Aversion pour les groupements littéraires.--Individualisme.--Le
programme esthétique de l’auteur.--Ses goûts somptuaires: le
«palais» de la Malvarrosa et le petit hôtel de Madrid.--Histoire
d’une table de marbre.--Un voyage de Madrid à Bordeaux qui se
termine en Asie Mineure.--_Oriente._--Avec le «Sultan Rouge».--Le
forçat au palais du souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque
de brillants de Blasco Ibáñez.--La mission que lui confie le Grand
Vizir.--Le retour en Espagne en Novembre 1907.
En Espagne, comme en d’autres lieux, l’instinct grégaire se fait sentir,
en littérature aussi bien qu’en politique et analogues variétés de
l’activité humaine. C’est en vertu de cet instinct que la jeunesse
littéraire tend à se grouper en clans avec chefs distincts, et à se
proclamer, dans l’intérieur de chacune de ces petites chapelles fermées,
l’unique dépositaire du Beau artistique et de la Vraie Doctrine,
regardant avec dédain quiconque ne se rallie pas sous le même drapeau.
Généralement, ces coteries ont un café qui leur sert de cénacle et c’est
là que les membres passent leurs soirées et souvent une bonne partie de
la nuit. On y discute à l’infini et de ces joutes oratoires, aussi
brillantes que stériles, le résultat a coutume d’être complètement
négatif. Qui dira combien d’adolescents et de jeunes hommes,
admirablement doués et dont le talent, s’il eût été formé de plus
méthodique sorte, se fût affirmé en œuvres durables, ont sombré dans
ces coteries de stérile verbalisme, dans ces parlotes prétentieuses où
il est question, à toute heure, du livre définitif que l’on écrira un
jour et qui est condamné à rester, à jamais, inédit! Blasco Ibáñez a
toujours fui ces _tertulias_[32]. Le contact avec les hommes d’action
que lui avait valu son rôle d’agitateur politique, alors que son menton
était encore vierge de tout duvet, lui faisait soigneusement éviter une
stagnation oiseuse en compagnie d’écrivains discoureurs, quels qu’ils
fussent. En outre, une instinctive répugnance pour tout ce qui, de près
ou de loin, rappelle les groupements académiques, ou simplement d’hommes
de lettres professionnels, l’écartait de milieux où l’on finit par
concevoir la vie à travers la vision d’autrui et par produire, non selon
son originalité et sa formule propres, mais d’accord avec le canon
esthétique grégaire, de façon à s’assurer d’avance l’approbation des
«chers collègues».
Blasco Ibáñez, s’il a toujours marché seul en littérature--nous verrons
plus loin ce que signifie, en réalité, le reproche, qu’on lui a adressé
si souvent, d’être un imitateur de Zola--c’est qu’il pense que, pour
étudier la réalité, tant extérieure qu’intérieure, pas n’est besoin de
s’emprisonner en vase clos avec des gens qui ne parlent que littérature
et que cette manie professionnelle, qui est celle aussi, souvent, des
officiers de carrière et des gens d’Eglise, n’aboutit qu’à déformer
l’esprit. «Quand j’ai fini d’écrire,--m’a-t-il dit bien souvent--je me
plonge immédiatement dans la vie et me coudoie avec le public de la rue,
avec les foules, bonnes ou mauvaises. En un mot, je tâche de
m’assimiler les mille variétés diverses du réel. Voilà ce qui redonne
au romancier la tonicité, perdue au cours de ses longues heures
d’écriture, dans son cabinet. Voilà ce qui recrée l’activité
productrice...» Je crois aussi qu’une des raisons--et non des
moindres--pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cénacles, c’est
qu’un caractère franc et viril comme le sien ne s’accommoderait pas de
l’esprit de médisance et de mordacité que l’on affirme y prévaloir. Sa
claire vision des choses l’a, dès l’origine, sauvé d’un piège qui--car
c’est un charmant, un intarissable causeur--eût été fatal à son génie,
s’il se fût, lui aussi, laissé séduire par l’attrait de réunions où,
quand on a pulvérisé en paroles les précurseurs, l’on n’est que trop
enté de s’imaginer ouvertes, toutes grandes, les portes de l’Avenir. Un
jour, à certain débutant, victime de telles fréquentations, Blasco tint
ce petit discours: «Vous passez des nuits occupés à démontrer que _X._
est un imbécile. C’est parfait. Mais pour qui faites-vous ces
démonstrations? Pour vous-mêmes, j’imagine. Et en quoi ces
syllogismes-là vous avancent-ils le moins du monde? Ce qui importe, et
souverainement, c’est de prouver que chacun de vous en particulier n’est
pas l’imbécile que tous en chœur vous proclamez qu’est _X_. Mais une
telle preuve, vous ne la fournirez qu’en travaillant d’arrache-pied et
en produisant sans trêve. Si vous continuez à palabrer ainsi dans le
vide, à échanger systématiquement des commérages de vieilles femmes dans
la fumée et le brouhaha d’une tabagie, tout ce à quoi vous aboutirez, ce
sera à démontrer que n + p + q + r = x.»
Même après être devenu célèbre, Blasco Ibáñez se montra obstinément
fidèle à cet amour de la solitude. Le contraire, d’ailleurs, ne
serait-il pas surprenant? Un tel producteur, qui souvent reste cloué
douze heures consécutives devant sa table de travail, trouverait une
médiocre volupté, après les laborieuses gestations de son puissant
cerveau, à se repaître de truismes ou des pauvres sentences de la
sagesse à la mode. Cependant, sa porte est ouverte à qui vient réclamer
sa bienveillance. Mais son affabilité, en ces occurrences, s’exprime
plus par des actes que par des paroles. Il n’est pas un jeune homme se
risquant dans la carrière des lettres et lui demandant son appui, qui
ait jamais été éconduit. Bien plus, Blasco Ibáñez s’intéresse, lorsqu’il
la reconnaît bonne, pour l’œuvre ainsi soumise à son patronage et
fait tant en sa faveur, qu’il lui trouve un directeur de journal ou de
revue, ou même un éditeur. On aura remarqué, sans doute, qu’aucun de ses
romans n’est précédé d’un prologue. Cependant, il eût été fort naturel
qu’à ses débuts au moins, il cherchât--et il n’eût pas manqué d’en
trouver--un illustre patron qui, en quelques lignes bienveillantes,
l’eût présenté au public. S’il ne l’a pas fait, la chose est d’autant
plus méritoire que, lorsqu’on lui demande d’écrire un avant-propos qui
rehausse, de sa signature mondiale, une œuvre de débutant, il finit
par s’exécuter, tout en prétextant que cela est inutile, que son
prologue ne servira de rien, etc. Ainsi, tout récemment, a-t-il composé,
pour le livre de M. E. Joliclerc: _L’Espagne Vivante_, une belle
dissertation en faveur du problème, toujours à l’ordre du jour chez
nous, parce que toujours non résolu: _Espagne et langue espagnole_, en
l’envisageant sous quelques-uns de ses principaux aspects d’ordre
historique. Ainsi encore, en pleine guerre, a-t-il mis, en tête du
traité, si documenté et précis, de M. A. Fabra Rivas sur _El Socialismo
y el Conflicto Europeo_, une vibrante préface où, déjà, il proteste
contre cette ignorance systématique, chez nous et ailleurs encore, de
l’Espagne et de sa littérature. «Les étrangers,--y disait-il, p. X, et
le livre est de 1915--les plus érudits savent qu’il exista une
littérature espagnole, puis-qu’ils l’étudient et qu’ils la commentent.
Mais ils ne semblent guère être informés sur la suite contemporaine de
cette même littérature. Soit paresse, soit routine, l’immense majorité
continue à penser que l’Espagne est restée une nation de _toreros_, ou
d’inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dévotes ou des
ballerines. De temps à autre, on publie, à titre de spécimen exotique,
quelque traduction espagnole en France, en Angleterre, en Allemagne.
Mais il est vrai qu’on lit, désormais, si peu, en ce bas monde!»
Blasco Ibáñez, qui eût pu fonder en Espagne une école littéraire comme
il y avait été, dans la région de Valence, chef du parti républicain, ne
l’a pas fait par ce que persuadé de l’inefficacité des écoles
littéraires. D’ailleurs, jusqu’à ces derniers temps, son existence a été
tellement inquiète, tellement vagabonde, que l’on ne voit pas comment
cette indécise jeunesse qui a besoin d’un berger qui la guide, eût pu se
réclamer d’un chef toujours absent de son pays et qu’elle n’eût aperçu
que par intervalles rapides et clairsemés. D’où l’impossibilité
manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprêmes de toute
école de jeunes littérateurs. Mais si le maître eût aspiré, en sa
patrie, aux lauriers de chef d’un cénacle réaliste, ses disciples
eussent trouvé en lui plutôt un camarade d’âge, ignorant la pause, dénué
d’orgueil, ne pensant qu’à l’œuvre de demain, ridiculement oublieux
de l’œuvre d’hier. Quant à son programme, nous avons la chance de le
posséder, sous forme d’une longue lettre adressée, le 6 Mars 1918, de
Cap-Ferrat--entre Villefranche et Beaulieu, sur la Côte d’Azur--au
prêtre D. Julio Cejador, qui l’a insérée en entier au tome IX de son
_Histoire Littéraire_ déjà citée, p. 471-478, en la traitant
d’«admirable», encore qu’elle ait été écrite au courant de la plume. En
voici les passages essentiels: «Parlons un peu du roman, puisque vous
m’en priez. J’accepte la définition courante: «_la réalité saisie à
travers un tempérament_». Et je crois encore, avec Stendhal, qu’«_un
roman est un miroir promené le long d’un chemin_». Mais il est bien
certain que le tempérament modifie la réalité et que le miroir ne
reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidité matérielle, mais
qu’il confère à l’image cette fluidité, légère et azurée, qui semble
flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la
réalité à sa façon, conformément à son tempérament, choisissant, de
cette réalité, ce qui lui en semble saillant et négligeant, comme
accessoires inutiles, le médiocre et le monotone. Ainsi opère le
peintre, quelque réaliste qu’il soit. Velasquez reproduisait la vie
mieux que personne. Ses personnages palpitent. S’ils eussent été
photographiés directement, peut-être eussent-ils été plus exacts, mais
ils vivraient infiniment moins. Entre la réalité et l’œuvre qui la
reproduit, s’interpose un prisme lumineux qui défigure les objets, en
concentre et l’essence et l’âme, et c’est le tempérament de l’auteur.
Pour moi, c’est cela qui constitue le romancier, parce que c’est en cela
que consistent sa personnalité, sa façon spéciale et individuelle de
comprendre la vie. C’est là vraiment qu’est son style, dût son écriture
apparaître négligée. Et comme, heureusement pour l’art, qui a en horreur
la monotonie et les répétitions, les tempéraments varient avec les
individus, vous voyez pourquoi je ne crois guère aux classifications,
aux écoles, aux étiquettes de certaine critique. Tout romancier
véritable reste soi-même et rien que soi-même. Qu’une lointaine parenté
le rattache à d’autres, c’est fort possible, mais il n’existe pas de
caste fermée. Je parle, évidemment, ici d’un romancier en pleine
possession de ses moyens, au zénith de sa trajectoire, car, dans la
jeunesse, il n’est que trop certain que nous subissons, tous,
l’influence des maîtres qui jouissent alors de la renommée. Personne,
ici-bas, n’échappe à ces influences supérieures. Notre présent est en
fonction à la fois du passé et de l’avenir. En biologie comme en
psychologie, on démontre que les générations qui nous ont précédé
influent sur nous, que nous sommes les légataires d’une hérédité
ancestrale, encore que, par l’action de notre libre arbitre, nous
arrivions à en atténuer diversement les effets. Or, comment, en
littérature, ne ressentirions-nous pas cette pression du passé et du
présent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De même
que les religions, en tant que génératrices de consolation et d’espoir,
sont assurées, à jamais, de la gratitude de leurs fidèles, de même les
romans qui sont de vrais romans--c’est-à-dire ceux par qui vibre en
nous-même une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures
d’illusion au lecteur--sont assurés de la faveur de milliers et de
milliers d’êtres, alors même que la critique s’acharnerait à démontrer
que ce sont œuvres indignes de l’estime des esprits supérieurs. Car
la critique ne parle qu’à la raison. Mais l’œuvre d’art s’adresse au
sentiment. Entendez: à tout ce qui constitue notre héritage
d’inconscient, le monde de notre sensibilité, univers infini,
mystérieux, dont personne n’a jamais exploré les frontières, tandis que
celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de ce
tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage
cocasse, avant de jouer du galoubet, «rase» religieusement son excellent
public de Provence par une fastidieuse explication de la manière dont il
lui est venu à l’idée de faire de la musique: en écoutant, sous un
olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l’envie de lui
crier: «_Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et
jouez-nous votre musique!_» Pour moi, en face des prologues, des
commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les
livres d’autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie
semblable de crier: «_Romancier, à ton roman!_» Et seul un Orbaneja a
besoin de déclarer, pour qu’on le sache, au pied de sa peinture que
«_ceci est un coq_». L’authentique peintre, celui qui est maître de sa
main comme de son imagination, n’inscrit pas de commentaires en marge de
son œuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement,
sur la toile, ce qu’il a voulu dire et la façon dont il a voulu le dire.
Et si le public en fournit une douzaine de versions différentes, qui
sait laquelle de ces versions, finalement, sera acceptée comme bonne, et
si elle ne vaudra pas mieux que la version de l’artiste? Souvenons-nous
de notre grand Don Miguel, qui n’entendait, par son _Don Quichotte_,
qu’exprimer une seule idée et auquel l’admiration universelle en a prêté
tant et de si belles! Et puis, n’y aurait-il pas lieu de frémir au
spectacle de la finale destinée de toutes ces doctrines, exposées par
les romanciers pour expliquer leur œuvre et leurs prétendues
innovations...? J’écris des romans parce que cela est pour moi une
nécessité. Peut-être était-ce ma destinée et, en tout cas, tout ce que
je pourrais faire pour échapper à cette fatalité serait peine perdue.
Certains en composent
[Illustration: LA MALVARROSA VUE DE LA MER]
[Illustration: PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE
CUISINE DE STYLE VALENCIEN]
parce que d’autres en composèrent avant eux et l’idée ne leur en serait
jamais venue, s’ils n’eussent eu, devant eux, une série de modèles.
Quant à moi, fussé-je né en pays sauvage, ignorant livres et art
d’écrire, j’ai la ferme conviction que j’eusse fait des lieues et des
lieues pour aller raconter à quelqu’un de mes semblables les histoires
imaginées dans ma solitude et entendre, en échange, de ses lèvres les
siennes propres. Chaque fois que j’achève une de mes œuvres, je
m’ébroue, positivement, de lassitude et exulte de délivrance, tel un
patient au sortir d’une opération douloureuse. «_Enfin!_ me dis-je.
_C’est bien le dernier!_» Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je
suis un homme d’action, dont la vie s’est passée à faire autre chose
encore que des livres et croyez que cela ne me réjouit que médiocrement,
de rester cloué trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre
le bois de ma table, à raison d’une dizaine d’heures par séance! J’ai
été agitateur politique. J’ai passé une partie de ma jeunesse en prison:
trente fois au moins. J’ai été forçat. J’ai été blessé à mort dans des
duels féroces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent
affliger un être humain, y compris celles de la plus extrême pauvreté.
En même temps, j’ai été député jusqu’à satiété, jusqu’à la septième
législature; j’ai été ami intime de chefs d’Etat; j’ai connu
personnellement le vieux sultan de Turquie; j’ai habité des palais;
j’ai, plusieurs années, été homme d’affaires, maniant des millions; j’ai
fondé des villages en Amérique. Je vous cite tout cela pour vous faire
comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus
souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit
d’imprimerie. Et cependant, chacune de mes œuvres nouvelles s’impose
à moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma
tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sédentaire. Je
la sens croître dans mon imagination. Ainsi que le fœtus qui devient
enfant, elle s’agite, s’érige, vivante et vibrante, frappe aux parois
intérieures de mon crâne. Et il faut que, telle la femme en couches,
j’en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonné par
la putréfaction d’une créature prisonnière. Tous mes serments de ne plus
travailler sont vains. Rien n’y fait. J’écrirai des romans aussi
longtemps que j’existerai. Leur formation est celle de la boule de
neige. Une sensation, une idée, que je n’ai pas recherchées, qui
surgissent des limites de l’inconscient, constituent le noyau autour
duquel s’agglomèrent observations, impressions et pensées, emmagasinées
dans mon subconscient sans que je m’en sois rendu le moindre compte.
L’imagination du vrai romancier est semblable à quelque appareil
photographique dont l’objectif serait perpétuellement en action. Avec
l’inconscience d’une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne
physionomies, gestes, idées, sensations et les emmagasine pêle-mêle.
Puis, lentement, toutes ces richesses d’observation s’ordonnent dans le
mystère de l’inconscient, s’y amalgament, s’y cristallisent, jusqu’à ce
qu’elles soient prêtes à s’extérioriser. Et lorsque, sous l’empire d’une
force invisible, le romancier s’est mis à écrire, il lui semblera qu’il
exprime des choses nouvelles toutes fraîches écloses, alors qu’il ne
fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des années,
qu’un paysage lointain lui suggéra, ou un livre, qu’il a complètement
oublié. Je me flatte d’être le moins littérateur possible en tant
qu’écrivain, c’est-à-dire le moins professionnel. J’abhorre qui a
toujours en bouche une conversation de métier, qui ne se réunit qu’en
petit comité, qui ne sait vivre qu’en clans exclusifs, peut-être par ce
que la médisance ne s’alimente que de la sorte. Je suis un homme qui
_vit_ et, lorsqu’il en a le temps, qui _écrit_, sous un impératif
catégorique du cerveau. Ce faisant, j’ai conscience de continuer la
noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs génies littéraires de
notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens
le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs
d’aventures lointaines, exposés aux captivités, à des misères variées?
Que si, par-dessus le marché, ils furent aussi écrivains, ils ont su
abandonner la plume, lorsqu’il leur fallait, rudement, lutter pour
l’existence. Car ils considéraient leur métier d’écrivain comme
incompatible avec les nécessités de l’action. Souvenez-vous de notre
Cervantes, qui resta, à une période de sa vie, huit années sans écrire.
Et je crois que l’on apprend mieux ainsi à connaître la vie, qu’en
passant son existence dans les cafés; qu’en réduisant son observation à
la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu’en se
momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressassées; qu’en ne
s’alimentant que de sa propre sève, sans jamais changer d’horizon, sans
bouger des rivages au long desquels s’écoule un mince filet de cet
immense fleuve de l’humaine activité... Pour les écrivains de ma
nuance--voyageurs, hommes d’action et de mouvement--l’œuvre est en
fonctions directes du milieu. Et, revenant à la théorie du «miroir» de
Stendhal,--cette image si juste d’un si grand artiste, qui connut la vie
et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d’action--je redirai que nous
reflétons ce que nous voyons et que tout notre mérite est de savoir le
refléter... L’important est donc de voir les choses de près,
directement, de les vivre, ne fût-ce qu’un instant, afin d’être à même
d’en déduire comment les autres les vivent. J’ai la croyance que les
romans ne se font ni avec la raison, ni avec l’intelligence; que ces
facultés n’interviennent dans leur fabrication que comme régulatrices et
ordonnatrices de l’œuvre d’art, ou, même, qu’elles se maintiennent en
marge de cette gestation, pour nous servir, à l’occasion, de
conseillères. Le vrai, l’unique facteur actif, c’est l’instinct, le
subconscient, cet invisible et mystérieux ensemble de forces que le
vulgaire dénomme «inspiration». Tout artiste véritable compose son
chef-d’œuvre «_porque sí_», comme on dit en espagnol, c’est-à-dire
par ce qu’il ne peut faire autrement. Les passages qu’on vante davantage
dans un roman sont presque toujours ceux dont l’auteur ne s’était pas
rendu compte et auxquels il ne s’arrête que lorsque la critique les lui
a signalés. Pour moi, en mettant le point final à un de mes livres, j’ai
l’impression de m’éveiller d’un rêve. Je ne sais si ce que je viens de
faire en vaut la peine; si ce n’est pas une œuvre mort-née dont j’ai
accouché. Au fond, je ne sais absolument rien. J’attends! Le créateur de
beauté est le plus inconscient de tous les créateurs. Cette vérité n’est
pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des poètes,
Platon a déclaré qu’ils disent leurs plus belles choses sans savoir
pourquoi et, souvent même, sans en avoir conscience. C’est aussi ce
qu’affirmait le célèbre adage scolastique: _nascuntur poetæ, fiunt
oratores_. Ce qui revient à dire, comme s’exprime, en notre langue, la
sagesse populaire, que «_el poeta nace y no se hace_». La raison, la
lecture peuvent former de grands, d’incomparables écrivains et dignes
d’admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef,
devenir des romanciers, des dramaturges, des poètes. Pour être cela, il
faut qu’intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette
mystérieuse divination, ce pressentiment, ces éléments affectifs en
opposition presque constante avec les éléments intellectuels. Il est
clair qu’il ne faut pas abuser de cette doctrine et s’abstraire de la
raison et de l’étude sous prétexte que, dans l’œuvre d’art, c’est le
subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une
harmonieuse unité. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses
divagations ou de puériles niaiseries, en alléguant l’entraînement des
forces inconscientes... En guise de conclusion, je répète, avec M. de la
Palisse, que, «pour écrire des romans, il faut être né romancier». Or,
être né romancier, cela veut dire: être pourvu de cet instinct qui,
seul, évoque l’image juste. Cela veut dire encore que l’on possède cette
force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour
vivante réalité ce qui n’est que le produit de l’imagination d’un
auteur. Et qui n’a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son
talent et son acquis, j’accorde qu’il composera peut-être des livres
intéressants, corrects et même beaux, par lui baptisés romans. Mais de
roman véritable, jamais il n’en écrira...»
J’ai tenu à citer cette ample profession de foi, d’abord par ce
qu’unique dans l’œuvre de Blasco Ibáñez--qu’on lise, pour ne citer
qu’un récent exemple et un texte facile, dans la _Grande Revue_ de
Décembre 1918, avec quel laconisme le maître y répond à l’enquête
ouverte par cet organe mensuel sur l’avenir postguerrier de la
littérature[33]--ensuite, parce que révélant un fond de doctrine dont
s’étonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l’auteur à l’aune
de leur court intellect, estiment que Blasco Ibáñez n’est qu’une sorte
de volcan en perpétuelle éruption de romans, dont tout l’art se
limiterait à reproduire la formule zolesque! Grand libéral en matières
littéraires, Blasco Ibáñez admet tous les dogmatismes, à condition qu’au
fond des avenues théoriques, l’œuvre d’art érige sa façade de sereine
majesté. Personne n’est plus tolérant, personne n’use de plus amples
critériums que lui, lorsqu’il s’agit de juger des auteurs en
contradiction avec son programme esthétique. La rageuse vanité, la
maladive susceptibilité de tant d’hommes de lettres lui sont infirmités
inconnues. N’admettant l’infaillibilité de personne, il se garde bien de
poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativité de tout
ici-bas, il ne se risquerait pas d’imposer ses goûts à autrui. Et il
parle de ses œuvres avec une humilité souriante, que l’on sent venir
du tréfonds de l’âme. «Chacun de nous--m’a-t-il déclaré
récemment--chante sa propre chanson à son passage par la vie, avant de
disparaître dans l’immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait
être du goût de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes
s’arrêtassent pour n’entendre qu’elle. Des plus célèbres, des plus
immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d’auteur, quelquefois
un motif vague, ou étrangement modifié. Le public se contente de répéter
que ces chansons sont belles, parce qu’il le tient des générations
précédentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir à la
source, de les reconstituer en leur intégrité, de revenir à elles pour
le plaisir et par amour d’art?» Une philosophie aussi détachée devait
immuniser Blasco Ibáñez contre la morsure de l’envie. Cet éternel Don
Quichotte n’est heureux que du bonheur d’autrui. Lui, écrivain espagnol
le plus lu actuellement hors d’Espagne, a tenté à plusieurs reprises de
modifier les organisations éditoriales de son pays au bénéfice des gens
de lettres, ses collègues, afin que leurs œuvres se vendissent à
l’étranger. Et il ne cesse de conseiller à ses divers traducteurs et aux
maisons d’éditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter à son
œuvre la divulgation de la littérature espagnole. Enfin, ce fougueux
polémiste, toujours prêt à aller sur le terrain lorsqu’il s’agissait de
défendre ses idées politiques, n’a jamais eu la moindre affaire, a
toujours évité toute discussion de nature littéraire professionnelle.
Plus d’une fois, des Béotiens, improvisés juges--ceux qu’en 1906,
l’écrivain suisse William Ritter, au cours d’une belle étude sur Blasco
Ibáñez insérée dans son volume: _Etudes d’art étranger_, définissait
plaisamment: «Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir
de la nullité et des boulevards de la grisaille»--ont cru utile de
débiter sur son compte de monstrueuses absurdités, qu’il lui eût été
facile de réduire, d’un trait de plume, à leur juste valeur, en
ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a
toujours dédaigné ces mises au point. Sa doctrine, en l’espèce, c’est
qu’il n’est qu’une réplique qui vaille et que cette réplique consiste à
continuer de produire. L’on sait s’il lui est fidèle! Tel est l’homme
que d’honnêtes folliculaires se complaisent à représenter comme un
orgueilleux affamé de réclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans
leur basse jalousie de pygmées, incapables d’admettre qu’avec une si
riche et si complexe nature, les manifestations extérieures les plus
tapageuses ne sont que la résultante de l’immense besoin intérieur de
se renouveler, de se meubler d’images nouvelles, de s’enrichir d’autres
sensations, et qu’une âme toujours en gésine d’un univers serait, par
tant de successives parturitions, depuis longtemps épuisée, si ce bruit,
ce mouvement, cette trépidation ne lui maintenaient sa tonicité.
Architecte, Blasco Ibáñez ne l’est pas seulement de châteaux en Espagne
et dans ses romans. C’est aussi un bâtisseur de maison et de maison fort
habitable et confortable. Le rêve si cher à tout artiste--le rêve de
Rostand à Cambo, le rêve de Zola à Médan--de posséder son home à lui, il
l’a réalisé à une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la
plage de la Malvarrosa, qu’ont popularisée les mentions de date et de
lieu mises à la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que
les champs voisins y sont utilisés pour la culture des alcées et autres
plantes odoriférantes, dont les sucs sont transformés par une fabrique
de matières premières pour la parfumerie et dont les produits distillés
se retrouvent dans tous les boudoirs élégants du monde. Le parfum que
dégagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubéreuses qui
sont également cultivées dans ces campagnes et qui, une année où près de
cent hectares en étaient couverts, obligèrent le poète à fuir de sa
demeure enchantée, tellement capiteux et enivrant en était l’arome,
perçu en mer par les navigateurs qui longent ces côtes. Le cabinet de
travail de Blasco, installé à l’étage supérieur de ce «_palacio_»,
frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La
fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s’adonnait en grand
au tissage des soies comme, chez nous, Nîmes, avait eu pour conséquence,
chez ses opulents bourgeois, un luxe inouï et ce fut à Valence que les
antiquaires avisés qui, au cours du siècle dernier, mirent en coupe
réglée cette pauvre Espagne, par eux systématiquement ravagée,
réalisèrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux
l’avantage de mieux connaître le terrain, n’en réunit pas moins maintes
pièces curieuses, arrachées aux chasses de ces pillards internationaux,
et il en orna sa résidence marine, où furent signés les immortels romans
de sa première époque, dont le souvenir est indissolublement lié, pour
ses fidèles, à celui de cette poétique demeure de la Malvarrosa. La
passion politique a, d’ailleurs, scandaleusement exagéré le luxe d’une
maison bâtie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis
l’avaient plaisamment transformée en une sorte de palais enchanté des
_Mille et Une Nuits_, dont ses éditeurs de Valence, universellement
désignés aujourd’hui sous le nom de leur firme _Prometeo_, ont donné une
version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction
française du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibáñez avait, à cette époque,
un véritable faciès d’Arabe--on n’eût en qu’à se reporter, pour s’en
convaincre, à son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et
dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l’effigie, d’après
R. Casas, illustrant l’article de 1910 dans l’_Enciclopedia Espasa_--ils
avaient imaginé de l’appeler _El Sultán de la Malvarrosa_. Qui a visité
la maison y aura trouvé, avec un intérieur assez simple, une
construction originale, dont le seul luxe véritable est constitué par
une galerie à colonnes et caryatides, décorée de fresques dans le genre
pompéien et donnant sur la Méditerranée. Des revêtements en _azulejos_,
ou faïences valenciennes d’origine arabe, confèrent à ces pièces un
cachet inoubliable, riant à la fois et bien local. Mais il ne faudrait
pas y chercher l’ordonnance bourgeoise commune, d’autant plus que cette
demeure d’artiste, dont les plans furent tracés par Blasco en personne,
est due à la collaboration technique de sculpteurs et de peintres,
généralement excellents décorateurs, mais assez piètres maçons.
On en jugera, si toutefois l’on en doutait, par le détail suivant.
Lorsque fut achevée la galerie dont j’ai parlé, il fut décidé
unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la célébration
des fraternelles agapes projetées. Et comme, pour banqueter, il faut
communément une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en
Italie, il avait admiré, à Pompéï,--auquel, dans _En el País del Arte_,
il a consacré trois chapitres--une curieuse table d’un seul bloc de
marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitôt les sculpteurs
résolvent de doter d’une reproduction, sur une plus grande échelle, de
ce meuble de _triclinium_ la loggia des festins. On fait venir
directement de Carrare un bloc énorme de marbre, grâce à l’obligeance
d’un capitaine au long cours, qui a mis sa goëlette à la disposition du
«sultan». Mais, au lieu du nombre limité de convives que permettaient
les trois lits anciens, Blasco entend qu’à sa table siègent les invités
par douzaines. Les quatre monstres ailés ne suffisent pas, à chaque
angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquième,
accablé, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin,
l’œuvre s’érige triomphale, d’une pureté de lignes antique, d’une
blancheur radieuse. Mais voici, ô terreur, que les plafonds fléchissent,
sous sa masse. L’on a tout prévu, sauf cette minutie, que de simples
solives ne sauraient jouer le rôle de poutrelles d’acier. En
conséquence, mosaïques romaines, fresques délicatement nuancées,
merveilleuse décoration où chacun s’est efforcé d’être original en se
surpassant, tout doit disparaître et une moitié de l’édifice est
démolie, puis réédifiée, pour assurer à la table une existence
éternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n’ont
certainement pas oublié cet incident, dont ils furent les principales
_dramatis personæ_, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi
ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l’un des
meilleurs amis qu’ait comptés Blasco. C’était un écrivain et un homme
d’action, aux idées généreuses, auteur de plusieurs ouvrages
notables--_El pulso de España_, _Pasados por agua_, _Los frailes en
España_, _Teatro y Novela_, etc.--et dont deux ont paru à Paris, chez
l’éditeur Ollendorff, l’un sur un coin des Canaries, l’autre, d’un
intérêt réel et publié en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba.
Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phéniciennes où, à la
suite de Karl Marx, a pénétré l’esprit socialiste moderne, pour
l’austère azur de la capitale castillane, où l’air, la couleur, les eaux
sont d’une subtilité impondérable, comme, aussi, l’est la désolation de
son haut plateau aux variations soudaines et meurtrières de température.
Quel contraste! Valence c’est, par le paysage et autre chose encore, un
peu l’Afrique. Madrid, c’est le compromis entre l’Espagne et l’Afrique,
l’immense douar où la plus raffinée civilisation coudoie à chaque minute
la plus troglodytique rusticité: cité trompeuse dont le grand mouvement
n’est qu’un leurre, incapable, pour peu qu’on y séjourne, de donner le
change sur l’inanité foncière de sa vie. Blasco Ibáñez a écrit, dans la
_Horda_, le vrai tableau de Madrid, d’un Madrid que ne connaissent pas
les clientèles touristiques du _Ritz_ et du _Palace_, qu’ignorent ces
Espagnols même dont le champ d’action ne dépasse pas le rayon des
lampes à arc et des rues asphaltées du centre de leur ville et qui ne
s’aviseraient pas d’aller étudier leurs compatriotes sur les hauteurs
des _Cuatro Caminos_, aux quartiers des _Injurias_, des _Cambroneras_ et
analogues repaires de parias madrilènes. Son petit hôtel de la
Castellana, le reverra-t-il jamais d’autre sorte que pour un éphémère
passage? Je ne le crois guère. Il est fermé depuis si longtemps, que la
rance atmosphère qui l’imprègne lui ferait peur. Zamacois, qui l’a vu
avant que son propriétaire, par des remaniements importants, en modifiât
la physionomie, l’a décrit en ces termes, en 1909: «L’insigne romancier
habite à droite de la promenade de la Castellana, à proximité de
l’Hippodrome, dans un pittoresque petit hôtel d’un seul rez-de-chaussée,
dont la façade irrégulière s’ouvre en angle sur le fond d’un jardinet.
Çà et là, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l’herbe et
la mousse ressortent en taches d’un vert velouté, avec des teintes
sombres et bien plaquées. Dans la paix joyeuse du matin, sous la
merveilleuse coupole indigo de l’espace inondé de soleil, la terre
noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l’humidité.
Le silence est maître, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu’un
parterre madrilène, évoque une parcelle de jardin rustique, un peu
gauche et paysan, où l’on s’attend à rencontrer un chien, un tas de
fumier, quelques poules... Le cabinet du maître est spacieux, d’un
dessin irrégulier et ses deux fenêtres s’ouvrent sur un groupe d’arbres.
Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits:
Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolstoï, qui ont l’air de présider ici,
groupés l’un près de l’autre en une rare et douloureuse harmonie de
fronts pensifs et tourmentés par l’effort mental. Les parois s’ornent
d’une quantité de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes,
de Joaquín Sorolla. Chaque chose est ici à sa place: les statuettes, les
tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s’y trouve où il doit
être. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi
d’étrange, une palpitation, ardente et fébrile, d’impatience, qui me
donne l’impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux
bahuts, qui décorent la pièce, pourraient bien participer, en vertu d’un
mystérieux magnétisme, à cette inquiétude spirituelle, intense et
constante, dont l’écrivain est possédé...»
Deux années avant qu’Eduardo Zamacois, réaliste formé à l’école
française, dont la plume châtiée procédait de Bourget et de Prévost,
consignât cet étrange phénomène spirite, Blasco Ibáñez avait fourni à
l’observateur un exemple beaucoup plus caractéristique d’inquiétude
d’âme que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par
je ne sais quel caprice d’Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de
son hôtel. Ses amis apprirent qu’il était allé à Bordeaux, à l’occasion
d’une exposition intéressant ses goûts de marin. Mais il entendait si
peu y prolonger son séjour, qu’il ne s’était muni que de cet élémentaire
bagage à la main qui suffit, à la rigueur, pour une fugue d’une
huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait
naguère insisté pour qu’il fît une cure à Vichy. Cela fut cause qu’il
décidât de s’y rendre, sous le prétexte d’y rétablir son foie. Il y
était à peine que l’élégante monotonie, le tran-tran réglé et bourgeois
de la ville d’eaux eurent le don de l’horripiler, à tel point que, pour
échapper à leur hantise, il s’enfuit à Genève et à ses paysages
souriants et doux. La Suisse alémanique l’ayant ensuite tenté, il passa
à Berne, dont les ours symboliques lui firent bénir le destin des
hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de
Dieu est à eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le
retint guère. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s’embarqua à
Romanshorn pour Lindau et, à Lindau, sauta dans le train de Munich.
Fervent de Wagner, il espérait y entendre chanter, au fameux festival en
l’honneur du maestro de Leipzig, la _Walkyrie_ et _Siegfried_ avec plus
d’art qu’au _Real_ madrilène. Il eut cette déception,--lui qui, s’il a
laissé au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d’illustrer
d’un commentaire technique _L’anneau du Niebelung_, a offert à ses
compatriotes, avec un _prologue_, une traduction, sous le titre de:
_Novelas y Pensamientos_, de la partie littéraire de l’œuvre de
Wagner--de constater qu’à Munich l’interprétation du drame musical
wagnérien valait ce qu’à Madrid et qu’aussi bien, «l’Athènes Germanique»
n’était qu’une grossière caricature de la cité de Minerve, dont la
démocratie intellectuelle et raffinée eût rougi de honte à s’entendre
comparer avec ces lourds buveurs de bière, ces cannibales de la
charcuterie. Munich laissa donc Blasco déçu. Ayant songé à Mozart, il en
partit pour Salzbourg et son _Mozarteum_. Puis ce furent Vienne et le
beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu’en treize heures, par la voie
du fleuve, chemin qui marche, on allait à Budapest. Blasco s’embarqua
donc, près du pont de Brunn, pour la cité magyare, où il rêva de
Marie-Thérèse et de la fameuse phrase latine, que les typographes
espagnols ont estropiée, dans le texte d’_Oriente_, et que la
nonchalance de Blasco n’a jamais songé à y corriger, ce qui lui valut
d’être tancé, pour cette vétille, par un archiviste de Perpignan, comme
je vais le rapporter. Budapest, c’est l’Orient, ou, du moins, le seuil
de l’Orient. A Belgrade, où il visita le tragique Konak encore souillé
du sang d’Alexandre et de Draga, il s’aperçut qu’il lui fallait,
désormais, voir les choses et le temps lui-même dans un recul. Il
croyait être, ce jour-là, au six Septembre. Une affiche de théâtre lui
apprit qu’à Belgrade on n’en était qu’au vingt-quatre Août. Ce don
inattendu de treize jours de vie supplémentaire le réjouit. Il ne
s’attarda pas à Belgrade, ni davantage à Sofia, brûlant,--car, vers
Philoppoli, les premiers minarets pointaient à l’horizon,--de se plonger
enfin en pleine turquerie.
Il a omis, dans _Oriente_,--où ont été recueillies ses notations de
route, envoyées au _Liberal_ de Madrid, à la _Nación_ de Buenos Aires et
à l’_Imparcial_ de México,--le récit des incidents qui, à Andrinople,
avaient failli lui en fermer la porte. Ayant négligé de se munir d’un
passeport en due forme, la police turque avait commencé par l’arrêter
comme un simple suspect. Fort heureusement, l’Espagne était alors
représentée à Constantinople par un diplomate extrêmement populaire, le
marquis de Campo Sagrado. Blasco a noté, au chapitre XXI d’_Oriente_,
que, lorsqu’il eut déclaré aux vérificateurs des passeports, à la
frontière, qu’il était recommandé au marquis, ceux-ci n’avaient pas tari
en louanges de ce «grand seigneur fort sympathique». La vérité vraie,
c’est que les choses avaient été d’un fonctionnement moins aisé et qu’il
avait fallu échanger des télégrammes avec les autorités de la capitale,
d’où, pour Blasco, une sorte de notoriété avant la lettre, que la
pauvreté de sa garde-robe devait rendre, dès l’arrivée à Byzance, plus
pénible encore. Que ne pouvait-il, à l’exemple d’un Loti, échanger son
médiocre complet à l’européenne contre la défroque d’un fils d’Allah et
le feutre mou contre le fez écarlate, qui n’a pas, dans les saluts, à
quitter le crâne, puisque c’est une main au front et l’autre sur le
cœur qui, là-bas, sont les salutations d’usage? Le détail du séjour à
Constantinople est donné dans une suite de dix-huit chapitres
d’_Oriente_, que l’auteur dédia à D. Miguel Moya, et qui, traduit en
portugais et en russe, est resté inaccessible au lecteur français. C’est
grand dommage. Si l’on en croyait l’ex-chroniqueur des _Lettres
Espagnoles_ au _Mercure de France_,--nº du 1er Mars 1909--il n’y
aurait, en ces pages, que de «pâles évocations du passé, improvisées à
l’aide d’un bon manuel élémentaire d’histoire générale» et des notes
«comme détachées pour la plupart d’un guide _Joanne_ ou d’un _Bædeker_».
Et, si le «voyageur somnolent» se réveille enfin à son arrivée à
Constantinople, c’est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y
compris une «même saleté», encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco
Ibáñez «ne semble guère avoir compris la mentalité turque». Plus
équitable que ce téméraire archiviste, le vieux poète D. Teodoro
Llorente, qui s’y connaissait en matière de littératures étrangères--et
en font foi tant de merveilleuses adaptations versifiées--a, dans un
article de _Cultura Española_ (Mai 1908), pleinement rendu justice à son
compatriote, dont il était cependant si loin de partager les opinions,
politiques ou littéraires. Pour lui, _Oriente_ n’est pas seulement «le
tableau pittoresque d’une ville extraordinaire», mais aussi et surtout
«une information instructive sur son état social et la situation
politique de l’Empire Ottoman». Il pourrait être intéressant de comparer
le livre de Blasco au fameux _Constantinople_ de l’Italien Edmondo De
Amicis, devenu, grâce à des traductions qui l’ont popularisé, le
vade-mecum de
[Illustration: BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA,
FACE A LA MER]
[Illustration: CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA
Derrière Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses différentes
demeures]
tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au
profit de l’impressionniste espagnol, car s’il est une remarque qui
s’impose ici, c’est que le livre de De Amicis n’excelle guère par la
logique de ses déductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans
un excellent article du _Correspondant_, M. G. Reynaud, traitant de _La
Femme dans l’Islam_. Blasco Ibáñez, rédigeant au jour le jour et pour
des feuilles quotidiennes, n’a écrit là que de simples chroniques de
reportage, mais combien alertes et observées! Tour à tour défilent
devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir
depuis neuf ans, que l’avocat anglais Mizzi, vice-consul d’Espagne et
propriétaire du _Levant-Herald_, lui avait fait connaître; le marquis de
Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le
diplomate le plus apprécié en Turquie; le Sélamlik et la prière du
Sultan; les chiens légendaires et superstitieusement respectés; les
derviches danseurs de Bakarié et leur procession; le sérail et le
_Hasné_, célèbre trésor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II,
patriarche grec, type falot de géant bon pape et, sans doute, bon papa,
délicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, où nous
sommes loin du romantisme poétique d’_Azyadé_[34]; les derviches
hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la
«Nuit de la Force»: le Ramadan et sa veillée mystique.
Blasco Ibáñez n’a consigné dans son livre qu’une faible partie de ses
impressions. D’Août à Novembre 1907, durée de cette singulière fugue, il
vit infiniment plus de choses qu’il n’en a contées. Si le Grand Vizir
avait tant tenu à le voir, il ne nous a pas dit que c’était parce que,
quelques semaines avant, le _Temps_ avait publié un article de Gaston
Deschamps sur _La Catedral_, qui venait d’être traduite en français et
que ç’avait été en s’entretenant de cet article avec Mizzi que
Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si loué
par le critique français, se trouvait, précisément, à Constantinople.
D’ailleurs, cette curiosité obéissait à divers mobiles, dont un au moins
n’était pas littéraire. La Turquie soutenait alors un grand procès avec
l’un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement
à la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire,
pendante depuis près de trente années, entraînait, au cas où elle eût
été jugée contre l’Etat Turc, un paiement de cinquante à soixante
millions au financier, son adversaire. Soumise à un arbitrage
international, sur le conseil qu’en avait donné Guillaume II au Sultan,
l’arbitre désigné se trouvait être D. Segismundo Moret, homme politique
fort connu, né à Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de
Sagasta et, à plus d’une reprise, Président du Conseil des Ministres
d’Espagne. Il importait à Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grâces et,
aux premiers mots que lui en avait touché le Grand Vizir, Blasco Ibáñez
s’était convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux maître plus que
septuagénaire, n’avaient la moindre idée ni du vrai état de l’Espagne,
ni du caractère de l’homme qui allait décider souverainement dans ce
litige. Mais la circonstance n’en eut pas moins pour le romancier les
effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il
passa en Asie-Mineure, un ordre spécial du Padischah enjoignait à tous
les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands égards.
C’est ainsi qu’en Bithynie, il fit l’ascension du mont Olympe dans un
carrosse doré aux portières duquel chevauchait un piquet de cavaliers à
l’aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en
Anatolie, il fut l’objet d’attentions semblables. A Mudanié, à Brousse,
il eut toutes sortes d’aventures qu’à la fin de son livre il promettait
de conter, quelque jour, et qui sont restées inédites, comme tant et
tant d’aventures de sa vie[35].
A Constantinople, il pénétra dans une multitude de lieux fermés aux
Européens de passage. De hautes familles du monde musulman le convièrent
à d’intimes cérémonies de leur existence privée, noces et banquets. A la
page 284, il s’engageait à écrire le roman des Séphardims, Israélites
bannis d’Espagne et qui, au nombre de près de 30.000, ont conservé, avec
leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernández, Camondo, etc.,
l’usage d’un castillan archaïque dont la nuance XVI^{ème} siècle ne
laissait pas de surprendre étrangement le sujet d’Alphonse XIII qui
visitait la capitale turque. Blasco n’a pas tenu cet engagement et seule
l’histoire de Luna Benamor, écrite l’année suivante pour le Nº du 1er
Janvier 1909 d’une revue de Buenos Aires, nous transportera--mais la
scène est à Gibraltar--dans un milieu juif d’origine espagnole et nous
en peindra les mœurs caractéristiques. Enfin, Blasco Ibáñez n’a pas
davantage raconté, dans _Oriente_, sa visite à Abdul-Hamid.
Ce fils d’Abdul-Meyid, né en 1849 et qui régnait depuis 1876, était
mieux au courant qu’aucun de ses vizirs du procès relatif au chemin de
fer d’Orient et ç’avait été par son ordre que Ferid-Pacha s’en était
entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la
surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan
milliardaire. On sait que le Sélamlik, où il résidait personnellement,
est bâti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose
de bâtiments construits successivement, les uns à la suite des autres,
sans harmonie ni style. Rien des coûteuses fantaisies, des coquets
pavillons, des jardins féeriques que l’on eût espéré en un pareil lieu.
Il est délicieux d’entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la
redingote que lui avait prêtée Mizzi! A l’en croire, le souci de ne pas
manquer à l’étiquette orientale l’aurait tellement préoccupé, qu’il en
aurait oublié la légende suivant laquelle certains visiteurs, jugés
suspects par le terrible autocrate, auraient mystérieusement disparu, au
cours de semblables audiences, jetés sans doute, après une sanglante
tragédie, dans les eaux discrètes du Bosphore. Mais, s’il sortit sain et
sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le
Grand Vizir le chargeait de se rendre, à son retour à Madrid, chez M.
Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines
informations confidentielles que l’on estimait, vraisemblablement,
devoir influencer son verdict. Et, comme il était à prévoir, l’arbitre
espagnol se prononça contre la Turquie...
Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois équivalait à un
désastre financier. Ce n’avaient été que réceptions en l’honneur de
l’hôte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle coûte cher
partout, est particulièrement dispendieuse en cette terre classique du
bakhchich, sévissant à tous les degrés de l’échelle sociale. Je citerai,
comme particulièrement apte à illustrer la corruption officielle turque,
une historiette que Blasco Ibáñez m’a confiée, un jour où il évoquait
devant moi quelques-uns de ses souvenirs inédits de Constantinople. Un
fonctionnaire des Affaires Etrangères turques était venu le trouver et,
s’inclinant révérencieusement chaque fois qu’il prononçait le nom de son
Souverain, avait annoncé qu’Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve
toute spéciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de
lui accorder l’Etoile du Medjidié avec plaque en brillants. Cette
nouvelle stupéfia Blasco. En républicain qu’il est, il avait, en 1906,
sous le premier Ministère Clemenceau, accepté avec reconnaissance d’être
fait, par la République Française, Chevalier de la Légion d’Honneur,
Ordre illustre dont il est aujourd’hui Commandeur[36]. Mais devenir
dignitaire de l’un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non,
cela dépassait, en vérité, les bornes permises de la turquerie. Il
exposa donc à l’envoyé d’Abdul-Hamid que cet honneur le flattait
extrêmement, mais que ses principes lui interdisaient de l’accepter. Sur
quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au préalable un regard
prudent pour s’assurer qu’aucun importun n’entendait ses paroles,
scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil
sceptique: «_Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix
mille francs!_» De cet Ordre, Blasco ne reçut que le diplôme, un
merveilleux parchemin tout couvert d’hiéroglyphes dorés. La plaque,
commandée à l’un des bijoutiers du Sultan,--un juif d’origine espagnole
nommé Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de
ses lointains aïeux--eût sans doute été un chef-d’œuvre. On travaille
lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d’Abdul-Hamid
entendait--hommage touchant à sa lointaine _Hispania_--réaliser une
merveille de plaque. Hélas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le
Philippe II des Turcs--c’était en Avril 1909--s’entendit, dans un
_Fetvah_ du Sheik ul-Islam,--docile instrument des Jeunes
Turcs,--déclarer indigne de régner plus longtemps. Et le Padischah,
«ombre d’Allah sur la terre», laissa là les quatre mille femmes, presque
toutes esclaves, de son haremlik. Il s’en fut, exilé pour toujours, à la
villa Allatini, à Salonique. C’en était fait de ce politique avisé et
peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait, à Ildiz-Kiosk, une
occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des
palais du tyran déchu. Peut-être orne-t-elle, aujourd’hui, quelque
poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n’ait songé, lui aussi,
que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d’avant-guerre.
Les aventures orientales de Blasco Ibáñez faillirent avoir une fin
tragique. Il avait traversé sans incidents les plaines désolées de la
Thrace, franchi la Roumélie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de
Buda-Pest. C’était l’heure du petit déjeuner. Dans le _dining-car_ de
l’express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la
foule bigarrée de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment
où les premières maisons des faubourgs de Buda-Pest commençaient à fuir
sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements
lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d’être
tamponné par un convoi qu’à la suite d’une négligence inexplicable, le
chef de gare hongrois avait lancé sur la voie, à l’heure normale
d’arrivée de l’express d’Orient, dont les deux premières
voitures,--naturellement des troisièmes classes--avaient été pulvérisées
par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d’illustres
niais prônaient comme l’exemplaire modèle de toute organisation
méthodique, et rejetant un instant dans l’ombre de la légende les
vieilles «_cosas de España_». Blasco sut en dégager la philosophie. Et,
toujours homme d’énergie et d’action, il s’était à peine rendu compte de
la catastrophe, qu’abandonnant, sans autre dommage que de légères
contusions, le théâtre du sinistre, où la foule affluait, il sautait
dans un tramway proche et allait prendre à la gare de Buda-Pest le
premier train en partance pour l’Europe,--la vraie Europe, où il
rentrait son baluchon sur l’épaule, à la façon de l’envahisseur oriental
de lointains millénaires séduit par les richesses du mystérieux
Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en
1806, M. de Chateaubriand s’était soumis à onze mois d’errance pour
séjourner trois jours à Jérusalem, ce n’a été qu’à presque un siècle de
distance,--en 1904--que la postérité put, à son pompeux _Itinéraire_,
opposer le pendant rédigé par Julien, son domestique, qui nous présente
le grand homme sous un jour moins splendide. Sans être irrespectueux, il
me semble que Blasco Ibáñez n’avait pas à craindre une telle avanie:
d’abord parce que n’ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite
parce que son livre possédait pour vertu dominante la sincérité.
V
Blasco Ibáñez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour
Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charité
qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrétion d’auteur.--Ses
scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de Vivir_.
J’ai déjà dit que Blasco Ibáñez était un grand lecteur et de toute
espèce de livres. S’offenserait-il, si cette passion était définie, chez
lui, une sorte de maladive voluptuosité? En tout cas, la lecture est
devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu’il n’écrit pas, il se jette
sur le premier volume venu et ne l’abandonne plus qu’arrivé à la
dernière page. Hôte ici plus intrépide que dans la pratique de la vie,
il ne se soucie oncques de la mine austère et renfrognée du maître de
maison et plus les années avancent, plus se confirme en son esprit
l’immortelle vérité de cet adage que Littré, cité par Sainte Beuve[37],
semble avoir attribué à tort à Virgile: «On prétend que Virgile,
interrogé sur les choses qui ne causent ni dégoût ni satiété, répondit
qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, _præter intelligere_:
certes, la pensée est profonde et elle appartient bien à une âme retirée
et tranquille
[Illustration: GRAVURE EXTRAITE DE «NUEVO MUNDO», HEBDOMADAIRE DE
MADRID, REPRÉSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA]
[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ EN 1902]
comme celle du poète romain.» A l’époque où sa qualité d’agitateur
politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibáñez
fut exilé assez longtemps dans une petite cité d’Espagne, antique évêché
où toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais épiscopal. Le
proscrit commença par dévorer tous les livres qu’il put rencontrer en ce
lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa situation de fortune ne lui
permettait pas d’achats personnels de volumes, il se rabattit sur la
seule matière restante: des vies de Saints et des traités de Théologie,
que conservaient religieusement de vieilles dévotes, qui les tenaient de
chanoines défunts, leurs amis d’antan. Or, un jour, il découvrit, par
miracle, qu’une de ces femmes possédait dans sa demeure une grande
bibliothèque d’ouvrages profanes. C’était la veuve d’un officier
supérieur du Génie. L’excellente dame se signa, lorsqu’elle entendit le
jeune homme la prier de l’autoriser à lire, volume par volume, sa
librairie. «_¡Pero si son de cosas militares!_»[38] alléguait-elle,
scandalisée. Rien n’y fit. Blasco eut raison de cette ignorante
soupçonneuse, et, six mois durant, s’acharna sur Montecucculi, Jomini et
analogues théoriciens, tant anciens que modernes, de l’art de la guerre,
dont les seuls patronymiques, aujourd’hui, le feraient sourire, tant il
les jugerait étranges, sur ses lèvres. Mais il a un aphorisme favori,
celui-ci, que: «_todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida_»[39].
Et, en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins.
C’était durant la Grande Guerre. Il avait été convié à dîner par
plusieurs de nos généraux et ce fut à leur table que le hasard de la
conversation l’amena à mentionner les doctrines qui lui étaient devenues
familières, il y avait exactement vingt-huit ans. «Comment diable
avez-vous appris tout cela?» lui demanda, interloqué, l’un des
commensaux, qui ne pouvait comprendre qu’un romancier en sût aussi long
que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais
à tout autre qu’un officier breveté, sans doute. Blasco raconta alors
l’histoire de la bibliothèque de la veuve de l’officier du Génie.
Toutefois, de tous les livres qu’il s’est assimilés, au hasard de ses
navigations aventureuses sur l’océan sans limites du savoir humain, ceux
qui ont toujours eu ses préférences, ce furent les livres d’histoire et
l’on sait avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seulement
Michelet, mais encore l’œuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A.
Rambaud. Entendons-nous bien, d’ailleurs. Blasco Ibáñez ne croit pas du
tout à l’histoire comme à une science. Pour lui, cette discipline est la
cousine germaine du roman, un _mixtum compositum_ se rapprochant de la
vérité--_quid est veritas?_--, une comédie dramatique où
manœuvreraient d’infinies masses humaines. Et les historiens,
lorsqu’ils savent faire revivre le milieu qu’ils évoquent, lui
apparaissent comme des collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de
romanciers manqués, qui n’auraient pas su se spécialiser. Dans son for
intérieur, je ne suis pas sûr du tout qu’il ne se gausse parfois
doucement de ces pontifs qui semblent croire posséder le secret du
passé, convaincu qu’il est, avec d’autres, que l’histoire est un roman
qui fut et le roman une histoire qui eût pu être. Il m’en a confié,
naguère, la définition suivante: «_Para mí, la historia es la novela de
los pueblos, y la novela, la historia de los individuos_»[40]. Je me
souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui répliquer
par la voix de Cicéron: «_Historia vero testis temporum, lux veritatis,
vita memoriæ, magistra vitæ, nuntia vetustatis_»[41]. Mais le maître se
borna à lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même,
à ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien,
dantiste et helléniste éminent, lequel avait coutume de dire que «_dove
sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse_»[42].
Il est d’usage, chez bien des littérateurs, de professer une
prédilection particulière pour la peinture. Beaucoup d’écrivains, même,
s’avouent réfractaires à la musique et, lorsqu’il leur arrive de
discuter de cet art, il n’est point rare que leur grandeur
intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, à l’abri d’assertions
extraordinairement erronées. Encore que Blasco Ibáñez--et sa _Maja
Desnuda_ est là, pour l’attester--ressente en artiste la peinture et la
sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d’être pour lui la
musique. Je rapporterai à la lettre la déclaration qu’il me fit sur ce
point. «Entre les génies humains, il en est un qui se détache par-dessus
tous les autres. Supérieur à Shakespeare, supérieur à Cervantes, c’est
un démiurge. Il a atteint l’apogée du sublime. Il a entendu palpiter la
grande âme mystérieuse dont chacun de nous détient en soi quelques
parcelles. Et cet homme, c’est Beethoven.» Son culte pour le musicien
dont la surdité lui inspira un touchant parallèle avec celle du
romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l’article français qu’il
écrivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d’une
adoration absolue. Chacune des pièces de ses diverses demeures est
ornée, qui d’un buste, qui d’un portrait de l’auteur des _Sonates_ et
des _Symphonies_. Est-ce à cause de sa puissance de sentiments, de son
extraordinaire force d’expression dans ces compositions fameuses, que
Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinité élective?
Quiconque est quelque peu familier avec les premières œuvres du
romancier, y aura remarqué, très certainement, avec quelle joie il y
décrit les effets de la musique même sur les êtres les plus frustes et
vulgaires. Ainsi, dans _Arroz y Tartana_, le chapitre IV. Ainsi le
chapitre VI de _Cañas y Barro_. Ainsi, dans _La Catedral_, le chapitre
IV et le chapitre V. L’amour de Blasco Ibáñez pour Wagner a, d’autre
part, été déjà l’objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mérimée
pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du _Bulletin
Hispanique_, de «fanatisme». Faut-il rappeler les merveilleuses pages de
_Entre Naranjos_ et le morceau de bravoure d’_Arroz y Tartana_, p. 181,
sur la _Symphonie des Couleurs_? Ce que l’on ignore généralement, c’est
que Blasco Ibáñez a été critique musical au cours de sa féconde carrière
de journaliste et que ses campagnes en faveur du réformateur du drame
lyrique trouveraient, s’il en était besoin, leur justification
historique dans la nécessité urgente de débarrasser la scène espagnole
de la prépondérance absolue des douceâtres mélodies de l’opéra italien,
en ces époques où le sceptre de la critique musicale était tenu à
Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Millán, de taurophile mémoire!
Blasco Ibáñez justifie pleinement l’aphorisme de Shakespeare:
_The man that has no music in himself_
_Nor is moved with concord of sweet sounds,_
_Is fit for treasons, stratagems and spoils;_
_The motions of his spirit are dull as night,_
_And his affections dark as Erebus:_
_Let no such man be trusted. Mark the Music!_[44]
Et l’auteur de ce dithyrambe improvisé qu’est la _Symphonie des
Couleurs_ estime toujours, avec le poète des _Fleurs du Mal_, que
Comme de longs violons qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.[45]
Un autre amour de Blasco Ibáñez, tout aussi véhément que son amour pour
Beethoven, est celui qu’il professe pour Victor Hugo. Un jour, au
critique français Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles,
déclaré que «les Espagnols aiment beaucoup leurs poètes, qu’ils ne
lisent pas», la fille de Juan Nicolás Bœhl de Faber, connue dans le
monde littéraire sous son pseudonyme de romancière: _Fernán Caballero_,
répliqua: «_¡Qué verdad, qué verdad, empezando por mí! Pero ¿quién lee
tanto, tanto, tanto?_»[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco
Ibáñez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu _tout_ Victor Hugo. Aussi
est-il légitime qu’aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il ferme
la bouche par un laconique et catégorique: «N’insistez pas! Ses défauts,
je les connais. Dieu aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses
critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des
millions d’êtres continuent à croire en lui. Ils y croiront toujours.
Permettez s’il-vous-plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion
de ma jeunesse. J’adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dévots:
«_en esta fe quiero vivir y morir_...»[47].--Quand il revint d’Argentine
à Paris pour y rédiger ses _Argonautas_, un reporter de _Mundial
Magazine_ qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet hôtel qu’il
habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé par ce qu’il appelait:
«l’obsession amoureuse de Blasco Ibáñez pour Victor Hugo». Et M. Diego
Sevilla ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où nous promenons nos
regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dévotion... Chez
lui, Blasco Ibáñez n’est qu’un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et c’est
celui-ci qui préside, dans tous les recoins de la poétique demeure.»
Cela serait vrai également de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa
Kristy à Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes.
Et pourtant! Malgré les taches qui la déparent--dont les moindres ne
sont pas que, trop souvent, la simple émotion cérébrale, l’artifice
littéraire même, le parti-pris et l’abus de l’antithèse l’emportent sur
l’impression du cœur et de l’âme; bien que les grands poèmes
politiques--_Châtiments_, _Année Terrible_,--ne soient, en dépit de la
supériorité de leur forme, que de simples pamphlets; malgré le fatras de
tant de pages pseudo-historiques--_Histoire d’un Crime_, _Napoléon le
Petit_,--et des élucubrations philosophiques, polémiques et critiques,
comme encore malgré les productions confuses des dernières années, il
reste que tout ce qui est du passé, du présent et de l’avenir, du fini
et de l’infini, traversa ce vaste cerveau perpétuellement en ébullition
et qu’éternellement, le voyant de la _Légende des Siècles_, pour ne
citer que le plus magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, aura
son œuvre citée comme l’éclatant témoignage d’une puissance verbale
inouïe mise au service d’une imagination incomparable et sa personne
même exaltée par le culte pieux des générations successives, parce
qu’elle fut, selon un mot célèbre, l’instrument sinon le plus mélodieux,
du moins le plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents de
l’esprit.
Descendons de l’empyrée pour le terre à terre, j’allais dire le
terrain--puisque de duels il s’agit--d’une réalité sublunaire un peu
moins éthérée. J’ai indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco
Ibáñez, dans sa période combative de député républicain, s’était, plus
d’une fois, mesuré avec de redoutables adversaires et qu’il maniait
aussi intrépidement--encore qu’avec moins d’habilité
professionnelle--l’épée et le pistolet que le verbe. Je crois savoir
qu’il se battit ainsi de douze à quinze fois. Cependant, il est le
premier à faire gorge chaude du soi-disant «code de l’honneur»,
invention tragiquement puérile qui ne démontre rien d’autre que
l’incurable snobisme de certaines classes d’hommes. Blasco n’aime pas
qu’on l’entretienne des incidents d’un passé qu’il considère comme bien
mort, grand trou noir et plein d’ombres sinistres dans sa vie.
Cependant, n’ayant pas hésité à abuser de sa bienveillance, il a
consenti à m’avouer qu’il s’était surtout battu pour fournir, à qui en
eût douté, la preuve «_de que no tenía miedo_»[48], et, aussi, qu’il ne
nourrissait, à l’endroit de ses adversaires politiques, aucune espèce de
haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si
l’on n’en trouve guère de trace dans ses romans, sa conversation privée,
dans ces évocations rétrospectives, n’est nullement exempte: «_Algunas
veces he pegado y otras me pegaron á mí. ¿De qué ha servido esto en mi
vida? ¿Qué ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de
muerte ¡tres meses antes de escribir La Barraca!..._»[49]. Mais,
lorsqu’on se bat comme se battait Blasco: «pour prouver que l’on n’a pas
peur», l’on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de
commettre un genre d’imprudence qui, dans de telles rencontres, coûte
fort cher. C’est ainsi qu’ayant été grossièrement pris à partie, dans un
journal de Madrid, par l’un des _recordmen_ du tir au pistolet en
Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l’arme, se décida pour
celle même où excellait son adversaire. «_Il verra, de la
sorte_,--fit-il tranquillement observer à ses témoins--_que je ne le
crains guère_.» Mais à peine l’ordre de faire feu était-il donné, que la
balle de ce bretteur l’atteignait au sommet de la cuisse, à quelques
millimètres de l’artère fémorale! J’ai hâte, cependant, d’en venir au
duel dont il a été parlé plus haut, qui occupa un moment l’Espagne
entière et fut aussi, non seulement le plus sérieux, mais encore le plus
original de tous les duels de Blasco Ibáñez. C’est de celui avec le
lieutenant de la Sûreté de Madrid qu’il s’agit. Pour s’expliquer
l’origine de ce défi, il importerait de se dépouiller momentanément de
la mentalité française, de tâcher de penser à l’espagnole. Ce n’est pas
chose aisée à tous et je ne suis pas sûr que l’essai en réussisse à
quiconque ne connaît, de l’Espagne et de ses mœurs, que ce qu’il a pu
recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des
conversations avec des touristes souvent intéressés à cultiver la
ridicule légende d’une Espagne de tambours de basque et de castagnettes,
dont _Carmen_ constitue l’exemplaire-type et, malheureusement pour nous,
classique. Mais je ne puis m’attarder sur cette matière, qui exigerait
des développements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux
quelques pages, si exactes, que Blasco Ibáñez a écrites pour le livre:
_L’Espagne Vivante_, me bornant à noter qu’entre une séance de la
Chambre des Députés française et une audition du _Congreso_ espagnol, il
y a un abîme et que même nos plus tumultueuses sessions n’ont, à Paris,
rien de commun avec les orages parlementaires des _Cortes_, je veux dire
de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est censé
représenter le peuple, l’autre, le Sénat, étant surtout un rouage de la
monarchie. Or, un soir où il y avait eu, à la Chambre, une de ces
tempêtes dans un verre d’eau qui l’agitent périodiquement, les députés
républicains furent l’objet d’une manifestation populaire enthousiaste,
à leur sortie de l’édifice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et
dont l’entrée, peu monumentale, s’orne de deux lions coulés en bronze
de canons marocains, trophées de la bataille de Tetuán, en 1860. Comme
toujours, en pareille circonstance, la police madrilène intervint avec
une brutalité inouïe, dispersant à coups de sabre les manifestants. Dans
ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l’un des
officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé
militairement. Le lendemain, dans l’interpellation qu’il adressa au
Gouvernement, il traita son adversaire de façon extrêmement dure. Il
n’en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de
police, se considérant offensés par les paroles du député de Valence,
exigeassent de leur compagnon qu’il demandât à l’offenseur une immédiate
réparation par les armes. Mais le Président de la Chambre, aussitôt
averti de l’affaire, intimait à Blasco l’ordre formel de refuser ce
duel, ajoutant que, s’il passait outre, il proposerait à l’Assemblée de
le soumettre à une procédure spéciale, vu que le règlement interdisait
tout duel ayant pour cause des paroles prononcées par un député en
séance du Parlement. Et c’est ici que commencent les péripéties les plus
bizarres de ce duel «par bonté». Le lieutenant de la Sûreté était marié
et, je crois, père de famille. Il n’avait, pour vivre lui-même et faire
vivre les siens, que sa maigre solde. D’autre part, le Code de l’honneur
militaire n’était-il pas formel? Il fallait que cet homme se battît ou
qu’il fût rayé, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons
intervinrent donc en sa faveur et une députation d’officiers de police
s’en fut trouver Blasco, en appela à son humanité, le supplia de ne pas
jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun se laissa émouvoir
par cet étrange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte
de Bélisaire un jeune gradé impertinent qu’il n’avait aperçu que
quelques secondes, dans la nuit et à travers le désordre d’une
manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d’arranger
les choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la Chambre. Les
conditions de cette rencontre n’étaient pas moins extraordinaires que le
mobile qui l’avait décidée. Prétextant que leur ami était l’offensé et
qu’il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les témoins du
lieutenant décidèrent que ce combat serait à l’américaine, les
adversaires étant placés à vingt pas, avec faculté de faire feu à
volonté pendant trente secondes. Ce n’était plus un duel, c’était un
suicide et les témoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la
responsabilité de cette lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui,
dans sa manie de prouver qu’il ne craignait personne, s’obstina et se
battit sans témoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain
par deux profanes. A l’ordre de _¡Fuego!_[50], comme il disposait d’une
demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son
adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait
pour, ensuite, tirer en l’air. Mais le lieutenant, qui rêvait de devenir
un héros en débarrassant l’Espagne de l’Antéchrist, avait
malheureusement pris la chose au sérieux. Profitant du répit imprévu que
lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son coup, envoya
à celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que
Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes fléchissantes et d’un
mouvement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains à la partie
atteinte. Mais,--ô miracle de quelle _Virgen_[51] propice?--il ne tarda
pas à se convaincre qu’il était sain et sauf. Le souffle, qui l’avait un
instant abandonné, lui revenait normal et l’on n’apercevait, au point de
contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L’explication du
prodige apparut aussitôt, sans qu’il fût besoin de recourir aux
instances surnaturelles. Le député portait une légère ceinture, qu’il
avait étourdiment gardée et dont la boucle de métal, en recevant le
choc, avait pénétré dans les chairs, où elle s’était incrustée et
tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire ricocher la balle
homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce
hasard, eût certainement provoqué la mort instantanée de Blasco Ibáñez!
Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, et Zamacois relate
qu’alors que l’illustre Docteur San Martin s’approchait du député, lui
assurant qu’il venait de naître une seconde fois, «l’un des témoins de
l’officier, celui, précisément, qui avait exigé les conditions barbares
du duel,--il est mort, un an après, dans un asile d’aliénés--s’approcha
aussi de Blasco pour le féliciter». «_Très bien, très bien!_--s’écria-t-il
en lui serrant la main--_Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et,
savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J’ai lu tous vos romans. Ils
me plaisent infiniment, infiniment!_» A quoi Blasco Ibáñez fit cette
simple réponse: «_Vous avez failli en faire fermer la fabrique!_» Que
l’on vienne donc prétendre que le maître est dénué d’humour! La moralité
de cette fable tendrait à établir qu’il est possible qu’un homme échange
des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui
nuire dans sa carrière. Mais l’on risquerait, en insistant sur elle, de
se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple _galéjaïre_
méridional et mieux vaut s’arrêter là. Toujours est-il que ce duel, je
l’ai dit, fut fort commenté et que de bonnes âmes crurent ne pas devoir
laisser échapper l’occasion de mettre en lumière, pour des fins de
propagande religieuse, le caractère «providentiel» d’un tel dénouement.
La boucle de métal assumait, à leurs yeux, la dignité légendaire du «nez
de Cléopâtre», ou du «grain de sable de Cromwell». Entre les milliers de
lettres que reçut le pécheur impénitent, il en était une qui portait le
timbre d’un prince de l’Eglise d’Espagne, du Cardinal-Archevêque de
Grenade. Ce prélat, alors octogénaire, avait, dans sa prime jeunesse,
suivi la carrière militaire. Quel beau coup de filet c’eut[c’eût] été
pour le vieillard que de ramener--avant de quitter ce bas monde--dans le
sein de la confession catholique l’auteur impie de _La Catedral_! On
devine les arguments dont son apologétique sénile usait: avertissement
du ciel, protection de la _Virgen_ et analogues lieux communs de
théologie morale. Blasco, homme exquis, répondit à cette missive
intéressée par une lettre courtoise et l’archevêque, croyant la
conversion en bonne voie, redoubla d’admonestations pieuses. Au bout de
quelques mois, sa mort mettait fin à une correspondance unique dans les
échanges épistolaires de Blasco.
Ces lettres ont été détruites, comme tant d’autres, et il faut qu’à ce
sujet, je revienne sur l’un des aspects les plus attrayants de la
personne morale de Blasco Ibáñez. Je ne me piquerais pas de posséder une
science littéraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis
de remarquer que le charme piquant des «clés» a trop souvent conditionné
le succès d’œuvres d’imagination, depuis le _Diable Boiteux_ de
Lesage--pour nous en tenir aux livres sur des choses d’Espagne--jusqu’aux
célèbres _Pequeñeces_ du Jésuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte,
précisément, aux années où Blasco écrivait ses premiers essais
romanesques de matière valencienne. Sans commettre, d’autre part, de
formels romans à clés, il est toute une catégorie d’auteurs qui essaient
de remédier à leur manque d’imagination créatrice par l’introduction,
dans leurs récits, de bribes, plus ou moins défigurées, de leurs propres
expériences sentimentales. Ces écrivains ont coutumièrement la faiblesse
de se peindre en Don Juans doués d’un pouvoir de séduction souverain,
dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie
plus déplorable encore, il en est qui n’hésitent pas à utiliser, dans
ces inventions autoapologétiques, les malheureux comparses avec lesquels
ils se sont coudoyés dans la vie quotidienne, transformant ainsi en
grotesques pantins d’honnêtes gens dont le seul tort fut d’avoir cru au
génie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connaît
certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette
école, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au
XVIII^{ème} siècle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui
représentait une scène de patinage, ne se doutant sans doute pas que la
postérité allait s’emparer de ce vers pour le transformer en phrase
légendaire:
Glissez, mortels, n’appuyez pas...
Blasco Ibáñez n’a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa
riche imagination lui permet, Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre
méthode. Il n’a pas besoin, au surplus, de transcrire la réalité de son
existence pour produire l’image de la vie. Ses romans, s’ils eussent
dû, pour être assurés du succès, exposer à la malignité publique les
intimités de personnelles amours, n’eussent certainement jamais été
écrits. «_Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero_»[52],
aime-t-il à répéter, et, d’ailleurs, c’est une vérité d’expérience que
les «romanciers féminins», ou les «poètes de l’amour» ne sont Lovelaces
qu’en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent
leurs victimes, s’ils les servent et resservent à leur trop crédule
clientèle en les accommodant à des sauces diverses, le ragoût ainsi
cuisiné ne laisse pas d’être, au fond, toujours pareil. Ces
_lady-killers_ sont généralement de piètres amants, dont les bonnes
fortunes mériteraient d’être appelées «littéraires», si cette épithète
pouvait décemment s’appliquer à leurs proses mercantiles. Les vrais
amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zèle intempestif d’un
académicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l’on apprît,
tout récemment, que le plus long n’eut rien d’éthéré, selon que le
croyait qui s’en rapportait aux transpositions dans l’œuvre imprimée
de ce grand artiste.
Comme son idole, Hugo, le romancier de _Entre Naranjos_ est resté muet
sur ses rapports vécus avec la femme. J’ai relu ses romans avec une
intention arrêtée d’y surprendre,--sachant ce que je sais de sa
vie,--quelque chose de similaire à une allusion discrète à ses amours.
Mais cette enquête m’a déçu. On m’avait, de fort bonne source, assuré
que les femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco
Ibáñez, un rôle considérable. Des indiscrétions savoureuses circulent
même à ce propos. Et n’est-ce pas, aussi bien, à cause d’exigences, ou
de convenances sentimentales, que, précisément, ce même Blasco Ibáñez a
abandonné, depuis tant d’années, son Espagne pour courir le monde? Sans
doute, il est avéré que la Leonora d’_Entre Naranjos_, fut bien, comme
on le prétendit, une chanteuse russe d’opéra, avec laquelle l’auteur
avait voyagé, lorsqu’il ne comptait que vingt-deux ans. J’ai entendu
aussi interpréter de façon semblable d’autres héroïnes d’autres de ses
romans. Mais, l’ayant prié de me fournir quelques lumières sur ce point
controversé, je me suis heurté à une fin catégorique de non recevoir. Le
maître, se souvenant peut-être des racontars suscités par sa _Maja
Desnuda_--où des exégètes «bien informés» ont voulu voir, à côté d’un
Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une
comtesse d’Alberca peinte sur le vif d’après certaine dame de
l’aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup parler d’elle--, se
souvenant peut-être aussi que, deux ans plus tard, le scandale
recommença avec _Sangre y Arena_, dont diverses interprétations
tentèrent d’identifier la fantasque Doña Sol, s’est enfermé dans un
silence que rien n’a pu briser. Lorsqu’on lui signale telle ou telle
analogie, réelle ou fictive, entre une situation de ses romans et un
fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complète, il
manifeste un si total désarroi que l’on songe incontinent, pour
expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les
romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du
subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibáñez en particulier, je sais
qu’à plusieurs reprises, il lui est arrivé de tracer des personnages
qu’il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu’en fait, ce
n’étaient que les duplicata d’êtres de chair et d’os, par lui observés
bien auparavant et recréés, par la superposition des souvenirs, dans
leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas
compte de ce mystérieux processus de «cristallisation»--comme
s’exprimait Stendhal,--identifie immédiatement les originaux et
là-dessus les médisants, ou les envieux, se mettent à crier au scandale!
Il importe ici, plutôt que de me livrer à des considérants théoriques,
que je cite un cas vécu comme illustration de la doctrine que j’avance,
cas dont quelques rares initiés--dont feu Luis Morote, qui en écrivit, à
l’époque, un article dans l’_Heraldo de Madrid_ et aussi le vieil aède
valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut citées
de _Cultura Española_, déclarait «ne pas devoir risquer des
éclaircissements que l’auteur n’avait pas jugé à propos de fournir»--ont
su trop peu, pour que le mystère n’ait pas continué à entourer l’une des
productions écrites peut-être avec le plus de fougue par Blasco Ibáñez
et qui ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoyablement détruite
par ordre de son auteur même. En 1907, Blasco, qui se trouvait au début
de la période la plus importante de sa vie sentimentale, composa en
quatre mois un roman qui, intitulé: _La Voluntad de Vivir_[53], passa
sans délai à la composition, chez les éditeurs F. Sempere et Cie à
Valence et ne tarda pas à être tiré à 12.000 exemplaires--chiffre des
premiers tirages de ses romans à cette époque. Le livre sortait des
presses et était déjà annoncé au public, quand certaine personne, qui
exerçait alors sur l’auteur une influence souveraine et dont le nom,
pour des causes qui n’importent pas ici, doit être tu, en ayant reçu en
don le premier exemplaire tiré, et l’ayant lu en une nuit, crut s’y
reconnaître, peinte au naturel et dans ses moindres particularités
physiques et morales. Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces
descriptions, où elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s’imagina
que le public allait sans peine y démêler l’histoire d’une passion
secrète, là où le romancier était convaincu de n’avoir pas tracé une
ligne qui ne fût impersonnelle et--comme on dit dans le jargon de la
critique scientifique--«objective». S’il se fût agi de ces Lovelaces de
cabinets particuliers, dont il a été question plus haut, la solution de
l’incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle eût eu lieu au détriment
de la mystérieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte
d’écrivains, si elle avait à choisir entre la détresse morale d’un être
cher et une satisfaction d’amour-propre professionnel, n’hésiterait pas
et se déciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut
alors un geste qui me semble plus éloquent qu’un long discours. _La
Voluntad de Vivir_ allait être mise en vente dès le lendemain. Il
télégraphia à Valence de tout arrêter. Cependant, l’attention du public
avait été attirée sur l’incident et des «bibliophiles» offraient des
sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire du roman condamné.
Blasco eut alors son second geste, qui complète le premier. Il ordonna à
Sempere et Cie de brûler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre
fut exécuté. 24.000 pesetas--12.000 de droits d’auteur et 12.000 de
frais d’impression et de brochage, à la charge de Blasco--montèrent
donc, en fumée bleuâtre, dans le ciel d’indigo de Valence et de _La
Voluntad de Vivir_ rien n’est resté, si ce n’est le seul exemplaire, qui
sait? de qui avait été la cause de cet holocauste. Peut-être,
cependant, Blasco Ibáñez redonnera-t-il, quelque jour, cette œuvre
étrange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux
des romans qu’il annonce, dans son dernier volume, comme étant «_en
preparación_»?[54].