’épisode du

bandit _Plumitas_. M. Peseux-Richard, analysant _Sangre y Arena_ dans la

_Revue Hispanique_[171], observait que tout portait à croire que ce

personnage n’était qu’une transcription romanesque du fameux et

authentique _Pernales_, qui venait de mettre sur les dents toute la

gendarmerie du sud de l’Espagne. «La réception discrète--ajoutait-il--mais

presque amicale, qui lui est faite à _La Rinconada_, les marques

d’intérêt que lui témoignent de hauts personnages comme le marquis de

Moraima, en disent long sur l’état social de l’Andalousie...» Or, dans

un livre de D. Enrique de Mesa intitulé: _Tragi-Comedia_[172], je trouve

les lignes suivantes: «Le cas de _Pernales_ est récent. Pour montrer le

pittoresque de l’Espagne, Blasco Ibáñez, dans son roman _Sangre y

Arena_..., trace le type de ce bandit, en se bornant à suivre pas à pas

les récits des journaux. Et le fanfaron n’était pas ce José Maria

légendaire célébré par le _cantar_ et le _romance_ populaires: le

_Plumitas_ du roman n’est autre que le _Pernales_ réel et la propriété

champêtre du torero Juan Gallardo s’est appelée, dans la réalité, _La

Coronela_ et appartenait à Antonio Fuentes.» Déjà, d’ailleurs, dans _La

Epoca_ du jeudi 4 Juin 1908, le critique _Zeda_--pseudonyme de D.

Francisco F. Villegas, ancien professeur à Salamanque et fort bon

lettré--avait rendu pleine justice à la fidélité avec laquelle Blasco

Ibáñez procédait dans sa documentation pour une œuvre où il n’a guère

qu’effleuré la matière. «En Espagne, écrivait-il,--et je citais déjà ce

précieux témoignage dans un article ancien du _Bulletin

Hispanique_[173],--tuer des taureaux équivaut à être, en d’autres

époques, général victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui

de plus de renommée que _Lagartijo_, _Frascuelo_ et le _Guerra_? Leurs

biographies sont connues de tous; leurs portraits décorent les murs de

milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs

cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Bérénice et leurs

blessures suscité plus de pitié que celles reçues sur les champs de

bataille par des héros de la nation. Qui ne se souvient qu’alors que

Méndez Núñez oublié était à l’agonie, la foule s’écrasait à la porte du

_Tato_?» Et ce peu suspect garant n’hésitait pas à proclamer que Blasco

venait de donner, dans son gros volume, «_una fase completa de la vida

popular española_»[174], ajoutant: «Les lecteurs étrangers, en

lisant--car ils les liront--les pages vibrantes de _Sangre y Arena_,

pourront se faire une idée exacte de tout ce qui a rapport à notre fête

nationale». Voici, enfin, le propre aveu d’un maître en l’art de tuer

les taureaux, _Bombita_, à la page 81 de _Intimidades Taurinas y el Arte

de Torear de Ricardo Torres «Bombita»_, recueil de conversations avec le

célèbre diestro publié à Madrid à la maison _Renacimiento_ par D. Miguel

A. Ródenas: «Des livres de Blasco Ibáñez, que j’ai lus, _Sangre y Arena_

me semble le meilleur, peut-être parce que traitant de ma profession et

que je connais mieux les mœurs et le milieu des personnages...»

Evidemment, il serait aisé de citer, à côté de ces témoignages sincères,

les protestations d’autres plumes espagnoles--telle celles d’E. Maestre

dans _Cultura Española_ d’Août 1908, p. 707--déclarant que le roman de

Blasco est le pire de tous les romans jusqu’alors écrits par ce maître.

Mais ces protestations, partant d’esprits hostiles à la tauromachie--car

il y en a plus d’un, en Espagne et, pour ce qui est d’E. Maestre,

c’était aussi un esprit hostile au réalisme et même au

modernisme!--s’inspirent surtout de la considération du mauvais effet

que sont censées produire à l’étranger ces descriptions de mœurs

espagnoles considérées à juste titre comme répugnantes et elles

n’enlèvent rien à la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci

ait été qualifié de plagiat par un obscur chroniqueur de sport sévillan

improvisé romancier, D. Manuel Héctor-Abreu,--qui usa aussi du

pseudonyme d’_Abrego_,--c’est là détail sans importance. J’ai relu,

cependant, _El Espada_, roman de 368 pages in-8º et _Niño Bonito_,

petite narration sévillane de 185 pp. in-16º,--l’un et l’autre parus

chez Fernando Fe à Madrid,--et je n’y ai trouvé que des détails

techniques consignés avec une fidélité extrême, mais un manque total

d’art, et, en tout cas, rien qui pût démontrer la dépendance de Blasco à

l’endroit de ce précurseur dans un genre jusqu’alors dédaigné par les

maîtres du roman espagnol[175].

_Los Muertos Mandan_ contiennent, sous une couverture polychrome de L.

Dubón d’inspiration un peu lugubre, l’un des plus purs chef-d’œuvre

de Blasco Ibáñez. L’œuvre, composée à Madrid de Mai à Décembre 1908,

a été traduite en français par Mme B. Delaunay sous le titre: _Les

Morts Commandent_, mais n’est guère connue. C’est un roman exceptionnel,

représentant un effort considérable, roman qui unit au charme des

paysages décrits, comme toujours, de main de maître, une peinture

fouillée de caractères étranges et dont la signification philosophique

revêt la grandeur tragique des fables de l’Hellade. Jaime Febrer,

dernier descendant d’une très ancienne famille de «_butifarras_»[176]

majorquins à laquelle ont appartenu d’aventureux navigateurs, de

belliqueux Chevaliers de Malte, d’audacieux commerçants, des

inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, après une jeunesse de faste

et de joie, habiter le palais ruiné de ses aïeux, où le soigne une

vieille servante, _madó_ Antonia. Pour redorer son blason, il se

déciderait à épouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un

bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille

unique, est aussi une «_chueta_», une descendante de juifs convertis au

XV^{ème} siècle, et, comme telle, appartient à la caste des parias, à

«ceux de la rue», qu’aujourd’hui encore, dans les «_Iles Fortunées_», on

traite avec le plus souverain des mépris, vilenie digne de ces

fanatiques sans culture qu’après George Sand, D. Gabriel Alomar, dans

son volume: _Verba_, a,--fils lui-même de Majorque,--si bien

caractérisés[177]. En conséquence, tous s’opposent à l’union de Febrer

et celui-ci, pour fuir la conspiration des _butifarras_, des _mosóns_,

des _payeses_ et même des _chuetas_--car l’oncle de Catalina, Pablo

Valls, marin qu’une expérience du vaste monde a rendu fier de sa race,

ne veut pas exposer deux êtres qu’il aime aux effroyables conséquences

d’une telle mésalliance--, se réfugie sur un roc de l’île d’Ibiza, dans

une tour de corsaire qui s’érige, farouche, sur les falaises de ces

côtes sauvages. Ainsi espère-t-il échapper, dans ce château-fort en

ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse, à la tyrannique

domination des Morts, toute-puissante à Majorque. Il s’y réaccoutume à

la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans

l’ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pêchant, chassant, à la

façon d’un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l’Amour veille et

le fera s’enamourer de Margalida, fille de Pèp, propriétaire de _Can

Mallorquí_ et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois,

des Febrer, dont le représentant, bien que sans argent, continue, à

leurs yeux, d’être «_el amo_», une sorte d’homme supérieur, isolé des

autres par les dons suréminents de l’intelligence et de la race. Un

Febrer épouser l’«_atlòta_», la vierge paysanne qui porte chaque jour le

repas à «_sa mercè_», quelle abomination! A Ibiza comme à Majorque, le

passé s’oppose à l’avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne,

l’histoire, l’autorité de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour

que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale

d’aspect, ne s’aiment pas. Au «_festeig_»--cérémonie où, au jour et à

l’heure fixés, sont admis, devant l’«_atlòta_», tous les prétendants

pour que celle-ci choisisse--, Jaime entre en lutte avec ses

compétiteurs, est blessé à mort, puis guéri par les soins pieux de sa

divine maîtresse. Cette fois, l’Amour triomphe. Le Febrer épouse

Margalida et ce Robinson de la tour _del Pirata_, dont Pablo Valls a pu

sauver quelques bribes de la fortune, s’unira à cet ami fidèle pour

inaugurer une vie entreprenante de commerçant, dont l’âme, fondue en

celle de sa douce et chère femme, se moquera désormais de ces Morts qui

ne commandent que parce qu’ils ne trouvent pas d’hommes forts sachant,

tel Jaime Febrer, se libérer de leur pernicieuse emprise. «Non, les

Morts ne commandent pas! Qui commande, c’est la Vie, et, par-dessus

elle, l’Amour!»

_Luna Benamor_, cette nouvelle dont j’ai déjà parlé, a perdu, fort

heureusement, dans ses rééditions successives sa couverture aussi peu

artistique que la couverture de _Los Muertos Mandan_ et dont M. Ricardo

Carreras déplorait, dans _Cultura Española_ d’Août 1909, p. 509, le

regrettable mauvais goût. C’est une sobre et nostalgique histoire

d’amour, à laquelle on n’a reproché sa grande brièveté que par ignorance

des conditions de sa publication première, dans un numéro du nouvel an

1909 d’un magazine sud-américain. On y voit un jeune consul d’Espagne en

Australie, Don Luis Aguirre, s’attarder à Gibraltar, orphelin lui-même,

aux amours avec une orpheline israélite, née à Rabat d’un Benamor

exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de

banque et de change _Aboab and Son_ à Gibraltar, Hébreux originaires

d’Espagne. En cent pages, Blasco Ibáñez a su condenser une action

poignante, qui se déroule sur le fond bigarré du pandémonium cosmopolite

qu’est l’antique roc de Calpe, qui vit passer les galères phéniciennes

allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, quérir l’étain

britannique, pour, mêlé avec le cuivre d’Espagne, en faire le bronze, et

qu’aujourd’hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d’Albion,

toujours Anglais irréductibles et sachant implanter leurs coutumes

insulaires, bien que respectant celles d’autrui, dans les conditions de

climat les plus invraisemblables, comme c’est le cas pour cette extrême

pointe d’Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partagée par

la jeune Israélite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la

sombre tyrannie endeuille les pages ensoleillées de l’essai d’idylle de

Jaime Febrer avec la _chueta_ et celle dont il avait rêvé de faire sa

compagne d’aventures à travers le monde échappera à l’Espagnol, parce

que d’une autre race que la sienne, parce que liée par des traditions,

des préjugés, des rites en opposition avec ceux de la Péninsule

Ibérique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l’Orient et Luna

partagera sa vie avec le juif Isaac Núñez, personnage falot qui

l’emmènera à Tanger. Car «il était impossible qu’ils continuassent à

s’aimer. Le passé ne serait plus pour lui qu’un beau songe, le meilleur

peut-être de sa vie. Elle se marierait conformément aux obligations de

sa famille et de sa race. Tout le reste n’était que folie, enfantillage

exalté et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes

sages de sa nation, en lui démontrant quels immenses périls eût

entraînés son étourderie. Il fallait donc qu’elle obéît à son destin, à

celui de sa mère, à celui de toutes les femmes de son sang...» Telle est

cette «idylle tragique», d’une poésie fluante et triste--la poésie des

quais et des embarcadères, où les destins s’accomplissent dans le

déchirement des séparations fatales--et c’est avec raison que M. Ricardo

Carreras l’a définie un modèle des «_mejores aptitudes_»[178] de Blasco.

Elle a été traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette

dernière langue étant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de

_Sangre y Arena: Blood and Sand_ et de _Los Muertos Mandan: The Dead

Command_, publiées à New-York, cependant que celle de _Luna Benamor_ a

paru à Boston[179].

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 24 / 41 题