Le révolutionnaire.--Il émigre à Paris.--«Le grand homme numéro
52.»--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El
Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et
emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el País del
Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e
Région Militaire.--Du _Presidio_ à la Chambre des Députés.--Triple
besogne de député, conspirateur et romancier.--Ses désillusions
politiques et son romantisme républicain.
A dix-neuf ans, Blasco Ibáñez, ayant quitté l’Université avec son titre
d’avocat, ne vécut plus que pour la cause républicaine. Mais ici, il
importe de dire quelques mots sur l’état du parti républicain entre 1880
et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti
socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organisé que le
parti «syndicaliste», que mènent les anarchistes. A l’époque où Blasco
Ibáñez se lança dans l’arène du radicalisme, ces deux partis existaient
déjà, certes, mais à l’état embryonnaire et ne disposaient encore que de
groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire était
englobée dans le parti républicain, lequel, d’ailleurs, était loin
d’être uni, tiraillé qu’il se trouvait dans des directions opposées et
si, un instant, la concorde semblait s’y être faite, cette trêve ne
servait qu’à
[Illustration: APRÈS LE BANQUET EN L’HONNEUR DE BLASCO
Au centre sont assis Pérez Galdós et Blasco Ibáñez. Derrière eux, en
chapeaux mous, Benlliure et Sorolla]
[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PAR J. FILLOL 1900.
Le romancier, en déshabillé de marin, écrit dans un chalet de la plage
de Valence, où il passait des saisons avant que fût construite la
Malvarrosa]
un recommencement de plus ardentes hostilités intestines. On rencontre,
dans les curieux pamphlets d’un agitateur radical--auteur aussi d’une
petite plaquette sur Blasco Ibáñez, où beaucoup de parti pris sectaire
obscurcit la réalité--, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces
divisions républicaines d’alors et le sociologue aura un jour à
rechercher, dans ces publications de l’écrivain auquel Pi y Margall
aurait, à l’en croire, dédié en 1881 ses _Nacionalidades_[21], certains
détails introuvables ailleurs. Etre républicain, en ces temps de la
régence de Marie-Christine, signifiait, de façon d’ailleurs confuse,
adhérer à un anti-cléricalisme extrêmement élastique et patronner des
réformes sociales d’autant plus libéralement prônées qu’elles étaient
pratiquement irréalisables. Et c’est sans doute la désillusion que causa
aux masses l’échec fatal de ce chimérique programme qui les fit se jeter
à corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et
l’anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions à un
pratique terre à terre et concentrer leurs efforts dans la conquête d’un
idéal purement matériel.
Blasco Ibáñez tenait pour une République fédéraliste, à l’exemple de
celle des Etats-Unis d’Amérique. Son maître et son chef était ce Pi y
Margall que je viens de nommer, écrivain d’ailleurs notable à divers
points de vue et qui a laissé, en particulier, d’importantes études sur
l’histoire de l’Amérique et sur le Moyen-Age. Né à Barcelone en 1824,
il fut, avec Figueras, Salmerón, Castelar et Serrano, l’un des chefs de
l’éphémère République Espagnole qui dura du 11 Février 1873 au 29
Décembre 1874--jour où le _pronunciamiento_ de Martínez Campos mit sur
le trône le fils d’Isabelle II, Alphonse XII--, et est mort à Madrid, le
29 Novembre 1901, entouré de l’estime universelle. L’armée espagnole,
dont les officiers sont aujourd’hui le plus ferme appui de la Royauté,
comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs républicains, formant
une association révolutionnaire affiliée à d’autres groupements civils
et Blasco Ibáñez, qui appartenait à l’un de ces derniers, fut mêlé à
diverses tentatives de rébellion, que la vigilance des autorités
monarchiques fit échouer, au dernier moment. C’est à la suite d’un essai
de ce genre, en 1889, à Valence, qu’il se vit contraint, pour sauver sa
liberté, de fuir à Paris, où il devait rester un an et demi.
D’antérieurs soulèvements avaient jeté dans la capitale française une
émigration considérable d’officiers et de journalistes républicains et
le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla,
né à Osma en 1834, mort à Burgos en 1895, réunissait autour de lui, dans
son appartement d’une des avenues proches de l’Arc de Triomphe, la fine
fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s’était installé sur la
montagne Sainte-Geneviève et vivait assez à l’écart de ces émigrés
politiques. Il occupait une chambre dans un hôtel qui existe toujours,
l’_Hôtel des Grands Hommes_ et qui regarde l’aile droite du Panthéon, au
Nº 9 de la Place de même nom, hôtel dont presque tous les hôtes étaient
des étudiants ou des étrangers, que l’ignorance, ou la bizarrerie de
leurs noms faisait désigner par les numéros de la pièce par eux occupée.
Blasco, qui avait la chambre Nº 52, était donc, comme il aime
plaisamment à le rappeler, «le grand homme Nº 52».
Un de ses traducteurs français--le seul qui se soit donné la peine de
lui consacrer une très courte notice en notre langue--M. F. Ménétrier, a
prétendu, à ce propos, et à deux reprises--en Mars 1910, au Nº 2 des
_Mille Nouvelles Nouvelles_, p. 54, puis en 1911, en tête de sa
traduction de _Entre Naranjos_--que Blasco Ibáñez était resté plusieurs
années en France, lui attribuant la composition, à Paris, d’œuvres
écrites en réalité à son retour en Espagne[22]. Son séjour dura
exactement le temps que j’ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage
qu’il y composa fut cette _Historia de la Revolución Española_, que le
prêtre D. Julio Cejador cite, dans la très confuse bibliographie des
œuvres de Blasco qu’il a mise en 1918 à la suite de son article sur
l’écrivain au t. IX de sa verbeuse et partiale _Historia de la lengua y
literatura castellana_, comme ayant paru à Barcelone en 1894 en 3
volumes. C’est une œuvre destinée au peuple, qui avait été rédigée
sur la demande d’un éditeur catalan et qui fut publiée par fascicules.
Il ne faudrait d’ailleurs pas juger, par cette production de
circonstance, de la nature des occupations de Blasco à Paris. En vérité,
l’étude l’absorbait au point de lui faire oublier la politique.
Précédemment, alors qu’il s’était jeté à corps perdu dans les agitations
de son parti, il avait écrit trois romans et de nombreux contes. Par une
curieuse anomalie, ce révolutionnaire, qui aspirait à la disparition
d’un passé mort et d’institutions momifiées, ne savait, pour ses
œuvres d’imagination, que puiser dans les âges révolus. Ses romans
étaient historiques; ses contes, des légendes dont le décor fantastique
et les sombres personnages étaient empruntés au Moyen Age. Ses travaux
de débutant virent le jour dans des publications illustrées de Madrid et
de Barcelone et ont même trouvé un éditeur pour les réunir en volumes.
Mais leur auteur s’est toujours refusé à en autoriser la réimpression.
Je respecterai donc sa pudeur à l’endroit de ces fils premiers-nés de sa
verve de créateur et passerai outre, moi aussi.
Peu avant son départ pour Paris, à vingt-deux ans, il avait achevé ses
deux premiers romans d’ambiance moderne: _El Adiós de Schubert_ et la
_Señorita Norma_. Ce sont des œuvres de peu d’étendue, qui
produisirent quelque sensation dans le public et furent cause que, pour
la première fois, des critiques daignèrent s’occuper du romancier Blasco
Ibáñez. Celui-ci ne les en a pas moins condamnées à l’oubli, comme tout
le fatras de ses romans historiques, et s’est toujours opposé également
à ce qu’elles fussent rééditées. A Paris, l’on a vu qu’il écrivait peu,
bien qu’il y lût beaucoup. Il était dans cette situation psychologique
spéciale d’un être qui, prévoyant obscurément que de grandes choses lui
étaient réservées, profitait tacitement de cette courte trêve du Destin
pour se préparer à vivre. La plénitude de son exubérante jeunesse,
l’ardeur physique de son tempérament viril le rendaient doublement
heureux, en ce Quartier Latin de la bonne époque, débordant de joyeuse
sève française, aux amours faciles, à l’existence matérielle aisée. Sa
famille lui assurait trois cents francs chaque mois: une petite fortune
en ces jours lointains! Les correspondances qu’il envoyait à divers
journaux espagnols ajoutaient une centaine de francs à la manne
familiale. Que fallait-il de plus pour apparaître, aux yeux des
faméliques bohêmes de l’_Hôtel des Grands Hommes_, nimbé de l’auréole
d’un satrape? C’était, surtout aux premiers jours du mois, une bombance
entre camarades, dont Blasco supportait généreusement tous les frais et
comme, alors, il se croyait obligé, à titre d’Espagnol, de ne pas
démentir la légende du Don Quichotte fanfaron et bon enfant, il s’était
mis à la tête d’une bande allègre de gais lurons, Espagnols et
Hispano-Américains, dont les exploits devinrent promptement légendaires
au Quartier. Un soir, au Bal Bullier, l’ordre fut tellement troublé par
ces joyeux drilles, que les gardes républicains durent intervenir et
expulser _manu militari_ la troupe tapageuse et son chef.
Blasco Ibáñez, lorsque, étant à Paris, le hasard le ramène sur cette
Place du Panthéon, où l’_Hôtel des Grands Hommes_ réveille ses vieux
souvenirs, ne manque pas, montrant le poste de police installé dans
l’édifice qui sert de Mairie au Ve Arrondissement, de dire à ses
compagnons, en guignant malicieusement de l’œil: «_¡Las veces que nos
han traído aquí, de noche!_»[23]. Il y avait, en ce temps là, au bureau
du poste de police, un vieux fonctionnaire qui, sous l’Empire, avait
été, lui aussi, conspirateur républicain et qui, au courant des
antécédents politiques du jeune Blasco, considérait comme son devoir de
le tancer vertement, encore qu’avec une secrète sympathie, lorsqu’il le
voyait entrer, confondu pêle-mêle avec des filles et tout l’élément
composite d’une bataille nocturne à Paris, aux alentours de la Sorbonne.
«_Comment_, s’écriait ce brave homme, _n’avez-vous pas honte de mener
une telle existence_? _Vous, exilé pour la cause glorieuse de la
Liberté!_» Le captif avouait humblement sa honte, était loyalement
relâché et recommençait de plus belle, à la prochaine occasion. Pourtant
en guise de pénitence, il s’était imposé la noble tâche de racheter de
la perdition quelques Madeleines repentantes et ses succès, sur ce
terrain spécial de l’apostolat évangélique, eussent été, m’a-t-il
déclaré, de nature à rendre jaloux cet excellent Père de la chanson,
lequel, pour le rachat de leurs manquements, imposait le recommencement
aux agnelles perdues qui lui confessaient certains péchés mignons...
En 1891, une amnistie des délits politiques ayant été accordée par le
gouvernement espagnol, Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint
tout autre qu’il en était sorti. Désormais, c’en fut fait de la
dissipation. L’austérité et le travail devinrent les maîtres de sa vie.
Il se maria et recommença la propagande républicaine, mais en lui
consacrant une énergie concentrée, toute nouvelle. Aujourd’hui qu’il
s’est retiré de la politique militante, qu’il veut oublier ses triomphes
oratoires et ses polémiques de presse, l’évocation de ces années
obscures est propre à l’attrister. Pourtant, comment taire une période
où jamais il ne montra un plus absolu désintéressement, un dévouement
plus complet en faveur de la cause de l’émancipation de ce pauvre peuple
d’Espagne? Il avait fondé _El Pueblo_, feuille toujours existante et qui
est l’un des plus vieux journaux radicaux d’Espagne. Une telle
entreprise, il la risqua sans appui pécuniaire aucun et, pour soutenir
son journal, il dépensa tout ce qui lui était revenu à la mort de sa
mère et d’autres biens de famille encore. On sait ce qu’il en est des
journaux de parti, spécialement ceux d’idées dites «avancées». Les
bailleurs d’annonces se garent d’eux comme de la peste, leurs abonnés
sont clairsemés et le plus net de leurs revenus doit donc provenir de la
vente au numéro. Mais l’Espagne a une moitié de sa population qui est
illettrée et comme _El Pueblo_ s’adressait vraiment au peuple, l’on
conçoit que, des presses qui l’imprimaient, coulassent plutôt des
«bouillons» que le Pactole.
A ces déboires financiers s’ajoutaient les mille tracas de la
systématique persécution des autorités, qui ne pouvaient admettre les
campagnes acharnées du journal contre le système gouvernemental
monarchique. La prison: telle était la riante perspective qui s’offrait
désormais à la vue de Blasco et il en prit plus d’une fois le chemin,
non pas, comme au Quartier Latin, pour y être élargi après une
paternelle semonce, mais pour y faire connaissance avec le régime
cellulaire espagnol, qui n’a rien de particulièrement attrayant. Mais
déjà sa seule vie quotidienne de journaliste était une sorte de bagne.
D’abord, il lui fallait écrire chaque jour plusieurs articles. Ses
compagnons de rédaction étaient de jeunes enthousiastes, qui
travaillaient gratuitement. Aussi réclamaient-ils l’aide de leur
Directeur pour les rubriques les plus diverses et cette besogne qui
commençait à 6 heures du soir--le _Pueblo_ paraissant le matin--ne se
terminait qu’à l’aube suivante. Un Valencien, qui a eu l’occasion de
participer à cet apostolat, m’a affirmé que, sauf la composition et le
tirage de sa feuille, Blasco Ibáñez faisait tout le reste et qu’il
aidait même fréquemment ses reporters à confectionner de quelconques
faits-divers. Cette intense production au jour le jour dura près de dix
années. Elle est malheureusement perdue pour nous. Il est vrai que la
majorité de ces articles étaient des improvisations politiques, dont le
caractère d’actualité constituait le mérite principal et qu’à ce titre,
ils n’offriraient qu’un intérêt très relatif. Cependant, mêlés avec eux,
on trouverait des études littéraires et artistiques, des essais de
critique, tout un côté intéressant d’une ardente propagande, qui tendait
à offrir au peuple, en même temps que la liberté civique, la jouissance
du Beau, jusqu’alors propriété exclusive des privilégiés de la Fortune.
Aucun de ces travaux n’a été conservé par Blasco. Il y a plus. Dans sa
haine pour les paperasses accumulées, dont j’ai parlé suffisamment, il a
détruit, il y a bien longtemps, toute la suite du _Pueblo_ et la
rédaction du journal n’a commencé à en collectionner les numéros que
lorsque son fondateur eut cessé de le diriger. Peut-être, cependant,
qu’en une discrète bibliothèque d’Espagne, l’on en trouverait les
volumes reliés, au fond d’un poussiéreux magasin... Quoiqu’il en soit,
Blasco ne se repent guère de cette destruction, à en juger par ce qu’il
écrit dans le prologue «Au lecteur» de son dernier livre, sur _El
Militarismo Mejicano_, p. 12: «J’ai toujours considéré les tâches du
journalisme comme un travail éphémère, dont l’existence conditionnée et
rapide ne mérite pas de se prolonger dans un livre. Je n’ai réuni en
volumes que mes contes et non tous, ainsi que quelques articles
littéraires, en très petit nombre. Je n’ai jamais considéré comme dignes
de figurer sous une couverture d’éditeur mes travaux concernant la
politique, la sociologie, l’histoire, etc. J’ai été, de longues années,
journaliste, écrivant chaque jour un ou deux articles. Le lecteur dont
la bienveillance me favorise s’imaginera aisément de quel péril l’a
délivré mon manque de passion de collectionneur... Si j’étais de ces
auteurs qui croient faire tort à la postérité lorsqu’ils oublient de
réunir en volumes jusqu’aux lettres par eux envoyées à des amis, il
existerait, à cette heure, de trente à quarante tomes d’articles de
Blasco Ibáñez. Car j’en ai produit par milliers et je les ai si
complètement oubliés, qu’il me serait parfaitement impossible, même si
je le voulais, de les retrouver aujourd’hui...»
C’est dans cette période agitée que le futur maître du roman espagnol
écrivit les œuvres d’imagination les plus vigoureuses de sa période
valencienne. _El Pueblo_ accueillit la plupart des contes qui forment
actuellement les deux recueils intitulés: _Cuentos Valencianos_--qui en
contient treize--et _La Condenada_--qui en contient dix-sept. _Arroz y
Tartana_, son premier roman vraiment littéraire, et _Flor de Mayo_,
furent d’abord des feuilletons du _Pueblo_. Puis, lorsque Blasco eut
purgé la peine du bagne dont il va être question à la fin de ce
chapitre, c’est encore dans le _Pueblo_ que _La Barraca_, cette œuvre
qui le fit connaître à l’Europe, fut publiée par tranches quotidiennes.
Toutes ces créations, que l’on s’accorde à définir comme les plus
fraîches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant été
composées dans le tohu-bohu d’une salle de rédaction de feuille
populaire et sans autre prétention que celle de distraire la plèbe qui
en formait la clientèle fidèle. Voilà ce qu’aucun critique n’avait songé
à dire et l’observation méritait d’être faite. Le même garant de Valence
que j’ai cité plus haut, me décrivant la façon de travailler de celui
qu’il appelait alors «_el jefe_»[24], m’a dit, à la lettre, ce qui suit:
«Il ne se couchait que plusieurs heures après le lever du soleil. Sa vie
normale commençait donc dans le milieu de l’après-midi. A la nuit
tombante, je le trouvais installé au journal. Il faut que vous sachiez
que la rédaction du _Pueblo_ était installée dans une vieille bâtisse du
XVIe siècle, avec un énorme salon, dont des colonnes salomoniennes
soutenaient le haut plafond. Dans cette pièce gigantesque, la
caléfaction n’existait pas et les fougueux rédacteurs y tremblaient,
l’hiver, d’un froid humide. Blasco avait installé sa table à l’un des
angles de ce hall. Son travail était haché d’interruptions, obligé qu’il
se voyait de recevoir à tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou
en groupes, venaient le consulter. Ce n’est guère que passé minuit qu’il
commençait à être délivré de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers
trois heures du matin, il continuait la rédaction, classant les
télégrammes de la dernière heure. A partir de trois heures, il restait
seul, dans le hall plongé dans une obscurité que coupait sa petite
lampe[25]. C’est alors qu’il écrivait ses contes, ceux que vous savez,
et aussi cette merveilleuse histoire d’amour qui s’appelle: _Entre
Naranjos_. Sous lui trépidait notre vieille presse, cependant qu’aux
fenêtrages du salon immense, l’aurore aux doigts de rose teignait de
vives nuances les vitres anciennes. Son existence était d’une laborieuse
monotonie, entrecoupée, comme seuls incidents notables, d’excursions
forcées aux geôles de la ville et même--à la suite de voyages de
propagande politique en ces deux cités--à celles de Madrid et de
Barcelone. Il vivait dans la plus extrême pauvreté, ayant perdu tout son
avoir dans cette mauvaise affaire du journal à maintenir et, d’autre
part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu’il ne disposait pas du temps
nécessaire pour écrire ailleurs qu’au _Pueblo_. Il soutint aussi de
fréquents duels avec ses adversaires politiques.»
Ces duels sont restés célèbres en Espagne et l’auteur de l’article dédié
à Blasco Ibáñez au T. VIII de l’_Enciclopedia Espasa_--publication de
premier ordre, qui fait honneur aux éditeurs barcelonais qui
l’entreprirent et sauront la mener à bien--a cru devoir rappeler comme
particulièrement sensationnels ceux qu’il eut avec D. R. Fernández
Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: _La
Correspondencia Militar_, et avec le général Bernal. Je raconterai, plus
loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sûreté, à
Madrid. Mais, avant d’en venir à cet incident, il en est un autre que je
dois conter et dont les conséquences furent d’une gravité extrême pour
Blasco. C’était en 1895--lors de la seconde et dernière guerre
d’indépendance de l’île de Cuba contre l’Espagne. On sait que la perle
des Antilles, après un premier essai de rébellion en 1868, dompté par
Martínez Campos, s’était soulevée de nouveau sous la direction du
général cubain Gómez, déjà impliqué dans le soulèvement de 1868, et de
l’avocat D. José María Martí, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo.
Blasco Ibáñez voulait que fût reconnue l’indépendance de Cuba et, par
suite, s’opposait à la continuation d’hostilités parfaitement
inutiles--on ne le vit que trop dans la suite. Son maître, Pi y Margall,
soutenait, d’ailleurs, la même thèse que lui: avec cette différence,
toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux
solutions extrêmes et, ne se bornant pas à exposer des doctrines de
cabinet, n’hésitait point à descendre dans l’arène des réunions
publiques, où le _leit-motiv_ de ses discours était que l’Amérique
espagnole s’étant séparée de l’Espagne depuis un siècle après des
luttes aujourd’hui oubliées, il n’y avait pas de raison sérieuse de
s’opposer à ce que Cuba suivît cet exemple, puisqu’au bout de
l’émancipation, l’amitié entre la mère-patrie d’antan et ses filles
affranchies était chose certaine. Mais le gouvernement central madrilène
ne l’entendait pas ainsi, d’autant plus que le mouvement de protestation
populaire avait vite pris un caractère d’émeute, parce que, le service
militaire obligatoire n’existant point alors en Espagne, c’étaient les
fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant
de leur devoir de servir, étaient forcés d’aller, en vertu du tirage au
sort, défendre à Cuba les privilèges de quelques gros fonctionnaires de
la Couronne. Blasco Ibáñez lança donc le cri: «_¡Que vayan todos á la
guerra, ricos y pobres!_»[26], interprétant ainsi la commune pensée du
peuple. Dès lors, les manifestations s’exaspérèrent et les femmes, en
particulier, commencèrent à s’opposer violemment à l’embarquement des
troupes expéditionnaires. Dans une de ces manifestations, organisée par
_El Pueblo_ et son rédacteur en chef à Valence, la protestation dégénéra
en combat, où les gardes à pied et à cheval se virent repoussés par la
multitude, et perdirent, malgré qu’ils se défendissent à coups de sabres
et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en état de siège,
la loi martiale proclamée et Blasco décrété de prise de corps par les
autorités militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se
défaire d’un redoutable ennemi. Il serait superflu de s’arrêter ici à
considérer ce qui fût advenu de Blasco Ibáñez, si sa capture eût été
réalisée à l’issue de cette échauffourée. Le cas d’un certain Francisco
Ferrer, Catalan d’Alella, fondateur de la _Escuela Moderna_ et fusillé,
le 13 Octobre 1909, à Montjuich, comme instigateur de la Révolution à
Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mémoires pour que
j’insiste. Mais les marins et les pêcheurs du port de Valence, de tout
temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de
le tenir longtemps caché dans des antres secrets qui servent bien
souvent aux contrebandiers, jusqu’à ce qu’une certaine nuit, déguisé en
matelot, le proscrit, dont la tête était condamnée, utilisa le départ
d’un bateau se rendant en Italie pour, à une grande distance de la côte,
passer à bord et échapper ainsi aux poursuites.
Son séjour de plusieurs mois au «pays de l’art» permit au fugitif de
parcourir en tous sens la péninsule et d’en visiter, quoique sans
argent, les principales curiosités, réalisant de façon fort imprévue le
plus cher désir de tout véritable homme de lettres, et, dans son cas
particulier, un vœu qu’il caressait dès l’enfance. Depuis, il est
retourné, et à diverses reprises, dans la Péninsule Italique, en y
jouissant de tout le confortable d’un voyageur aisé. Il n’y a point
éprouvé la fraîcheur, ni la vivacité des sensations de ce premier voyage
forcé, où il n’avait pour tout bagage qu’une modeste valise et se voyait
contraint de se priver du plus essentiel, s’il voulait ne point être
rapidement obligé de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris
corps dans une suite d’articles envoyés au _Pueblo_ et qui, réunis en
volume, sous le titre: _En el País del Arte_ (_Tres meses en
Italia_)[27], volume souvent réimprimé depuis 1896, contribuèrent à lui
conquérir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux
touches vigoureuses et évocatrices, suggérant la vie avec de simples
mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d’une plume, il eût
manié le pinceau. Cependant les événements qui se précipitaient, en
Espagne, par suite de la déroute cubaine, avaient vite fait oublier le
choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais
en y restant soumis à la surveillance des autorités militaires, qui ne
le perdaient pas de vue.
A peu de temps de là, les émeutes recommencèrent de plus belle et des
bandes républicaines se mirent à battre la campagne. Ce prétexte futile
parut suffisant pour, de nouveau, incarcérer Blasco et lui faire le
procès qu’avait évité sa fuite en Italie. Dans une caserne d’infanterie
siégeait un conseil de guerre, entouré de tout l’appareil martial
coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baïonnettes.
L’accusateur, un colonel, réclamait pour lui la peine de quatorze ans de
bagne. L’accusé négligea de rien dire pour sa décharge. Il fut pourvu du
défenseur d’office, prévu par la loi et n’ajouta pas une parole à son
plaidoyer, sachant que c’eût été peine perdue. La délibération des
colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupée de
nombreuses consultations des supérieurs. Quand la sentence fut enfin
arrêtée, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la
_Huerta_. Dans une cour de la caserne, à la pâle lumière d’un falot,
Blasco apprit que la justice des officiers l’estimait digne d’apprendre
à mieux observer l’ordre social par eux incarné, non pas, comme c’eût
été logique, dans une forteresse, mais, et en dépit des dispositions
légales, au _presidio_, entre des assassins et des voleurs. Dans cet
enfer d’ignominie et de servitude, Blasco Ibáñez est resté plus d’un an
et, aujourd’hui encore, il ressent, à parler de ces jours néfastes,
comme la glaciale sensation d’un sépulcre lui tenailler le corps.
L’édifice où on l’enferma a été démoli. Il était situé dans le vieux
Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles où jamais ne pénétrait un
rayon de soleil. Construite pour héberger quelques douzaines de moines,
cette geôle donnait alors asile à plus de mille détenus. Afin d’éviter
des contagions trop naturelles avec une telle agglomération de chair
humaine, on procédait, chaque jour, à un lavage à grands flots de
l’édifice, comme sur le pont d’un navire. Mais ces arrosages continuels
y faisaient régner une telle humidité, que la vieille bâtisse rendait
l’eau par tous ses pores et qu’une malsaine buée se dégageait de ses
murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui
servaient de cours, les forçats contemplaient d’un œil avide le
lointain reflet solaire, qui, à midi, dorait l’arête des toits voisins,
sans jamais se risquer à descendre dans ces fosses d’abomination et de
désespoir. La marche, de plus en plus déplorable, de la guerre cubaine
avait eu pour effet--comme il arrive toujours en de telles
circonstances--de redoubler les rigueurs officielles, déjà extrêmes, à
l’endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que,
s’il était là, c’était à cause du peuple, dont ils étaient, le traitait
avec tous les égards possibles. La pâle troupe des galériens, où
quelques monstres à l’horrible passé figuraient, n’avait pas tardé non
plus à subir l’ascendant moral de ce grand conducteur d’hommes et à le
respecter, avec cette déférence qu’impose, aux pires scélérats, le
contact d’une nature supérieure, s’efforçant même, par une émulation
touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa
situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance
et donnait des ordres précis. Blasco était l’ennemi de la patrie. Il
devait être soumis au régime le plus rigoureux. Parce qu’il avait voulu
la liberté de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont
l’administration l’avait gratifié, fussent impitoyablement supprimées.
Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet _outlaw_. Ni
lecture, ni écriture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure,
trophée de virilité exubérante, rasée. Il porta l’uniforme infamant de
la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore à la condition
expresse de rester secrète, ce fut de lui permettre de coucher à
l’infirmerie, où mouraient les phtisiques, victimes de l’effroyable
discipline de ces lieux.
Blasco Ibáñez n’a pas cru devoir écrire, comme Silvio Pellico, ses
_Prisons_. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion
à l’horreur des _presidios_ en Espagne. Ainsi, dans celui qu’il a
intitulé: _Un funcionario_, p. 99 de son recueil: _La Condenada_, et le
conte même qui a donné son nom à ce recueil, p. 5. Dans le premier, il
décrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait
logé près de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions
qu’il avait gardées d’un pauvre diable de condamné à mort, avec qui il
s’était entretenu plus d’une fois, à travers la grille de son cachot.
Peut-être, enfin, faut-il encore rattacher à ces souvenirs le petit
récit où figure un _golfo_[28] incarcéré: _La Corrección_, p. 133 des
_Cuentos Valencianos_. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne
transparaît de cette période, qui reste encore aujourd’hui le cauchemar
de Blasco. Cependant l’opinion espagnole s’était émue en présence du cas
de cet écrivain, déjà assez célèbre, que l’on traitait en criminel de
droit commun. Un mouvement de protestation nationale s’esquissa. A
plusieurs reprises, l’Association de la Presse réclama du gouvernement
de Madrid l’élargissement du détenu, jusqu’à ce qu’enfin son président
d’alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d’un réel talent,
obtint de la Reine Régente l’indult du forçat. Blasco Ibáñez avait passé
un an et plusieurs mois en captivité, une captivité dont le lecteur a
bien compris toute l’horreur. On ne l’élargit qu’à condition qu’il
résiderait à Madrid et viendrait se présenter chaque matin au bureau de
la Place. De cette façon, cet homme dangereux restait à portée de
l’autorité, qui avait juré, comme on dit, d’avoir sa peau et le voyait à
contre-cœur lui échapper. Il importe, à ce propos, de dissiper une
erreur commise par le traducteur déjà cité, M. F. Ménétrier, qui, dans
la courte notice à laquelle j’ai renvoyé, prétend que Blasco Ibáñez fut
amnistié au bout de neuf mois; après quoi, il se serait fixé près de
Torrevieja, où il aurait écrit la plupart des nouvelles recueillies
ensuite sous le titre: _La Condenada_; après quoi, enfin, et à un an de
là, il serait revenu, en 1898, à Valence pour y être élu député et y
composer _La Barraca_. En réalité, il n’écrivit pas une seule ligne à
Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagène, dont les salines
sont connues. Il n’y passa qu’un mois, pour y prendre des bains, avec la
permission spéciale de la _Capitanía General_ de Madrid, séjour sans
importance qui précéda, en effet, de peu sa nomination de député.
Cette nomination, acte spontané du peuple de Valence et effectuée à une
énorme majorité, transformait incontinent la victime en personnage
officiel, couvert par l’immunité parlementaire. Mais elle ne faisait
nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l’on donne
ordinairement à ce vocable. Les défauts du parlementarisme--dont la
nuance espagnole ne laisse pas d’être tout à fait _sui generis_--et le
caractère conventionnel des partis, devenus une sorte d’entité légale,
n’ont jamais eu le don de le séduire. Enthousiaste romantique, il a été
un agitateur républicain, capable de donner sa vie pour son idéal, mais
a toujours ressenti, pour la comédie parlementaire de Madrid, une
répugnance instinctive. Si, dès l’enfance, l’atmosphère romanesque des
conspirations l’avait séduit, le rêve de devenir député n’avait, par
contre, oncques hanté son cerveau. Mais il n’en accepta pas moins, avec
reconnaissance, cette investiture qui le mettait à l’abri des coups
sournois d’ennemis qui, procédant jusqu’alors avec un arbitraire
tout-puissant, se voyaient maintenant arrêtés par le caractère
intangible du représentant de la nation, d’autant plus qu’à cette époque
le Parlement espagnol concédait fort rarement l’autorisation préalable
d’arrestation d’un de ses membres. J’ai entendu conter, sur Blasco
Ibáñez député, une jolie anecdote, dont, cependant, je n’oserais
garantir l’authenticité, puisque, le jour où je la rapportai au maître,
il se borna à sourire. Néanmoins, étant donné son caractère, je la
considère comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et
travaillait plus que jamais pour la cause républicaine. Or, son parti se
trouvait préparer, avec la complicité de certains généraux, un grand
mouvement antimonarchique, dont le succès paraissait alors assuré.
Beaucoup d’officiers supérieurs avaient juré de tirer l’épée pour la
Cause et le coup eût peut-être abouti, si, comme toujours, le
gouvernement, averti à l’instant critique, n’eût recouru au biais
ingénieux de doter de grasses sinécures ces chefs mécontents, lesquels,
naturellement, se rangèrent _ipso facto_ aux côtés de la royauté. Mais,
quand ils étaient encore dans toute la ferveur de leur zèle
révolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemblée secrète, qui
s’était prolongée jusqu’au matin et à laquelle avait assisté,
naturellement, Blasco. On y avait réglé jusqu’en ses moindres détails
l’acte libérateur. On était allé jusqu’à dresser la charte et établir
les cadres du nouveau régime, en s’en répartissant les divers
portefeuilles: «Vous, Blasco, dit le président du conciliabule, il
faudra que vous vous chargiez de l’Instruction Publique, non pour
l’Instruction en elle-même, mais à cause des Beaux-Arts, qui en
dépendent...»--«Moi, répliqua l’interpellé avec stupeur? Quelle
plaisanterie! Je n’ai jamais songé, pas même en rêve, à être converti en
ministre. Si vous tenez absolument à ce que je sois quelque chose dans
votre combinaison, envoyez-moi, de grâce, comme ambassadeur à
Constantinople et permettez que j’emmène avec moi, à titre de
conseillers d’ambassade, un groupe de jeunes écrivains...»
Cette boutade, si jamais elle fut prononcée, renfermerait une vérité
profonde. Et c’est celle-ci: que Blasco Ibáñez n’eût pas été homme de
gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas
d’être singulière. Son titre, en effet, était purement nominal. En
vérité, qui commandait, c’était son état-major et lui, ne faisait
qu’obéir à ses subordonnés. Combatif avec l’ennemi, il n’était plus, au
milieu des siens, qu’un bon camarade, d’un libéralisme anarchique. Il ne
manquait jamais, après avoir communiqué une décision, d’ajouter
aussitôt: «_Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo
contrario, yo les seguiré, ocurra lo que ocurra..._»[29]. Beaucoup
d’apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont été
commis sciemment, à seule fin de ne pas contrarier ceux qui
l’entraînaient à leur remorque. Quelques hommes astucieux et d’un sens
pratique aigu exploitèrent habilement cette faiblesse pour, vivant à
l’ombre du maître, faire profiter leurs combinaisons égoïstes du
prestige populaire de Blasco et confisquer à leur avantage cette partie
imposante de l’opinion publique ralliée autour de son nom. C’est à l’un
de ces arrivistes sans vergogne qu’est attribuée une phrase qui peint en
pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se
refusait à obtempérer aux consignes du patron, il répliqua cyniquement:
«_Les chefs véritables du parti, c’est nous._»--«_Mais alors_, fut-il
objecté, _que devient, dans ce système, D. Vicente_?»--«_Don Vicente,
c’est le héros!_» Réponse qui dégage toute la moralité de cette période.
Le héros était bon pour recevoir les coups et souffrir les privations.
Quant aux profits, ces Messieurs de l’arrière-garde s’en étaient
généreusement réservé le monopole.
Durant six législatures successives, Blasco Ibáñez représenta Valence à
la Chambre espagnole. Si son titre de député le mettait à l’abri des
persécutions que lui eût valu son activité politique, en revanche le
contact familier avec ceux que l’on pourrait appeler les professionnels
de cette même politique, agit sur lui à la façon d’un révulsif. Peu à
peu, ses illusions d’agitateur s’évanouirent, à la pratique quotidienne
de la comédie parlementaire espagnole, en même temps que disparaissaient
de l’arène les derniers officiers républicains, jadis si nombreux dans
l’armée. Sous la régence de Marie-Christine, l’armée espagnole offrait
ce spectacle curieux que, contre toute logique, c’étaient les vieux
officiers, colonels ou généraux, qui se montraient partisans de la
République, ou, du moins, d’un libéralisme avancé, et qu’au contraire,
les jeunes sous-lieutenants ou capitaines étaient monarchistes et
conservateurs. Une telle anomalie s’explique, si l’on songe que les
vieux avaient pris part à la révolution de 1868--qui fit descendre du
trône l’autre Marie-Christine, non d’Autriche celle-là, mais de
Bourbon--et qu’étant morts, en majorité, après les guerres coloniales,
le peu qui en survivaient se rallièrent à la monarchie d’Alphonse XIII,
lorsque celui-ci, à l’âge de seize ans, en 1902, eut pris possession du
pouvoir royal: les uns par découragement, les autres par intérêt.
Blasco, qui menait de front le métier de député et celui de
conspirateur, lorsque toute possibilité de réaliser ce rêve républicain
qu’il avait si tenacement caressé, lui fut apparue irrémédiablement
chimérique, voulut laisser là la politique et refuser le mandat de
député. La sixième fois qu’il fut nommé, son dégoût était si manifeste
qu’il apparut clairement qu’à la prochaine législature, ses électeurs
n’auraient plus raison de sa volonté. Je ne ferai pas l’histoire des
luttes intestines, des envies, des rivalités, des trahisons qui, alors,
empoisonnaient sa vie et qu’il considère aujourd’hui de très haut, avec
un sourire où l’ironie se mêle à l’effroi. Une phrase de lui suffit à
caractériser son attitude actuelle à l’endroit de ce lointain passé.
C’est cette simple, courte et éloquente exclamation: «_¿Y yo he podido
vivir así?_»[30].
Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu’il acceptât, une
septième fois, d’aller les représenter à la Chambre, Blasco Ibáñez leur
fit, en résumé, le discours suivant: «Il y a, en Espagne, vingt mille
Espagnols qui peuvent être députés et remplir leur rôle aussi bien,
sinon mieux que moi-même. En revanche, il en est un peu moins qui soient
capables d’écrire des romans passables. De grâce, permettez-moi de
suivre enfin ma voie véritable!» Cette décision n’impliquait nullement
une renonciation à l’idéal politique d’antan. Ceux qui connaissent
intimement Blasco Ibáñez savent que c’est un grand romantique et que la
plus amère déception de son existence, ce sera peut-être de voir venir
la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la République en
Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu’au contraire, la
plus grande joie de sa vie consisterait pour lui à atteindre l’extrême
vieillesse, à servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libérées de
son pays et à tomber, tel le vieux héros des _Misérables_, en dernière
et sublime victime sur la dernière des barricades de la révolution
triomphante...
Mais, avant de clore le chapitre où se termine le long épisode
parlementaire de Blasco Ibáñez, ne faudrait-il pas que je
narre--puisqu’il rentre dans cette période--le duel avec le lieutenant
de la Sûreté dont j’ai parlé plus haut et qui ne fut que l’un des
nombreux incidents de sa carrière de député agitateur, plusieurs fois
blessé--et deux fois très grièvement--dans ces rencontres que
l’intempérance de son langage lui attirait? Cependant, comme ce récit a
sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d’un
autre genre, qui montre combien le métier du leader républicain, obligé
bien souvent à outrer son attitude et ses discours pour contenter ce
même peuple dont il tient son mandat, peut nuire à la carrière d’un
écrivain. _La Barraca_, _Cañas y Barro_ et _La Catedral_ avaient été
rédigées dans des séjours alternés à Madrid et à Valence. Puis Blasco
s’était installé dans le petit hôtel voisin de la _Castellana_, qu’il
finit par acheter, et c’est là qu’il avait écrit _El Intruso_, _La
Bodega_, _La Horda_, _La Maja desnuda_, _Sangre y Arena_ et _Los Muertos
mandan_. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Décembre 1908, clôt
l’ère madrilène. Car _Luna Benamor_, publié en volume au printemps de
1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui
complètent cette touchante nouvelle, d’époques diverses, mais
antérieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six
romans en cinq ans--de 1904 à 1908--, que le sixième mandat de député de
Blasco Ibáñez avait été presque platonique, vu qu’il n’allait même plus
aux séances de la Chambre. _La Barraca_, après avoir paru dans _El
Pueblo_, avait été réunie en un modeste volume dont il ne s’était vendu
que quelques centaines d’exemplaires. Puis _El Liberal_ de Madrid, alors
le journal le plus lu d’Espagne, l’avait redonnée en feuilleton. Cette
fois, le succès avait été franc et la vente considérable. Quand parut
_Entre Naranjos_, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand
banquet dans les jardins--aujourd’hui disparus et en partie occupés par
la nouvelle Poste--du _Buen Retiro_. Pérez Galdós, le patriarche du
roman espagnol, présidait cette fête, où de nombreux auteurs prirent la
parole et à l’ornementation de laquelle avaient été conviés les
artistes valenciens résidant à Madrid. Ce fut la cérémonie dont le
retentissement devait être grand et qui ne contribua pas peu à
accréditer le renom de l’écrivain. Cependant, je tiens d’un libraire
bien connu de la capitale espagnole que, fort après cette époque, à peu
près chaque fois qu’il lui arrivait de recommander une œuvre de
Blasco à sa clientèle aristocratique, il en recevait presque
infailliblement une réponse dans ce genre: «_Pero este Blasco Ibáñez,
¿es pariente del diputado republicano?_»[31]. Et, sur l’affirmative que
c’était le même homme, le monsieur et la dame distingués laissaient
tomber dédaigneusement un livre jugé indigne de tout intérêt...
[Illustration: BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA
Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le
canot qui figure sur cette photographie, publiée par _Blanco y Negro_,
l’hebdomadaire illustré de Madrid]
[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE
PELOTE BASQUE («FRONTÓN») A VALENCE]