Blasco a été photographié sur le seuil de cette baraque]

[Illustration: BLASCO EN «PONCHO» DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE

CORRIENTES]

suffisamment été expliquées pour qu’il soit superflu d’y revenir. Je

n’en connais, en pays latin, pas de témoignage plus typique que celui

qu’en a fourni un historien portugais tout au long, mais spécialement

dans les premiers fascicules de sa volumineuse _Historia Illustrada da

guerra de 1914_. Dans ces pages où l’_Historia_ analogue, mais de date

antérieure, de Blasco Ibáñez a été mise à sac, M. Bernardo d’Alcobaça,

quoique favorable aux Alliés, subissait à tel point la hantise de

l’Allemagne que, malgré lui, la plume lui a fourché et qu’il s’y laise

aller à de directs panégyriques de l’emprise de l’esprit teuton sur le

monde. En vain y vante-t-il, dès le fascicule spécimen, l’œuvre de

l’«_eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de

Portugal_»[76], qu’il qualifie de «magnifica»; en vain y jette-t-il des

fleurs à l’«_illustre auctôr da «Cathedral» e de tantos outros primôres

litterarios_»[77]: il n’est besoin, que de lire son chapitre XII: _Em

volta do conflicto_[78], pour se convaincre de la vérité de ce que

j’avance. Si, donc, jusqu’aux amis de la France se désolaient de ne

pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa défaite, combien

généreux et clairvoyant apparaît, par contraste, le geste de Blasco,

incurablement optimiste, dès les premiers jours et aux heures les plus

sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la

France, cette foi d’illuminé, de croyant aux destinées providentielles,

aux justices immanentes, provenait, non d’un instinct sentimental

irraisonné, mais d’une conviction assise sur des bases historiques,

posées dans l’esprit de Blasco en ces lointaines années où les

_Girondins_ de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet

constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. «La France est une

République--disait-il à ces Français pusillanimes qui, courbés sous le

poids d’un pessimisme à courte vue, lui avouaient leur désespoir. Or,

jamais la République, en France, n’a été vaincue par des Prussiens. Ils

ont battu les deux Napoléons, parce que ces deux hommes trahirent la

cause républicaine. Le cours de l’Histoire ne déviera pas aujourd’hui

pour faire plaisir à Guillaume II.»

Il ne sera que juste d’ajouter que Blasco Ibáñez est antiallemand de

vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de

cause et si, en plein régime de censure militaire, M. Vincent d’Indy a

pu, dans le _Journal des Débats_ de 1915, défendre le compositeur de

Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n’a plus besoin, certes,

d’être défendu--aujourd’hui où la _Walkyrie_ est, avec _Faust_, l’opéra

qui fait le plus de recettes à notre Académie Nationale de

musique--contre les radotages séniles de M. Camille Saint-Saëns. Ce

qu’il n’a jamais admis, c’est que le corps de doctrines généralement

connu sous la désignation de pangermanisme pût s’imposer à l’Europe

latine. Dans l’œuvre de diffusion des lumières entreprise par la

maison éditoriale de Valence dont il est directeur littéraire, figurent

les traductions de livres allemands d’importance mondiale: Schopenhauer,

Nietzsche, Büchner, Sudermann, Engels, Hæckel, Strauss, W. Sombart, etc.

Mais la mystique folie des prophètes du _Grœsseres Deutschland_ et

les vaticinations délirantes d’un Houston-Stewart Chamberlain en furent

exclues impitoyablement. Lorsqu’il menait ses campagnes républicaines

dans _El Pueblo_, Blasco Ibáñez fut traduit en justice pour avoir

comparé le Kaiser à Néron. On a discuté, en France et en Angleterre, sur

l’origine du qualificatif de _Huns_ appliqué aux Allemands et l’on a

fini par convenir que le terme se trouvait dès 1800--soit donc bien

avant que Kipling s’en resservît, en 1903, dans une poésie célèbre--sous

la plume de Thomas Campbell et dans sa poésie sur la bataille de

Hohenlinden. Il était intéressant de restituer à Blasco la priorité

d’une comparaison remontant à un quart de siècle et si souvent employée

durant les quatre années de la Grande Guerre. Plus intéressante encore,

sans doute, sera l’observation qu’à une telle époque, l’univers semblait

en extase devant les intempérances de conduite de Guillaume II,

musicien, poète, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la

psychologie de ce théâtral pantin. La prétendue infaillibilité

stratégique du _Grosser Generalstab_ le faisait également sourire. Dans

la bibliothèque de la veuve de l’officier du génie, il avait, en effet,

appris à connaître l’originale tactique d’un certain Buonaparte, fils

d’avocat sans cause et insulaire méditerranéen, tel le conquérant de

Sagonte, Tunisien né par hasard dans une île de la mer latine et qui eut

nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la _Kultur_ lui vantaient la

péritie du vieux Moltke, il avait coutume de répliquer: «_Cuando los

Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterráneos,

empezaré á creer en su infalibilidad militar_»[79].

La propagande de Blasco en faveur des Alliés remonte aux tout premiers

jours de la guerre et s’étendit à tous les pays de langue espagnole.

Commencée le 4 Août 1914, elle ne s’arrêta qu’en Janvier 1919. Jusqu’à

la bataille de la Marne, les futurs francophiles s’étaient prudemment

tenus cois. Ils ne commencèrent à donner, et timidement, signe de vie

que lorsque cet arrêt de l’irruption ennemie en terre de France eut

marqué à leurs pensers hésitants un commencement d’orientation

optimiste. Peu à peu, on les vit former ces légions qui ont partagé,

point toujours fraternellement, les dépouilles opimes de luttes non

sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de

Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu’à celle d’anonyme

traducteur de tracts populaires. L’on sait combien on tarda, chez nous,

dans le désarroi général de tous les services du gouvernement et

l’absurdité d’une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualité

militaire du mobilisé, à organiser systématiquement l’œuvre,

cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue

alliés, pour les opposer à la thèse germanique, partout triomphante.

Presque seul au début, Blasco s’était vaillamment mis à la besogne.

Innombrables sont les articles qu’il écrivit pour les feuilles d’Espagne

et de l’Hispano-Amérique. Personne ne l’aidait et personne, alors,

n’appréciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques

dont il avait fait la connaissance lors de l’affaire Dreyfus, absorbés

par mille tâches divergentes, ne songeaient pas à s’enquérir de cette

nouvelle campagne de leur coreligionnaire d’antan. Muet depuis de

longues années, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renoué

d’anciennes collaborations, presque oubliées. Il va de soi que,

lorsqu’il réclamait la rétribution de ces travaux, on feignait, dans

les rédactions «francophiles», une stupeur profonde. «Comment, mais les

fonds de la propagande, à quoi servaient-ils donc? Certainement, on

payait, à Paris, comme il convenait tous ces articles!» Et Blasco, que

la catastrophe économique de l’Argentine avait mis à sec, de hausser les

épaules... et de continuer sa besogne, aussi désintéressée que féconde.

Ce ne fut qu’au retour de Bordeaux que le gouvernement français

commença, dans l’hiver de 1914-1915, à instituer des services encore

rudimentaires de propagande étrangère et Blasco y travailla dans le

rang, en comparse, comme lorsque, à Valence, il aidait à ses reporters à

rédiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le _Journal des

Débats_, dans une note signée _P-P. P._, annonçait à ses lecteurs, comme

nouveauté savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste

francophile des intellectuels espagnols après le promoteur, serait

Blasco Ibáñez! Telle était, à cette époque, l’ignorance générale de

milieux même professionnels sur l’activité déployée par l’écrivain en

notre faveur. Il faudra que s’écoulassent les années de guerre pour que

quelqu’un se décidât enfin à en proclamer hautement le mérite, alors,

d’ailleurs, qu’avait paru en notre langue le premier des trois romans

dont il va être question.

Ce quelqu’un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait présenté aux

lecteurs de la _Revue Bleue_ l’œuvre traduite en français de Blasco,

M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop étourdiment, simple

décalque de Zola et de Daudet. Dans sa conférence prononcée le 26

Janvier 1918 à l’_Université des Annales_ sur _Nos Amis en Espagne_, il

n’est question que d’aspects, si l’on peut dire, parisiens de la

collaboration alliophile de Blasco et, en particulier, d’une conférence

qu’il avait lui-même faite naguère dans le grand amphithéâtre de la

Sorbonne, et où il avait parlé au nom de l’Espagne, non de l’Espagne

entière, hélas! mais de celle, numériquement inférieure, encore que très

supérieure intellectuellement, qui tenait pour la France. «Il disait

justement--déclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco--et il

avait du mérite à le dire à cette époque, que ce qui devait, tôt ou tard

mais irrésistiblement, pousser l’Espagne vers nous, c’est qu’elle avait

le sentiment qu’elle était liée à nous par le lien profond, par le lien

éternel de la latinité... Il a affirmé d’autant plus bravement ses

opinions, que c’est aux heures ingrates de la guerre qu’il a publié un

nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibáñez, même dans une grande

manifestation nationale, à la Sorbonne, était donc parfaitement qualifié

pour nous dire ce que l’Espagne devait éprouver, tôt ou tard, et il le

disait en termes magnifiques: «_Nous tous, Latins, qui considérons votre

pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre passé,

nous en recevons, centuplé et vivifié comme aux rayons du soleil, le

produit de nos anciennes offrandes. Si la France s’éteignait, nos

peuples latins demeureraient errants à travers le ciel de l’histoire

comme des planètes sombres et froides, attendant l’heure où un nouvel

astre, monstrueux et informe, fait de matières qui nous seraient

étrangères, viendrait nous entraîner dans son tourbillon vertigineux

comme une poussière soumise, ou inerte. (Applaudissements)._» Vous voyez

que le beau lyrisme de Blasco Ibáñez, non seulement est soucieux des

réalités, mais qu’il s’épanche dans une langue française si pure, que

l’on souhaiterait la voir devenir celle de tous les écrivains français

(_Rires_)»[80]. Qu’eût dit, cependant, M. Ernest-Charles, s’il eût su

l’œuvre accomplie par Blasco Ibáñez avec son _Histoire de la Guerre

Européenne_? Aujourd’hui, où tous les concepts du temps de guerre sont

bouleversés, l’auteur n’aime pas qu’on lui rappelle le souvenir de cette

arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu’il voulait dans les

journaux, tant d’Espagne que d’Amérique, il avait entrepris, en Octobre

1914, la publication d’un fascicule hebdomadaire--il paraissait

régulièrement chaque samedi--de 32 pages richement illustrées, sur deux

colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules représentent

le texte d’un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le

prospectus déclarait, avec une franchise cavalière, que l’on trouverait

tout dans cette _Histoire_, sauf l’impartialité, laquelle n’est qu’une

illusion des historiens et qui, même si elle eût existé, en eût été

exclue de propos délibéré, puisque l’œuvre était francophile. En

dépit de son caractère de livre de propagande, elle conserve sa valeur

documentaire et un intérêt peut-être unique, entre toutes les

publications similaires. Ses seules illustrations--photographies, plans,

cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins originaux--suffiraient

pour la sauver de l’oubli. Le texte de plus d’une de ces pages est,

d’ailleurs, digne de l’auteur et l’on y retrouve la plume épique du

romancier des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Dans les premiers

tomes--elle se compose de 9 énormes tomes in-folio, luxueusement reliés,

à 20 pesetas l’un--l’incertitude où l’on était sur tant de _vital

issues_, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que le ton en

devînt d’une pathétique véhémence qui fait d’autant plus regretter que

l’œuvre soit restée inconnue en France, d’autant plus que la foi au

triomphe final n’abandonne jamais, comme je l’ai déjà marqué plus haut,

la plume de l’auteur. Livre à la fois et panorama, cette œuvre

gigantesque produit sur le lecteur une impression puissante de vie. Seul

un coloriste doué d’un talent d’évocation aussi vif pouvait décrire de

la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, l’impatience grouillante

des campements, la douleur tragique des ambulances, les affres d’une

lutte sans merci sur terre, en mer et dans les airs, l’horreur des

grands massacres, l’héroïsme de l’immortel poilu. Seul un romancier

réaliste, ou, mieux, de la réalité pouvait tracer ces portraits

littéraires des principaux protagonistes de la prodigieuse tragédie qui,

pendant plus de quatre années, tint le monde en suspens. Mais l’effort

mental qu’exigeait cette effroyable et régulière production, abattit

tellement Blasco, que les médecins lui ordonnèrent, s’il voulait sauver

sa santé compromise, d’aller chercher sur la Côte d’Azur, dans une

absence totale de travail, un repos à ses nerfs exténués. Nous verrons

que, ce repos, il le prit en composant, à Monte-Carlo, _Los Enemigos de

la Mujer_. Mais il faut qu’avant de parler de son troisième roman de

«guerre», je dise comment furent composés les deux autres, qui le

précédèrent et qui forment la trilogie épique de Blasco.

M. Poincaré, notre Président de la République, avait, en sa qualité

d’admirateur des livres de Blasco Ibáñez, mis à sa disposition des

moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental dès

l’été de 1914, à une époque où quelques rares civils le connaissaient,

les célèbres excursions de touristes aux tranchées stabilisées n’étant

devenues que beaucoup plus tard une institution permanente à l’usage de

héros de l’arrière, prophètes inspirés de la résistance quand-même.

Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre,

les destructions et les hécatombes de la première bataille de la Marne,

alors que l’armée citoyenne de la France portait encore la vieille

défroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi

carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de

reconstituer, comme d’autres romanciers ultérieurs, sur des pièces

d’archives ou des documents imprimés leurs descriptions des combats.

Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, témoignait, par

un caractère manifeste d’improvisation hâtive, du guet-apens tendu à

notre pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par les puissances

de proie de l’Europe Centrale. Blasco visita fréquemment, plus tard, les

lignes de défense organisées en conformité avec les exigences de la

guerre de siège, dotées de tout le matériel perfectionné qu’elle

implique, et supérieures, de l’avis de juges compétents, aux

organisations ennemies d’en face. Mais ce dont il se souvient avec le

plus d’émotion, c’est de l’héroïque désordre consécutif à la victoire de

la Marne, et de la tenace volonté par quoi tous, hommes et chefs,

suppléaient à l’impréparation générale. Il avait été recommandé à

Franchet d’Esperey, aujourd’hui Maréchal, véritable homme de guerre,

dont les succès aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de

Pierrefeu, plus tard au _G. Q. G._ un «étonnement profond», une «piqûre

d’amour-propre»[81]. A cette époque, cet officier supérieur ne

commandait encore que la V^{ème} Armée et avait installé son Quartier

Général dans un petit village des environs de Reims, où il habitait un

castel repris aux Allemands, et je crois bien que c’est là que Blasco

posa, en 1914, les jalons des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, écrits

de Novembre 1915 à Février 1916. D’autres visites au front déchaînaient,

chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour

qu’en 1917 il se trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit du

canon qui martelait l’espace, à intervalles réguliers, dans la glaciale

désolation d’une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement régulier d’une

machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles laborieuses: la vieille

presse qui tirait _El Pueblo_. «Dans la pénombre du sommeil qui naît et

croît, abolissant les idées et les choses, je franchis le temps, je

retourne au passé, je supprime vingt années de ma vie et je crois être à

Valence. J’ai vécu toute une période de mon existence au-dessus d’une

imprimerie. Je me couchais à l’aube, après avoir terminé la préparation

d’un journal. Et, quand je commençais à m’endormir, la presse, une

vieille et lente presse, commençait son travail pour lancer le numéro:

boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence

nocturne de la Champagne. Quand la machine s’interrompait, à la suite

d’un accident quelconque, je me réveillais avec une certaine angoisse,

comme si l’air subitement m’eût manqué. J’avais besoin, pour dormir, de

la trépidation du lit, qu’ébranlait l’invisible travail: boum... boum...

boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe et retombe dans un précipice

ténébreux, aux accents d’un tonnerre qui se répercute en cadence. S’il

cessait, je m’éveillerais aussitôt, épouvanté, comme si ce silence

cachait quelque danger... Et je m’endors imaginant, dans la fantastique

incohérence d’une pensée à demi-paralysée, que chacun de ces coups lance

dans la nuit un journal d’acier aux caractères de cendre qu’écrirait la

Mort...» Ce bel article: _Hacia el frente_[82], avait été composé, je

l’ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: _Soi-même_, où il a été inséré

dans le nº 10 de la _I^{ère} Année_, correspondant au 15 Novembre 1917.

L’un des épisodes les plus mouvementés de la propagande alliophile de

Blasco Ibáñez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matière à

un livre rien qu’à traduire les articles qui virent le jour à ce sujet

dans la presse transpyrénaïque, mais ce genre de polémiques est

aujourd’hui si loin de nos préoccupations d’Européens, qu’on me

pardonnera si je passe outre. Je l’ai dit déjà dans bien des articles:

l’histoire de l’Espagne pendant la guerre reste à écrire et, pour

l’écrire, il faudrait que s’ouvrissent à l’historien des dépôts de

pièces manuscrites qui seront trop longtemps fermés pour qu’il songe à

entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de

Blasco en son pays, il était naturel que les nombreuses feuilles que

l’Allemagne avait à sa solde le représentassent comme une tentative

d’entraîner l’Espagne à combattre aux côtés des Alliés. Ce mot d’ordre,

repris à satiété dans une foule de diatribes, produisit son effet

naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes simples et la presque

totalité des femmes, opposées d’instinct à la guerre et qui voyaient,

dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les

angoisses de la campagne de Cuba, se mirent à pousser les hauts cris. Le

gouvernement, anxieux d’éviter des désordres certains, interdit à Blasco

toute communication directe avec le public, sous quelque forme

d’assemblée que ce fût. Ayant dû abandonner Madrid pour ces raisons,

Blasco s’était rendu à Valence, où l’immense majorité des habitants

favorisait la cause alliée. Mais le grand meeting organisé par les amis

du romancier fut impitoyablement prohibé par les autorités et tant

d’embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu’il dut également quitter

sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la

guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier général de

l’espionnage tudesque dans la péninsule ibérique et les quelques pages

de _Mare Nostrum_ où il est fait allusion aux menées des sujets de

Guillaume II en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C’est là que le

chef des services militaires, le pseudo «baron Rolland» opérait, que

_Herr_ August H. Hofer éditait la _Deutsche Warte_ et une multitude de

tracts, que s’imprimait _La Vérité_ et que l’attaché naval à Madrid,

Hans von Krohn, avec ses séides locaux Ostmann von der Leye et Fridel

von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis

Almerich faisait gémir les presses de la _Tipografia Germania_ au profit

d’une cause indéfendable, que les rédacteurs carlistes du _Correo

Catalán_ rivalisaient avec leurs collègues madrilènes du _Correo

Español_, où Yanssouf-Fchmi--qui y signait _Psit_--se surpassait en

insultes contre la France: en un mot, c’était à Barcelone que se

trouvait le centre de résistance de ce «_gigantic No Man’s

Land_...,--comme s’exprimait un journaliste anglais[83]--_where the

Allies were all the time fighting the Huns_»[84]. Barcelone, qui ne

comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco Ibáñez comme

seulement il pouvait être reçu dans un pays où les pouvoirs

gouvernementaux se montraient d’une si étrange faiblesse, lorsqu’il

s’agissait de réprimer les criminels agissements germaniques, mais, en

revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles

prétendues transgressions de représentants des Puissances Alliées,

insistant pour que la neutralité de l’Espagne fût autre chose encore

qu’une neutralité de façade.

Le romancier s’était rendu à Barcelone par mer et y arriva dans les

premières heures de la matinée. Les francophiles barcelonais, amis

éprouvés et décidés, avaient résolu de réaliser le soir même de ce jour

une grandiose démonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi

n’y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le môle, la

réception véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres

partisans du système gouvernemental allemand n’ignoraient pas ce détail

et étaient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spéciale

au messager de l’idée française républicaine. Les quais retentissaient

de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la

direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta à bord et

pria Blasco d’y rester, jusqu’à ce qu’eût été dissoute la manifestation

hostile. C’était mal connaître le caractère d’un tel homme, qui,

résolument, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, dont sa propre

sœur, habitant Barcelone, descendit à terre. Cette crâne attitude eût

pu lui être fatale, mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur

les lieux un détachement de gendarmerie montée, qui l’escorta jusqu’à sa

demeure. Son entrée dans la ville n’en provoqua pas moins une série de

rencontres violentes et d’incidents animés. De sa voiture, il défiait,

le revolver sur le genou pour être prêt à la riposte en cas d’attaque,

cette tourbe de forcenés, qu’il fallut que les gardes à cheval

chargeassent pour qu’on pût avancer. D’autre part, les socialistes et

les républicains accourus n’avaient pas tardé à entrer en collision avec

les germanophiles et ce fut parmi des huées, des coups de revolver,

auxquels la gendarmerie répondait par des estafilades, ainsi qu’une

grêle de pierres, que Blasco pénétra dans la maison de sa sœur, aussi

ferme et intrépide que son frère, dont elle n’avait pas quitté un

instant les côtés. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute

conférence, tout meeting en faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire

deux pas sans que des policiers ne s’attachassent à son ombre.

Décidément, la propagande était chose plus aisée à Paris que dans sa

propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que,

pour la première fois, il y avait eu les gendarmes de son côté, ne les

ayant connus, jusqu’alors, que comme de constants adversaires. C’était

bien là quelque résultat et ressemblant vaguement à un succès d’estime.

Et telle fut ce que l’_Heraldo de Hamburgo_, rédigé par un prêtre

défroqué de Nicaragua, consul général de son pays, avant de passer aux

mains de deux Espagnols--les correspondants en Allemagne de _La

Vanguardia_ de Barcelone et de l’_A B C_ de Madrid, MM. Domínguez Rodiño

et Bueno (qui signait du pseudonyme: _Antonio Azpeitua_)--a appelé «_su

fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo día..._»[85]

A Paris, Blasco Ibáñez participait à la misère générale des temps et

souffrit de ces privations communes à tous, alors: manque de charbon,

manque de denrées alimentaires, et, _last not least_, manque d’argent.

Même les quelques industriels--marchands de livres ou de journaux--qui

rétribuaient encore la pensée imprimée, ne la rétribuaient plus que

misérablement. Blasco dut quitter son hôtel particulier de la rue

Davioud, près de la Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son

mobilier luxueux, datant de la période argentine, pour venir habiter

dans un quartier moins lointain du centre, moins dénué de moyens de

communication. Il le fit en 1916 et s’installa avec ses livres à un

étage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII^{ème} Arrondissement,

à proximité de l’Avenue de Wagram, où il réside toujours. Il y

travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits

composites de ces casernes de la classe moyenne, où le piano est encore

le pire ennemi du recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le

jour des cris variés de Paris. C’est là qu’il écrivit ses _Quatre

Cavaliers de l’Apocalypse_ et _Mare Nostrum_. Comment ce dernier livre,

tout imprégné de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le plus

beau poème qui existe sur la Méditerranée, a-t-il pu naître dans le

milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure étroite,

d’où l’on ne voit ni la verdure d’un arbre, ni un coin du ciel, c’est ce

que l’on serait en droit de demander à Blasco, si l’on ne se souvenait

d’une tradition qui veut que le _Don Quichotte_, cette vivante satire de

l’humaine folie, ait été commencé et, peut-être, imaginé dans une

prison, soit à Séville, soit en «certain village de la Manche, dont je

n’ai aucun désir de me rappeler le nom», mais qu’indiquent les vers

burlesques à la fin de la première partie du roman et qu’évoquait déjà

la première ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s’il n’était pas

en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d’une description

de ces paysages méridionaux tout de calme et de grâce, interrompu

brusquement par le rauque hurlement des sirènes, annonçant l’approche

des pirates de l’air qui venaient jeter la ruine et la désolation sur

Paris tremblant, sans feu, dans l’ombre de ses nuits sans éclairage. Ou

bien, s’il jouissait d’une journée de calme relatif, c’était, en pleine

période d’enthousiasme, quand son imagination l’entraînait à travers les

campagnes radieuses peuplées d’orangers, de lauriers, d’oliviers, de

citronniers, l’aspect désolant d’un poêle où manquait le combustible,

avec, comme conséquence, la nécessité d’interrompre le travail de pensée

pour, prosaïquement, se réchauffer, de son souffle, les doigts glacés

qui refusaient de tenir la plume.

Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et morales, que Blasco

reçut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme

de 300--trois cents--dollars pour lancer à New York la version anglaise

des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_. Je crois bien que, même si la

traductrice américaine eût proposé cinq dollars, ou n’eût proposé aucune

rétribution du tout à l’auteur, celui-ci n’en eût pas moins accepté avec

enthousiasme cette offre si totalement désintéressée. Car il voyait en

cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des

Alliés, dans une Amérique hésitante et si longtemps retenue, sur la

pente de l’intervention, par les intrigues allemandes. L’idée d’exercer

sur l’esprit du peuple américain une influence, quelle qu’elle fût, dont

bénéficierait la France, réjouissait tellement Blasco, qu’il donna

aussitôt son assentiment et signa un papier où il cédait à la

traductrice, en échange de ses trois cents dollars, tous droits d’auteur

sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais

alléguer le moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que fût le

succès du livre outre-mer. «_Business is bussines_»[86], d’abord. Et,

aussi bien, l’œuvre pouvait s’avérer, là-bas, un four noir, auquel

cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, perdait les

trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l’argent, en ces

jours de dépression morale universelle, où l’existence, même de ceux qui

vivaient à l’arrière, avait perdu le taux de son cours normal, où d’un

de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant à l’improviste dans le

firmament de Lutèce, tombait soudain l’œuf fatal dont l’éclosion

formidable produisait, non la vie de nouvelles créations, mais le décès

rapide de tant d’êtres innocents, brutalement pris au dépourvu? Qui

garantissait à Blasco que l’immeuble de la rue Rennequin ne serait pas

touché, une nuit, par cette ponte léthifère? Alors, de l’écrivain

prolongeant jusqu’à l’aube ses veilles fécondes, il ne resterait pas

même le cadavre, réduit qu’il serait à une sanglante bouillie dont

l’éclaboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le

monceau des décombres de la maison écroulée! Ainsi s’explique cette

autorisation, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice américaine

d’un ouvrage qui--au dire d’organes de langue anglaise, et, tout

récemment, _The Illustrated London News_ le répétaient encore--«_is said

to have been more widely read than any printed work, with the exception

of the Bible_»[87]. Mais, pour achever d’illustrer l’état d’esprit de

Blasco Ibáñez à cette époque de sa vie, je relaterai une anecdote que

je tiens de lui-même et qu’il m’a contée sans autre fin que celle

d’agrémenter d’une historiette piquante, à son sens, certaine

conversation à bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne

de travail fut de près de 16 heures. Il se mettait à écrire à huit

heures du matin et cessait à une heure de l’après-midi, après quoi il

déjeunait et s’accordait une courte promenade dans les rues voisines de

la sienne. A trois heures, il était de nouveau assis à son secrétaire,

jusqu’à huit. Il soupait à huit heures, faisait, après dîner, une

promenade analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jusque vers

deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolongée des mois et des

mois, si elle explique l’immense masse d’articles dispersés à travers la

presse de l’Hispano-Amérique et de l’Espagne, ainsi que cette absorbante

_Historia de la Guerra_, sans parler du triptyque admirable que forment

les _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, _Mare Nostrum_ et _Les Ennemis

de la Femme_, une telle vie, dis-je, n’était guère apte à fortifier une

santé compromise par des nourritures mauvaises et le constant

déséquilibre nerveux de l’état de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne

prenant presque plus d’exercice physique, Blasco s’acheminait, d’un pas

lent et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses énergies, il ne

voulait pas s’avouer vaincu. Une nuit où, vers trois heures, il sentait

la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le

fonctionnement, songeant que les pages qu’il écrivait devaient

absolument paraître le matin même, il redressa, d’un brusque coup de

cravache, sa bête fléchissante, et, raffermissant sur le siège un corps

que l’épuisement en avait fait choir, il prononça, les yeux agrandis en

une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d’un effort suprême,

ces mots magiques: «_¡Es para Francia, es para la patria de Victor

Hugo!_»[88] et il se remit intrépidement à écrire, jusqu’à l’aurore.

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 19 / 41 题