Classification des romans de Blasco Ibáñez: Romans valenciens,
Romans espagnols, Cycle américain, Triptyque de «guerre».--Blasco
Ibáñez est-il le «Zola espagnol»?--Comment Blasco a écrit ses
romans.--Quelques réflexions sur le style du romancier.
L’œuvre de Blasco Ibáñez actuellement réunie en volumes et, par
suite, accessible au public lettré se compose de contes, de romans, de
récits de voyages et du recueil d’articles sur la situation du Mexique.
Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le
recueil intitulé: _Cuentos Valencianos_, dix-sept dans celui qui porte
le titre: _La Condenada_ et six entre la nouvelle: _Luna Benamor_ et les
cinq _Ebauches et Esquisses_ qui terminent le volume dont la dite
nouvelle occupe les cent neuf premières pages.
Les romans peuvent être subdivisés en romans «valenciens», romans
«espagnols», romans «américains» et romans de «guerre».
Des récits de voyages, il a été suffisamment parlé plus haut, ainsi que
du livre sur le _Militarisme au Mexique_, pour qu’il soit permis de
passer outre.
Les romans «valenciens» comprennent six volumes, composés de 1894 à
1902 et qui sont: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_,
_Entre Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_. Les romans
«espagnols» en comprennent huit, composés de 1903 à 1908 et qui sont:
_La Catedral_, _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_, _La Maja Desnuda_,
_Sangre y Arena_, _Los Muertos mandan_ et _Luna Benamor_. Le seul roman
«américain» jusqu’ici publié sont _Los Argonautas_, dont il a été dit
que la composition en remonte à 1913-1914. Les romans de «guerre» ont vu
le jour de 1916 à 1919 et ce sont, comme on sait: _Los Cuatro Jinetes
del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_ et _Los Enemigos de la Mujer_.
Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de
l’existence même de Blasco, dont l’œuvre apparaît ainsi en fonction
de la vie et se révèle fort indépendante des tyrannies, plus ou moins
capricieuses, de telles ou telles modes littéraires, le seul facteur
véritablement efficace d’influence dont elle puisse se réclamer étant le
facteur de l’ambiance. Lorsque Blasco Ibáñez vécut à Valence, il y
composa ses romans valenciens, œuvres montées en couleurs, de la même
nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une
âme violente et simple, semblable à celle de ses protagonistes, une
mentalité quelque peu provinciale, et «provinciale valencienne». Plus
tard, lorsque commencèrent ses séjours à Madrid et qu’il eut pris
l’habitude de courir le monde, une transformation radicale s’opéra en
Blasco Ibáñez, transformation dont ses romans contiennent la trace
manifeste. Il s’aperçut que l’art pour l’art impliquait un procédé
d’écriture stérile et il convertit sa narration désintéressée,
simplement satirique ou humoristique, d’antan, en une arme de propagande
pour les idées politiques et sociales qu’il patronnait, s’efforçant de
faire passer dans l’esprit du lecteur la même volonté de réforme, la
même ardente prétention d’améliorer le sort des plèbes misérables
d’Espagne. Puis, à la suite du premier voyage en Amérique, son esprit
subit une modification nouvelle. Ses conceptions s’étant amplifiées, ses
horizons s’étant dilatés, d’écrivain espagnol il passa à la catégorie
d’auteur mondial, de «_novelista provinciano_» au rang de «_novelista
humano_». La Grande Guerre le surprit à ce stade décisif de son
évolution. Quels thèmes merveilleux n’offrait-elle pas à sa vision
artistique rénovée, à sa puissance créatrice, rajeunie et comme refondue
par cette rude épreuve! Il n’a pas failli, ici non plus, à sa tâche et
le prodigieux succès qui a accueilli le triptyque de ses romans de
«guerre» est là qui atteste l’exactitude de cette affirmation.
A l’origine de la carrière littéraire de Blasco, l’on trouve une erreur
d’appréciation qui, formulée maladroitement dans une intention
d’apologie, s’est muée, par la paresse intellectuelle des critiques, en
une sorte de lieu commun de la _Weltliteratur_[106], dont l’inopportune
popularité n’a servi qu’à bouleverser les critères et à brouiller
fâcheusement les idées de qui prétendrait fixer la filiation littéraire
de notre romancier. Lorsque celui-ci publia _Arroz y Tartana_, en 1894,
Emile Zola jouissait de la plénitude de sa célébrité et était
universellement reconnu comme le père du roman naturaliste. En Espagne,
à la bonne époque de 1880 où Madame Pardo Bazán, Pérez Galdós et Palacio
Valdés avaient donné à un public lettré malheureusement très clairsemé
ses premières émotions réalistes, avait succédé une ère de discussions
et de polémiques sur la théorie du naturalisme. Cette longue et
curieuse querelle où, après beaucoup de papier noirci, les adversaires
restèrent sur leurs positions, avait laissé Pérez Galdós continuant à
écrire sans nerf, Pereda s’obstinant dans son rance classicisme, Palacio
Valdés pratiquant, en dépit du _prologue_ de 1889 à _La Hermana de San
Sulpicio_, ses coutumières négligences. D. Juan Valera cultivant sa
vieille manière académique et Madame Pardo Bazán n’adoptant du
naturalisme que ce qu’elle estimait devoir s’adapter à la morale
catholique, ou, si l’on préfère, ne point blesser trop grièvement les
sentiments traditionalistes d’une clientèle choisie. En face de ces
maîtres, dont la formule était définitivement fixée, Blasco, énergique
et personnel, ignorant l’artifice des demi-teintes, doué de «fibre»,
violent même, fut tout de suite classé comme vivant contraste et il
était naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exercée
par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payât de la
louange de «futur» Zola espagnol le mérite, ou le crime, d’être, en même
temps qu’un écrivain sincère, un homme politique partisan du plus
foncier radicalisme. A la rigueur, l’on pouvait, à pareille date,
rapprocher, sans trop d’accrocs à la vérité historique, le nom du maître
de Médan du nom de Blasco Ibáñez. Celui-ci, grand admirateur de Zola,
dont il a donné, chez son éditeur de Valence, en collaboration avec Paul
Alexis et feu Luis Bonafoux, une étude: _Emilio Zola, Su Vida y Sus
Obras_[107], ne songeait pas à nier une familiarité ancienne avec la
doctrine naturaliste. Qu’en outre il ait été l’ami personnel de Zola,
c’est ce que les épisodes de la campagne de presse en faveur de Dreyfus
permirent de constater, quand, à l’appel du Directeur de _El Pueblo_,
les colonnes de ce journal s’emplirent de signatures des admirateurs
espagnols de l’auteur de _J’accuse_ et qu’enfin, cette amitié ait
survécu à la mort du romancier français, c’est ce dont fait foi le souci
qu’a Blasco Ibáñez de toujours placer sur sa table de travail, en
quelque résidence qu’il la fixe, certaine photographie avec dédicace
autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l’avait, en
signe de bonne confraternité littéraire, prié de bien vouloir accepter.
Mais l’influence exercée sur Blasco Ibáñez par l’œuvre d’Emile Zola
constitue un problème que ne résolvent pas de simples affirmations. Pour
ce qui est d’_Arroz y Tartana_, le lecteur le moins prévenu y notera
sans peine plus d’un ressouvenir soit du _Bonheur des Dames_--par la
façon dont est décrit le magasin symbolique des _Trois Roses_--, soit du
_Ventre de Paris_--dans la gargantuesque vision du _Mercado de
Navidad_[108] valencien--soit, de façon plus générale, de la manière
zolesque, par la prépondérance accordée à la description du milieu, que
l’art classique se faisait un scrupule d’à peine ébaucher, ainsi que par
les procédés d’un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant
de répétitions fréquentes, qui constituent comme le _leit-motiv_ de
cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie à
Valence. Toutefois, dès le roman suivant, _Flor de Mayo_, cette
influence de Zola a, à peu près, disparu--tant de la conception de
l’œuvre que du style, qui s’avèrent, l’un et l’autre, à tel point
propriété personnelle de l’auteur que M. William Ritter, qui a finement
analysé ce volume dans son livre de 1906, concluera à sa totale
originalité, en ces termes: «Ce livre est décidément un coup de maître
et l’homme de ce livre peut-être le premier, je ne dis pas penseur ni
poète, mais peintre réaliste de la littérature d’aujourd’hui»[109]. _La
Barraca_, troisième roman de Blasco, ne souffre plus la moindre
comparaison avec Zola, et le suivant, _Entre Naranjos_, s’il évoque le
faire de quelque devancier, ce serait plutôt, par le procédé de
composition égotiste et l’exaltation exclusive que l’on y trouve d’un
seul personnage, au D’Annunzio de _Il Fuoco_ que je songerais et j’y
constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol
qui--je l’ai démontré en 1920 dans une note de la _Revue des Langues
Romanes_[110]--s’est envolé d’un récit de Maupassant intitulé: _Une
partie de campagne_, pour venir se poser sur une page de
_L’Innocente_--traduit en 1893 par M. Hérelle sous le titre:
_L’Intrus_--d’où l’écho de ses trilles et roulades est allé émouvoir la
solitude nocturne de l’île du Júcar où se pâment les deux amants de
Blasco, dont il n’est pas jusqu’au style qui ne se nuance, à plus d’une
reprise, de ces teintes morbides que l’on trouve dans les artificielles
narrations du décadent italien. Mais l’étiquette zolesque, appendue aux
romans de Blasco Ibáñez, correspondait trop bien aux préjugés que la
petite élite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait à l’endroit
de l’écrivain non conformiste de Valence, pour que, du «futur» Zola
espagnol, l’on ne se hâtât, dans la mesure où son succès allait
grandissant, de faire le «Zola» pur et simple du roman transpyrénaïque.
Et c’est bien ainsi que le définira l’_Enciclopedia Espasa_: «_Las
huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han
valido el título de «el Zola español_»...»[111]. De ce que je viens de
dire, il ne s’en suit pas que le prêtre D. Julio Cejador n’ait pas eu
raison, dans un certain sens, d’associer le nom de Zola à ceux de
Maupassant, d’Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu’il qualifie la manière de
Blasco dans les romans de sa seconde époque, sociologique et
doctrinaire, qui va de _La Catedral_ à _La Horda_. Mais ce qui
importait, c’était de ne pas laisser passer sans la réfuter une
imputation aussi généralisée que dénuée de fondements, et, puisque
Blasco Ibáñez a bien voulu s’en défendre lui-même, je traduirai le
passage de sa lettre insérée, comme il a été dit, au t. IX de
l’_Historia_ de M. Cejador, passage où il repousse cette filiation
zolesque, globale et sans distinguo:
«Dans mes premiers romans, j’ai subi de façon considérable l’influence
de Zola et de l’école naturaliste, alors en plein triomphe. _Mais
seulement dans mes premiers romans._ Ensuite, ma personnalité s’est peu
à peu formée, telle quelle; et moi-même, dans ces vingt ans écoulés, je
constate et compare la différence d’hier à aujourd’hui. Il ne faudrait
pas croire que je me repente de cette influence, ou que je la renie.
Tous, même les plus grands, ont connu, dans leur jeunesse, des maîtres,
de l’exemple desquels ils se sont inspirés. Ç’a été le cas de Balzac,
celui de Victor Hugo et de tant d’autres. Forcément, il fallait que je
commençasse par imiter quelqu’un, comme tout le monde, et il me plaît
que mon modèle ait été Zola, plutôt que tout autre modèle anodin. Zola,
pour avoir voulu être chef d’école, a exagéré, cherchant souvent, de
parti pris, à irriter le public par des caresses à rebrousse-poil. De
plus, tous les chefs d’école se trompent et leurs erreurs subsistent
comme d’importants témoins à charge. Mais, abstraction faite de ces
tares, quel prodigieux peintre, non pas de tableaux, mais de fresques
immenses! Quel constructeur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui
sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitudes, dans les pages
d’un livre?... Chez nous, au pays de la paresse intellectuelle, le pire
qui puisse arriver à un artiste, c’est de se voir enrégimenter, affubler
d’un numéro matricule, même glorieux, à l’origine de sa carrière. Quand
j’ai publié mes premiers romans, on les trouva semblables à ceux de Zola
et on me classifia, en conséquence, une fois pour toutes. C’est là
procédé commode, qui dispense, pour l’avenir, de la nécessité de
rechercher, de s’enquérir. Pour beaucoup de gens, quoi que j’écrive,
quelques radicales transformations que puisse connaître ma carrière
littéraire, je suis et je resterai «_le Zola espagnol_». Ceux qui le
disent et le répètent par paresseux automatisme intellectuel, font
preuve qu’ils ignorent et Zola et moi-même, ou, du moins, que, s’ils
connaissent les œuvres de l’un et de l’autre, ils ne les connaissent
que superficiellement, sans les avoir jamais approfondies. J’admire
Zola, j’envie beaucoup de ses pages, je voudrais posséder en toute
propriété les merveilleuses oasis qui s’ouvrent dans le monotone et
interminable décor d’une grande partie de sa production. Je
m’enorgueillirais, par exemple, de me sentir père des foules de
_Germinal_, de me savoir peintre des jardins du Paradou. Mais cette
admiration n’empêche pas qu’aujourd’hui, en pleine maturité, dans
l’entière possession de ma personnalité artistique, je ne constate qu’il
n’est que très peu de points de contact entre ma formule et celle de mon
ancienne idole. Zola a exagéré en appuyant toute son œuvre sur une
théorie «scientifique», celle de l’hérédité physiologique, théorie dont
l’écroulement partiel a détruit les affirmations les plus graves de sa
vie intellectuelle, toute l’armature intérieure de ses romans.
Actuellement, j’ai beau chercher, je ne me trouve que fort peu de
rapports avec celui que l’on a voulu considérer comme mon répondant
littéraire. Nous n’avons pas la moindre similitude, ni dans notre
méthode de travail, ni dans notre écriture. Zola a été littérairement un
réfléchi, je suis un impulsif. Il arrivait lentement au résultat final,
en suivant un système de perforation. Je procède violemment et
bruyamment, par voie d’explosion. Il composait un volume par an, dans
son labeur de termite, patient, lent, égal. Je porte en moi mon roman
fort longtemps, parfois deux ou trois années, et, le moment de la
parturition venu, c’est comme une fièvre puerpérale qui m’assaille. Je
rédige mon livre sans m’en rendre compte, dans le temps qu’il faudrait à
un secrétaire pour en recopier au net le brouillon. Bref, quand j’ai
commencé d’écrire, je voyais la vie à travers les livres d’autrui, comme
tous les jeunes. Aujourd’hui, je la vois de mes propres yeux et j’ai,
même, l’occasion de voir mieux que beaucoup d’autres, puisque vivant une
existence pleine et agitée, et que changeant fréquemment de milieu...»
M. Eduardo Zamacois avait déjà recueilli, des lèvres de Blasco,
d’analogues considérations, consignées au chapitre V de son livret de
1909, où il ajoutait cette autre différence, que Zola «fut un chaste, un
mystique, triste et solitaire, un homme
[Illustration: BLASCO A BORD D’UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES
D’ARGENTINE EN EUROPE]
[Illustration: TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE
«NUEVA VALENCIA»]
de _vie intérieure_, accablé sous la hantise d’accumuler les volumes»,
tandis que Blasco est une vitalité prolifique, débordante, dont les
œuvres respirent la joie de vivre, profonde, sincère, immarcescible.
Cependant, un jeune critique qui s’est fait depuis un nom honorable dans
les lettres espagnoles, M. Andrés González-Blanco--dont le chapitre VIII
de la volumineuse _Historia de la Novela en España desde el romanticismo
á nuestros días_, paru à Madrid en 1909, mais achevé de rédiger dès
1906[112], consacre à Blasco Ibáñez des réflexions et des digressions
souvent prolixes, mais généralement justes--remarquait, dès la première
page, que, «si un romancier naturaliste a été, en Espagne, le
représentant exclusif du produit français, c’est Vicente Blasco Ibáñez»
et que «si Blasco ressemble à quelqu’un, c’est à Zola dans ses romans,
et à Maupassant dans ses contes», ajoutant que «sous sa plume, le
naturalisme espagnol est parvenu à terme». Pour M. Andrés
González-Blanco, «l’influence de Zola sur Blasco dans sa façon d’écrire
ses romans est indéniable». Il voit, chez l’un et chez l’autre, «une
commune mesure dans le dosage des éléments dramatiques et l’emploi du
dialogue, un même souci de créer des personnages épisodiques, un même
mode d’expression, où la langue arrive souvent à acquérir une artistique
magnificence, un même amour pour les thèmes romanesques à base
populaire, et, surtout, pour les façons de dire du peuple, fraîches et
rapides». Que si M. Andrés González-Blanco a cru devoir aller jusqu’à
affirmer encore que Blasco et Zola manifestent, «après un certain temps
de pratique littéraire, une même confusion relativement au roman
social», c’est qu’au moment où il rédigeait la centaine de pages qu’il a
dédiées à Blasco dans son imposant volume, il se trouvait sous
l’impression directe de ces romans de la seconde époque, dont j’ai
relevé plus haut le jugement d’influences que portait sur eux le prêtre
D. Julio Cejador et dont le scandale était alors très vif en Espagne.
Mais, déjà, M. Andrés González-Blanco ne se dissimulait pas qu’entre
Zola et Blasco Ibáñez, il existait de considérables différences, et de
tempérament et d’origine. Blasco, notait-il, «est plus méridional et,
par suite, plus emphatique, souvent; il possède aussi plus
d’imagination; il ne se croit point obligé de recourir si fréquemment au
«document humain» et à l’expérimentation; il est plus véhément; il ne
travaille pas à froid; il raisonne moins son art et jamais il ne s’est
adonné à la critique systématique...» Et tout ceci, certes, était
parfaitement exact.
Après de tels témoignages espagnols, il ne sera pas superflu de produire
deux attestations françaises contemporaines sur cet épineux débat des
rapports de Blasco avec Zola. L’une émane de feu Laurent Tailhade et a
été publiée en 1918, au premier fascicule de la première année
d’_Hispania_. L’autre provient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans
l’article que celui-ci écrivit pour la _Revue de Paris_ du 1er Août
1919 sous le simple titre: _Lectures Etrangères_. Laurent Tailhade, dont
la longue conférence sur Blasco à l’_Odéon_ est restée dans la mémoire
des quelques lettrés que la guerre n’avait pas dispersés loin de Paris,
s’exprime en ces termes à la page 16 de cet article, composé, disait-il,
dans l’intention de présenter l’auteur espagnol «non pas au public
français qui le chérit et l’adore, mais à la jeune clientèle d’une
_Revue_ où la France et l’Espagne, grâce à un contact plus fréquent,
apprendront à se mieux connaître, partant à s’aimer davantage»,--_Revue_
qui, jusqu’ici, a bien tenu sa promesse. «On a comparé souvent Blasco
Ibáñez à Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibáñez, comme Zola, se
plaît à l’étude sincère du peuple, des milieux primitifs où le vice, la
pauvreté, l’ignorance jettent leurs racines vénéneuses et font épanouir
d’inquiétantes fleurs. L’assommoir, le bouge, la rue inquiète et le
faubourg souffrant, les repaires du crime et les refuges de la misère,
le geste du chiffonnier, du vagabond, de l’ivrogne et de l’assassin
émeuvent profondément leur curiosité d’artiste. Mais là s’arrête la
ressemblance. Car Zola, préoccupé d’un socialisme enfantin et d’un
parti-pris scientifique dont les prémisses manquent un peu de clarté, ne
laisse pas d’être gêné par quelques-uns de ces parti-pris. En effet, il
se prétend observateur exact, mais ne regarde les objets qu’avec un
verre grossissant. Il voit démesuré. C’est un poète, non un peintre
minutieux de l’existence quotidienne. L’homme d’esprit qui a dit de
_Pot-Bouille_: «C’est de l’Henri Monnier à la manière noire», s’est
borné, en ceci, à faire un bon mot. Car Zola n’a rien de la touche
minutieuse qui caractérise l’inventeur de _Joseph Prudhomme_. Ses
personnages ont des muscles d’acier, des appétits géants. Même, après
Nana, ils deviennent, ou peu s’en faut, des entités philosophiques, les
porte-paroles de l’auteur, dans une action qui perd, à chaque livre
nouveau, de l’importance, pour aboutir à l’immobilité des _Quatre
Evangiles_. Ici, le poète abdique et le romancier, dorénavant, se fait
législateur. Dans ce débordement de poésie allégorique, où chercher le
«naturalisme», l’étude «scientifique», la vérité? Blasco Ibáñez nous
apparaît à la fois moins dogmatique et plus sincère... Un parallèle
serait aisé entre _La Terre_--enterrement du père Fouan, avec l’épisode
final de Jésus-Christ--et _La Barraca_--funérailles du petit enfant,
paré comme pour une fête. Ainsi, l’on pourrait opposer les deux maîtres,
dans leur style comme dans l’invention et l’ordonnance de leurs ouvrages
principaux. Blasco Ibáñez n’a pas la touche grasse, la manière
abondante, le faire large et sanguin de Zola. Mais il évite les
répétitions, les longueurs, les retours sans fin des _leit-motive_, les
redites, que la verve seule de Zola rend supportables, mais qui,
toutefois, alourdissent les meilleurs de ses romans. Blasco Ibáñez est
plus discret, plus nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se
borner. Comparés aux formidables élucubrations de Zola, _Boue et
Roseaux_, _Arènes Sanglantes_, _Sous les Orangers_, semblent à peine de
fortes nouvelles. Le don supérieur de Zola, c’est de créer, de mettre en
mouvement la Foule. Walter Scott, dans les _Puritains_, les _Chroniques
de la Canongate_, _Anne de Geirstein_ et _Quentin Durward_, est
peut-être l’unique romancier que l’on puisse égaler, sur ce point, à
l’auteur de _Germinal_ et de _Lourdes_. En revanche, l’Espagnol est plus
varié et plus nuancé. Il se guinde plus facilement à la compréhension
des idées générales, des milieux raffinés. Zola n’a pas une «grande
dame» comparable en dévergondage, en cynisme patricien, en impudente
luxure, à la Doña Sol d’_Arènes Sanglantes_...»
A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir ignoré ce curieux
témoignage du pauvre Tailhade, et, naturellement, aussi, le vieil
article de M. J. Ernest-Charles dans la _Revue Bleue_,--des «_clichés_»
duquel j’ai déjà eu l’occasion de parler: «Nous associons sans effort le
nom de Blasco Ibáñez au nom d’Emile Zola... Ses livres, où tout prend,
comme dans ceux de Zola, un caractère épique, sont déprimants comme les
siens. Si Blasco Ibáñez a la même poésie, il a aussi la même aptitude
aux peintures naturalistes, etc., etc...»,--à son tour, disais-je, M.
Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, entre l’œuvre de Zola
et celle de Blasco, des analogies, mais aussi de profondes divergences.
«Tous deux traitent le roman comme une vaste symphonie--Blasco Ibáñez
raffole de la musique et en parle avec ravissement et lucidité, dans
bien des pages de son œuvre--, avec des thèmes principaux qui se
poursuivent, reviennent, donnent l’atmosphère du livre, sa couleur. Tous
deux, nés réalistes, ont évolué vers ces grands symboles simples qui
font d’un être rencontré au hasard une sorte de figure mythologique,
d’un groupement quelconque--élémentaire ou humain--une puissance
mystérieuse et géante. Tous deux répugnent aux personnages trop raffinés
de mœurs ou d’esprit et adorent, au contraire, les êtres simples,
rudes, violents. J’ajoute que Blasco Ibáñez, né sur une terre heureuse,
a une connaissance de l’instinct supérieure à celle de Zola. Et d’abord,
parce qu’il montre une gamme d’instincts plus riche, plus variée que
l’auteur de _Nana_, aux yeux de qui il n’en existait guère que deux ou
trois. Et ensuite, parce que ceux qu’il met en lumière sont libres et
pleins et donnent du prix à la vie. Zola, naturellement pessimiste, a
essayé d’être optimiste. Blasco Ibáñez a peut-être essayé d’être
pessimiste, et ses romans finissent généralement mal. Mais toute son
œuvre contient une joie tranquille, un bonheur profond d’exister, une
force puissante qui font qu’on oublie la malchance des héros, les
injustices de la vie et les lamentations de beaucoup d’entre eux, pour
se repaître l’esprit de ces fresques brutales et sensuelles, où l’homme
travaille, peine et lutte, mais où on le sent pleinement satisfait
d’atteindre son but et d’obtenir--volupté, argent, terre ou renom--ce
qu’il demande à ce monde. Les héros de Blasco Ibáñez, quels que soient
leurs tourments, sont tous un peu pareils à cet Ulysse Ferragut de _Mare
Nostrum_, audacieux aventurier, mais qui oublie tout dès qu’il est
heureux... La qualité maîtresse de Blasco Ibáñez, c’est son œil. Il a
un œil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l’isole d’abord,
puis la replace dans son ensemble. Aussi n’y a-t-il pas un être dont il
ne fixe aussitôt l’image unique. Il sait en quoi un matelot, un prêtre,
un pêcheur diffèrent des autres matelots, des autres prêtres, ou
pêcheurs. Et il semble, vraiment, que ses livres, à l’origine, au lieu
d’être de lentes germinations de son cerveau, soient des grappes de
visions agglutinées les unes aux autres autour de visions centrales
originelles...»
Pour résumer en une phrase toute la portée de cette querelle touchant
l’influenciation de Blasco par Zola, je risquerai l’hypothèse que le
réalisme étant une qualité essentielle de la littérature espagnole, il
n’était pas besoin de Zola pour en apprendre, rebaptisée «naturalisme»,
la pratique à l’Espagne; j’ajouterai que, d’autre part, la matière
populaire en tant que thème de roman est à la base de la _Novela
picaresca_, si spécifiquement espagnole, et j’insinuerai qu’enfin, à
l’époque où Blasco commença d’écrire, l’influence naturaliste flottait,
comme on dit, dans l’air, un peu partout, en Europe. Laissons donc une
dispute oiseuse pour relater quelques anecdotes qui illustrent la façon
dont Blasco composa ses livres et dont certaines sont, aussi bien, déjà
connues. Nul n’ignore en Espagne que, pour la préparation de _Flor de
Mayo_, il s’embarqua à plusieurs reprises sur les bateaux de la pêche
dite _del bòu_[113], participant à la rude existence des gens de mer
méditerranéens et qu’il entreprit même, sur une barque de
contrebandiers, un voyage en Algérie pour juger _de visu_ de la façon
dont on pouvait, en réalisant de gros bénéfices, approvisionner de tabac
l’Espagne en dépit, ou avec l’assentiment, payé, des employés de douane.
Pour _La Barraca_, nous savons grâce à une interview de Blasco prise par
un rédacteur de _La Esfera_, lors du courageux voyage de propagande en
Espagne durant la guerre, et insérée par ce journaliste--D. José María
Carretero, alias: _El Caballero Audaz_--au t. II de son recueil: «_Lo
que sé por mí_»[114], comment l’idée en vint à Blasco: «Mon roman _La
Barraca_ a son histoire. Quand j’étais caché dans l’arrière-boutique
d’un débitant de vins du port, attendant l’occasion de fuir en Italie et
avec la perspective d’être fusillé, je m’amusai à écrire sur quelques
feuillets un conte que j’intitulai: _Venganza Morisca_[115]. Je pus
m’enfuir en Italie et c’est au retour de ce voyage que je fus condamné
au bagne. Plusieurs années s’écoulèrent et voici qu’un beau jour le
coreligionnaire qui était patron du débit, m’apporte les papiers que
j’avais oubliés chez lui. Ce fut en les relisant que je compris que je
pourrais en tirer un roman. En peu de temps, j’eus monté _La Barraca_,
premier livre qui me rendit célèbre, en Espagne et à l’étranger...»
Oui, mais ce que M. Carretero a oublié de dire, c’est que, pour «monter
_La Barraca_», Blasco, député aux _Cortes_, connut, dans la _Huerta_
valencienne, l’existence de ses électeurs ruraux en la vivant lui-même
et que la peinture de cette farouche vengeance populaire, qui maintient
incultes les champs du _tío Barret_, comme si une malédiction s’était
appesantie sur eux, n’est qu’un ressouvenir d’un acte de vendetta
analogue, auquel il avait assisté naguère, dans sa prime jeunesse. Quant
à _Cañas y Barro_, l’auteur, avant de l’écrire, réalisa en compagnie
d’un connaisseur de la grande lagune valencienne, à travers l’Albuféra,
cette succession aventureuse de pêches, de chasses et d’errances qu’il a
si bien décrite et où les représentants de l’autorité royale tentèrent,
plus d’une fois, de mettre terme par la violence à ses exploits de héros
à la Fenimore Cooper, de _Dernier des Mohicans_ opérant à quelques
kilomètres de cette cité de luxe et de plaisirs qu’est Valence. Ainsi en
ira-t-il pour tous les romans successifs de Blasco jusqu’à cette
_Horda_, où, afin de mieux décrire les mœurs des braconniers
ravageant les chasses de _El Pardo_, propriété réservée de la Couronne,
il n’hésita pas à entreprendre en leur compagnie une expédition nocturne
avec ces chiens spéciaux que la présence du gibier laisse silencieux,
pour ne pas attirer sur leurs maîtres l’attention des gardes de Sa
Majesté. Cette excursion eût pu mal tourner. Blasco avait sauté les murs
d’enceinte de ce parc à la forêt d’yeuses caractéristique et vaqué en
conscience à sa tâche de «chasseur furtif». Peu de temps après son
aventure, un de ses compagnons fut abattu à coups de fusil et un autre
fut blessé grièvement. Le hasard seul voulut que les braconniers ne
[Illustration: DANS LES FOURRÉS DE LA COLONIE «NUEVA VALENCIA»]
[Illustration: LES GÉANTS DE LA FORÊT A «NUEVA VALENCIA»]
fussent pas surpris la nuit où le député républicain de Valence s’était
adjoint à eux. D’autre part, je tiens d’un ami de Luis Morote que, pour
cette même _Horda_, Blasco se familiarisa avec la vie des gitanes
madrilènes, toujours aussi curieuse qu’à l’époque où Cervantes écrivait
sa _Gitanilla de Madrid_, dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa _Belle
Egyptienne_ et Hugo son Esmeralda. La composition de _Sangre y Arena_ le
mêla un moment à la vie des toreros, dont il n’est cependant que
médiocre admirateur. Il accompagna souvent un matador célèbre, assista à
maintes _corridas de muerte_ en spectateur privilégié, et, des coulisses
de l’arène--j’entends de ces lieux où le commun du public n’a pas accès,
spécialement les _corrales_ de la _plaza_--put étudier à l’aise la menue
cuisine de la «fête nationale» espagnole. Un jour où sa curiosité
l’avait fait s’approcher de trop près de l’une des rosses que la corne
acérée d’un Miura venait de transpercer, les ruades furieuses de cette
triste victime à l’agonie lui causèrent une blessure qui faillit devenir
mortelle. La composition de _Los Muertos Mandan_ fut cause, d’autre
part, qu’il cinglât, en un frêle esquif à voile, aux rivages d’Ibiza, la
plus grande des Pityuses--nom antique actuellement hors d’usage en
Espagne--et, une tempête comme celle qu’il a décrite dans _Flor de Mayo_
au retour de l’expédition d’Alger l’ayant surpris, qu’il se vît
contraint à chercher un refuge désespéré dans un îlot désert, où il
demeura un jour entier à l’abandon, trempé jusqu’aux os et privé de
toute nourriture. Mais cette soigneuse préparation matérielle se combine
chez Blasco Ibáñez avec un procédé d’écriture impressionniste ou, mieux,
«intuitiviste». J’ai déjà dit qu’il portait dans sa tête, durant des
années, un livre, mais que, lorsqu’il s’était, sous la pression
tyrannique de l’idée enfin mûre, décidé à l’écrire, rien, absolument
rien, ne pouvait l’arrêter dans cette besogne. Si le début, les premiers
chapitres, lui coûtent encore des hésitations, des haltes, des repos, à
peine a-t-il atteint le milieu de l’œuvre, que le dénouement paraît
exercer sur sa vision mentale une fascination mystérieuse et qu’absorbé
par son sujet, il semble vivre dans un état de somnambulisme, se
refusant à quitter sa demeure et s’étant à peine levé de sa table de
travail, qu’une force irrésistible l’y rive de nouveau. Il est resté
ainsi cloué à la tâche jusqu’à seize heures consécutives, sans autre
trêve que celle requise pour une alimentation sommaire, qui consiste
principalement dans l’absorption de café brûlant. Pour achever _Cañas y
Barro_, il m’a avoué avoir écrit 34 heures avec les seules interruptions
que je viens d’indiquer, puis être tombé malade, sa phrase finale à
peine tracée. Certains de ses romans ont été rédigés en si peu de temps,
que le lecteur se demande si l’indication des mois employés à ce
travail, dont ils sont munis à la dernière page, n’est pas erronée. Je
sais qu’au contraire elle pèche par excès. Blasco ayant coutume,
souvent, d’allonger ces mentions de temps à seule fin de ne pas encourir
le reproche--que des critiques trop strictement grammairiens lui ont
parfois adressé--d’une écriture un peu hâtive. Cependant, il n’est que
trop certain que Blasco Ibáñez, en violentant une loi de sa nature,
n’écrirait pas mieux et que si, au lieu de cette rédaction de premier
jet, il balançait ses périodes conformément aux principes des auteurs de
traités de style--principes qui, d’ailleurs, n’apprennent guère qu’une
chose: à savoir que ce n’est pas aux grands écrivains que l’on doit
aller demander des leçons d’écrire--, le lecteur n’aurait qu’à y perdre.
Quand Blasco affirme: «_Lo que no veo en el primer momento, ya no lo
veo después_»[116], cette maxime pourrait tout aussi exactement être
transposée en cette autre: «_Lo que no escribo en el primer momento, ya
no lo escribo después_»[117]. Toutefois, entre la rapidité d’écriture
primesautière d’antan et la méthode mûrie et réfléchie d’aujourd’hui,
s’est interposé, en Blasco Ibáñez, le résultat d’une évolution où la
pratique du métier s’allie aux expériences de la vie. S’il écrivit, lors
de sa première époque, le plus grand nombre de ses œuvres en deux
mois; si, même, certaines ne lui ont demandé que 45 jours de rédaction;
si, dominé par cette impatience nerveuse propre à tous les artistes, il
lui est arrivé d’envoyer des manuscrits à l’imprimerie sans même les
avoir relus, corrigeant sur épreuves les plus gros de ces lapsus qui
échappent fatalement à toute première rédaction, il importe de ne jamais
oublier un point capital, déjà indiqué lorsqu’il fut question
d’_Oriente_, et qui est qu’une telle méthode explique les nombreuses
incorrections de l’œuvre imprimée de Blasco, lesquelles, simples
errata typographiques, eussent disparu dès la mise en page, si l’auteur
ne continuait à ne lire que la première épreuve de ses livres, laissant
aux protes de Valence le soin d’en surveiller les réimpressions. Je l’ai
entendu souvent répéter qu’il faudrait, quelque jour, qu’il se décidât à
procéder enfin à une édition complète--qui, jusqu’ici n’existe qu’en
langue russe[118] et qui serait aussi l’édition «définitive» de ses
_œuvres_--pour laquelle, naturellement, il aurait à revoir, du point
de vue de ces corrections de style, plus spécialement les romans de sa
jeunesse. Ce vœu est jusqu’ici resté platonique, par suite, sans
doute, de l’agitation d’une vie sans cesse en mouvement. Maintenant que
Blasco Ibáñez semble avoir enfin trouvé le calme des _templa serena_,
osera-t-on espérer que cette nécessaire entreprise ne tardera plus à
être réalisée et que nous pourrons saluer, prochainement, en un beau
monument typographique, l’ensemble de la production du Maître?
Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner encore quelques légères
observations sur la manière actuelle de composer observée par Blasco
Ibáñez. J’ai suffisamment marqué son grand souci de la documentation
directe. Toutefois, il est curieux de constater qu’il ne prend jamais
aucunes notes, d’aucune sorte. Son système consiste à tout confier à sa
mémoire, ou, si l’on préfère, à tout oublier, de ce qu’il a vu. Son
tempérament tumultueux et ardent s’oppose à la méticulosité mécanique
d’une préparation d’écrivain de cabinet. Sûr de ses facultés, il s’est à
peine assis à son secrétaire, que le voile qui semblait couvrir le passé
se lève, qu’un monde enseveli renaît à la vie, comme si ce sommeil
apparent n’eût servi qu’à en rajeunir la vision. D’abord, il ne conçoit
son roman, ainsi qu’il aime à s’exprimer, _qu’en bloc_, c’est-à-dire
qu’il n’en saisit avec netteté que le nœud de l’action et le jeu de
ses principaux protagonistes. Les épisodes, les mille péripéties
secondaires qui confèrent à la fable les reliefs et le contour du réel,
ne surgissent dans son esprit qu’à mesure que sa plume fiévreuse court
sur le papier et que son âme enthousiaste s’abandonne à cette ivresse
étrange que je ne saurais comparer qu’à celle des grands mystiques, dans
leurs visions ultraterrestres. Même la division par chapitres--ce que
l’on pourrait qualifier d’architecture de l’œuvre--, il l’abandonne à
l’inspiration du moment, à cet instinct de génie qui, chez lui, se
substitue, si avantageusement, à la méthode à froid d’autres collègues,
moins doués. Il compose avec une rapidité surprenante, jetant sa pensée
telle qu’elle lui vient, sans préoccupation de style, sans souci
académique des proportions. Le livre ainsi construit équivaut à une
masse inorganique, ressemble à un monceau de protoplasma, a l’aspect
d’une forêt touffue. Impitoyablement, Blasco y taille et y tranche,
supprimant, raccourcissant, soudant, condensant, un peu partout. Et
l’œuvre qui en eût eu 800, se trouve réduite à 350 pages, où rien ne
dénote au lecteur conquis l’effort du métier, où tout lui semble couler
de source, sans recherche apparente ni de pensées ni de phrases.
Blasco Ibáñez, romancier avant tout, professe sur le style des idées
originales et, en tout cas, bien personnelles. «L’on confond trop
souvent, m’a-t-il déclaré, l’écrivain et le romancier. Il est de grands
écrivains qui, selon que je l’expliquai au R. P. Cejador, auraient beau
s’obstiner à vouloir composer un roman viable. Il est, par contre,
d’excellents romanciers, dont l’écriture s’avère pour le moins médiocre
et laissera toujours à désirer. Pourquoi? C’est que le roman requiert un
style adéquat et qu’on n’écrit pas un roman comme on compose une
chronique de journal, ou un récit de voyage. Dans quantité de
productions littéraires, l’attrait du style constitue le premier des
dons. Pour le roman, la seule qualité qui importe, c’est celle en vertu
de laquelle le lecteur oublie qu’il a devant les yeux une histoire
inventée par un monsieur et croit véritablement, pendant quelques
heures, assister au spectacle d’une action qui se déroule sous ses yeux,
dont il voit s’agiter les figurants de façon que, sa lecture achevée, il
lui semblera s’éveiller d’un rêve, ou revenir de quelque autre monde.
Que si vous interrompez ce charme par le simple accident d’un vocable
rare, d’un savant artifice de style, c’en est fait du miracle et il ne
se renouvellera désormais que difficilement. C’est une erreur de penser
que le plus bel éloge que puissent adresser à un romancier ses lecteurs,
consiste à s’écrier, au beau milieu de leur lecture: «_Mon Dieu, que cet
auteur écrit donc bien!_» Je ne veux pas dire par là qu’il faille que
ces mêmes lecteurs s’arrêtent pour constater des incorrections de style
de leur romancier. Dans l’un et l’autre cas, la magie du récit est
également interrompue. Mon unique secret consiste à me faire oublier, en
tant qu’intermédiaire entre mes lecteurs et la fable de mon livre. Mais
le style, pour opérer un tel prodige, doit varier en proportion même où
varie l’action du roman. Il est clair, d’ailleurs, que ce n’est là qu’un
facteur secondaire, subordonné à d’autres qualités, infiniment
supérieures, et dont la possession assure au romancier le succès.
J’apprécie donc fort le style, que je relègue, sur l’échelle des valeurs
professionnelles, au troisième ou au quatrième rang. En somme,
voulez-vous mon dernier mot sur la question? Le romancier doit songer
avant tout à la simplicité et à la clarté. Ces dons lui sont
indispensables, s’il veut agir sur le public moyen, qui constitue la
meilleure clientèle et assure le véritable triomphe d’un roman. Or, la
simplicité et la clarté s’accommodent parfaitement d’un style correct et
même de ce qu’on est convenu d’appeler un «beau style...»--Au fond,
Blasco Ibáñez étant lu comme personne n’a, de toute la génération de
romanciers qu’a connue le XIX^{ème} siècle espagnol, été lu, les
jugements contradictoires de certains critiques sur son style, il est en
droit de n’y attacher qu’une importance secondaire. Son style, ce n’est,
à mon avis, ni celui du naturalisme--consignant, avec une stérile
application, des gestes insignifiants--, ni celui du psychologisme, ce
naturalisme appliqué à l’âme et qui enregistre patiemment les faits les
plus menus de la vie mentale. Blasco s’est gardé de tomber dans le piège
que tendaient à son essor novateur ces deux systèmes, confondant l’art,
qui est une synthèse, avec la science, qui procède par analyse, et ses
romans ne furent jamais des monographies écrites en style d’inventaire.
Il a su éviter aussi le défaut des symbolistes, dont l’imagination se
diluait en songes brumeux et qui, dénués du sentiment des contours
précis, n’ont pas réussi à posséder de style. Son style, à lui, qui
consiste essentiellement dans l’idéalisation harmonieuse de la réalité,
s’il lui arrive de s’orner d’un réel déploiement d’éloquence, c’est
lorsqu’il atteint aux sommets du grand art, et je crois qu’aucun de ses
lecteurs ne me contredira, si je remarque que c’est, chez lui, accident
fréquent.
A nul grand écrivain moderne mieux qu’à Blasco Ibáñez ne s’applique
donc, en Espagne, la définition d’un érudit universitaire bordelais, feu
Paul Stapfer, dans son curieux livre: _Des Réputations Littéraires_[119]:
«Qu’est-ce que le style? Je le définis: l’expression naturelle d’une
personnalité forte dans une écriture originale, quelquefois travaillée,
mais le plus souvent libre du besoin anxieux de la perfection
exemplaire.»
X
Etat de la littérature à Valence avant Blasco Ibáñez.--Importance
des _Contes_ de ce dernier pour l’appréciation de ses romans
valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre
Naranjos_, _Sónnica la Cortesana_, _Cañas y Barro_.
Quel était l’état de la littérature à Valence, lorsque Blasco Ibáñez
commença d’écrire ses romans valenciens? A la différence de la
Catalogne, dont l’idiome ne diffère pas essentiellement de celui qui se
parle dans la cité du Turia et qui est devenu langue littéraire, Valence
n’avait connu, aux premiers temps du romantisme, qu’une renaissance en
castillan. Sa vieille langue, qu’Ausias March et Jaume Roig avaient si
bien maniée, dont Cervantes admirait la molle suavité, à laquelle
s’attache encore quelque chose des couleurs et des parfums de la
_Huerta_, sa vieille langue y était tombée à l’indignité d’une sorte
d’argot et les efforts de V. Boix, de T. Villarroya, de Pascual Pérez
pour la revivifier étaient demeurés sans résultats sensibles, lorsque,
en 1878, le relieur Llombart fonda la société littéraire d’amis de
Valence qu’il baptisa du nom, pittoresque et local, de _Rat-Penat_. Mais
les collaborateurs de son _Almanac_ furent surtout des Catalans ou des
Majorquins et cette institution resta sans influence sur le peuple. Le
valencianisme ne repose pas, en effet, comme le catalanisme, sur
l’énergique affirmation d’une personnalité ethnique et morale et
l’idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le catalan, assumer la
dignité de langue nationale, imposée par une élite d’écrivains à tous
les usages de la vie civique. Des deux plus grands poètes qu’a comptés
Valence dans la seconde moitié du siècle dernier: Vicente Wenceslao
Querol (1837-1889) et Teodoro Llorente (1836-1911), le premier est
surtout connu comme auteur de _Rimas_ (1877) en castillan et agencées
sur le patron classique, tandis que le second, sorte de sous-Mistral
dont l’érudition ne s’est jamais mise à cet exact niveau où l’artiste
communie avec l’âme populaire, a partagé le meilleur de sa carrière
d’écrivain entre le culte de la muse castillane et la poétisation, en
vers valenciens: _Llibret de vèrsos_ (1884-85) et _Nòu llibret de
vèrsos_ (1902), de motifs de vie locale interprétés selon les normes
bourgeoises. Et quand, en 1907, un autre écrivain bilingue, Eduardo L.
Chavarri, publiera ses _Cuentos lírics_,--22 contes en valencien, avec
une fantaisie sur le wagnériste et autant d’illustrations à la plume--,
En Santiago Rusiñol aura soin d’observer, au _prologue_, qu’à Valence
«_ahon no més s’ha escrit en vèrs, ò en broma, ò p’el teatre, posarse a
escriure en pròsa seria es una gran rebelió..._»[120]. Et D. Teodoro
Llorente lui-même déclarera, dans le n° de Novembre 1907 de _Cultura
Española_, p. 1.011, à propos de ce livre: «Hélas! le valencien que l’on
parle aujourd’hui, surtout dans la capitale, est le détritus (_sic_)
d’une langue qui a cessé d’être cultivée, impropre à la production
littéraire, même dans les genres les plus simples et les plus
familiers...!» Blasco n’avait donc pas à hésiter, quoi qu’en ait
prétendu M. Jean Amade en 1907 dans ses _Etudes de Littérature
Méridionale_[121], sur le choix de la langue de ses premiers essais: le
castillan seul était pour lui de mise, s’il voulait connaître autre
chose que la petite gloire d’un petit cercle d’amateurs. Quant aux
thèmes mêmes de ses narrations, en les choisissant dans sa province, il
ne risquait pas de s’entendre objecter par la critique de son pays
l’étroitesse de ce cadre local, puisque, depuis sa renaissance avec
Fernán Caballero et Trueba, la _novela de costumbres provinciales_ était
demeurée l’une des formes les plus cultivées du roman espagnol, où les
noms de P.-A. de Alarcón, de Juan Valera, de Mme Pardo Bazán, de
Pereda, de Palacio Valdés, de Salvador Rueda, de Picón, de Leopoldo
Alas, d’Arturo Reyes, de Picavea, de Polo y Peirolón, sans parler des
Catalans, rappellent à l’hispanologue le souvenir d’œuvres d’intérêt
local, toutes, sous des aspects divers, fort curieuses. Mais aucun des
écrivains précités n’avait abordé le domaine valencien et si les auteurs
de _Sainetes_ et autres compositions du théâtre populaire en
valencien,--tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort en 1895 et qui
semble avoir été le descendant levantin du madrilène Ramón de la
Cruz,--avaient déjà esquissé quelques-uns des types qui passeront dans
les romans de Blasco, l’on peut bien dire qu’en somme, avant lui, le
domaine à exploiter était resté à peu près vierge et qu’il y avait à
entreprendre, pour cette admirable région méditerranéenne, l’étude
pittoresque et pénétrante des lieux et des êtres, la peinture des choses
en même temps que la psychologie du peuple que, pour d’autres régions de
l’Espagne, d’autres avaient déjà entreprise.
L’on ne saurait, d’autre part, aborder l’examen des romans valenciens de
Blasco sans jeter un coup d’œil rapide sur ses contes, croquis
d’après nature, esquisses de détail, dont la date exacte est assez
difficile à fixer, mais dont plusieurs ont, de toute évidence, été
repris dans la suite pour les ouvrages de longue haleine qui vont être
analysés. M. Ernest Mérimée remarquait un peu cavalièrement, lors de son
article de 1903 dans le _Bulletin Hispanique_, que «le _dulzainero
Dimòni_, qui promène infatigablement sa clarinette et son ivresse de
Cullera à Murviedro, a fourni la matière de l’un des meilleurs contes.
Nous le retrouverons dans _Cañas y Barro_, et peut-être encore a-t-il
servi à poser la bizarre figure de l’ivrogne mystique _Sangonera_, dans
le même roman. Nous reverrons de même Nelet, le petit ramasseur de
fumier, le _femateret_, dans _Arroz y Tartana_. Il y a bien d’autres
croquis de _payeses_[122], de _guapos_[123], de _churros_[124], ou de
pêcheurs du Cabañal, que l’auteur n’a eu qu’à sortir de ses cartons
(_sic_) pour les mettre à la place qui les attendait. Comme il sied à un
artiste conscient des tâches futures, il n’a rien dédaigné, il n’a rien
laissé perdre. Une légende, une tradition populaire, une farce de
rapin, une plaisanterie de village, un conte de pêcheur traînant dans le
sable de Nazaret (_sic_), tout lui est bon, et il en tirera d’aimables
petits tableaux de genre...» Cela est d’une psychologie trop
rudimentaire, en vérité.
Si l’on en croyait une indication qui figure à la page de garde de tous
les romans de Blasco, ces contes auraient été traduits en français:
_Contes Espagnols, par G. Ménétrier, Paris_. C’est là une erreur, du
moins jusqu’à ce jour. Le traducteur--qui a, malheureusement, fort
abrégé cette œuvre--de _Entre Naranjos_, M. F. Ménétrier, professeur
au lycée de Nantes, a, à ma connaissance, publié les traductions
françaises de 17 contes: 5 dans le _Gaulois du Dimanche_ de Juillet 1906
à Avril 1907, 1 dans le _Journal des Débats_ en Janvier 1907, 4 dans _Le
Matin_ en 1906 et 1908, 1 dans la _Revue Hebdomadaire_ en Juillet 1907,
1 dans le _Journal_ en Avril 1909, 1 dans le _Supplément Littéraire_ du
Figaro en Octobre 1907, 1 dans les _Mille Nouvelles Nouvelles_ de Mars
1910 et 3, enfin, dans la _Semaine Littéraire_ de Genève. Un autre
professeur, alors au lycée Ampère à Lyon, M. F. Vézinet, a, de son côté,
publié en 1906 dans une Revue qui paraissait alors en cette ville, la
_Revue du Sud-Est_, la version élégante et nerveuse de trois autres
contes de Blasco, dont l’un: _La Tombe d’Ali-Bellus_, inséré dans le n°
du 1er Mai 1906, a été redonné dans le _Supplément Littéraire_ du
_Figaro_ du samedi 23 Juin 1906, comme traduction originale de M. Marcel
Abel-Hermant. Quand le public français aura sous les yeux la traduction
complète des _Contes_ de Blasco Ibáñez,--que le maître va enrichir très
prochainement d’un troisième recueil, intitulé: _El préstamo de la
difunta_--il jugera en connaissance de cause de leur originale et
peut-être unique valeur et se convaincra que leur auteur ne pourrait
être comparé--car en Espagne, Mme Pardo Bazán, si bonne conteuse
soit-elle, est infiniment moins naturelle que Blasco et sa langue reste
trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec celle, merveilleusement
simple et plastique, du romancier valencien--qu’au seul Maupassant, mais
à un Maupassant qui serait allé à l’école de Gorki et d’Andréjew. Il y a
là toute une galerie de personnages saisis sur le vif, inoubliables, de
types de paysans de la _Huerta_ attachés à leur glèbe: le père Tòfol qui
tue au travail sa misérable fille adoptive, la _Borda_, et Sènto, le
pacifique, qui fait coup double sur l’Alcalde et son alguazil, et les
bandits comme Quico Bolsón «_el roder_» et les «_matones_», les
terribles bravaches, tels Visentico et le _Menut_, et les marins: le
vieux loup de mer, Llovet qui, tout usé qu’il est, se porte au secours
d’une barque en détresse, et Juanillo, et Antoñico, et les pauvres
diables: _Dimòni_ et sa compagne l’ivrognesse, et cette autre figure
inoubliable: le parasite du train, et tous et chacun de ces héros de
narrations savamment composées, sans longueurs, descriptives juste ce
qu’il faut pour fixer le milieu, d’un style net, expressif, d’un style
de voyant. Blasco, en vérité, était né conteur. Il l’était si
essentiellement que quelques-uns de ses romans pourraient être ramenés à
des contes ou à des nouvelles, allongés à l’aide d’autres contes qui y
sont rattachés. Ce genre de roman à tiroir est surtout manifeste dans
_Los Muertos Mandan_, d’où, parmi l’amoncellement des descriptions, des
digressions historiques et géographiques, l’on pourrait extraire une
admirable nouvelle: _Ibiza et le festeig_, chef-d’œuvre d’une
centaine de pages, cependant qu’en vertu du même procédé, il serait
loisible d’extraire de _Sangre y Arena_ l’épisode du bandit _Plumitas,
novela picaresca_ de la meilleure tradition cervantine, et ainsi pour
d’autres romans. D’ailleurs, il ne sera pas, sans doute, inutile
d’observer que Mme Carmen de Burgos--bien connue en Espagne sous le
pseudonyme de _Colombine_--a opéré, pour deux des romans de Blasco,
cette sommaire réduction, qu’elle a publiée dans la collection madrilène
de _La Novela Corta_ (nos 130 et 139, 29 Juin et 30 Août 1918), nous
donnant ainsi _Arroz y Tartana_ et _La Horda_ en un curieux raccourci.
Dans les œuvres de jeunesse de Blasco, il est aisé de relever des
incorrections de style et une verve exubérante et indisciplinée. Mais
quels charmes, en revanche, ont et auront toujours les pages où, artiste
fascinateur, il a su évoquer la grâce souriante de cette _Huerta_
extraordinairement féconde, la pureté classique de ses lignes, la
finesse de sa race naturellement élégante, les chantantes inflexions de
sa langue _més dolsa que la mèl_[125], la mollesse ionienne de son
paysage unique, dont la courbe harmonieuse s’étend du cap San Antonio au
rocher de Sagonte, et les drames que déroulent à travers cette
verdoyante émeraude, enchâssée entre la mer bleue et les sierras brunes,
les passions d’un sang aux hérédités orientales, toujours prêtes à
revivre dans l’amour ou dans la haine! Zamacois a bien rendu, en
quelques lignes, cette étonnante faculté que possède Blasco de
reconstituer les réalités avec la puissance et la précision de la vie.
«Sa complexion, écrit-il, le porte à ressentir avec une intensité
extraordinaire l’amour de la Nature. Quoique écrivant en prose, c’est un
vrai et très haut poète de ce qui vit, un amoureux fervent de la terre,
tel ces prêtres des vieux cultes qui saluaient à genoux, par des
hurlements, le lever du soleil. Maître d’une palette opulente, il se
sert à son gré des couleurs... Sous son incantation, les moindres
recoins de la plaine de Valence s’animent, s’éveillent, étincellent de
tout l’embrasement lumineux du midi... La poésie, énergique à la fois et
paresseuse, de cette terre-sultane nous pénètre et finit par dominer
notre esprit...»
Dans _Arroz y Tartana_, la première de cette série et qui est restée
jusqu’ici sans traducteur en notre langue, l’influence de Zola est
contrebalancée par celle de Balzac et l’œuvre ne saurait, aussi bien,
être appréciée à sa valeur exacte que par qui connaît Valence et ses
mœurs, celles, surtout, de sa bourgeoisie. Le titre, à lui seul, est
déjà bien valencien, évoquant cette vieille _copla_ que chantait Manuel
Fora, l’ex-fabricant de soie, père de l’héroïne du livre et qui est
citée à la page 103:
_Arròs y tartana,_
_casaca á la mòda,_
_y ¡ròde la bola_
_á la valensiana!_[126]
Elle signifie ce qu’en français nous entendons exprimer lorsque nous
parlons de «_jeter de la poudre aux yeux des gens_», soit donc de les
éblouir par des discours, des manières, un luxe non basés sur la
réalité. La tartane est, d’autre part, un véhicule à deux roues d’usage
ancien à Valence et dont la désignation, empruntée aux barques
méditerranéennes à voiles triangulaires dites: _voiles latines_, indique
assez le peu de confortable de ce mode de transport. Mais posséder une
tartane pour ne point aller à pied, n’en était pas moins suprême luxe,
dût-on, pour en jouir, se contenter de manger du riz dans le secret de
la maison... L’intrigue d’_Arroz y Tartana_ est des plus simples. Doña
Manuela, fille du Manuel Fora que j’ai dit et mariée à un excellent
homme d’Aragon qui, à force de labeur, s’est mis à la tête d’un magasin
de draps à l’enseigne des _Trois Roses_, cède, devenue riche, sa
boutique à son premier commis, Antonio Cuadros, et réalise son rêve
ancien de vie bourgeoise, où elle dilapide l’héritage paternel et fait
mourir son mari de désespoir. Puis elle se remarie avec un ami
d’enfance, le médecin Rafaël Pajares, viveur qui lui donne trois enfants
et achève, avant de crever de débauches, de l’appauvrir. Sa vie,
désormais, ne sera qu’une suite d’expédients, jusqu’à ce qu’elle tombe
entre les bras d’Antonio Cuadros, qui, enrichi à la Bourse, en fera sa
maîtresse. Mais un crac survient. L’ami généreux d’antan s’enfuit. Doña
Manuela, abandonnée de tous, ayant causé, par sa mauvaise conduite, la
mort du fils qu’elle avait eu du premier lit, le brave Juan Peña, peut
enfin apprécier dans toute la plénitude de sa signification, matérielle
et morale, le vocable: «ruine», avec lequel elle a joué si longtemps. Le
livre se clôt sur le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du
fondateur des _Trois Roses_, le vieil Aragonais D. Eugenio García, que
ses parents avaient naguère abandonné sur la place du marché, devant
l’église des Santos Juanes et qui, ruiné lui aussi, s’y effondre de
désespoir: «d’abord ses genoux ployèrent et il apparut agenouillé en ce
lieu où, soixante-dix ans plus tôt, son père l’avait laissé; puis il
tomba foudroyé sur le trottoir». Cette «histoire naturelle et sociale»
d’un groupe de la bourgeoisie valencienne est l’une des études les plus
solides et les plus consciencieusement travaillées de Blasco Ibáñez.
L’œuvre en est au 40^{ème} mille. Elle montera rapidement, lorsque
l’on se sera convaincu que ces pages curieuses, éclatantes et très
loyalement documentées, constituent un témoignage précieux en même temps
qu’un tableau unique dans toute la littérature régionaliste espagnole,
où l’évolution économique et morale de la classe moyenne à Valence peu
avant cette rénovation fondamentale que marque, pour l’Espagne, la date
fatidique de 1898, apparaît admirablement fixée. Combien plus méritoire
est le livre, de ce point de vue, que telles œuvres à prétentions
analogues de Pérez Galdós: par exemple, pour Madrid, _Fortuna y
Jacinta_, et pour Tolède, _Angel Guerra_!
_Flor de Mayo_ est du Sorolla transposé en caractères d’imprimerie.
C’est le plus beau roman qui, avant _Mare Nostrum_, ait été écrit sur la
Méditerranée. Que l’on y réfléchisse un instant. Notre littérature était
riche en merveilleuses descriptions de l’Océan, depuis les _Travailleurs
de la Mer_ jusqu’à _Pêcheur d’Islande_. Mais qu’avions-nous sur la
Méditerranée? Qu’est-ce que _Jean d’Agrève_--qui est de 1897--, à côté
de ces marines bariolées comme un mât de cocagne, salées comme les
embruns, sobres et hautes en couleurs, peintes comme on peinturlure le
bois sculpté, à l’emporte-pièce, des proues de navire? Mais si le cadre
est du Sorolla, les acteurs de ce drame en pleine mer latine ne
semblent-ils pas échappés à la palette de Zuloaga, du Zuloaga de _La
Famille du Torero_, peintre grandiose auquel l’art espagnol aura été
redevable d’un regain de belles réussites dans lesquelles Velasquez se
combine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans ces 239 pages de
1895 que M. G. Hérelle n’a adaptées qu’en 1905--sans même une _note_
sur le sens du titre espagnol[127], ou la date originale de publication
de l’œuvre--valent, comme l’écrira M. Ritter, «une de ces larges et
sommaires coulées du pinceau synthétique qui a campé sur de si fières
toiles les danseuses et les gitanes de son pays». Dans ce drame, où le
ressouvenir du _Ventre de Paris_ apparaît, fugitif, à la description de
la _Halle aux poissons_ de Valence, le lecteur français attendait le
dénouement de Prosper Mérimée dans _Carmen_. Blasco eut le bon goût de
nous éviter une réédition du coup de poignard de D. José. Si son tableau
de la tempête, avec la rentrée éperdue des barques, a pu rappeler celui
de la _galerna_ qui constitue le morceau de bravoure du roman de Pereda:
_Sotileza_, combien fade apparaît, par contre, le douceâtre
spiritualisme du romancier santandérin en présence de ce pessimisme
vigoureux et bien observé, dont la saveur laisse dans l’âme une
impression physique aussi amère et excitante que celle d’un virginia sur
le cerveau d’un fumeur! C’est un roman de pêcheurs du Cabañal. Tona
s’était mariée à Pascualo, tombé à la mer par une nuit de bourrasque.
D’abord mendiante pour élever ses deux fils, Pascual et Tonet, elle n’a
pas tardé à se tirer de misère en transformant en bar la vieille barque
de son mari naufragé. C’est là que poussent Pascual, un gros garçon
docile et travailleur que l’on surnommera, à cause de son air «de
séminariste bien nourri», le _Retor_--le _Recteur_--et son frère Tonet,
vagabond et coureur de jupes. Mariés, l’un avec Dolores, l’autre avec
Rosario, deux types adverses de vendeuses de poissons valenciennes,
Tonet s’acoquine avec sa belle-sœur, naguère sa fiancée, et le brave
_Retor_, qui va méthodiquement à une belle aisance par tous les moyens
honnêtes, y compris celui de la contrebande, ne s’aperçoit de son
infortune conjugale que tout juste à temps pour jeter à la mer le frère
perfide et périr lui-même dans la tempête où disparaît également celui
qu’il croyait son fils, Pascualet, et qui lui était finalement apparu
comme le fruit des amours de sa femme avec Tonet. On trouve, dans ce
court roman, des esquisses inoubliables de commères et de compères
levantins: la _tía Picores_, sorte de lionne de la halle aux poissons;
le _tío Paella_, père de Dolores; le _siñor Martines_, douanier andalous
qui s’entend à tromper les femmes tout en vivant à leurs dépens; la
petite Roseta, blasée avant l’âge, en gamine errante des bords de l’eau.
Et quelle eau-forte que celle de ce café de _Carabina_, où l’on décide,
sur les conseils de Mariano _el Callao_, l’expédition de contrebande à
Alger! «Dans le récit de cette expédition, dit justement Zamacois,
Blasco Ibáñez se surpasse et se bonifie, en quelque sorte, lui-même. La
blancheur de la plage sablonneuse qui réverbère les rayons solaires, la
quiétude des barques étendues le long du rivage dans un laisser-aller
presque intelligent, comme si elles eussent eu conscience de leur repos,
la verte sérénité de la mer, figée dans l’ardeur de midi, le silence,
l’énorme silence qui remplit l’espace azuré, et, parfois, dans les fonds
d’horizon lumineux, l’éclair blanc de quelque voile, semblable à la
poitrine d’une mouette: tableau étonnant qui pourrait être signé
Sorolla.»
Entre _Flor de Mayo_ et _La Barraca_ il y a: _En el País del Arte_ et
il y a aussi l’intermède du bagne de San Gregorio, où
Blasco,--«_caballero preso por escribir cosas en los papeles_»[128],
comme dira le _Magdalena_ du conte: _Un Hallazgo_[129],--connut
l’aristocratie des galériens: les _presos de sangre_[130] y dédaignant
les simples _ladrones_[131] et put étudier à l’aise «cette masse de
chair d’hommes en perpétuelle ébullition de haine». Blasco, cependant,
demeurait--écrivain rebelle, mi-artiste, mi-agitateur politique--comme
perdu dans sa capitale de province et le public des autres provinces
espagnoles ignorait presque son nom. Quant à la critique, toujours
identique à elle-même, si elle s’épuisait au service des «réputations
consacrées», elle persistait à maintenir la conspiration du silence sur
ce «nouveau», qui était venu bouleverser tous les critères reçus dans
les bureaux de rédactions bien pensantes de la capitale de la _meseta
central_. L’un de ces critiques madrilènes, M. E. Gómez de Baquero,
écrivant dans _Cultura Española_ de Novembre 1908 une étude d’ensemble:
_Las novelas de Blasco Ibáñez_[132], avait encore soin d’observer que ce
n’avait été que peu à peu, «_poco á poco_», que son renom littéraire
s’était superposé à celui «de l’agitateur politique et du publiciste
_révolutionnaire_» (_sic_) et que «l’auréole de l’écrivain» avait
«éclipsé» celle, «plus inférieure, du tribun populaire ou _démagogique_»
(_sic!_) Et celui qui était alors Chef de Publicité à l’_Instituto
Nacional de Previsión_, de s’étendre complaisamment sur ce qu’il
qualifiait d’humanitarisme démocratique, qui considère avec indulgence
les faiblesses et les vices des humbles et réserve aux classes
supérieures, aux puissants et aux heureux, les sévérités de la
critique..., ajoutant que les idées de Blasco Ibáñez, comme celles de
«ceux que l’on a coutume d’appeler vulgairement _gens d’idées
avancées_», étaient définies «principalement par leur aspect négatif».
Cette conspiration du silence, _La Barraca_ l’avait brisée, lors de sa
publication au rez-de-chaussée de cette retentissante tribune qu’était
alors _El Liberal_ de Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette
ville, en 1899. Ecrite d’Octobre à Décembre 1898 dans le hall tapageur
du _Pueblo_, au milieu des troubles--manifestations contre la guerre de
Cuba--de Valence, cette œuvre, comme l’a déjà remarqué Ritter,
restera donc assez peu considérée par «les Espagnols lettrés et
mondains», jusqu’à ce que la consécration mondiale due à la version
d’Hérelle les eut forcés, en 1901, de s’avouer vaincus. Elle continuait
dignement l’entreprise commencée avec les deux précédentes: de peindre
sous ses divers aspects--citadin, maritime, champêtre de la _Huerta_ et
champêtre de l’_Albufera_--la vie de la région de Valence. Son action
est d’une simplicité épique, puisqu’elle se borne aux péripéties d’un
cas de boycottage populaire. Par un accord tacite des habitants de la
_Huerta_, personne ne veut cultiver les champs où l’avarice d’un
propriétaire cruel, l’usurier Don Salvador, a laissé une suite de
misères et contraint son fermier, le _tío Barret_, à l’assassiner. S’il
arrive qu’un intrus, soit ignorance, soit misère, entreprenne de
labourer ces «terres maudites», on l’avertit et, au besoin, on le
contraint de les abandonner. Mais voici venir Batiste, homme résolu,
tenace, infatigable, qui osera faire front à la sourde conspiration de
ses voisins. Victime d’injustices, il tient tête aux provocateurs et
finit par s’imposer aux faux braves qui le menacent. Il allait
recueillir le fruit de son travail, lorsqu’un redoublement de haines a
raison de ses efforts. Son fils, que les gamins ont plongé dans une
naville, meurt des fièvres contractées à la suite de ce bain forcé. Son
cheval, qui est son meilleur ami, est frappé traîtreusement. Sa
_barraca_--cette chaumière valencienne chantée en vers aimables par
Llorente et dont l’effigie caractéristique, par Povo, orne la couverture
du roman--est incendiée. Sur les ruines de son effort détruit
stupidement, s’érige, tragique, la figure du lutteur, qui a tenté de
défier cette chose implacable que d’aucuns dénomment destin et qui, de
son vrai nom, s’appelle la méchanceté des hommes. «_La Barraca_, disait
M. Gómez de Baquero, passe avec justice pour l’un des meilleurs romans
de Blasco Ibáñez. Elle est courte. Son action est fort simple et se
déroule avec une clarté, une logique qui ne laissent rien à désirer. Les
personnages ont le relief des êtres vivants et le drame est si naturel,
il est présenté de façon si objective et impartiale et avec tant
d’artistique vigueur, qu’il nous émeut profondément.» J’ajouterai que ce
livre, par sa position catégorique des problèmes sociaux, jusqu’alors
évitée avec une ténacité touchante par les grandes vedettes du roman
espagnol, fait date doublement. «Livre admirable, dira Zamacois, son
auteur l’a vu comme il fallait, d’un coup d’œil, et l’a écrit avec
une véhémence, une limpidité de style inimitables. Toute l’âme arabe,
sauvage et patiente, des gens de la _Huerta_, palpite ici... Dans
l’histoire du roman espagnol contemporain, ce livre restera comme un
modèle définitif de notre littérature régionale.» Et un critique aussi
méticuleux et difficile que l’ex-professeur d’espagnol à Paris, M.
Peseux-Richard, se voyait contraint de confesser, dans la _Revue
Hispanique_ de 1902[133], à propos de ce roman auquel il reprochait le
manque de «rigueur de plan» et d’«art de la composition», qu’«il y a
quelque chose de plus fort que toutes les règles et de plus efficace que
tous les préceptes didactiques: c’est la puissance d’émotion
communicative qui donne à M. Blasco Ibáñez une place à part entre tous
ses contemporains.» M. Peseux-Richard eût acquiescé, sans doute, aussi à
un constat d’ordre peu grammatical, certes, à savoir: que cette
puissance d’émotion de Blasco Ibáñez découlait de l’âme même de
l’écrivain, selon une anecdote autobiographique que j’emprunte encore à
Zamacois: «_La Barraca_ a été écrite d’un trait et dans un état
d’hyperesthésie qui ne faisait que croître et s’exaspérer à mesure
qu’approchait le dénouement. Les deux derniers chapitres, plus
spécialement, le jetèrent dans un état de déséquilibre mental. Il eut
des hallucinations. La nuit où il acheva l’œuvre, il avait travaillé
jusqu’à l’aube. Seul dans la pièce, il leva la tête au moment où, sur la
dernière feuille, il traçait le point final. Devant lui, _Pimentó_, le
_guapo_ fainéant, terreur de la _Huerta_, était assis. L’impression fut
si violente, que Blasco jeta la
[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MÉTIS--DONT
QUELQUES-UNS PORTENT L’ÉPÉE CROISÉE À LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE
L’ÉPOQUE DES CONQUISTADORS--DANS SA COLONIE «NUEVA VALENCIA»]
[Illustration: LA FORÊT VIERGE À «NUEVA VALENCIA»]
plume et, reculant comme s’il craignait une attaque par derrière, s’en
fut à sa chambre à coucher. L’ombre tragique du bandit tué par Batiste
restait immobile, les coudes appuyés sur la table de l’écrivain, près de
la lampe, parmi le silence du grand hall obscur.»
_Entre Naranjos_ est un roman d’amour que les femmes ont toujours
favorisé de leur prédilection. Aujourd’hui encore, en Espagne et en
Amérique, Blasco est, pour beaucoup de lectrices féminines, l’auteur de
_Entre Naranjos_, qui a dépassé le 50^{ème} mille. J’ai connu de
délicieuses jeunes filles, à Madrid, qui avaient fait leur livre de
chevet de ce roman terriblement amoral et voluptueux, dont j’ai déjà dit
que la traduction française est trop incomplète pour en donner une juste
idée. Ce qui le sauve, peut-être, aux yeux des mamans, même les plus
dévotes, c’est son ambiance «poétique». On sait, d’ailleurs, que Blasco
traite les choses de l’amour avec cette manière rapide et chaste qui est
le propre des grands maîtres. «Blasco Ibáñez, dit le prêtre Cejador, est
de ces artistes qui ennoblissent tout ce qu’ils touchent, parce qu’il
est de ceux qui, par nature, sont des maîtres et de virils artistes.»
_Clarín_ a parlé naguère du «tempérament sanguin» de Blasco et Andrés
González-Blanco, qui cite le critique d’Oviedo, n’a pas laissé de
remarquer opportunément, p. 577 de son livre, que «_sus novelas son
castas, sobrias como la Naturaleza_»[134]. Même au milieu des
descriptions voluptueuses d’_Entre Naranjos_, le renoncement foncier de
Blasco transparaît, qui est celui que formulait Moréas dans la stance,
si belle:
Ne dites pas: «la vie est un joyeux festin»!
Ou c’est d’un esprit sot, ou c’est d’une âme basse...
Voici la fable du livre, où, comme je l’ai déjà noté, on a voulu voir
une influence diffuse de D’Annunzio. Un jeune homme d’Alcira, petite
cité dont les blanches maisons semblent flotter sur le vert océan des
champs d’orangers et des palmeraies qui l’entourent, Rafael Brull, fils
d’un _cacique_--ce hobereau bourgeois de variété spécifiquement
espagnole--tombe, à la suite d’une rencontre de hasard, éperdument
amoureux d’une chanteuse d’opéra, fille d’un médecin du lieu, Leonora
Moreno, dont les aventures galantes de par le vaste monde ne se comptent
plus. Quand, après une longue résistance aux assauts passionnés de
Rafael, la belle Walkyrie--car c’est une spécialiste des rôles de
Wagner--s’est enfin donnée et lorsque, pour échapper aux potins
malveillants de ses concitoyens jaloux et aux persécutions que font
subir au jeune Brull sa mère et un factotum, Don Andrés, type de vieux
sigisbée croqué de main de maître, l’on a décidé de fuir à Naples--le
couple s’est, avant cette fugue, passagèrement installé dans un hôtel de
Valence--Rafael, sermonné par Don Andrés, qui a vite découvert le refuge
des deux tourtereaux, cède aux objurgations du familial Tartufe, et,
esclave du qu’en dira-t-on, abandonne lâchement sa maîtresse pour s’en
revenir à Alcira, où il poursuit sans remords sa carrière de député
«_con distrito propio_»[135] et d’influent propriétaire terrien, marié
à une femme laide et riche qu’il n’aime pas et père d’une famille
procréée sans enthousiasme. Mais un jour--huit ans se sont écoulés
depuis son couard abandon de Leonora--qu’il a prononcé à la Chambre, à
Madrid, un discours particulièrement enthousiaste, en faveur des
prérogatives de l’Eglise et du budget des cultes, réfutant la thèse d’un
vénérable député républicain où il me semble que Blasco ait voulu
réincarner son ancien maître Pi y Margall, une dame, qui a eu la
patience de l’entendre jusqu’au bout de cette interminable autant
qu’insincère harangue, se révèle, à la sortie du palais des
Représentants, comme n’étant autre que Leonora, de passage à Madrid pour
Lisbonne, où elle va chanter Wagner au San Carlos. Vainement Rafael,
dont la flamme s’est allumée de nouveau, plus violente que naguère,
essaie-t-il d’attendrir celle qu’il a regretté, si souvent, d’avoir
quittée. Il s’entend dire par cette femme altière de rudes vérités, puis
la voit disparaître, fantôme symbolique de l’amour, à jamais. Désormais,
il ne sera plus,--pour n’avoir pas su garder Eros au moment où celui-ci
s’offrait,--qu’un mort vivant, promenant son cadavre à travers la
comédie sociale des milieux bourgeois d’Espagne, car «_el amor no pasa
más que una vez en la vida_»[136].
Zamacois, qui a reçu de Blasco plus d’une confession, a rapporté tout au
long l’aventure vécue par l’auteur et par lui mise à la base de _Entre
Naranjos_, ainsi que je l’ai insinué, moi-même, plus haut: «Il est dans
ce roman une partie autobiographique fort intéressante. Blasco Ibáñez
avait connu, dans un de ses voyages, certaine artiste russe, contralto
d’opéra, femme extraordinaire, belle, forte et sadique comme une
Walkyrie, qui parcourait le monde en compagnie d’une pauvre soubrette,
qu’elle flagellait cruellement dans ses accès de mauvaise humeur. Il eut
avec elle des amours de cauchemar, véhémentes et brèves. L’artiste, avec
sa haute taille et ses biceps d’acier, était une vraie Amazone, jalouse
et agressive, de celles dont leurs amants doivent se défendre à coups de
poing. Instinctivement, son tempérament rebelle se refusait à se donner
et chaque possession demandait une scène atavique de lutte et de
résistance, où les baisers ne servaient qu’à étancher le sang des
horions...» C’est de cette aventure que Blasco a tiré un livre exquis,
dont le dénouement rappelle le geste mélancolique de ces mouchoirs
brodés et parfumés qu’une main amie de femme agite, mouillés de larmes,
à l’instant des départs suprêmes, des adieux qu’on pleure plus que l’on
ne profère, de loin--livre exquis, je le répète, parce que fleurant, lui
aussi, la tragédie, la grande tragédie non sanglante des jeunes
illusions perdues.
_Sónnica la Cortesana_ a prêté à un étrange malentendu de la part des
critiques. En sa qualité de reconstitution historique, se détachant, à
ce titre, du cadre des précédentes œuvres, on n’a rien trouvé de
mieux que de la traiter isolément, et personne jusqu’ici ne semble
s’être aperçu qu’elle continuait la série des romans valenciens. M.
Gómez de Baquero y voit «une œuvre singulière et une exception dans
la galerie des romans de Blasco Ibáñez»; Zamacois écrit qu’elle
«constitue, dans la technique de Vicente Blasco Ibáñez, un geste à
part»; Andrés González-Blanco s’en désintéresse, ou à peu près, et cela,
sous l’étrange prétexte du _græcum est, non legitur_ médiéval et,
encore, parce qu’il s’imagina que l’auteur manquait d’éducation
classique et, par suite, ne pouvait baser sa composition que sur de
«_bien débiles puntales_»[137]. D’autre part, il est amusant de
constater que ces mêmes critiques qui se refusent d’examiner _Sónnica la
Cortesana_, justifient leur paresse spirituelle par un renvoi à la
_Salammbô_ de Flaubert. «J’imagine, écrivait déjà M. Ernest Mérimée en
1903, qu’il fut... sollicité à ce tour de force, d’abord par l’exemple
de Gustave Flaubert, qui en a réalisé un semblable dans _Salammbô_,
etc.» Et, un peu plus loin, il définissait Blasco: «Un disciple de
Flaubert, qui s’applique à l’imiter de son mieux.» Du moins,
l’ex-professeur de Toulouse reconnaissait-il que l’auteur s’était
«sérieusement documenté» et avait étudié «en conscience les anciens et
les modernes, de Tite-Live et Strabon jusqu’à Hübner et Chabret». Et
ceci ne laisse pas d’appeler quelques rectifications. D’abord, une
nécessaire remarque sur l’étroitesse des horizons comparatifs d’exégètes
qui ne trouvent à citer que _Salammbô_, là où--depuis le célèbre roman
de 1834: _The last days of Pompeii_, où Bulwer Lytton marquait la voie à
tant d’épigones, jusqu’aux évocations égyptiennes de Georg-Moritz Ebers,
dont _Eine ægyptische Kœnigstochter_ compte, depuis 1864, plus de 15
éditions et _Uarda_, qui est de 1877, a été tant de fois traduite,
jusqu’à la _Thaïs_ d’Anatole France, au _Quo Vadis?_ de Sienkiewicz et à
l’_Aphrodite_ de Pierre Louÿs,--il faudrait un volume pour consigner la
bibliographie complète du roman archéologique. Ensuite, une autre
observation sur le surprenant oubli--de la part d’érudits de formation
classique--de la plus précieuse des sources antiques sur la guerre que
soutint Sagonte avec Hannibal. J’ai nommé Silius Italicus et son poème
latin sur les _Guerres Puniques_. Mais il faut croire que cet oubli est
ancien, puisque, dès Septembre 1836, E.-F. Corpet définissait le poète
comme étant «le moins lu, le moins étudié, le moins connu» de tous ceux
de la décadence[138]. Il eût suffi de _lire_, non de _citer_ le travail
du médecin de Sagonte, D. Antonio Chabret: _Sagunto, su historia y sus
monumentos_[139], pour y trouver, dès la p. 6 du t. I, un renvoi à
Silius Italicus, «que nous devons, avec raison, considérer comme
l’Homère de la cité invincible». D’autre part, l’historien français
Hennebert avait fort bien exposé, dans son _Histoire d’Hannibal_[140],
les particularités du siège de Sagonte lors de la II^{ème} Guerre
Punique et quelques détails techniques de ce siège étaient, au surplus,
mis en lumière par le philologue Raimund Oehler en 1891, au t. 37, p.
421-428, des _Jahrbuecher fuer classische Philologie_[141], comblant
ainsi une regrettable lacune des successifs éditeurs et commentateurs de
Tite-Live. Blasco Ibáñez m’a avoué, lorsque je le priai de me dire
comment il s’était préparé à écrire _Sónnica_, s’être remis au latin
uniquement pour lire Silius Italicus dans le texte, sachant qu’il y
trouverait, aux deux premiers livres des _Puniques_, une excellente
description de l’origine, de la situation et des vicissitudes de
Sagonte--appelée jusqu’en 1877 Murviedro par les Espagnols--lors de sa
prise par Hannibal, dans l’automne de l’année 219 avant Jésus-Christ.
Qu’il se soit enquis aussi de ce qu’en disaient Polybe, III, 17, et
Florus, II, 6, je crois bien en être sûr. Mais enfin, l’on voit qu’il ne
procéda nullement à la légère dans cette tentative de reconstitution du
drame où succomba l’antique _Arsesacen_ des Ibères et s’il l’entreprit,
ce fut, je le répète, pour compléter ses peintures de la vie valencienne
par le tableau d’un des épisodes les plus glorieux du passé de l’antique
Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en parfaite conformité
avec son programme régionaliste d’alors. Voici, d’ailleurs, ses propres
paroles: «J’obéissais au désir de faire quelque chose d’épique et de
grandiose sur ma terre natale. Lorsque parut _Sónnica_, le roman antique
était assez de mode. Mais la véritable cause de la composition de cette
œuvre, c’est celle que je viens de dire. _Sónnica_ a été traduite en
anglais par Frances Douglas, en portugais par Riveiro de Carvalho et
Moraes Rosa, en allemand par Leydhecker et, naturellement, en russe. En
France, c’est à peine si on l’a connue par son titre et par quelques
lignes insignifiantes de critiques qui ne semblent pas même l’avoir lue
jusqu’au bout. J’en suis venu moi-même à l’oublier. Retenez, cependant,
que je ne l’ai écrite que par «valencianisme» et parce que, chaque fois
que je contemplais les ruines de Sagonte, je sentais renaître en moi ce
désir de reconstitution littéraire.» L’action du roman,--dont la beauté
plastique est extraordinaire et qui, n’en déplaise à M.
Fitzmaurice-Kelly, lequel, en 1911, avait découvert, dans un article sur
la _Littérature Espagnole_ au t. XXV de _The Enciclopædia Britannica_,
que Blasco Ibáñez «manquait de goût et de jugement»[142], est tout
autre chose qu’un livre «trop hâtivement improvisé»--est la suivante. A
Sagonte vit une courtisane d’Athènes, Sónnica, qui est venue s’y établir
à la suite de son mariage avec un trafiquant de ce grand emporium
méditerranéen et que son veuvage a mise à la tête d’une immense fortune.
Un Grec, Actéon, errant par le monde, finit par échouer à Sagonte, où il
devient le favori de Sónnica. C’est pendant que se déroule cette passion
qu’Hannibal, déguisé en berger d’Ibérie, explore la cité et y trace les
plans du siège qu’il projette. Reconnu par Actéon, dont le père a été au
service des Carthaginois et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui
propose de le prendre à son service et lui dévoile ses ambitieux
projets. L’offre est rejetée par amour pour Sónnica. Et le siège
commence. C’est ici que Blasco a fait le plus méritoire effort de
reconstitution antique. Si, dans l’ouvrage de Chabret, un chapitre
entier, traduit de l’étude publiée par Hübner, en 1867-68, dans le
_Hermes_, est dédié à l’emploi des béliers au siège de Sagonte--il
manque une semblable étude sur celui de la catapulte, dont l’exemplaire
retrouvé aux ruines d’Ampurias eût, s’il eût été exhumé alors,
certainement fourni la base[143]--Blasco sait, par de simples touches,
évoquer infiniment mieux que l’archéologue berlinois la vision des
assauts furieux où les hordes
[Illustration: BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIÈRES TRANCHÉES DU
FRONT EST]
[Illustration: AU QUARTIER GÉNÉRAL DE FRANCHET D’ESPEREY, LORSQUE
L’ACTUEL MARÉCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3^{ème} ARMÉE, EN 1914]
numides, les sauvages tribus ibériques et jusqu’aux amazones africaines
se ruent à l’assaut de ces murs cyclopéens dont l’énormité nous remplit
toujours de stupeur et que dominait la gigantesque masse de l’Acropole
avec ses temples d’Aphrodite et d’Héraclès, cependant qu’au pied du
_clivus_[144] sacré s’érigeait l’effigie fatidique du serpent divin qui
tua le héros éponyme, Zacinthos, compagnon d’Hercule. Et quelle fresque
inoubliable que celle où l’on voit Théron, le gigantesque prêtre
d’Hercule, succomber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et quel
délicieux tableautin, digne de Théocrite, que celui des amours
siciliennes d’Erocion, le jeune potier, avec Ranto, la chevrière, dont
l’idylle finit si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont comptés.
Malgré l’ambassade d’Actéon à Rome,--prétexte pour Blasco d’une
évocation de la cité républicaine, où l’on voit le vieux Caton
admonester virilement le futur vainqueur d’Hannibal à Zama,
Publius-Cornelius Scipion--la fière Sagonte où, de tous les points de la
Méditerranée, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux rivages d’Asie,
affluaient les marchandises cosmopolites, doit s’avouer vaincue. Mais,
plutôt que de se rendre, elle préfère périr dans les flammes, corps et
biens, et cet incendie final sert d’apothéose à la fatale figure
d’Hannibal. Sónnica, fille de la cité de Minerve, où les femmes, vraies
déesses, consolaient de leur splendide nudité la nostalgie des hommes,
disparaît dans la tourmente et Actéon, son amant, n’a même pas la
consolation suprême de mourir embrassé à sa dépouille chérie. Tel est ce
livre de 369 pages, dont le 50e mille est dépassé et où Blasco a su
trouver le frisson épique en retraçant, pour ses compatriotes, les
péripéties d’un drame dont tressaillit le monde antique et qui,
aujourd’hui encore, est pour l’Espagne motif de légitime orgueil, au
même titre que le drame de Numance.
_Cañas y Barro_, publié en Novembre 1902, a été mis en notre langue en
1905 par le traducteur de _Misericordia_, de Pérez Galdós (1900),
Maurice Bixio, Président du Conseil d’Administration de la Compagnie
Générale des Voitures parisiennes et qui, né en 1836, est mort cette
même année 1905. Sa traduction, du moins, n’est pas une «belle
infidèle»[145] et permet au lecteur français d’apprécier le bien fondé
de la prédilection ressentie pour cette œuvre par Blasco Ibáñez, qui
m’a avoué un jour que la «tragédie sur le lac» avait pour lui l’attrait
qu’éprouve un père pour celui de ses fils dont le type, physique et
moral, se rapproche davantage du sien propre. «_Es la obra_, m’a-t-il
dit, _que tiene para mí un recuerdo más grato, la que compuse con más
solidez, la que me parece más «redonda»_...»[146]. Il est assez
difficile d’en exposer la fable, parce que celle-ci implique plusieurs
actions différentes, également intéressantes et qui se développent
simultanément, toutes d’un réalisme psychologique merveilleux et
présentant cette particularité curieuse que le premier chapitre met déjà
en scène chacun des divers personnages. C’est une sorte de miroir où se
reflètent les histoires de plusieurs familles dont l’existence se
déroule parallèle, une plaque sensible où se gravent toutes les
rudimentaires palpitations d’âme d’un coin pittoresque d’humanité
espagnole. _Cañas y Barro_ relate la vie des gens de l’Albuféra, dont
Napoléon avait fait le fief du conquérant de Valence, héros d’Austerlitz
et d’Iéna, le maréchal Suchet. Feu Mariano de Cavia, cet Aragonais qui
exerça si longtemps à Madrid le magistère de la critique journalistique,
déclarait que le livre lui donnait la fièvre et le pénétrait d’une
impression physique d’angoisse. «La vapeur perfide et énervante de la
grande lagune, écrivait-il[147], nous trouble et nous abat et nous
serions atteints par les cas de paludisme moral et social que nous
présente le romancier, si les fleurs maladives qu’il fait surgir du
grand marais des volontés mortes et des appétits malsains ne
disparaissaient dans un dénouement horrible et effrayant...» En somme,
on pourrait résumer le livre en disant qu’un vieux pêcheur, le _tío
Paloma_, voit son fils, Tòni, dévier de la tradition familiale et--tel
Batiste dans _La Barraca_--s’adonner en dépit de tous à la culture des
terres, aidé par une pauvre fille, timide, farouche et laide, qu’il est
allé chercher aux Enfants trouvés, la _Borda_. Mais Tòni a un fils,
Tonet, qui, amoureux naguère d’une certaine Neleta, a, au retour de la
campagne de Cuba, retrouvé cette femme, mariée à un cabaretier, ancien
contrebandier, du nom de _Cañamèl_, type inoubliable de Sancho levantin,
dont le cocuage est le moindre souci. _Cañamèl_ mort, Neleta, enceinte
de Tonet, mais dans l’impossibilité de se remarier, en vertu d’une
clause testamentaire du défunt, doit à tout prix faire disparaître le
produit de ses illégitimes amours et ce sera le père lui-même qui, dans
sa barque, ira noyer l’innocent fruit de son adultère, pour, victime du
remords, se tuer ensuite dans ces mêmes roseaux où des chasseurs ont
découvert le corps de l’enfant, rongé par les sangsues du lac. Adultère,
infanticide et suicide, c’est moins la description de ces tares sociales
qui opère sur l’âme du lecteur que l’habilité avec laquelle sont peints
les caractères et la netteté de tableaux où, tout en s’interdisant les
répugnantes précisions de la littérature physiologiste, Blasco Ibáñez
obtient une intensité d’émotion rarement atteinte dans ses romans
antérieurs. «Malgré, dit M. Ernest Mérimée, une partie descriptive
encore abondante, l’action marche rapidement, l’intérêt croît de scène
en scène; l’auteur laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre
de réflexions philosophiques, exquises quand elles sortent de la plume
d’un Valera, mais qui risquent le plus souvent de faire dévier ou
languir l’action... La netteté du trait fondamental, la vérité du
costume, la propriété du langage, volontiers émaillé de locutions
populaires--voire d’expressions valenciennes pleines de saveur--, le
retour intentionnel de tel ou tel détail typique, par-dessus tout la
connaissance directe et familière des mœurs, des habitudes, de la
coloration spéciale que prend la pensée en traversant les cerveaux de
là-bas: tout cela explique que quelques-uns de ses types, d’ailleurs
sortis du peuple, soient déjà devenus populaires.» Empruntons, une fois
encore, un savoureux détail à Zamacois. Blasco Ibáñez venait à peine de
sortir de l’Albuféra où, pour l’étudier de plus près, il avait passé une
dizaine de jours à pêcher, dormant à la belle étoile au fond d’une
barque, qu’il se mit à écrire son roman, sans savoir comment il le
terminerait. L’automne commençait. Maintes nuits, d’une fenêtre de sa
propriété de la Malvarrosa[148], il contemplait la mer--tranquille,
murmurante, argentée par la lune--tout en chantonnant la marche funèbre
de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de méditer sur le chapitre
final de son livre. Soudain, il le vit. «L’émotion fut si forte que ses
yeux la ressentirent presque. Ce qui la lui avait suggérée, c’était le
souvenir du cadavre du héros wagnérien, étendu sur le bouclier et que
portaient les guerriers... Et pourquoi n’en eût-il pas été ainsi,
conformément aux explications du romancier? Il importe de ne jamais
oublier, avec Blasco--plus accessible qu’aucun artiste aux surprises de
l’impression--, que l’«_art est instinct_»...»