VIII

L’immense succès, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de

l’Apocalypse_.--Comment l’auteur en eut connaissance.--Le roman

vendu 300 dollars produit une fortune à la traductrice.--Un éditeur

«_rara avis_».--Voyage de Blasco Ibáñez en Amérique du

Nord.--Triomphes et honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr.

Blasco Ibáñez revient en Europe pour y écrire, à Nice, _El Aguila y

la Serpiente_, roman mexicain.

Se trouvant à Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre--on a

exposé plus haut comment ce séjour lui avait été imposé par les

médecins--Blasco y reçut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire,

oublié Miss Brewster Jordan et la version anglaise des _Quatre

Cavaliers_, ne pensant qu’à son nouveau roman: _Les Ennemis de la

Femme_, écrit à Monte-Carlo de Janvier à Juin 1919. Or, un matin, le

facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres,

cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des

Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte à tout hasard par son

destinataire stupéfait, émanait d’un pasteur protestant, Révérend d’une

des nombreuses sectes évangéliques américaines, qui s’adressait à lui,

comme à un exégète de marque, et recourait à son érudition biblique au

sujet de doutes anciens qu’il nourrissait touchant divers passages de

l’Apocalypse. La première impression de Blasco fut qu’il était

mystifié, que quelque ami inconnu de là-bas entendait lui jouer un tour

de sa façon, en se payant, comme on dit, sa tête. Cependant Blasco

continuait à dépouiller le volumineux courrier. Son examen le

convainquit bien vite que nul n’avait eu l’idée de se jouer de sa

personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux révélaient un sérieux

profond. Les femmes, en particulier, n’entendaient pas plaisanterie et

c’étaient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes.

Beaucoup ne réclamaient que la signature de _mister Ibanez_, un

quelconque autographe, une phrase qu’elles pussent ensuite exhiber

triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de

Philadelphie, comme aussi d’autres coins inconnus de l’immense

République Fédérale. Car l’auteur de _The Four Horsemen of the

Apocalypse_ était devenu, à une telle date, célébrité des Etats-Unis

sans qu’il en eût eu la moindre idée. Il s’en était aperçu à la lecture

des journaux adjoints à cet envoi inattendu. L’on n’y tarrissait pas sur

l’éloge du romancier. L’on avait recherché partout son portrait et fini

par découvrir, au musée de _The Hispanic Society of America, 551 W.

175th. Street_, à New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et

acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le

poète hispanophile et érudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette

œuvre, qui possède une valeur pictoriale considérable, n’offre

malheureusement qu’une ressemblance assez lointaine avec son modèle, du

moins sous sa figure présente, et mieux eût valu, comme on l’a fait

depuis, un peu partout, reproduire l’effigie insérée en 1917 dans le

livret explicatif du roman cinématographique _Arènes Sanglantes_,

œuvre rédigée en français et richement illustrée, que publia la

firme _Prometeo_ et où Blasco apparaît dans la vérité de son aspect

physique actuel.

Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d’imprimés

consécutifs, si elles achevèrent de persuader Blasco Ibáñez qu’il

jouissait, outre-mer, d’une popularité immense et que la fortune de son

roman y était égale, sinon supérieure, à celle qu’avait connue, à plus

de deux tiers de siècle en arrière, mistress Harriet Beecher Stowe, dont

la _Case de l’Oncle Tom_ avait dépassé le tirage d’un million

d’exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque

mélancolie, voire de le déconcerter. Les gros tirages de livres

sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d’habitants, sont, en

somme, chose naturelle et nul n’ignore que nos critères européens ne

régissent pas les choses américaines. Mais quand, dans les extraits de

presse qu’il recevait, Blasco lut que peu de jours après la publication

des _Four Horsemen_, il s’en était vendu 100.000 copies; que cinq

semaines plus tard, ce chiffre était doublé; qu’après six mois, il

montait à trois cent mille; qu’un peu plus tard, il se haussait au demi

million; quand il apprit que, d’un bout à l’autre de l’Union, le volume

édité par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans

toutes les mains; qu’il n’était pas rare que, dans les cirques, les

clowns et, dans les revues populaires, les étoiles réglassent leurs

_puns_[89] sur la vertigineuse marche des _Quatre Cavaliers_; quand,

enfin, il sut que d’habiles fabricants de produits industriels: cigares,

toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mêmes _Four

Horsemen_ parce qu’ils pensaient que ce pavillon prestigieux pouvait

couvrir les plus hétéroclites marchandises: alors, le «grand Espagnol»,

l’auteur du «merveilleux roman de guerre», se mit à songer et considéra

que cette «_record sale_»[90], si elle lui faisait le plus légitime

honneur, n’apportait pas un rouge liard à sa bourse. Et, quelque artiste

que l’on soit, quelque Don Quichotte que l’on s’avère, il est difficile

de ne pas ressentir un certain dépit à l’idée que, du fruit de son

propre travail, ce sont les autres qui s’enrichissent, en ne vous

laissant pour tout potage que les vaines fumées de la gloire. Aussi

Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l’A. E. F. venaient, en

toute bonne foi, enthousiastes, le féliciter de ces fabuleux _lots of

money_[91] qu’indubitablement lui procuraient le débit formidable,

l’intarrissable vente des _Four Horsemen of the Apocalypse_. Mais

comment leur avouer, à ces braves Yankees, qu’il n’avait touché, en tout

et pour tout, que 300 misérables dollars? Il fût tombé immédiatement

au-dessous de rien dans l’estime de ces joyeux garçons qui, en citoyens

de leur pays, n’appréciaient les hommes que d’après leur valeur

commerciale. D’ailleurs, j’ai dit que la traductrice américaine était

couverte par un marché en bonne et due forme. Légalement, Blasco n’était

pas l’auteur du livre mis en costume anglais. L’auteur, c’était Miss

Charlotte Brewster Jordan. A elle, et à elle seule revenaient les droits

de la vente. Le Pactole, qui avait si généreusement inondé son

escarcelle, l’inonderait jusqu’à la fin des temps sans que Blasco pût

formuler devant Thémis la moindre réclamation.

Ici, cependant, intervient un _deus ex machina_ spécifiquement

américain. Si, dans l’antiquité, la catastrophe finale s’obtenait assez

souvent par l’apparition d’un Dieu qui descendait de l’empyrée sur le

scène grâce à un ingénieux mécanisme, en l’espèce Blasco vit non moins

merveilleusement intervenir un personnage dont l’apparition, pour les

auteurs du vieux monde, n’est que fort rarement synonyme d’offre

spontanée d’espèces sonnantes et trébuchantes: j’ai nommé l’éditeur.

Mister Macrae, vice-président de la firme susmentionnée, établie à New

York sur la _Cinquième Avenue_, ne put donc tolérer plus longtemps une

situation qu’il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la

maison Dutton and Company, simple intermédiaire matériel, réalisât des

gains formidables sur la vente d’un ouvrage dont le producteur effectif

avait perçu la misérable aumône de 300 dollars une fois pour toutes.

Comme quoi la morale n’existerait point seulement à la fin des fables

pour la jeunesse, en Amérique du moins. Et, qui sait? Peut-être mister

Macrae avait-il appris à connaître ailleurs que dans la Bible cette

vérité, hélas! si fort controversée dans la pratique de la vie commune

et que notre immortel fabuliste a revêtue de la défroque de quelques

vers bonhommes:

Il est bon d’être charitable;

Mais envers qui? C’est là le point.

Quand aux ingrats, il n’en est point

Qui ne meure enfin misérable.[92]

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 20 / 41 题