VI

Voyage en Amérique du Sud.--Amitié avec Anatole France.--Prouesses

de Blasco Ibáñez comme conférencier.--Le «ténor littéraire» bat le

torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.--L’orateur se

transforme en colonisateur.--La vie dans la _Colonia Cervantes_, en

Patagonie.--Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les

banques.--Un discours prononcé la carabine Winchester à la

main.--Fondation d’une seconde colonie, à Corrientes.--Contraste

entre ces deux _settlements_, séparés par 4 jours et 4 nuits de

chemin de fer.--Le premier hôte de la nouvelle maison

tropicale.--Le colonisateur renonce à son entreprise.

Le 5 Juin 1908, _El Liberal_ de Madrid avait annoncé que Blasco Ibáñez

allait quitter la tour d’ivoire où l’avait fait s’enfermer le dégoût

pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, _Cultura Española_

publiait, dans son Nº de Février 1909, une courte note où il est dit que

«le romancier Blasco Ibáñez fera prochainement un voyage à Buenos Aires

pour y prononcer une série de conférences au _Teatro Odeón_ sur divers

sujets de littérature, de sociologie, etc.» Ce voyage avait été organisé

dans les conditions suivantes: Blasco Ibáñez, qui commençait à être l’un

des romanciers espagnols les plus lus de l’Amérique latine et qui était

devenu collaborateur des principales publications de ces Républiques,

avait reçu, d’un grand impresario de théâtre de la capitale argentine,

l’offre de participer à une série de conférences dont le but était

surtout de mettre les littérateurs les plus en vue de l’Europe en

contact avec des pays neufs et encore peu connus. Déjà, le célèbre

historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico

Ferri--l’auteur de cette _Sociologia Criminale_ traduite dans les

principales langues européennes et l’un des chefs du parti socialiste

d’alors en Italie--s’y étaient, les années précédentes, fait entendre.

Cette fois, l’impresario hispano-américain avait jeté son dévolu sur

Anatole France et Blasco Ibáñez.

Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l’exquis conteur français s’y

trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs

traits communs de leur esprit et un même idéal politique rapprochaient,

nouèrent en Argentine une amitié qui ne s’est pas démentie et, malgré

leurs différences d’âge, ont entretenu, depuis, des rapports où règne la

cordialité la plus franche. Blasco Ibáñez était, d’ailleurs, sincère

admirateur des fictions délicates de l’Académicien naguère attaché à la

bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquemment, lorsqu’il

séjourne à Paris, de déjeuner avec lui, en compagnie des éditeurs de

traductions françaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. L’on

manque rarement, au cours de ces agapes, d’évoquer les lointains

souvenirs du séjour en Argentine. «Vous rappelez-vous, dit l’auteur de

_Thaïs_, votre entrée triomphale à Buenos Aires?»--«Triomphale, non,

réplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c’est

tout.»--«Triomphale», insiste Anatole France, qui tient à son

affirmation. «Je l’ai vue, comme j’ai entendu le merveilleux discours

que vous leur avez lancé, du haut d’un balcon. Je ne sais pas

l’espagnol, mais j’ai parfaitement compris!» Cette entrée, en vérité,

avait été, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco était le

premier écrivain espagnol qui, par suite d’un inexplicable manque de

relations intellectuelles entre l’Amérique du Sud et une nation que

celle-ci appelle toujours «_Madre Patria_»[55], venait renouer le fil de

la communication mentale directe, rompue depuis trop d’années. Il se

présentait, de plus, dans des républiques dont il parlait la propre

langue, qui était celle de son pays, et où il comptait, je le répète, un

fidèle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une très

forte colonie espagnole, dont les membres, d’idées avancées en leur

majorité, étaient heureux de démontrer à ce persécuté de la monarchie,

par un accueil enthousiaste, leur fidélité aux doctrines qu’incarnaient

sa vie et ses livres. C’est ainsi qu’une foule qu’il eût été difficile

d’évaluer exactement--de 70 à 80.000 personnes--, attendait le romancier

à son débarquement, au port de Buenos Aires, et l’accompagna depuis le

navire jusqu’à son domicile. L’affluence était telle, que la voiture

conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu’un peloton

de cavalerie dut lui frayer le chemin de l’hôtel. Mais, pour en revenir

à Anatole France, ce qui séduisit le vieux maître dans le discours--le

premier qu’il entendait de lui--de son collègue et émule, ce furent,

j’imagine, le débit véhément, naturel et expressif et cette toute

méridionale exubérance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement

les lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la

personne, et encore, peut-être, cette sorte de pouvoir inconscient

d’autosuggestion grâce à quoi l’orateur, comme si une vertu magnétique

s’engendrait en lui, finit par être à tel point dominé par son sujet,

qu’insensiblement il atteint les hauts sommets de l’éloquence. Mais,

dans le cas concret de Blasco Ibáñez--qui est surtout un

improvisateur--l’enthousiasme, générateur des belles périodes, est en

fonctions directes et de la matière traitée et de l’auditoire auquel on

l’expose. Pour qu’il parle bien, il lui faut être pleinement convaincu

de ce qu’il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou

hostile, peu importe, mais qui soit une foule véritable.

Lors de la période épique de son apostolat en Espagne, il parla dans les

endroits les plus disparates: théâtres, cirques, arènes, plages,

châteaux en ruines, amphithéâtres antiques et places de villages, où

parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux

plèbes du haut de quelque char rustique. Fréquemment, le curé, voulant

préserver ses ouailles de la contagion républicaine, lançait les cloches

de son église à toute volée, pensant ainsi étouffer la voix de

l’hérétique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le

bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale joute d’éloquence

sonore. D’autres fois, des paysans légitimistes entrecoupaient ses

discours de fusillades enragées, où se renouvelait le «miracle» du duel

madrilène, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lâches

guet-apens. Souvent, par contre, le public prévenu en sa défaveur, qui

avait accueilli les premières phrases de sa harangue par des menaces de

mort, en saluait la péroraison par d’ardents bravos. Enfin, à plus d’une

reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que

l’orateur--conformément à l’adage d’Horace: _Si vis me flere, dolendum

est primum ipsi tibi_[56]--entraîné par sa conviction, avait devancé de

ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline

littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans ses prêches

politiques et sociaux. Leur transcription sténographique eût procuré aux

lecteurs de cabinet cette déception que cause coutumièrement

l’impression d’un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant,

était intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette

vertu magnétique à laquelle je viens de faire allusion et qui confère à

de telles manifestations spontanées de l’art oratoire cette puissance

d’entraînement refusée aux harangues académiques, dont toutes les

périodes sont étudiées, dont rien--pas même le débit, puisqu’elles sont

lues, ou apprises par cœur--n’est livré à l’inspiration du moment, ou

aux impressions fugitives de l’orateur. Dans certaines circonstances, il

est arrivé que Blasco Ibáñez, par crainte d’oublier quelque point

d’importance, ait rédigé préalablement le texte complet d’un discours.

Vaine précaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son

auditoire, que cette ivresse étrange dont, seuls, les orateurs nés

ressentent la griserie en face des foules, s’emparait de tout son être,

et qu’oubliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu dans

l’improvisation, proférant des phrases totalement différentes--forme et

images--de celles qu’il avait si soigneusement préparées.

Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel acquis, il pouvait à

l’avance escompter un immense succès de la part de ces publics

hispano-américains, si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur

bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d’une Europe si lointaine,

mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives

intellectuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité.

[Illustration: MANIFESTATION DE MARINS ET DE PÊCHEURS EN L’HONNEUR DE

L’AUTEUR DE «FLOR DE MAYO», LORS DE L’HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN

1910

Sur la voile de la classique barque de pêche traînée par des bœufs,

qu’a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans

jusqu’alors publiés]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA

BIBLIOTHÈQUE DE «THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA», A NEW YORK]

Anatole France prononça à Buenos Aires cinq conférences et regagna Paris

après de brèves escales à Montevideo et à Río de Janeiro. De ces cinq

conférences, Blasco fut l’auditeur religieux et, dès la première, le

maître français avait commencé sa lecture par un exorde où, en termes

choisis, il saluait la présence de l’illustre romancier d’Espagne. Le

séjour de Blasco comme conférencier d’Amérique devait être de

considérable durée. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à

travers l’Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne prononça pas moins

de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plaît à

s’exprimer, de «ténor littéraire», recevant de grandes ovations et

gagnant beaucoup d’argent. «Le plus pénible, m’a-t-il confié, ce

n’étaient pas tant les conférences que l’arrivée dans les localités où

elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corvée! Il fallait

subir tout le cérémonial de réceptions en règle, assister au défilé des

commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se

rappeler des centaines de noms, visiter les curiosités de la région et

surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours

trois pour le moins: celui d’arrivée, celui où l’on fêtait le succès de

la conférence, et, enfin, celui d’adieu. Si j’eusse reçu seulement la

moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais devenu immensément

riche!» Blasco Ibáñez raconte aussi avec un plaisir visible les progrès

par lui réalisés, au cours de ces longues tournées, dans l’art de

l’improvisation oratoire. A son arrivée dans quelque ville nouvelle, il

s’enquérait, soit auprès de journalistes, soit auprès des autorités, du

thème sur lequel on désirait qu’il se fît entendre. On lui désignait

souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une

rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir

même, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner

son auditoire. Mais la prépondérance exclusive accordée ainsi au

développement des facultés oratoires eut pour résultat d’atrophier

momentanément les dons de l’écrivain. «Quand je suis revenu en Europe,

m’a-t-il déclaré, j’avais complètement oublié mon métier. En ces neuf

mois de discoureur, lorsqu’il m’arrivait d’avoir à écrire, je devais en

appeler à la dictée. Et tout ce que je dictais, était dit sur un ton

effroyablement déclamatoire et emphatique...»

Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais

il ne tarit pas non plus sur tant d’autres souvenirs de ces neuf mois.

«J’étais, aime-t-il à répéter, une manière de ténor illustre, un Caruso,

avec cette nuance qu’il n’y avait pas, pour moi, de changements de

décors. Un simple frac me suffisait pour les diverses séances, et,

pendant le temps rituel, je m’égosillais jusqu’à l’aphonie. J’ai gagné

ainsi de grosses sommes, j’en ai dépensé de considérables, et, à mon

retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses

conférences dans la capitale argentine avaient alterné avec celles

d’Anatole France. Elles commençaient à cinq heures et demie, dans l’un

des théâtres les plus distingués de la ville, devant une assistance

aristocratique, composée en majeure partie de dames. Ce même premier

dimanche dont il vient d’être question, il avait donné, sur les

instances de divers groupements, un régal oratoire supplémentaire à une

foule composée d’environ 8.000 employés, commerçants et ouvriers à

l’aise, gens de la classe moyenne qui, trop occupés la semaine pour

venir l’entendre, désiraient cependant savourer au moins une fois

l’éloquence du célèbre propagandiste républicain. Cette fête de la

parole démocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de

la ville et commença dès deux heures et demie de l’après-midi. La

chaleureuse ovation qui avait salué l’orateur s’étant calmée, celui-ci,

en guise d’exorde, avait déclaré--seul sur une scène immense, où l’on

jouait chaque jour des opéras à grand orchestre--que, puisque son

auditoire avait sacrifié un après-midi en son honneur, il voulait qu’ils

en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu’il

entendait les entretenir jusqu’au soir. Blasco tint parole. Durant trois

heures et demie, il développa le thème gigantesque des vicissitudes

politiques, littéraires et sociales de l’Espagne depuis

l’affranchissement de ses colonies d’Amérique. C’était entreprendre de

résumer toute l’histoire du XIXe siècle espagnol, période qui est

aussi la moins connue des Hispano-Américains. Mais, si parler pendant

trois heures et demie constitue, à soi seul, déjà un record, le faire

d’une voix stentorienne portant jusqu’aux extrêmes recoins d’un

véritable colisée--puisque le vocable, de par son étymologie, signifie

un «colossal» amphithéâtre et qu’au surplus, il s’emploie en espagnol

pour désigner, par un lointain souvenir de l’amphithéâtre Flavien, une

salle de spectacles--et avec l’enthousiasme toujours au diapason d’une

multitude qui accueille chaque développement d’un tonnerre de bravos, ou

d’un déchaînement de rires, n’est-ce point, en toute vérité, le record

des records? Quand Blasco eut parlé ainsi deux heures d’horloge, il ne

manqua pas, entre ses auditeurs, d’âmes compatissantes pour le supplier

de prendre quelques instants de repos. L’orateur rejeta l’offre. Il

savait que la moindre modification du mécanisme entraînerait l’arrêt du

moteur. S’il eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fatigue

l’eût cloué sur place et l’aphonie l’eût irrémédiablement rendu muet. Il

continua donc sans le moindre répit et sans épuisement visible, en

pleine tension, jusqu’à ce qu’au coup de six heures, il crut enfin

opportun d’entamer sa péroraison et de clore ainsi une harangue dont on

ne trouverait d’équivalent, mais dans des conditions bien

différentes--que dans les tournois oratoires d’un Vergniaud, lors des

tumultueuses séances de 1792-1793, à cette Convention Nationale

créatrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco

avait perdu l’usage de la parole et qu’il crut sérieusement qu’il ne le

recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait été surpris par les

accolades particulièrement ardentes de son impresario. Ruisselant de

sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une manifestation déplacée,

brutalement posé la question: «_Alors, combien ça fait-il?_» Car le

digne fermier des éloquences mondiales n’était tant ému que parce qu’il

savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du _peso_!

Blasco, qui avait appris à connaître ce genre d’hommes, savait que

c’était en leur parlant affaires qu’il s’en débarrasserait le plus vite.

L’impresario lui déclara donc qu’il lui restait redevable d’une somme de

pesos équivalant à 14.500 francs de notre monnaie évaluée à l’étalon

d’or--car du franc actuel, hélas! on sait que la valeur n’est plus celle

de ces époques lointaines. Or, si, comme salaire d’un après-midi de

travail, la somme était rondelette, le hasard voulut que lorsqu’il

retournait en Espagne, Blasco rencontrât à Montevideo le célèbre torero

Antonio Fuentes, qu’on prétend lui avoir servi de modèle pour créer une

partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans _Sangre y

Arena_. Blasco, qui brûlait de savoir à la source si l’éloquence était

aussi bien payée en Amérique--car _tras los montes_, ce point n’est pas

douteux: les toreros l’emportent sur les orateurs--que la tauromachie,

apprit ainsi que la solde du _diestro_ ne dépassait jamais 10.000

pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la première fois,

battu un record non plus international, _national_, et, naturellement,

hors de sa patrie.

En s’embarquant pour l’Amérique, Blasco Ibáñez avait projeté de

parcourir toutes les Républiques de langue espagnole, jusqu’à la

frontière des Etats-Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il

entendait connaître ainsi une á une les vingt nations dont le scion

vigoureux a jailli du vieux tronc ibérique. Il avait, cette fois encore,

compté sans son hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit échouer

ce plan original. Alors que certaines Républiques sud-américaines, qu’à

la date présente il n’a pas encore visitées, s’apprêtaient à le

recevoir, il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, et, par

amour de l’action, se mua en colonisateur, devenant, d’homme de lettres,

le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus

héroïque de ses aventures commençait. L’idée n’en avait pas jailli,

comme Minerve toute armée du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de

Vulcain, un beau jour de sa tête puissante. Son voyage de conférencier

n’était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. Blasco obéissait en

principe au programme de son impresario, lorsqu’il s’agissait de se

faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses

distances qui séparent les provinces de l’Argentine, il devait

entreprendre quelqu’un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne

saurait se faire une représentation exacte, il redevenait l’écolier

capricieux d’antan, ou, pour mieux dire, l’artiste se superposait à

l’orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou

d’étudier une colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule

l’itinéraire fixé. Ainsi put-il voir l’Argentine mieux qu’aucun autre

conférencier, ou même qu’aucun autre voyageur européen, depuis la zone

tropicale jusqu’aux territoires glacés de l’extrême sud. Parfois

l’impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait

occupé à haranguer tel auditoire d’une capitale de Province, lorsqu’un

écho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il

s’attardait à observer, dans une _tolderia_[57] du Nord, les mœurs

des Indiens! Il semblait que ressuscitât en lui l’âme vagabonde des

vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires

primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, s’attardant, avec

mélancolie, à évoquer l’œuvre des premiers hommes blancs, venus pour

civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui

devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le tenter par leurs offres

séduisantes. Lui, être de volonté et d’énergie, accoutumé à la lutte et

qui savait agiter les masses au nom d’un idéal abstrait, n’était-il pas

appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors, pourquoi ne point rester

en Argentine et, suivant l’exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas

s’y enrichir, dans le métier de défricheur de terres?

Tout d’abord, Blasco s’était récusé, se sentant perplexe. Puis, il se

laissa peu à peu gagner par la Chimère. Vivre un roman au lieu de

l’écrire, quel beau geste! Et l’on n’est pas pour rien artiste. Le rêve

de devenir millionnaire, ne fût-ce qu’une saison, la perspective de

remuer l’argent à la pelle, de commander à une armée de travailleurs, de

transformer l’aspect d’un coin du sol, d’y créer des lieux habitables:

c’étaient là de trop brillantes visions pour qu’il n’acceptât pas de

courir le risque d’une aussi gigantesque entreprise. Celui qui présidait

alors la République Argentine se montrait, ainsi que ses ministres,

enchanté à l’idée que cet écrivain au nom célèbre, en se fixant dans

leur pays comme agriculteur, n’allait pas tarder à se muer en réclame

vivante qui attirerait les émigrants européens vers des solitudes non

défrichées, dont on ne désirait rien tant que la mise en culture rapide.

On offrit donc à Blasco de lui vendre des terrains à bon marché, aux

termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours

vaguement inquiet sur un changement aussi radical d’existence, finit par

laisser là ses conférences et revenir brusquement en Espagne. Il y

écrivit, de Janvier à Juin 1910, à Madrid, un livre qui,

malheureusement, n’a été traduit en aucune langue étrangère, sans doute

à cause de ses dimensions monumentales et qui, même après de récents

travaux français sur l’Argentine--dont une thèse de doctorat ès lettres,

parue en 1920--eût mérité de passer à notre idiome. Ce livre, un

in-folio de 771 pages, fut commencé d’imprimer le 20 Janvier et achevé

le 4 Juillet 1910, pour la _Editorial Española Americana_, par J. Blass

et Cie, les gravures et les trichromies qui l’illustrent sortant des

ateliers Durá. C’est une belle réalisation typographique, que déparent

un peu deux types de lettres différents: l’un allant de la page 1 à la

p. 502 et l’autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin,

c’est-à-dire occupant la portion du volume consacrée à la description

des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: _Argentina y sus

Grandezas_[58] et le caractère géographico-historique de la description

n’a pas exclu l’insertion, par l’auteur, de récits d’aventures

personnelles, telle, p. 646-648, l’excursion à l’_ingenio_[59] de San

Pedro de Jujuy, propriété des frères Leach, Anglais, qui y occupaient

plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la canne à sucre. La

division générale de l’œuvre est la suivante: _Iº Le pays Argentin;

IIº L’Argentine d’hier; IIIº L’Argentine d’aujourd’hui; IVº L’Argentine

de demain; Vº Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre

Ríos, Corrientes, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy,

Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VIº Les Territoires

Nationaux_.

Sa dette de reconnaissance à l’endroit d’un pays qui l’avait si bien

reçu une fois payée, Blasco Ibáñez quitta l’Espagne pour retourner en

Argentine. C’en était fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup

de lecteurs estimeront à priori qu’une telle décision était chimérique.

Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de réfléchir sur

ce fait psychique: qu’en Blasco, comme, d’ailleurs, en d’autres

romanciers--dont le moins illustre n’est pas Balzac--, il existe une

double personnalité, celle de l’écrivain et celle de l’homme d’affaires.

Mais d’affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que

combinées selon toutes les règles de la logique. Car si la tête d’Honoré

de Balzac fut un volcan de projets, dont il s’éprenait et qu’il

délaissait tour à tour pour des entreprises commerciales qui le

ruinaient et qu’il devait racheter ensuite par un labeur de galérien

intellectuel, celle de Blasco Ibáñez abrita également maintes coûteuses

fantaisies, dont celle de la

[Illustration: ARRIVÉE DE BLASCO IBÁÑEZ À BUENOS AIRES

(D’après la Revue _Caras y Caretas_, de Buenos Aires.)]

[Illustration: À LA CIME DE LA CORDILLÈRE DES ANDES

Blasco est représenté, dans cette photographie, au moment où il a

atteint la frontière de l’Argentine et du Chili, marquée par le monument

dit: _El Cristo de la Paz_.]

[Illustration: DEUX «AMIS» DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des

_chunapis_, dans la province de Corrientes)]

colonisation américaine constitue un exemple caractéristique. Personne

ne niera, j’imagine, qu’un esprit capable d’écrire un bon roman, reflet

de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail.

Le malheur, c’est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient

trop souvent victimes de leur fécondité mentale et qu’ils abandonnent

trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jugé plus merveilleux.

L’homme d’action, au contraire, s’il a peu d’idées, du moins en

poursuit-il âprement la réalisation, marchant droit devant soi et

toujours de l’avant. C’est le _timeo hominem unius libri_ de l’adage

attribué à St. Thomas d’Aquin, qui trouve en eux une justification plus

positive que sur le domaine de la spéculation mentale. Mais Blasco

s’était toujours cru appelé, même lorsqu’il n’était encore que romancier

valencien, à réaliser quelque gigantesque tâche, industrielle ou

agricole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d’action que l’amour de

l’argent qui conditionnait son rêve. Les richesses acquises facilement

et sans effort ne l’attirent pas. Il est ennemi irréductible du jeu,

même de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les opérations de

Bourse lui inspirent une répugnance plus insurmontable encore. Je dirai

plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu’il

écrivait _Les Ennemis de la Femme_, dont la traduction malheureusement

mutilée,--comme, déjà, celle des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_,

pour de soi-disant «raisons éditoriales»--a commencé de paraître dans la

_Revue de Paris_ du Ier Février 1921. Ce qui l’enthousiasme, ce sont

les fortunes de modernes capitaines d’industrie, créateurs d’immenses

fabriques, de lignes de navigation, défricheurs de terrains incultes

depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a

chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son roman: _Los Argonautas_.

Et c’est sous l’hypnose de cet héroïque rêve qu’il s’en fut par delà

l’Océan, pour y continuer, en plein vingtième siècle, l’épopée des

conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l’_Université

des Annales_, célébrer les prouesses en quelques périodes--qui

s’enlèvent avec la vigueur d’une fresque de Raphaël à la Sixtine--de sa

conférence: _L’Âme Nouvelle de l’Amérique_, qui est de Mars 1918[60].

Visionnaire têtu, c’était la difficulté, c’était l’obstacle qui

l’attiraient et aussi l’ambition de faire quelque chose que nul n’eût

fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout

ce qu’il possédait: ce que lui avait laissé son père en mourant, ce que

ses livres lui avaient rapporté, tous ses gains de conférencier.

Ses amis d’Europe ne virent pas sans surprise l’éloquent orateur, dont

le verbe s’achetait au poids de l’or, se muer en homme des champs et des

bois, échanger les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de

truie du _gaucho_ et son frac du bon faiseur pour le _poncho_ en

chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu

lui donner une concession en pays relativement civilisés et à proximité

de centres de colonisation déjà anciens. Il s’y refusa nettement. Il ne

venait pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. Il entendait

être colonisateur, s’en aller en plein désert. En conséquence, il

choisit, dans la Patagonie, un territoire du Río Negro. Il faudrait

recourir aux descriptions qu’en a données l’écrivain argentin,

rédacteur à la _Nación_, M. Roberto J. Payró, dans les deux volumes de

son _Australia Argentina_, pour bien rendre les aspects essentiels de

ces régions sauvages et grandioses, interminables solitudes où sévissent

les trombes de terre, où, comme au Sahara, de décevants mirages guettent

les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les

déserts africains, celles de chameaux, au milieu des mêmes tourments de

la faim et de la soif. Quand l’illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836,

cette expédition scientifique sur les côtes de l’Amérique australe d’où

devait naître le livre de 1859 sur l’_Origine des Espèces par voie de

sélection naturelle_, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins

de l’Atlantique de «territoires de la désolation». Mais, le long des

fleuves qui les parcourent, s’étend une bande de terre d’une

extraordinaire fécondité, où semblent s’être concentrés tous les

éléments de richesse qui font si totalement défaut dans les espaces

désertiques environnants. Découverte par Magellan en 1520, la Patagonie

a été partagée, par le traité de 1881, entre l’Argentine et le Chili, et

le monument qui vient d’être érigé, à Punta Arenas, au célèbre

navigateur portugais n’est qu’un symbole consacrant la lente et

progressive mainmise de l’homme civilisé sur des régions qu’habitaient

des sauvages _tehuelches_, _pehuenches_ et autres tribus indiennes

primitives. Le _settlement_ de Blasco Ibáñez était situé sur la rive

gauche du Río Negro, fleuve qui a donné nom à la _Gobernación_[61] de

Río Negro, peuplée--au moment où s’y établissait le colonisateur--d’une

dizaine de mille âmes et dont la capitale, Viedma, n’en comptait guère

plus de 1.500. Lorsqu’il en prit possession, il n’en connaissait guère

l’état, l’ayant vue au cours de sa tournée de conférences, mais de façon

fort superficielle, et ayant réalisé cet achat de trois lieues carrées

de terre sur la simple inspection d’une carte. Aussi fallut-il qu’il en

recherchât la situation exacte d’abord, puis qu’il en fixât les limites

avec l’aide d’un agronome, la boussole à la main.

Ainsi commença une existence étrange, en compagnie de quelques hommes

fidèles, sorte d’état-major appartenant aux nationalités les plus

diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait été

une vieille paillote achetée à un Indien, unique habitant de ces lieux.

Blasco y était à peine installé, que le brusque changement de vie, les

privations et aussi l’infection d’eaux stagnantes qu’une soudaine

inondation avait accumulées, lui causèrent une fièvre si intense qu’il

resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au délire,

étendu dans cette misérable cabane, à l’abandon, sans assistance qu’une

sorte de rebouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu’il gisait de la

sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans répit, sur le visage

brûlant, ces abominables punaises de grande taille et ailées, qu’au

Chili on appelle _vinchucas_, insectes sanguinaires à la piqûre

lancinante. Et lorsque, accompagné par un ami accouru à son aide, il put

enfin se risquer, dans une charrette, à aller consulter un médecin--la

bagatelle de vingt lieues à faire en plein désert--, le véhicule qui le

portait eut le bon esprit de se rompre à la nuit tombante et le

compagnon de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la brousse,

sans autre protection que la flamme qu’il avait eu soin, avant de partir

en quête d’un autre moyen de locomotion, d’allumer dans la steppe, afin

d’éloigner du patient, enveloppé dans son _poncho_ et qu’entourait ce

cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables

mammifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures

innombrables, des périls variés qui, au cours de ces quatre années de

lutte dans un coin du monde soumis, pour la première fois depuis des

milliers de siècles, à une volonté rationnelle, marquèrent la carrière

du fondateur de la _Colonia Cervantes_? De ses trois ennemis principaux:

la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n’a pas

été, en définitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs

qu’eussent été leurs hostiles résistances, se fussent laissés vaincre, à

force d’énergie. Mais les sociétés de crédit, ces anonymes Shylocks qui

opèrent à l’ombre de la Loi, ne l’ont pas lâché un moment, et

aujourd’hui, Blasco Ibáñez n’a pu qu’au prix de pertes considérables se

libérer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance

continuassent à patronner son œuvre, il se voyait contraint, de temps

à autre, de laisser là le costume du colon, d’endosser l’habit de ville,

de s’installer dans un confortable hôtel de Buenos Aires, d’y

réapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des

milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques,

s’en aller jouer de ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés compères

qui les gèrent et lutter à forces disproportionnées avec ces chevaliers

internationaux de l’agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dédains

d’une opinion frivole, toujours prête à juger hommes et choses selon les

critères de sa pauvre philosophie, l’œuvre colonisatrice de Blasco

prospérait. Non seulement il avait défriché la terre vierge et la

fécondait par un ingénieux système d’irrigation adopté de celui en usage

dans la _Huerta_ de Valence, mais encore y traçait-il le futur

emplacement d’un groupement central d’habitations en maçonnerie, dont

une gare, la _Estación Cervantes_, assurerait l’accès. En Argentine, les

chemins de fer n’usent pas des mêmes égards que ceux d’Europe à

l’endroit des humains. Le _settlement_ de Blasco recevait bien, tous les

deux jours, la visite d’un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait

faire halte qu’à des lieues de là. L’édifice en bois qu’érigea Blasco en

marqua, désormais, l’arrêt fixe et c’est seulement alors qu’il procéda

aux plans du _pueblo_[62], dont les rues, larges de vingt mètres, et les

places infinies témoignaient qu’en ces pays neufs, c’est plutôt à

l’avenir qu’au présent que songent les règlements de colonisation. Ce

_pueblo_, Blasco le mit sous l’égide du père spirituel de toutes les

Républiques de l’Hispano-Amérique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore

que d’effigie douteuse, ce fut son buste qu’il érigea sur la Place

Centrale: palladium de la future cité, en même temps que réparation

d’une injustice étrange et trois fois séculaire. Car si, en

Espagne--outre le célèbre château-fort en ruines qui garde l’entrée de

Tolède, ce _Castillo de San Cervantes_ qui ne s’appelle ainsi que par

une corruption de l’appellation originale, celle du martyr espagnol

Servando--un maigre bourg de la province de Lugo évoque seul le

patronymique de l’auteur de _Don Quichotte_, outre-mer tous les saints

du calendrier, tous les héros de la mythologie et de l’histoire, mille

inconnus illustres ont servi à dénommer villes et villages, mais

personne n’y avait jamais songé, avant Blasco Ibáñez, à placer sous

l’invocation de l’immortel manchot de Lépante un habitat d’êtres

humains, quel qu’il fût. Et, dans les répertoires techniques où sont

cependant consignés jusqu’aux moindres patronymiques des plus fous

«cervantistes», le nom de Blasco Ibáñez, fondateur de la _Colonia

Cervantes_, devrait avoir sa place de droit.

Pour défricher et arroser ses terres, Blasco Ibáñez eut sous ses ordres

jusqu’à 600 individus, ramassis d’épaves des deux mondes, où dominaient,

cependant, les Chiliens, où ne manquaient pas les Indiens et où,

brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et

maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la première partie

des _Quatre Cavaliers de l’Apocalypse_, divers ressouvenirs de ces

hordes, qui n’étaient pas d’un maniement aisé. Il y avait là, abruti par

l’alcool, un ancien baron allemand, naguère capitaine dans la Garde

Impériale, tombé à l’ignominie de n’être plus que simple terrassier. Il

y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la déchéance était

non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l’eau-de-vie

coulait à flot dans les campements de _peones_[63] et, fréquemment,

par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant

la _zamacueca_[64] nationale, crépitaient les coups de revolver de ces

desesperados. Rare était la semaine où il n’y eût pas quelque mort,

ainsi que plusieurs blessés. Il n’était pas un de ces infortunés qui ne

travaillât en compagnie d’une arme à feu ou d’un poignard. Blasco, avec

ses contremaîtres, ne se trouvait donc que faiblement protégé contre les

entreprises de cette canaille. C’est ainsi qu’un matin, où son fidèle

état-major était dispersé aux quatre coins de la colonie, surveillant

les travaux, et où le patron se trouvait seul dans la baraque de bois

qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes

destinées à la prochaine paye, il aperçut soudain, au moment où il

procédait, devant sa porte, en déshabillé, aux soins de sa toilette, les

femmes de ses fidèles employés accourir, parmi des cris d’angoisse et

des gestes tragiques, précipitamment et en désordre, vers lui. Elles

n’étaient pas encore à portée de sa voix que débouchait derrière cette

phalange apeurée une masse sombre et silencieuse d’hommes de toute

couleur et de tous âges, qui se dirigeait sans hâte vers la case du

maître. C’étaient les journaliers de l’un des campements, qui s’étaient

déclarés en grève et, sous prétexte d’exposer leurs doléances,

n’entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage,

en tuant son gardien et propriétaire au premier geste d’opposition. On a

suffisament insisté, dans les pages précédentes, sur l’une des qualités

dominantes de Blasco Ibáñez, qui est celle d’être l’homme des foules.

Dans une intuition que son expérience des multitudes rendait naturelle,

il perçut immédiatement que la seule chance de salut qui s’offrait à lui

consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa

carrière de tribun, il en avait prises en face des plèbes hostiles,

devançant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant

la confusion chez quelques-uns, briserait l’élan coordonné, romprait

l’unité de l’assaut, permettrait de gagner un temps d’autant plus

précieux que c’était de lui que dépendait l’heureuse issue de cette

tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu’à

l’enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu’il ne les parla,

quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. «Que

voulaient-ils? Qu’ils parlassent! Leurs vœux seraient écoutés, dans

la mesure du possible. Mais que personne ne s’avisât de violer le

domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer

était un homme mort...» Menace ridicule en pareil moment et qui n’en

produisit pas moins comme un effet de surprise. Les révoltés

s’arrêtèrent, abasourdis. Mais déjà Blasco Ibáñez leur parlait. C’était

cela qu’il avait voulu: les tenir sous l’emprise de son verbe. Que leur

dit-il? Il m’a avoué être fort embarrassé aujourd’hui pour le répéter

avec précision. En tout cas, il ne prononça jamais, dans toute sa

carrière, de discours plus senti, ni plus vibrant. _Pectus est quod

disertos facit_, selon la définition de Quintilien, et si notre Boileau

a ajouté que

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement

Et les mots pour le dire arrivent aisément,

Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait

au fil de son verbe, dut, j’imagine, trouver les mots qui allèrent peu à

peu réveiller, au fond des cœurs pétrifiés de ces parias, ces

émotions dont la source semblait s’y être tarie pour jamais et qui

transforment en un moment la brute insensible en être humain, attendri

et tremblant. «Jamais--m’a-t-il déclaré littéralement--je ne prononçai

de harangue plus tumultueuse, plus pathétique, plus bouillonnante. Ma

main droite, crispée sur le rifle, m’interdisait toute autre

gesticulation que le heurt saccadé d’une culasse d’acier sur le sol

durci de l’allée. Le poing serré de ma main gauche traçait dans les airs

des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c’était qu’en dépit

de mon éloquence, une tête brûlée ne donnât, en franchissant isolément

les fils de fer, l’exemple aux autres, médusés, auquel cas les moutons

de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c’en eût été fait de moi.

Dominant mon émotion, je m’efforçais cependant de suivre sur mon

auditoire le progrès d’un lent travail intérieur de pensée, à mesure que

je parlais. Mais si les faces de métis se détendaient peu à peu, c’est

que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d’Européens blasés

sur tout, sauf sur l’immédiate jouissance matérielle. Et c’étaient

ceux-ci, l’âme du complot, qu’il importait de toucher. Je me surpassai

en éloquence. J’évoquai toutes les choses sacrées dont peut vibrer une

âme humaine, même la plus rebelle au sentiment. Pour la première fois,

ces hommes surent qui j’étais. Ils ne m’avaient vu jusqu’alors qu’à

travers le nimbe déformateur du maître, dont La Fontaine a dit que

c’était l’ennemi. Ils me connurent comme leur égal, leur frère de

souffrances et de luttes. J’en vis qui s’attendrissaient. D’autres,

comme furieux de ce contretemps émotif, abandonnaient, la tête basse et

l’air pensif, la bande révoltée. Il ne restait que quelques

irréductibles, au rictus grimaçant, au faciès de cannibales. Mais ils

étaient désormais noyés dans une masse déconcertée. Et les femmes,

profitant de la trêve, avaient couru jusqu’aux campements des

pacifiques, en avaient convoqué les meilleurs. L’insurrection était

vaincue. Mes contremaîtres ne tardèrent pas, eux aussi, à survenir, qui,

aussitôt, se chargèrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois

de plus, j’avais, comme le vieil Orphée, cet autre Argonaute, dompté les

bêtes par ma musique...»

Comme si de telles expériences n’eussent pas suffi à refroidir son

ardeur colonisatrice, Blasco, incapable de modérer son élan, ou même de

mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l’inspiration le brûle,

s’était engagé dans une seconde entreprise et avait fondé, non plus dans

l’Argentine australienne, mais à son extrême Nord, sur les frontières de

l’Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau

_settlement_, qu’il baptisa, en filial hommage, cette fois, à sa cité

natale: _Nueva Valencia_[65]. La province argentine de Corrientes mesure

84.402 kilomètres carrés et est subdivisée en 24 départements. Sa

capitale, Corrientes, comptait, à cette époque, une vingtaine de mille

âmes. Située au bord du Paraná--fleuve dont la jonction avec l’Uruguay

donne naissance à cet immense estuaire dont l’ouverture n’a pas moins de

230 kilomètres et que l’on dénomme Río de la Plata--, elle vit surtout

de l’industrie des bois et des peaux et l’on sait qu’elle exporte aussi

annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l’Uruguay, une

quantité considérable de bétail bovin. Si Blasco Ibáñez vit assez pour

réaliser son cycle de romans américains, nous pouvons compter, quelque

jour, sur de merveilleuses descriptions de ces régions si peu connues du

public français instruit. _Nueva Valencia_--d’une contenance totale de

5.000 hectares de terres fertiles et généreuses, où l’oranger poussait

comme dans la _Huerta_, où le riz, dans les lagunes et estuaires d’Iberá

et Maloya, eût pu rivaliser avec celui de l’Albuféra--était à une

distance plus grande de la _Colonia Cervantes_ que celle qui sépare

Paris de Pétrograde! La _Colonia Cervantes_ connaissait des températures

hivernales de 18° au-dessous de zéro. Celle de _Nueva Valencia_ était

sise en pleine zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits

de railway pour se rendre de l’une à l’autre. Ce voyage, combien de fois

Blasco l’a-t-il réalisé? Il lui serait, sans doute, difficile de

l’évaluer avec exactitude. Je sais seulement qu’il m’a conté l’avoir

fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes:

arrivé le matin à _Cervantes_, il en repartait l’après-midi pour

_Valencia_, passant ainsi 8 jours et 8 nuits consécutives en chemin de

fer! On s’étonne, et il y a lieu de s’en étonner, que sa santé ait pu

résister à de pareils voyages, non seulement à cause de la fatigue

qu’ils impliquaient, mais par le brusque saut qu’ils comportaient dans

deux températures opposées. Il lui arriva plus d’une fois de débarquer à

_Cervantes_, venant de _Valencia_, dans le léger appareil du _poncho_

tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces

solitudes désertiques, ou, à l’inverse, de descendre en _Valencia_, à la

température paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de

renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle variété

prodigieuse d’impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au

cours de telles randonnées! Sa colonie du Nord avait, en face d’elle, le

célèbre _Gran Chaco_, vaste région comprise entre les Andes de Bolivie à

l’ouest, le fleuve Paraguay à l’est, le plateau du Matto-Grosso au nord

et le fleuve Salado au sud. Inondée périodiquement par ses cours d’eau

et des pluies torrentielles, elle est encore habitée d’Indiens _Lenguas_

et _Tobas_, à peine touchés par notre civilisation. Blasco s’y rendit à

plusieurs reprises, en expédition scientifique, pour y étudier sur place

les mœurs de ces tribus errantes. Tout n’était donc pas, dans cette

vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme

Blasco Ibáñez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur la

réalité, même la plus ardue? Lorsque l’étude de ses machines

d’irrigation--car, à _Nueva Valencia_ comme à _Cervantes_, tout était à

faire--ou la nécessité d’une ouverture de crédits l’appelaient à Buenos

Aires--et j’ai déjà mentionné ses fugues, plus ou moins passionnelles,

en Europe--, il apprit à connaître l’émoi des grands manieurs de

capitaux, perdant et gagnant de considérables sommes avec son éternelle

sérénité de surhomme. Un mot de lui à ce sujet restera légendaire. Il y

a quelques années, à un journaliste, qui, au cours d’une interview, lui

demandait quelle avait été celle de ses œuvres qu’il avait signée

avec le plus d’émotion, il fit cette lapidaire réponse: «_Certain chèque

de 800.000 francs._» Quelle vie intense que la sienne, à cette époque! A

une saison passée au milieu du confort raffiné d’un palace de la

capitale argentine, succédait un séjour dans la case de bois de Río

Negro, pour, lorsqu’il n’y tremblait pas de froid, galoper parmi les

tourbillons de poussière soulevés par l’ouragan patagonien qui,

fréquemment, désarçonne les cavaliers les plus adroits. D’autres fois,

au contraire, il s’endormait dans un _rancho_[66] de Corrientes, où,

avant de clore les paupières, il voyait scintiller l’embrasement sidéral

d’un ciel de tropique à travers les troncs d’arbres bruts servant de

murs à son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il

entendait au dehors, à quelques pas seulement, les rats hurler d’effroi

au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents.

Il faut, puisque de serpents il s’agit, que je conte ici une anecdote

qui, précisément, a trait à Corrientes et à la variété la moins

sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco, à la fin de sa

période de colonisation, s’était fait construire à _Nueva Valencia_ une

belle maison de briques aux spacieuses vérandahs. Il arrivait de Buenos

Aires pour en prendre possession et était occupé à en faire le tour du

propriétaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets

luisants--extrême luxe dans ces contrées--, lorsqu’étant entré dans la

salle qu’il destinait à sa bibliothèque, l’amour des livres fut cause

qu’oubliant tout le reste, il se mît{mit} à procéder à l’ouverture d’une

des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des

meubles qui garnissaient les murailles. Il avait à peine pris le premier

de ces volumes--l’un des tomes français de l’_Histoire Générale_ de

Lavisse et Rambaud--, quand son attention fut attirée soudain par une

cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pièce. Ces

couleurs, qui n’étaient pas celles qu’affectionne Blasco, comme aussi

l’étrange position de l’objet, le décidèrent à interrompre un instant la

tâche commencée, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont

la présence en cette bibliothèque ne laissait pas de l’intriguer

vivement. Mais au moment où, sans défiance, il se disposait à porter la

main sur elle, la cravate, comme sous le déclic d’un puissant ressort

d’acier, s’érigea dans l’espace et dardant sur l’adversaire un regard

qui n’était pas le regard de sa congénère Sancha dans _Cañas y Barro_,

lui eût donné le baiser de mort, si l’_Histoire Générale_, projetée à

temps, n’avait arrêté son bond meurtrier et permis à Blasco d’achever ce

serpent à sonnette--car c’en était un--dont l’appendice caudal bruissait

dans l’excitation de sa grande colère. Le tome de Lavisse et Rambaud,

avec sa reliure brisée, subsiste, muet témoin de cette scène horrifique.

Il faut, d’ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages

dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes,

de peur qu’elles n’abritent quelque hôte importun, insecte ou reptile

venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette

précaution, pour Blasco, était superflue. Car, au lieu de dormir sur un

grabat de _rancho_, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mère

commune à tous, cette terre nourricière et indifférente qui, nous ayant

produit sans effort, nous reçoit aussi, libéralement, dans son sein. Je

me souviens d’avoir, à propos de ses multiples avatars d’alors, entendu

Blasco raconter comment, un jour où il était allé étudier un territoire

de colonisation lointain, il se vit obligé de peler lui-même les pommes

de terre, pendant que son compagnon s’occupait à allumer le brasier où

allait rôtir le quartier de viande apporté à l’arçon de la selle. «_Y

pensé_--concluait-il philosophiquement--_que treinta días antes, estaba

comiendo en el Bosque de Bolonia, ¡en el restaurant de Armenonville_!»[67].

C’est la vie et d’elle comme de la Nature, l’on peut dire, avec les

Italiens, qu’elle n’est belle que «_per troppo variar_»[68].

Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci décisif, sur

la piste de cette course à l’étoile. Son enthousiasme de colonisateur

étant mort, Blasco décida de laisser là _Cervantes_ et _Valencia_ et de

revenir à la littérature. Il faut, pour bien s’expliquer un tel

changement, se rappeler que, cette année-là, la République Argentine

avait souffert d’une de ces crises financières qui, périodiquement,

viennent bouleverser--maladies d’un organisme qui se développe trop

vite--sa vie économique. Bien que moins grave que de précédentes, dont

on gardera longtemps le souvenir là-bas, cette crise de 1913 occasionna

maintes faillites et bien des banques fermèrent leurs guichets, non sans

exiger au préalable le remboursement de leurs créances, d’où naquit une

énorme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibáñez eût lutté

avec une énergie centuplée, excité par l’obstacle, selon une loi de son

tempérament. Mais, cette fois, il se sentait sans volonté pour reprendre

la bataille et, depuis plusieurs mois déjà, éprouvait une lassitude

inquiétante et constante. C’est que, depuis près de cinq années, il

n’avait pas touché à sa plume, si ce n’est pour aligner des chiffres, ou

rédiger de fastidieux bilans. Cette trahison à la littérature le rendait

nerveux et triste, comme ces malades en proie à des maux mystérieux que

nul homme de l’art ne réussit à diagnostiquer. Et voici la confession

qu’il m’a faite, lorsque, au cours d’une conversation amicale,

j’évoquais cette année climatérique de son existence: «Un matin, à

l’heure où l’on voit les choses sous leur aspect véritable, avec tout

leur relief, leurs contours et leurs formes, j’eus honte de ma

situation. Gagner une fortune, c’est affaire de toute une vie. De braves

gens s’imaginent que c’est là chose aisée. Erreur profonde! Une chance à

la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels

s’enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par

l’industrie ou dans l’agriculture, en un mot par son travail, c’est, je

le répète, question d’années et d’application tenace. J’étais en train

de devenir un précurseur, comme il y en a à l’origine de chaque famille

de millionnaires, en Amérique. Mon sacrifice valait-il d’être fait?

Dussé-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n’en

[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ DANS UNE TENTE D’INDIENS NOMADES

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 16 / 41 题