VII

La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.--Foi extraordinaire

de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.--Son

antigermanisme systématique.--Son immense labeur au cours des

hostilités.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra Europea de

1914_.--Ses trois romans de «guerre».--Manifestations des

germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de la

vie à Paris.--Son abnégation héroïque «_por la patria de Víctor

Hugo_».

Qui n’a pas, devant les yeux, l’ineffaçable fresque si sobrement brossée

par Blasco Ibáñez au chapitre I^er des _Quatre Cavaliers de

l’Apocalypse_? Voici le _Kœnig Friedrich-August_ et sa population

flottante qui retourne, d’Amérique, en Europe. La majorité sont

Allemands. Avec quel vivant réalisme Blasco a croqué ces types de

lourdauds germaniques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu’il

importait à leur système de «pénétration pacifique», arrogants et

brutaux dès que la méthode de la «poudre sèche» et de l’«épée aiguisée»

s’était avérée superflue! _Herr Kommerzienrat_[70] Erckmann,

_Hochwohlgeboren_[71]; son entourage de traficants plus ou moins

capitaines de réserve, comme lui; sa femme, _Gnædige Frau Kommerzienrat_

Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d’accomodement avec le

ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si

elles étaient de chair et d’os et nous donnent une telle illusion de

déjà vu, que nous nous expliquons sans effort qu’elles soient de simples

copies de la réalité, observée par l’auteur à son voyage de Buenos Aires

à Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dépeint. La

_Marseillaise_ en aubade du 14 Juillet, succédant au _Choral_ de Luther;

l’étonnement ravi des Sud-Américains pour cette «_finura_» si délicate

de l’ours germain; le discours du commandant au _Festmahl_[72]

consécutif et ses objurgations au Seigneur--le vieux Dieu

légendaire--pour que fût maintenue la paix entre la France et

l’Allemagne, dont il espérait que l’amitié deviendrait de plus en plus

étroite; les plaisanteries du _Kommerzienrat_ sur les Français, «grands

enfants, gais, plaisants, étourdis, qui feraient merveille s’ils

consentaient à oublier le passé et marcher la main dans la main avec

nous»; les toasts avec leurs _Hoch_ en triples colonnes d’assaut: tout

l’odieux ridicule de ces sujets d’un Kaiser médiéval festoyant une

Révolution démocratique, Blasco ne l’a si graphiquement rendu que parce

qu’il en avait contemplé lui-même la farce grotesque. Puis, ce furent,

comme le transatlantique s’approchait d’Europe, les nouvelles,

transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de

cette Arcadie de commande. L’ultimatum autrichien à la Serbie a servi de

prétexte à cette transformation à vue d’un décor en trompe-l’œil.

«C’est la guerre--proclame, hautain, le Conseiller de Commerce

Erckmann--, la guerre fraîche et joyeuse qu’il nous fallait pour rompre

le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos

ennemis s’imaginaient que l’étreinte graduelle finirait par nous

étouffer.» En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n’en

veut à l’Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire,

que nul ne songe à attaquer la Germanie, que s’il y a quelqu’un

d’agressif, c’est elle, et elle seule, en Europe... Il s’entend

brutalement--car la main de fer a ôté, désormais, son gant de

velours--signifier qu’il ne comprend rien à ces arcanes diplomatiques,

qu’il n’est qu’un _Indio_[73], dont le meilleur parti est présentement

de se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants à mentalité

militariste s’accentue à mesure que le navire raccourcit les distances.

Passé Lisbonne, et non loin des falaises de la côte anglaise, les

dernières nouvelles seront que «trois cent mille révolutionnaires

assiègent Paris, que les faubourgs extérieurs commencent à flamber, que

se reproduisent les atrocités de la Commune». Un peu avant l’entrée à

Southampton, cependant, l’aspect des dreadnoughts britanniques de

l’escadre de la Manche défilant, superbes et orgueilleux de leur force

souveraine, dans la brume matinale, tempère un instant le déchaînement

insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le _Kœnig

Friedrich-August_ a complété sa cargaison de Boches mobilisables qui

abandonnent l’hospitalière Albion pour correspondre à l’appel du

_Vaterland_[74], il n’est pas jusqu’au plus frivole rastaquouère qui ne

se proclame convaincu que «_esta vez va la cosa en serio_»[75]. La

scène finale, à Boulogne, n’a pas besoin d’être rappelée au lecteur, ni

comment l’insolente tourbe de mercantis disparaît sur les cris de _Nach

Paris!_ et parmi les accents «d’une marche guerrière de l’époque de

Frédéric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de

trompettes». Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la

précipitation d’une fuite et l’insolence d’une vengeance prochaine, «le

dernier transatlantique allemand qui ait touché les côtes françaises».

Blasco Ibáñez, spectateur de ces scènes, était à jamais fixé sur les

«intentions pacifiques» d’une Allemagne «injustement agressée». Le

hasard, qui lui avait permis de surprendre au dépourvu la trompeuse

mentalité germanique, l’avait, du même coup, vacciné contre la contagion

d’une légende dont tant de neutres--et en Espagne plus

qu’ailleurs--allaient se faire les tenaces propagandistes et qu’il n’a

jamais cessé de réfuter avec l’indignation d’un convaincu. «En ma

qualité de témoin oculaire--répète-t-il,--j’affirme que j’ai entendu à

bord d’un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d’importants

personnages de l’Empire déclarer qu’ils la désiraient; puis, peu après,

qu’ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout était prêt, chez

eux, et depuis longtemps; qu’enfin, lorsque l’annonce de cette guerre

était devenue presque officielle, ces mêmes personnages ont manifesté

une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle

de leurs débordements eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui

eût encore douté...» Blasco Ibáñez, dans son amour pour la France, n’est

cependant pas dupe. Son amour a toujours été raisonné et Blasco ne

permet pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. La France

qu’il aime et ne cesse d’aimer, c’est la France qui a fait la

Révolution et dont l’histoire commence avec les revendications des

philosophes et des économistes du XVIII^{ème} siècle, qui ont préparé le

terrain aux Etats-Généraux ouverts à Versailles le 5 Mai 1789. L’autre

France, celle qui ignora les _Droits de l’homme_ et celle qui, lorsque

ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore de les abolir, ne

saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec

intérêt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont à la

tradition humaine incarnée dans les doctrines de nos constituants, puis

de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple,

dans son passé, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait

que la monarchie est une forme de gouvernement archaïque et périmée,

quelques efforts que l’on tente pour l’adapter à l’esprit moderne. La

dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc à la

Révolution et, les principes de celle-ci étant immortels, est ainsi

assurée de ne finir jamais.

Il a fait mieux, d’ailleurs, que de professer pour la France un amour

théorique. A peine la guerre était-elle déclarée, qu’oubliant ses

intérêts, ses projets littéraires, tout, absolument, il se plongeait

dans la désolante réalité. Nul, certes, n’a oublié le singulier état

d’esprit qui régnait à l’étranger sur la France à l’origine des

hostilités. Personne presque n’y croyait à notre victoire. Les meilleurs

affectaient une humiliante pitié à l’endroit de notre sort prochain.

_Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque_, dit une phrase à tort

attribuée à Napoléon Ier, puisqu’elle est du Prince de Ligne. En cet

été tragique de 1914, l’on eût pu dire avec plus d’exactitude: _Grattez

le neutre et vous trouverez le germanophile_. Les raisons de cette

obsession ont

[Illustration: LA PREMIÈRE MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», EN BOIS,

DÉMONTABLE, REVÊTUE DE TÔLES DE ZINC ONDULÉ

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 18 / 41 题