II

Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prêtre

_guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des

mathématiques.--L’étudiant indiscipliné.--Madrid et D. Manuel

Fernández y González.--Le premier discours révolutionnaire.--Un

sonnet gratifié de six mois de prison.

C’est à Valence qu’est né Vicente Blasco Ibáñez le 29 Janvier 1867. Son

prénom, très populaire dans toute l’Espagne, mais spécialement dans la

cité levantine, rappelle le souvenir du célèbre dominicain né en ces

lieux en 1357 et mort à Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l’une de

ses premières œuvres, Blasco Ibáñez évoque pittoresquement la fête de

Saint Vincent Ferrer à Valence--voir _Arroz y Tartana_, p. 198--tous les

lecteurs de _Mare Nostrum_ se souviendront que l’ineffable _Caragòl_ eut

un coup au cœur le jour où un marin du Morbihan lui fit découvrir que

le fameux apôtre de Valence était aussi, quelque peu, le compatriote des

gars du pays d’Armor: _Mare Nostrum_, p. 405. Blasco était le nom de

famille de son père et Ibáñez celui de sa mère, les Espagnols, pour

éviter des confusions, ayant coutume d’accoler le patronymique maternel

à la suite de celui du père, quelquefois en les réunissant par la

préposition _de_, ou la conjonction _y_. Les premiers essais littéraires

du maître sont, cependant, signés: _V. Blasco_. Mais comme, à cette

époque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste

du nom d’Eusebio Blasco--son frère, M. Ricardo Blasco, a été longtemps,

à Paris, président de l’Association Syndicale de la Presse étrangère--,

notre débutant ne tarda pas à adjoindre à son habituelle signature le

nom de famille de sa mère, pour que l’on ne fût pas tenté d’attribuer à

d’autres qu’à lui les productions de sa plume. Et c’est ainsi que le

public espagnol s’accoutuma à le connaître, à son tour, sous ce double

nom, que la renommée universelle devait plus tard consacrer.

J’ai cru devoir donner cette petite précision, parce qu’il ne manque pas

de gens qui s’imaginent--en dépit de ce que le cas de Blasco Ibáñez est

aussi celui d’autres romanciers espagnols modernes: Pérez Galdós,

Palacio Valdés et Madame Pardo Bazán, entre autres--que Blasco

représente le nom de baptême de l’auteur. Non seulement quantité de

correspondants libellent: _A Don Blasco_, les adresses de leurs

missives--et l’on sait que _Don_, à la ressemblance du _Sir_ anglais, ne

se met que devant le prénom espagnol--mais encore entend-t-on couramment

parler, dans les pays de langue anglaise, d’un _mister_ Ibáñez, qui fait

un digne pendant à l’: «_Ibáñez_ prononcé: _Iwánjeth_» de l’article

consacré au maître au tome 29 de la 6^{ème} édition du Grosses

_Konversations-Lexikon_ de Meyer en 1912, article d’ailleurs inspiré de

celui du _Nouveau Larousse Illustré_, _Supplément_, p. 301, datant de

1906, où l’on ne connaît, également, et à travers maintes confusions,

qu’un «_Ibáñez_ (_Vicente Blasco_)»! Des confusions de cette nature

pourraient, à la rigueur, trouver, en l’espèce, un semblant

d’explication du fait qu’il a existé et existe présentement en Espagne

des écrivains dont le premier patronymique est Ibáñez. Mais précisément

pour ce motif, lorsqu’on parle, à l’étranger, à des Espagnols, non

avertis de l’erreur commune, du «grand romancier Ibáñez», il est rare

que ceux-ci ne restent pas d’abord assez perplexes, jusqu’à ce qu’un peu

de réflexion leur fasse découvrir l’énigme et qu’ils s’écrient: «_¡Ah!

¿Es Blasco Ibáñez de quien usted me habla?_»[4]. Je n’en finirais pas,

si je voulais épuiser ce thème du patronymique de Blasco Ibáñez. Il a

reçu par milliers des lettres d’Amérique et divers articles ont été

publiés sur la question, sans compter les paris que l’on a engagés. Il y

eut même des originaux qui ont voulu savoir si _Saint Blasco_--vague

réminiscence, j’imagine, de l’authentique _Saint Blaise_, lequel, en

espagnol, s’appelle _Blas_--existait au calendrier et dans quel tome de

_l’Année Chrétienne_ étaient narrés ses faits et gestes. Aujourd’hui,

les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du maître

affectent de joindre par un trait d’union les deux vocables de son nom:

V. Blasco-Ibáñez et c’est ainsi qu’un hispanologue italien le graphie

dans l’article dédié à la version italienne de _Mare Nostrum_ par

Gilberto Beccari, article inséré dans _Il Marzocco_, de Florence, du 9

Janvier 1921.

La famille de Blasco Ibáñez venait--comme celle du chantre valencien de

la _Huerta_, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre--de la province

d’Aragon, légendaire en Espagne pour sa loyale ténacité. Son père était

originaire de Téruel, qu’arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et

qu’a immortalisée dans la littérature la légende de ses célèbres amants,

tour à tour célébrés par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda

(1581), Juan Yagüe de Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Pérez de

Montalbán (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mère avait vu le jour

à Calatayud, non loin de l’antique colonie italique de Bilbilis, patrie

du poète Martial. Il est curieux d’observer que maints illustres

Valenciens descendent ainsi d’Aragonais émigrés dans la cité du Cid. Tel

est, en particulier, le cas de D. Joaquín Sorolla y Bastida, le célèbre

peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de

s’établir à Valence pour s’y adonner au commerce. Dans leurs montagnes

natales, l’industrie et le négoce en sont encore à l’état rudimentaire,

alors que, sur les rivages méditerranéens, leur état florissant les

incite à venir y tenter fortune. C’est là, sur une petite échelle, une

émigration qui rappelle l’immense flot de prolétaires espagnols qui,

annuellement, gagnent l’Amérique. Race brave et dure, la race aragonaise

pratique depuis des siècles cet exode des déserts semi-africains de sa

Celtibérie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de

l’antique «royaume de Valence», où l’art arabe de l’irrigation

entretient, dans les plaines côtières dites _huertas_ (vergers, ou,

mieux, jardins potagers), une fécondité sans exemple ailleurs en

Espagne:

_Valencia es tierra de Dios,_

_pues ayer trigo y hoy arroz..._[5]

Il est vrai que cette prospérité, qui contraste singulièrement avec la

misère rurale espagnole, a, de bonne heure, éveillé le sens satirique

des riverains de cet Eden, qui prétendent qu’à Valence «_la carne es

hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada_»[6] et ajoutent

que ces lieux sont «_un paraíso habitado por demonios_»[7]. Toujours

est-il que la Californie espagnole reste, dans la péninsule, une région

unique, et que ses habitants, dont la langue est une variété du limousin

antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur

animation, leur bon naturel, leur laboriosité, une vivante réminiscence

de leurs ancêtres maures.

Beaucoup de critiques, tentant d’expliquer le caractère des écrivains

par leurs origines ethniques, commettent de singulières erreurs en

traitant de Blasco Ibáñez. J’ai eu l’occasion d’en relever une, de date

récente, dans la revue: _Hispania_, d’abord (Janvier-Mars 1920, p. 90),

puis dans le journal de Barcelone _La Publicidad_ (Nº du jeudi 10

Février 1921). C’est celle du professeur américain et bon hispaniste

J.-D.-M. Ford, qui, dans ses _Main Currents of Spanish Literature_,

parus à New-York chez H. Holt et Cie en 1919, fait, à deux reprises,

de notre auteur un Catalan. D’autres, sachant seulement que Blasco

Ibáñez est né à Valence, parlent de sa mentalité méridionale,

«levantine» pour employer la façon de dire espagnole, de sa conception

de vivre méditerranéenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient

cet austère travailleur en un «enfant de volupté» à la D’Annunzio. Mais,

sans nier d’aucune sorte l’influence du milieu sur un écrivain, je ne

puis pas ne pas protester contre ces déductions erronées, en rappelant

ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l’origine, et que

Blasco Ibáñez ne me démentira pas, si je le définis un Aragonais tout

court, c’est-à-dire un de ces hommes dont on prétend, en Espagne, que

leur tête est si dure que l’on peut s’en servir en guise de marteau pour

enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volonté

invincible. Et, en réalité, quiconque a fréquenté d’un peu près Blasco

Ibáñez, n’aura pas laissé de noter promptement que la caractéristique de

sa personne morale, c’est un vouloir à toute épreuve, un vouloir

tranquille et sûr de lui-même, fuyant les manifestations tapageuses,

fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible

d’une détente lorsque son objet est atteint.

J’ai entendu un jour quelqu’un adresser à Blasco Ibáñez une pétition

véritablement extraordinaire. Sa réponse fut d’abord: «_No sé

hacerlo_»[8]. Puis, après réflexion, il ajouta--et cette clause est

révélatrice: «_Pero que me den tiempo y lo emprenderé seguramente_»[9].

Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-même

tellement absolue, tellement «inconditionnelle» que j’en restai, comme

disait Corneille, «stupide». Hérédité celtibérique? Cette solution est

plus aisée à proposer qu’à démontrer. L’on aimerait, d’ailleurs, à

savoir s’il n’est point quelquefois arrivé à Blasco Ibáñez, à cet homme

si complexe et si fort, de désirer des choses hors du cercle déjà si

étendu et élastique de sa formidable volonté... Toujours est-il que

Zamacois s’en était tenu, pour expliquer cette surhumaine faculté, au

facteur de l’ascendance ancestrale. «C’est à ses aïeux, écrivait-il, que

l’on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de lutteur, et

les incroyables prouesses de volonté qui distinguent le grand romancier.

Il serait impossible de justifier d’autre sorte les complexités étranges

de son caractère. Caractère bizarre et changeant, qui semble être

parfois celui d’un pur artiste, détaché de toute fin pratique et qui,

d’autres fois, revient au réel, sait faire de la Fortune son esclave et

se révéler, extraordinairement, dompteur d’hommes...»

Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce

prêtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand état, appelé

_Mosén_--ainsi désigne-t-on, dans quelques provinces d’Espagne, les

ecclésiastiques: du limousin _Mosén_, monsieur--Francisco. C’était un

frère de son aïeule paternelle. Doué d’une force herculéenne et d’un

caractère violent, cet oint du Seigneur n’hésita pas, lors de la

première guerre carliste, de 1833 à 1839, à s’enrôler dans les rangs des

partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses

congénères du clergé séculier et régulier. Grand ami du fameux Ramón

Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible

_guerrillero_, qui, lui-même, était un ex-séminariste. D’ailleurs, toute

la famille paternelle du futur agitateur républicain se distinguait par

son zèle carliste. Mais l’oncle curé, qui avait été un grand chasseur

devant l’Eternel, fut d’un secours particulier, durant les sept années

que dura la lutte en faveur du frère de Ferdinand VII, aux carlistes

d’Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d’échapper

aux poursuites des _cristinos_--ainsi appelait-on les partisans de la

reine régente, _doña_ Cristina--et de leur tendre plus d’une meurtrière

embuscade. Son nom est resté populaire en Aragon et le souvenir de ses

exploits laissa dans la mémoire du jeune Blasco Ibáñez une trace

profonde, car il le connut enfant, alors que _Mosén_ Francisco, cuivré

comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d’un ours des

_sierras_, à l’allure toujours martiale malgré l’âge avancé, le berçait,

bon géant en soutane, sur ses genoux. On n’a pas de peine à en retrouver

les traces dans ce _pare Miquèl_[10], _cura de escopeta_ plus encore que

de _misa y olla_, toujours prêt à casser son fusil de chasse--sa

houlette à lui!--sur le dos de son misérable troupeau, dans _Cañas y

Barro_. Et il réapparaîtra à six ans de là, dans _La Catedral_, sous

l’aspect de cet archevêque désinvolte, Don Sebastián, qui, lors de la

Fête-Dieu à Tolède, surgit dans le cloître haut, en tournée

d’inspection, s’appuyant sur sa canne de commandement--le _bastón de

mando_, insigne, en Espagne, du commandement militaire--encore droit, en

dépit de l’âge, et avec un certain air martial malgré

l’obésité,--terrible gros homme qui mène avec ses chanoines la plus

sourde des guerres et vit crânement avec sa fille dans le palais au

rez-de-chaussée duquel est, bizarrement, installée la _Bibliothèque_ de

la Province. C’est lui encore que nous retrouvons, l’an d’après, dans

_El Intruso_, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes

épaules les morts de Gallarta en rugissant le thrène liturgique:

Qui dormiunt in terræ pulvere evigilabunt...

Et c’est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman baléare _Los Muertos

Mandan_, traîne, demi-guerrier, demi-prêtre, ses éperons de Commandeur

de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette

évocation, je traduirai encore M. Zamacois: «Sans doute, l’écrivain qui

a tant bataillé comme fougueux paladin de la liberté et de la

république, se souvient-il avec sympathie de _Mosén_ Francisco,

défenseur fanatique de l’absolutisme. Comment? Peut-être que

l’intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa

tranquillité et si souvent exposa sa vie pour un idéal, a conservé, aux

yeux du romancier, cette beauté grâce à laquelle son indulgence divine

d’artiste comprend le _guerrillero_ et lui serre les mains...»

Les parents de Blasco Ibáñez n’étaient ni pauvres ni riches. Ils

appartenaient à la classe moyenne, à cette petite bourgeoisie espagnole

dont toutes les aspirations semblent se résumer en l’amour de la

tranquillité et qui a à peine su s’assurer de modestes rentes, qu’on la

voit promptement abandonner les affaires et savourer les délices d’une

honorabilité consciente, dans la médiocrité d’une vie qui rappelle celle

de nos artisans à l’aise et que caractérise une beaucoup plus totale

limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibáñez

fut fils unique, sa sœur n’étant née que lorsque, adolescent, il

commençait à vaquer à ses goûts littéraires. Cette période de sa vie eût

permis à l’observateur d’anticiper sur l’avenir et de deviner l’homme

dans le _niño_ tumultueux, plus passionné pour les jeux d’agilité et de

vaillance que pour les tristes exercices de routine mnémotechnique en

quoi se résume, au delà des Pyrénées, tout l’enseignement de la

jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renonçât soudain à

l’agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des

mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupées de longues

pauses de mélancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard,

une fois à l’_Instituto_--nom par lequel on désigne, là-bas, le

lycée--et à l’Université, il continua d’être l’enfant indocile et

intelligent des premières années, réfractaire à toute méthode comme à

toute discipline et doué, cependant, d’une prodigieuse facilité pour

apprendre. Il semble qu’il y avait en son tempérament un excès de

vigueur, un débordement désordonné d’activité, qui l’obligeaient à

s’agiter dans une perpétuelle rébellion.

Il voulut être marin. Le cas s’était présenté déjà, trente-cinq ans plus

tôt, avec le sentimental poète G.-A. Bécquer, de Séville. Mais si

celui-ci avait dû renoncer à la carrière de pilote par ce que l’école de

San Telmo avait été supprimée un an après qu’il y était entré, Blasco

Ibáñez, lui, se vit contraint d’abandonner son beau rêve, qu’il

caressait en dépit de l’opposition maternelle--qu’effrayaient les périls

nautiques--par suite de sa complète inaptitude aux mathémathiques. La

table des logarithmes, la trigonométrie sont encore aujourd’hui des

monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant.

L’algèbre lui ayant fermé la porte des mers--du moins provisoirement--,

il songea à correspondre aux vœux de sa famille en choisissant

quelque autre carrière libérale. Mais quelle pouvait-elle être, sinon

celle d’avocat? «_Todo Español_, dit un adage courant, _es abogado,

mientras no pruebe lo contrario_»[11]. Chez nos voisins

transpyrénaïques, comme chez nous, naguère, le journalisme, le métier

d’avocat semble conduire à tout, à condition qu’on en sorte à temps.

Mais a-t-on besoin, au fait, d’en sortir, si les trois quarts des

avocats espagnols--_abogadillos_ plutôt qu’_abogados_--n’ont jamais eu

l’occasion d’exercer? J’ai connu en Espagne plus d’un honnête mendiant

qui était avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme,

quiconque, au-delà des Pyrénées, désire avoir une profession pour ne la

pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre représente un honneur, pour

des parents désireux de voir leur rejeton monter d’un échelon sur

l’échelle sociale. Et c’est ainsi que Blasco Ibáñez, pour ne point

chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d’avocat, pour l’oublier

aussitôt qu’il l’eut obtenu.

Mauvais élève, il avait été, naturellement, mauvais étudiant. Il m’a

avoué qu’il ne pénétrait à l’Université de Valence--dans la cour de

laquelle une statue de Luis Vives rappelle à propos, au touriste, que ce

grand humaniste du XVI^{ème} siècle et ami d’Erasme naquit en cette

ville, l’année même où Ferdinand et Isabelle conquéraient Grenade et où

Colomb, croyant trouver les Indes par la route d’Occident, découvrait le

Nouveau Monde--qu’aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades à la

rébellion et que les appariteurs le désignaient par la périphrase de:

«_pájaro anunciador de la tempestad_»[12]. Dans les périodes

d’accalmie--les étudiants espagnols travaillant par intervalles--il

fuyait les salles de cours, s’en allait ramer au port ou s’étendait

simplement sous les roseliers de la _Huerta_, pour y rêver à l’aise.

Quant aux terribles «_libros de texto_»--sorte de guide-ânes scolaires,

indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de

revenus pour les professeurs, sont une des plaies de l’enseignement

public en ce pays--il les vendait pour acheter des romans. Ses

professeurs ne le voyaient que sur la fin de l’année académique, quand

le vagabond, dans un effort héroïque de volonté, compensait, en quelques

semaines d’application forcenée, la paresse délicieuse de longs mois de

liberté et arrivait, par des prodiges d’habilité mnémotechnique, à subir

avec succès un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la

routine d’un enseignement inerte, de s’assimiler superficiellement les

matières. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui

suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme.

A seize ans, quand Blasco Ibáñez en était à sa seconde année de droit,

il crut devoir se libérer, par une fugue à Madrid, de cette absurde

existence de contraintes à demi supportées, de libertés à demi avouées.

Il avait son idée. Il voulait ne devoir qu’à lui-même son existence et

gagner sa vie comme écrivain. Il fit le voyage dans un wagon de

troisième, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de

feuilles de papier écrites au crayon. C’était le manuscrit d’un grand

roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mécène,

sous les espèces et apparences d’un riche éditeur de la capitale des

Espagnes. A cette époque--nous sommes en 1882--régnait encore le père du

monarque actuel, lequel, répondant aux prénoms de Francisco de Asís,

Fernando Pío, Juan María, Gregorio Pelayo, portait le titre d’Alphonse

XII. Marié en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne

Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux

_pronunciamientos_ militaires, une action relativement réparatrice,

organisant le régime parlementaire et instituant les deux grands partis

qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur avec Cánovas, et le

libéral avec Sagasta. A cette époque, la littérature nationale oscillait

encore entre un romantisme atténué et un timide réalisme, avec une

tendance de plus en plus marquée vers l’observation précise et

l’écriture simplifiée, allégée du fatras qui alourdissait les proses et

les vers des épigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de

Valence n’avait cure. Tel Diogène cherchant en plein jour, une lanterne

allumée à la main, un homme dans les rues d’Alexandrie, Blasco Ibáñez

parcourait la _Corte_ en quête de l’introuvable éditeur. Je l’ai entendu

dépeindre avec une éloquente ironie la mine stupéfiée et scandalisée de

ces marchands de livres madrilènes, lorsque, ayant franchi le seuil de

leurs antres archaïques, il se résolvait à leur proposer le marché qui

eût mis un terme à sa navrante misère d’enfant abandonné. «_¡Qué

tiempos!_», s’écriaient ces vautours rapaces autant qu’avares. «_¡Qué

juventud tan atrevida! ¿Y desde cuándo escriben los mocosos

novelas?_»[13]. C’est alors que Blasco Ibáñez connut la triste gloire de

devenir secrétaire du célèbre D. Manuel Fernández y González. Il avait

trouvé asile dans un taudis appartenant à une masure en ruines datant du

XVIIe siècle, sise dans la rue de Ségovie, tout près de ce pont qui

la traverse à 23 mètres de hauteur, que le peuple appelle _El Viaducto_,

et d’où tant d’épaves de la vie de Madrid ont fait et font encore le

grand saut dans l’inconnu. Sa patronne, pauvre tenancière de garni à

l’usage d’une bohême dont l’impécuniosité était le moindre vice,

appliquait à sa clientèle un tarif si bas, qu’elle se voyait

contrainte--tellement les paiements, malgré le bon marché de ses prix,

se faisaient attendre--à pratiquer à son égard une subtile

prestidigitation, en vertu de laquelle un œuf se transformait en deux

œufs et un _beefsteak_ en une demi-douzaine de _beefsteaks_! C’était

_la novela picaresca_ du XVIIe siècle revécue sur la fin du XIXe

et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau

d’une certaine nuit de Noël, où Blasco Ibáñez, par le froid glacial de

ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudré à frimas par une

neige qui tombait en rafales, s’amusa divinement, avec ses compagnons

d’infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais,

ce soir-là, dans les cafés où ils entrèrent, cette partie de la cape qui

sert à couvrir le bas du visage et que l’on nomme _embozo_. De quoi

avaient donc peur ces personnages de mélodrame? Simplement de montrer

leur nudité pitoyable. Ils étaient en manches de chemises. Pour pouvoir,

comme les heureux de ce monde, goûter quelque joie en cette nuit

consacrée, ils avaient héroïquement mis leurs vestes en gage. Comme

quoi, selon un vieux proverbe de là-bas, «_la capa todo lo tapa_»[14].

Il serait frivole de vouloir présenter à quiconque possède la moindre

teinture de littérature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel

Fernández y González. Né à Séville en 1821, poète et dramaturge, cet

esprit doué d’une rare puissance d’invention, d’un don attachant de

conter, avait abusé de son talent et, sacrifiant tout à l’action et ne

cherchant qu’à produire de l’effet, n’avait été, même à sa bonne

époque--celle où, de 1860 à 1869, la

[Illustration: MANIFESTATION POPULAIRE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ,

DEVANT LA RÉDACTION DE «EL PUEBLO»]

[Illustration: FÊTE EN L’HONNEUR DE BLASCO IBÁÑEZ A MADRID

Sur la scène figure la typique _barraca_ de la _Huerta_ valencienne. A

droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent à la

cérémonie. Au centre Blasco, ayant à sa droite Pérez Galdós. Dans le

groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chapí, le sculpteur Benlliure,

les écrivains Mariano de Cavia, López Silva et autres.]

maison parisienne Rosa y Bouret éditait plusieurs de ses romans en

espagnol et où Ch. Yriarte mettait en notre langue sa _Dama de Noche_

(_La Dame de Nuit_, 1864, 2 vol.)--qu’un adroit feuilletoniste, quelque

chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu’il eût pu en

devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l’Espagne lui doit une

statue, au pied de laquelle il faudrait brûler ses œuvres. De

celles-ci, cependant, beaucoup continuent à être lues et des romans

historiques comme _El Cocinero de Su Majestad_, _Martín Gil_, _Los

Monfíes de las Alpujarras_, ou encore _Men Rodríguez de Sanabria_--qui

remonte à 1853--rivalisent avantageusement avec les productions les

meilleures de notre Dumas, sauf cette différence, tout à l’honneur de

l’Espagnol, qu’en écrivant à la fois trois ou quatre romans différents,

il n’exploita jamais les plumes de collaborateurs et n’eut pas à signer

de son nom les œuvres d’un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco

Ibáñez connut Fernández y González, celui-ci,--il mourut à Madrid en

Janvier 1888--épuisé et à demi aveugle, n’était plus que l’ombre de

lui-même. Il s’obstinait cependant à produire, dictant avec fatigue de

pénibles élucubrations, fruits séniles d’une veine irrémédiablement

paralysée. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrétaire, au

populaire _Café de Zaragoza_, Place Antón Martín, et, au milieu d’une

clientèle de toreros, de filles en châles--les _chulas de mantón_,

descendantes bâtardes des _majas_ de Goya--et d’ouvriers qui parlaient

politique, y soupait d’un _beefsteak_ copieusement additionné de pommes

de terre, seul repas sérieux du jeune Blasco, et hélas! seul paiement,

aussi, qu’en échange de ses bons offices pût lui offrir le vieillard. Ce

frugal repas achevé, les deux hommes descendaient par les rues

tapageuses des _barrios bajos_[15] jusqu’à l’humble demeure du

romancier, non sans que celui-ci ne fît de fréquentes stations en route,

dans des bars où il prenait diverses rasades d’eau-de-vie anisée, à la

mode du pays. Puis commençait, jusqu’à l’aube, la monotone besogne de

dictée et d’écriture, entrecoupée de quelques légers sommes de Fernández

y González, pendant lesquels Blasco, entraîné par l’intérêt de la

narration et déjà brûlant du feu sacré, continuait la rédaction du

récit. A son réveil, le vieux romancier, en dépit d’un orgueil presque

puéril, se faisait lire l’improvisation du secrétaire et, se renversant

dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement:

«_¡No está mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento

para estas cosas..._»[16]. Ainsi furent composés plusieurs livres,

Fernández étant contraint de produire sans relâche, pour vivre. La

meilleure de ces œuvres bâclées, où l’on retrouverait aisément

quelque chose de la future manière de _Sangre y Arena_, me semble un

roman de toreros et de petites maîtresses: _El mocito de la

Fuentecilla_, qui a les prétentions d’être un tableau de mœurs

madrilènes au commencement du XIXe siècle, dont certaines pages sont

brossées avec les tons chauds et pittoresques du peintre des _majos_ et

des _majas_, des _manolos_ et des _manolas_, l’Aragonais Francisco Goya

y Lucientes. Mais il est tout à fait absurde de présenter--comme l’a

fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernière édition française de sa

_Littérature Espagnole_--Blasco Ibáñez comme «ancien secrétaire du

romancier Fernández y González» sans plus de précisions, car l’on voit,

par ce qui précède, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut

cet épisode d’une vie par ailleurs si riche en incidents.

L’escapade à Madrid n’était pas sans précédents dans l’histoire

littéraire d’Espagne au XIXe siècle. Un auteur qui compte comme

romancier et poète, P.-A. de Alarcón, né à Guadix en 1833, n’avait-il

pas déjà fui de sa cité natale pour, après divers avatars à Cadix et à

Grenade, venir chercher fortune à Madrid, en y combattant, en 1854, dans

son journal _El Látigo_, le régime de la fille de Ferdinand VII,

Isabelle II, qui fut, en réalité, le régime de Narváez et d’O’Donnell?

Mais, entre ce «chevalier errant de la Révolution et soldat du

scandale»--comme il s’appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqué

l’idéal de sa jeunesse, il sera devenu l’homme de confiance de la

monarchie--et Blasco Ibáñez, il n’y a de commun que la fugace analogie

d’une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, être

de plus courte durée. Un jour où il y pensait le moins, elle prit fin,

brusquement. Notre adolescent, lorsqu’il n’était pas occupé avec

Fernández y González,--c’est-à-dire une bonne partie du jour, du jour de

Madrid, qui commence fort tard,--employait son temps à errer à travers

les rues, «parlant», nous révèle Zamacois, «avec les pauvres femmes qui

exhibent leur beauté sur les trottoirs. Celles-ci, séduites par sa

jeunesse ainsi que par sa chevelure bouclée, le recherchaient avec la

générosité la plus désintéressée». Ces bonnes fortunes alternaient avec

une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans

les meetings de quartiers ouvriers, où des mains calleuses de

cordonniers, de maçons, de charpentiers et autres artisans

applaudissaient frénétiquement l’éloquence fougueuse de

l’_estudiantito_[17]. A l’issue d’une de ces réunions, où son triomphe

avait été particulièrement vif, il retournait à son humble logis en

compagnie d’une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque,

arrivé à la porte de la maison de la rue de Ségovie, deux policiers lui

en barrèrent le seuil avec un: «_Queda usted detenido_»[18].

Ils l’emmenèrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais à

la Direction Générale de Police. Allait-on, déjà, le traiter en

agitateur politique? Mais il était à peine introduit dans le bureau du

Directeur qu’une femme, en proie à une agitation extrême qu’elle

s’efforçait, sans résultat apparent, d’étouffer, se précipitait, les

bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses

larmes. C’était sa mère, qui, fatiguée d’une vaine attente, était venue

elle-même arracher l’Enfant Prodigue aux séductions et aux pièges de la

_Villa y Corte_ et, ne sachant comment découvrir son adresse, s’était

adressée aux sbires de la capitale qui, eux, n’avaient point eu de peine

à identifier le fugitif. En compagnie de sa mère, Blasco Ibáñez repartit

donc pour Valence, où s’achevèrent ses études de droit dans les

conditions mentionnées plus haut. Mais ce stage à Madrid avait été pour

lui le baptême du feu et il en sortait armé pour la lutte de

protestation républicaine et d’agitation politique contre le

gouvernement. Il ne tarda pas à se trouver, de la sorte, mêlé à des

conspirations sérieuses, dont les auteurs, hommes mûrs et expérimentés,

ne parlaient rien moins que de soulèvements militaires, de barricades,

d’émeutes, etc. Grâce à son jeune âge, il était employé par eux comme

émissaire échappant aux soupçons et, bien souvent, il fut ainsi chargé

de transmettre aux organisations affiliées des documents

révolutionnaires, ou de procéder au transfert et à l’installation de

dépôts d’armes. Plus d’une fois aussi, dans ces missions délicates, il

se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin

même, avaient, à l’Université où il eût dû être, disserté gravement,

devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et

prérogatives de la Couronne.

Cette étrange existence connaissait cependant des heures de trêve,

consacrées au démon d’écrire. Mais de telles proses n’avaient rien de

littéraire, conditionnées qu’elles étaient par une fin de propagande

politique. Ce Don Quichotte de la République n’avait alors pour Dulcinée

que la farouche maîtresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui

avaient tourné la tête s’appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et

autres moindres historiens de notre Révolution. Comme le héros de la

Manche, il entendait vivre son rêve. «Je me couchais, m’a-t-il avoué,

avec les _Girondins_ de Lamartine; je déjeunais de Louis Blanc et un

tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de

mes jours était tracé. Je serais le Danton de l’Espagne, puis je

mourrais...» Je disais tout à l’heure que les proses de Blasco Ibáñez

n’avaient rien de littéraire. Les vers qu’il composa à cette période de

son existence l’étaient-ils davantage? Car il importe de marquer qu’il

rimait alors pour la République. Et rien ne s’oppose à ce que soit

admise l’hypothèse qu’à travers ces rimes passait un souffle d’ardente

sincérité, qui en conditionnait la relative beauté. D’autres vers, que

Blasco Ibáñez consacra, avant d’avoir atteint vingt ans, à des Philis

moins irréelles que la Déité de la future République d’Ibérie, je ne

saurais rien relater ici, si ce n’est qu’ils furent nombreux et qu’ils

sont religieusement couverts par le voile profond du mystère, de ce

mystère que l’auteur a toujours gardé sur sa vie sentimentale et ses

aventures passionnelles. Il n’est certes pas de ceux qui accommodent les

cœurs brisés à la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses

propres amours ne lui ont jamais servi à pimenter sa littérature. Si,

dans quelques-uns de ses romans, il se dégage, encore que rarement,

comme un relent affaibli de personnelles expériences, l’on peut être sûr

que ces pages autobiographiques s’y sont glissées par une sorte de

mouvement réflexe et contre la volonté de l’auteur. Mais, pour en

revenir à ses vers d’amour, s’il n’en a rien gardé, je sais, moi, que

quelques-unes des femmes qui les ont reçus, et qui vivent encore,

quelque part, en Espagne, les ont conservés et les relisent parfois,

avec une muette extase, dans le silence des lourds étés, alors que,

devenues épouses vertueuses et matrones procréatrices à la fécondité

généreuse, elles évoquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles,

les cours passionnées de l’étudiant «_calavera_»[19] de Valence.

Laissons, cependant, cette délicate matière et tenons-nous en aux vers à

la République...

De ceux-ci, il est un sonnet qui mérite une mention à part. L’histoire

du sonnet abonde en bizarreries originales, relatées par L. de Veyrières

dans sa _Monographie du Sonnet_, publiée en 1869-1870. J’ai, dans

_América Latina_ de Juin 1920[20], narré comment le grand poète

nicaraguéen Rubén Darío avait, en 1896, composé en collaboration, en

quatorze minutes, un merveilleux sonnet à la gloire de Rome. Mais

personne n’a songé encore à exhumer des colonnes du journal républicain

où ils furent publiés avant que leur auteur eût atteint ses dix-huit

printemps, les quatorze vers où Blasco Ibáñez suppliait le peuple de se

lever contre la monarchie, non pas seulement d’Espagne, mais de l’Europe

entière, et de couper la tête aux «tyrans», en commençant par celui de

son pays. Toujours est-il que l’_Audiencia Criminal_ de Valence, en

condamnant Blasco Ibáñez--étudiant encore imberbe--à six mois de

_carcere duro_, pour, aussitôt, par égards pour sa tendre jeunesse, lui

appliquer la clause du sursis, s’est couverte de ce ridicule spécial

dont les Annales de la Thémis espagnole offrent tant d’exemples. Et l’on

avouera qu’en tout cas, cette conception de la critique des vers n’était

guère propre à encourager Blasco dans la carrière de Tyrtée et que mieux

valait encore pour «une Philis en l’air faire le langoureux».

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 13 / 41 题