Toujours est-il qu’un câblogramme imprévu apprit

[Illustration: OUVERTURE DE CANAUX D’IRRIGATION EN PLEIN HIVER

PATAGONIEN]

[Illustration: LA «GROSSE ARTILLERIE» DE BLASCO EN ARGENTINE

Blasco est debout devant la première charrue à vapeur. L’on voit aussi,

sur cette photographie, une drague sèche destinée à ouvrir les canaux

d’irrigation dans le désert.]

un beau jour à Blasco que les éditeurs new yorkais des _Quatre

Cavaliers_ le priaient de consentir à accepter d’eux, à titre de

compensation et sans que, par ailleurs, il s’engageât en quoi que ce fût

à leur endroit, une certaine somme de dollars bien supérieure à celle

payée naguère par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don généreux

a été répété, à plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il

d’être contagieux, à Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop

l’espérer.

Naturellement, le succès du premier roman de «guerre» de Blasco Ibáñez

avait eu pour conséquence un regain de popularité de ses romans déjà

traduits en anglais, et la version en cette langue d’autres de ses

romans qui n’étaient pas encore accessibles au public anglo-saxon. _Mare

Nostrum_, qui n’attendra plus guère sa traduction en notre langue, mis

en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de _Our Sea_, avait

suivi immédiatement les _Four Horsemen_ par le chiffre de ses tirages.

Une telle popularité, le désir aussi de connaître ces Etats du Nord de

l’Amérique, dont la comparaison avec ceux de l’Hispano-Amérique

s’imposait à son esprit, décidèrent Blasco Ibáñez à entreprendre un

voyage au pays de l’Oncle Sam. La _Société Hispanique_, que préside M.

Huntington, et dont il a été question plus haut, l’ayant convié à venir

se faire entendre à la _Columbia University_, à New York, Blasco accepta

l’offre, qui se trouvait être concomitante avec celle d’un entrepreneur

de tournées de conférences d’hommes illustres à travers les Etats-Unis.

Parti en Octobre 1919 avec l’intention de n’y pas prolonger son séjour

au-delà d’un trimestre, il est resté outre-mer jusqu’en Juillet 1920.

Ces dix mois d’existence fiévreuse lui permirent d’enrichir

considérablement le trésor déjà si copieux de ses expériences humaines,

et, aussi, de refaire complètement ses finances. Pour si cosmopolite que

soit l’Européen qui débarque pour la première fois sur la terre

américaine, celui-ci ne laisse pas d’y éprouver aussitôt cette sensation

unique: que, la-bas, il lui faudra se défaire des conceptions étroites

propres à son petit continent, morcelé par la nature et par l’histoire.

Les territoires de l’Amérique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont,

chacun pris à part, à peu près aussi grands que l’Europe entière. 15

pays comme le nôtre trouveraient place dans les frontières de l’Union

Yankee. Cette immensité de l’espace entraîne avec soi d’autres

possibilités qu’en Europe, dont la première est, sans doute, que les

populations peuvent s’y développer en paix et y exploiter à l’aise les

trésors d’un sol d’une grandeur continentale. Telle est la cause

principale, non seulement du rapide développement des richesses, mais

encore de l’esprit d’initiative, hardi et plein de confiance, de

l’Américain, qui stupéfia, durant les deux dernières années de la Grande

Guerre, la routine de notre France, hélas! sans effet de contagion

immédiate pour l’avenir. L’ampleur des conceptions, le regard tourné, de

tous côtés, vers des horizons lointains, confèrent, d’autre part, aux

projets et aux actes politiques américains une vigueur, un essor qui

apparaissent aux antipodes de la pusillanimité avec laquelle on tente,

chez nous, de rétablir l’équilibre européen sur la base de concepts

périmés et de calculs archaïques. Au point de vue économique, cet

immense espace engage à l’exploitation rapide de vastes surfaces,

laissant aux générations futures le soin de diviser le travail, pour ne

produire, avec une uniformité grandiose, que ce qui peut être obtenu

avec le moins de peine sur la plus vaste échelle. Blasco ne se sera pas

plongé en vain dans cette fontaine de Jouvence qu’est, pour l’Européen,

la vie américaine. La longue série de ses conférences le conduisit aux

quatre coins de l’Union, où il parla dans les lieux les plus

hétéroclites: Universités, temples évangéliques, synagogues, temples

maçonniques, gigantesques salles de théâtre et de concerts, parfois

installées au troisième étage d’un gratte-ciel, cirques et

cinématographes. Les principaux établissements d’enseignement, y compris

les deux plus fameuses Universités féminines, l’entendirent. L’Ecole

Militaire de West Point, à 52 milles de New York, académie technique où

sont formés les officiers de carrière de l’armée américaine, lui fit

également l’honneur de lui demander d’y prononcer un «_address_»[93].

Détail intéressant et qui surprendra le lecteur français: tout au long

de ces tournées, Blasco parla toujours en espagnol. S’il n’est que juste

d’ajouter qu’il fallut, le plus souvent, que, sa conférence prononcée,

un interprète la répétât en anglais, il ne le sera pas moins d’observer

qu’en Californie et dans les Etats du Sud--en particulier le Texas, New

Mexico et le territoire d’Arizona--l’espagnol était parfaitement compris

et accueilli avec enthousiasme par d’immenses auditoires, auxquels cet

idiome est resté familier. Mais, même dans les Etats du plus extrême

Nord, la langue castillane était écoutée avec une grande sympathie.

Ecrivant, il y a quinze ans, une étude sur cette question si

importante[94], je remarquais que «la guerre de Cuba aura du moins eu

cela de bon, du seul point de vue littéraire, qu’elle aura contribué à

populariser au pays de Roosevelt l’étude officielle et scientifique de

l’idiome espagnol» et j’analysais le détail des principales

publications de librairie ayant trait à l’enseignement américain de

cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s’adonnant à

cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: «J’aurais fort envie de

conclure cette communication par une mélancolique comparaison entre

l’état de l’enseignement de l’espagnol en France, où cependant tant de

bons résultats ont été atteints durant ces dernières années, mais où

tant reste à obtenir...! Je préfère laisser les faits parler leur

langage éloquent, et, je l’espère, persuasif...» Aujourd’hui, les choses

ont considérablement progressé... aux Etats-Unis et, dans un récent

écrit[95], M. F. de Onis, professeur à cette même _Columbia University_,

nous apprend qu’en 1919 «il y avait dans les seules écoles de New York,

plus de 25.000 étudiants d’espagnol et, dans tout le pays, on en

comptait plus de 200.000; des Collèges et des Universités où,

jusqu’alors, on n’enseignait pas l’espagnol, comptent présentement des

milliers d’étudiants et les centres d’instruction où cette langue était

déjà enseignée, ont vu se multiplier élèves et professeurs; l’espagnol

jouit maintenant, officiellement, de la même estime que les autres

langues modernes...» J’ajouterai que, parmi les livres d’enseignement et

de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane,

celui qui porte le titre: _Vistas Sudamericanas_, et qui a paru en 1920

chez Ginn and Company, édité par miss Marcial Dorado, combine des

extraits des _Argonautas_ et des _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avec

des morceaux spécialement écrits pour le volume par Blasco Ibáñez.

A la fin de ces courses errantes dans le territoire de l’Union, Blasco

reçut à Washington l’honneur le plus haut que la démocratie américaine

confère, de temps à autre, aux hôtes illustres qui la visitent.

L’Université George Washington lui concéda, en séance solennelle à

laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur ès

lettres _honoris causa_. Quelques mois auparavant, elle avait conféré ce

même titre, mais avec la mention: _Droit_, au Roi des Belges et au

Cardinal Mercier, à l’occasion d’une semblable visite. Blasco reçut le

sien en même temps que le Général Pershing, commandant en chef des Corps

Expéditionnaires américains sur le front d’Europe. Le recteur de

l’Université George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien

ambassadeur des Etats-Unis à Madrid. Dans le discours qu’il lut, en

anglais et en espagnol, il se livra à une étude fouillée de la personne

et de l’œuvre du récipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce

romancier social du «_common people_» et du «_self-made man_», mort

alors que Blasco prononçait ses conférences américaines dans l’hiver de

1920, avait déclaré le successeur immédiat de Tolstoï, selon le

témoignage qu’en a consigné, en 1917, M. Romera Navarro[96]. Quant à

Blasco, il disserta, en guise de thèse doctorale, brillamment sur _Le

plus grand roman du monde_. On devine que c’est du _Don Quichotte_ qu’il

s’agissait. Ce séjour à Washington fut d’ailleurs marqué par d’autres

solennités encore. L’Ambassadeur de France, fin lettré lui-même, M.

Jusserand, offrit un banquet en l’honneur de celui dont les _Four

Horsemen_ avaient agi si efficacement sur l’opinion américaine.

L’Ambassadeur d’Espagne, D. Juan Riaño y Gayangos, donna, de son côté,

un autre banquet et une réception élégante dont Blasco fut l’hôte. La

visite que celui-ci avait rendue aux représentants de la Nation dans

leur _Hall_ du Capitole fut cause, d’autre part, d’un curieux incident,

que je m’en voudrais de ne pas relater, d’autant plus qu’il est déjà

passé à l’Histoire, consigné que je le trouve au vol. 52, nº 63, mardi

24 Février 1920, du _Congressional Record_, p. 3.600. Blasco assistait,

d’une tribune des Galeries qui entourent le _Hall_ immense, long de 42

mètres, large de 28 et haut de 11, à la séance du Congrès, dont les

délibérations ressemblent assez à celles des Chambres françaises, avec

cette différence, peut-être, que le bruit et le désordre y sont encore

plus grands et que le Président ne parvient pas toujours facilement à

attirer sur lui l’attention de la salle, dont les républicains occupent

l’un des côtés, et les démocrates l’autre. Un député célèbre, l’ancien

juge Towner, Président de la Commission des Affaires Etrangères, ayant

demandé à l’Assemblée de faire «_a short statement_»[97] et ayant reçu

l’«_unanimous consent_»[98] de rigueur, s’était exprimé en ces termes:

«_Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we

have visiting us to-day Blasco Ibáñez, whom you all know is the foremost

writer of Spanish in the world, the author of the «Four Horsemen of the

Apocalypse» and other works with which we are all familiar. It will

perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibáñez has also

been for seven years a member of the Spanish Cortes, or Parliament;

that he has always been a republican..._»[99]. Mais à peine le mot fatal

de «Républicain» était-il proféré, que les députés de ce parti

applaudissaient à tout rompre. M. Towner comprit aussitôt sa bévue et se

hâta de préciser: il n’entendait pas exalter en Blasco le républicain en

tant que membre d’un parti opposé au parti démocratique, «_but a

republican as against a monarchical system_», soit donc le simple ennemi

du système monarchiste. Cette équivoque dissipée, parmi ce que le

_Congressional Record_ qualifie de «rires et applaudissements»,

l’honorable représentant de l’Etat d’Iowa put continuer son exposé,

qu’il termina sur l’annonce que Blasco serait «_in the speaker’s room

after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of

Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us

to meet so distinguished a representative of that which is best in

European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire

and know better because of his republican and democratic

principles_»[100]. Cette conclusion, qui conciliait finement république

et démocratie, déchaîna d’unanimes applaudissements des deux côtés du

_Hall_. Le président du Sénat avait, d’ailleurs, convié également Blasco

dans ses salons et nul n’ignore que le Vice-Président des Etats-Unis est

aussi président d’office du Sénat. Ce dignitaire républicain présenta le

romancier à un grand nombre de sénateurs distingués, heureux qu’ils

étaient tous de serrer la main d’un écrivain espagnol pensant à la

moderne et, pour avoir pensé de la sorte, si longtemps en proie aux

persécutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Président

Wilson n’en eût alors été empêché par son état de santé précaire, il est

certain que Blasco eût eu aussi l’honneur d’être reçu par ce grand

homme. Du moins, lui manda-t-il l’un de ses secrétaires, qui l’assura

que M. Wilson, l’un des premiers lecteurs et admirateurs des _Four

Horsemen_, aurait une joie véritable à le voir, si, plus tard, à

l’occasion d’un autre séjour à Washington, sa présence coïncidait avec

le retour à la santé de l’illustre père de la Société des Nations, ce

rêve d’un cœur généreux et d’un puissant cerveau. Blasco eut, du

moins, le plaisir de connaître diverses personnes de la famille du

Président, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington

l’avaient prié de les entretenir au _Club parlementaire féminin_, où

elles lui offrirent un thé de gala. C’est là qu’en présence de la fine

fleur de l’intelligence féminine américaine--femmes et filles de

ministres, de sénateurs et de députés--Blasco Ibáñez laissa couler les

flots d’une éloquence entraînante, en un discours aussitôt traduit par

l’épouse de l’un des députés des îles Philippines. A Philadelphie, il

éprouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les

libraires et éditeurs américains, qui y étaient réunis en

[Illustration: BLASCO DANS SA MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», PARLANT

A SON INTENDANT

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 21 / 41 题