I
L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa haine pour
les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.--Les
cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de ses
propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que
pour l’avenir.
Il y a bien longtemps que je me sens attiré par l’originale et forte
personnalité de Blasco Ibáñez. J’étais à peine reçu agrégé d’espagnol
que, dans l’hiver de 1902-1903, j’obtenais de lui l’autorisation de
traduire en français l’un de ses meilleurs romans. La traduction, déjà
fort avancée, fut interrompue, malheureusement, par un voyage
professionnel en Allemagne, qui devait durer trois années. Mais à peine
étais-je installé à Hambourg que, dans diverses conférences, j’y
révélais au public lettré de la grande ville hanséatique l’œuvre,
encore à peine connue, du romancier de Valence. De l’une au moins de ces
conférences, l’écho parvenait jusqu’à Madrid et un résumé en fut donné
par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: _La
España Moderna_, Nº de Décembre 1903, p. 167-172. En outre, l’un des
livres espagnols expliqué dans les cours que je faisais au _Johanneum_
dans l’année scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibáñez: _La
Horda_. Et actuellement, la traduction de diverses œuvres de cet
écrivain occupe le meilleur de mes loisirs.
De là, cependant, à écrire sa biographie, il y a une nuance. J’ai connu
Blasco Ibáñez à Madrid et à Paris. Toutefois, le soumettre à une
observation prolongée n’était pas chose facile. Ce romancier est un peu
comme la femme, dont l’_Enéide_ de Virgile nous a appris qu’elle était
_varium et mutabile semper_. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en
France son plus long séjour fixe, travaillant ardemment pour la cause
des Alliés, ainsi qu’il sera dit plus bas. Mais, alors, j’étais moi-même
fort loin de Paris, appelé, comme tous les Français de mon âge, à
défendre la patrie en danger.
Avant qu’éclatât l’incendie européen, d’autre part, Blasco Ibáñez vivait
dans l’Amérique du Sud, absorbé par cette entreprise colonisatrice qui a
tous les caractères du roman d’aventures transposé dans la réalité. Si,
quelquefois, il lui arrivait d’abandonner les déserts de la Patagonie ou
du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale française, ces
séjours ne laissaient pas de participer de l’extraordinaire existence de
l’auteur dans la _pampa_ argentine. C’étaient des intermèdes de «vie
intense», dont l’un ne fut que de dix jours et qui coûtaient des
milliers de francs à cet homme toujours prêt à risquer joyeusement une
double traversée de vingt journées pour reprendre contact avec une
civilisation presque oubliée. Pour lui, l’Atlantique n’était alors en
toute vérité qu’une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant
Buenos Aires à Boulogne une façon de tramway. En cinq ans, il réalisa
ainsi sept voyages d’aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau,
soit donc quatorze traversées!
Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco
Ibáñez se prépara à entrer dans la marine de guerre espagnole et qu’il
aime la mer de cette passion de riverain de la Méditerranée dont tant de
personnages de ses livres sont dévorés. Faut-il citer l’un des plus
célèbres, _Mare Nostrum_, où le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparaît,
en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante représentation
de l’auteur même du roman? Mais, dès ses premières œuvres, nous
retrouvons déjà ce trait, si caractéristique, de sa nature. Qui n’a
présent à l’esprit cette _Flor de Mayo_, qui date de 1895 et où
Pascualet, bien qu’âgé de 13 ans et ayant l’air d’un petit clerc
d’église--à tel point que les pêcheurs l’ont surnommé le _Retor_ (le
_Recteur_)--s’engage, malgré la frayeur de sa mère, comme mousse, grimpe
aux mâts, tout de suite devenu marin expérimenté et, finalement, se mue
en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au péril de sa vie,
des marchandises d’Algérie?
Cependant la difficulté d’écrire une biographie de Blasco Ibáñez
résidait moins encore dans la nature unique de son existence écoulée,
que dans le genre tout à fait spécial de son caractère. Outre qu’il est
incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de
l’Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le passé
n’ait pas de signification. Aucun écrivain, peut-être, ne se préoccupe
moins que lui de son œuvre littéraire. Il arrive fréquemment que des
critiques célèbres, d’Europe et d’Amérique, lui écrivent pour lui
demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne et sa
production. Ces sortes d’enquêtes lui causent infailliblement la plus
extrême perplexité. «Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas
mal écrit sur ce sujet. Mais où diable le trouver?» La vérité vraie est
que Blasco Ibáñez, qui consent bien à garder toute espèce d’imprimés le
concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par
s’impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de
travail, sont allés aux rayons d’une bibliothèque, d’où ils menacent de
submerger son cabinet de travail. Alors, s’armant d’un courage héroïque,
il décide, brusquement, de se défaire de ce fatras et, passant de la
volonté à l’acte, détruit tout, absolument tout, dans l’impossibilité de
trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour,
à chaque courrier, vient accroître la masse déjà existante. Ainsi, notre
romancier se trouve-t-il provisoirement dégagé de toute contrainte,
jusqu’à ce qu’un autre auto-da-fé, devenu indispensable, lui rappelle
qu’ici-bas, comme a dit le poète, «il ne faut jurer de rien».
On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco
Ibáñez peuvent être tranquilles. Il ne connaît pas le jeu perfide des
petits papiers. Ne gardant rien, nul n’aura à redouter quelqu’une de ces
publications intempestives qui font les délices du monde littéraire. Je
crois bien que ses débiteurs, s’il en a, n’auraient pas de peine à se
faire payer deux fois la même dette. Car les quittances ont, chez lui,
le même sort que d’autres manuscrits: tôt ou tard, la flamme
purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que
Blasco Ibáñez, dans l’impossibilité de rien retrouver de concret, tant
en matière de louanges que de blâmes, confond dans une même sympathie
amis et ennemis. Les premiers sont assurés de sa
[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ ÉTUDIANT]
[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ A PARIS EN 1890]
reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mériter son
admiration. Comme il n’a sous la main absolument rien de matériel pour
confirmer, dans un sens ou dans l’autre, un jugement enclin de soi-même
à la bienveillance, amis et ennemis bénéficient, de ce chef, d’un
optimisme généreux.
Non que Blasco Ibáñez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire.
Dans les autos-da-fé auxquels je viens de faire allusion, jamais n’a
figuré aucun volume, si misérable qu’ait pu être son apparence
extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne s’en prend qu’aux feuilles
volantes, imprimées ou manuscrites, et, d’autre part, son amour des
livres n’est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à dire qu’il
aime les livres pour leur contenu spécifique et non par caprice
d’amateur. Il ne se passe pas de jour qu’il ne consacre de trois à
quatre heures à la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût des
livres. Blasco Ibáñez possède une curiosité éveillée pour toutes les
choses de l’esprit. A part les sciences exactes, il n’est pas de domaine
de la spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les œuvres
en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le
tentent et, si l’on s’en étonne, il remarque qu’un romancier véritable
ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d’une façon ou de l’autre,
l’activité mentale des hommes. Peut-être me sera-t-il permis d’observer,
à ce propos, que les derniers romans du maître se ressentent un peu de
ce prodigieux désir d’universalité dans la connaissance. Lisant trop,
Blasco Ibáñez a été ainsi amené, comme inconsciemment, à déposer dans
ses œuvres le sédiment de tant de science acquise par pure volupté
d’intelligence. Ainsi le courant de la narration, naguère si limpide et
léger, se trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de notions
toujours intéressantes, certes, mais agissant, à plus d’une reprise, à
la façon de hors-d’œuvre.
Quoi qu’il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincèrement
cette immense soif de connaître dont Blasco Ibáñez est pénétré. Ce
voyageur inquiet, ce _globe-trotter_ impénitent n’a pas plus-tôt fixé
ses pénates quelque part, ne fût-ce que pour quelques mois, qu’aussitôt
on le voit s’entourer d’une bibliothèque. Tel ces crustacés marins dont
il a si magistralement décrit les mues successives dans _Mare Nostrum_,
il ne se dépouille de sa carapace que pour en reprendre aussitôt une
nouvelle. Arrivé à Paris, du fond de l’Argentine, en l’été tragique de
1914, il était, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilités
n’avaient pas encore éclaté qu’il en possédait plusieurs milliers.
Actuellement, quoique vivant seul et toujours se déplaçant, il n’a gardé
son appartement à Paris qu’à cause de ses chers livres. Dans sa villa de
Nice, où il s’est installé récemment pour y passer les hivers, les
livres se comptent par milliers également. A Madrid, dans le petit hôtel
de la Castellana, il en possède quantité d’autres, oubliés depuis des
années. Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa de la
Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une autre aussi, perdue à
Buenos Aires: qui dénombrera jamais le chiffre exact des livres qu’a
possédés et lus cet homme qui, propriétaire actuel de cinq maisons et
d’autant de «librairies», vous avoue ingénuement que son plus cher désir
est de construire une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir
ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que ceux-ci dépassent
cinquante mille. En attendant, Blasco Ibáñez ne laisse pas de souffrir
comiquement de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de donner la
chasse à un volume qu’il croit à Nice et qui, en fait, se trouve à
Paris, à moins que sur le rayon madrilène! Ainsi en va-t-il, d’ailleurs,
avec sa garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut longtemps cherché
sur la Côte d’Azur. Ce que voyant, le maître imagina le biais ingénieux
de doter chacune de ses principales bibliothèques des ouvrages les plus
indispensables et d’avoir une garde-robe à peu près complète dans chacun
de ses divers domiciles.
J’en ai dit assez--et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique
longtemps encore--pour que le lecteur se rende un compte exact de la
difficulté que présentait un livre sur BLASCO IBÁÑEZ, SES ROMANS ET LE
ROMAN DE SA VIE. Il eût été plus aisé de construire une documentation
rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-âge
que sur ce romancier contemporain, dont il n’existe pas de bibliographie
et qui, objet d’une multitude d’articles dans les deux hémisphères, n’a
rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! Non seulement il n’en
a rien gardé, mais--et c’est chose pire encore--il serait superflu de
rien lui demander qui soit quelconque précision sur la date et le lieu
de parution de ces études. Doué de la plus merveilleuse faculté de se
souvenir pour tout ce qui a trait à l’observation des choses et des
êtres--de la vie, en un mot--, il se révèle hautement incapable de rien
retenir des incidents de son existence matérielle. Lui, qui n’a jamais
pris aucunes notes pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous
dire qui vaille dès qu’il s’agit de monter cet appareil critique qui est
comme l’armature de toute œuvre non plus d’imagination, mais de
science. J’ai donc dû rechercher pour mon propre compte un peu partout
la matière de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je
n’ai pu recueillir qu’une minime partie de ce qui a vu le jour en
Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et
aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement
manifeste qu’il n’est plus permis aujourd’hui de la discuter de ce point
de vue.
Au fond, pour qui connaît Blasco Ibáñez, cette ignorance de ce que l’on
est convenu d’appeler, en style de critique, la bibliographie de son
œuvre, n’est étrange qu’en apparence. Cet homme ne vit que par une
idée fixe, qui le cloue, positivement, en marge des réalités ordinaires.
Naguère, dans les belles années de sa batailleuse jeunesse, il se
consacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors de faire de
sa chère Espagne une République Fédérative. Pour cela, il fallait
d’abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes
rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et comme nul n’échappe
ici-bas à son destin, au milieu de cette existence troublée et
batailleuse, parmi les incidents variés d’une carrière de député, de
journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réserver les instants
nécessaires à la production d’œuvres qui sont les plus belles dont
s’honore cette période de l’histoire littéraire d’Espagne. Mais cet
aspect de son activité débordante comptait alors si peu pour lui que,
lorsque--à la suite d’un hasard, qui lui avait mis entre les mains le
roman _La Barraca_, publié en 1898--M. Georges Hérelle s’avisa, en 1901,
d’écrire à l’auteur pour lui demander l’autorisation de traduire le
livre en français, celui-ci négligea de lui répondre et que ce ne fut
que sur les instances répétées du professeur du lycée de Bayonne
qu’enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul
n’ignore que c’est de la publication de _Terres Maudites_ dans la
_Revue de Paris_ en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez
l’éditeur du présent livre, que datera le commencement de la renommée
mondiale de Blasco Ibáñez. C’est seulement aujourd’hui que celui-ci,
ayant renoncé aux agitations de la politique et à ses rêves de
colonisation lointaine, commence enfin à accorder aux choses de la
littérature une attention soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs
sont assurés de trouver en lui un correspondant méthodique et régulier
et il n’est pas jusqu’au flot polyglotte de ses passionnés admirateurs
qui ne puisse compter sur le retour fidèle des cartes postales et des
albums qu’ils lui adressent pour qu’il y appose sa signature autographe.
Cependant, l’idée fixe d’antan tient toujours Blasco Ibáñez sous sa
tyrannique puissance et elle n’a que changé de nature. Pour lui, il
n’existe plus qu’une réalité, la plus chimérique de toutes et cependant
la plus féconde: l’avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, à
ses yeux. S’il veut bien en reconnaître l’existence, ce n’est que pour
autrui. Absorbé tyranniquement par la vision d’un demain infini, il ne
parle et ne songe qu’à ce qu’il fera, non à ce qu’il a fait. Semblable
sur ce point à tous les grands créateurs, il est incapable de trouver
une quelconque jouissance dans la contemplation de l’œuvre réalisée,
sa puissance totale d’attention étant concentrée et absorbée par
l’œuvre à produire. Je lui ai demandé quel était celui de ses romans
qu’il préférait. Sa réponse le peint en pied. Il m’a dit simplement:
«_La que voy á escribir_»[1]. Et il aime à développer, dans l’intimité,
le thème suivant: «Qu’il ne faut pas que l’écrivain, tels ces Bouddhas
dont la vue est rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est
fait est fait et qu’il faut toujours aller en quête de nouveauté.»
Cette conception un peu spéciale du métier d’homme de lettres est cause
que Blasco Ibáñez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une
que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mérite
d’illustrer de graphique sorte une vérité qui, avec tout autre que
Blasco Ibáñez, aurait l’aspect d’un paradoxe: à savoir qu’il serait aisé
de lui faire admettre comme appartenant à autrui le développement
romanesque à la base d’une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les
a tellement oubliées--et leur armature et leurs développements
essentiels--qu’une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais
venons-en à cette anecdote. C’était à Buenos Aires, lors de la
représentation d’une comédie lyrique tirée de _Cañas y Barro_ et
intitulée, en français: _La Tragédie sur le Lac_. Fort intrigué par l’un
des personnages secondaires, le maître en manifesta une vive surprise
devant les amis qui l’entouraient. «_Comment_--s’écriait-il avec un
désespoir navrant--, _comment ai-je omis cette création? C’est la figure
qui eût si bien fait dans mon livre!_» Ce qu’entendant, quelqu’un
s’empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien
dans _Cañas y Barro_. Dénégations énergiques de Blasco Ibáñez. Répliques
des autres, scandalisés. Finalement, l’on propose un pari. Le maître,
sûr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire
du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une
autre fois--c’était au Mexique--Blasco Ibáñez lisait un ouvrage traitant
des édifices religieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se
trouvait, à propos des confréries monacales, un chapitre sur Saint
François d’Assise. «_Voilà_--pensa Blasco Ibáñez--_des choses que je
dirais, si jamais il m’arrivait d’écrire sur le mystique d’Ombrie. Il
est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformité d’idées
avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela déjà, quelque
part..._» Il continua sa lecture et, arrivé à la dernière page du livre,
y trouva, à sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint
François d’Assise était extrait du volume de Blasco Ibáñez: _En el País
del Arte_, dont il constitue le trentième chapitre!
Certains seront, sans doute, tentés de sourire de ces historiettes
parfaitement authentiques. Loin d’en être humilié, le maître, au
contraire, en serait plutôt fier. C’est qu’il professe la croyance que
l’une des qualités primordiales du romancier consiste--et on l’a déjà
insinué plus haut--à savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand
l’occasion s’en présente, sur ce constat élémentaire: que l’oubli est la
condition _sine quâ non_ d’état de grâce de l’artiste vrai et que, si
l’on ne savait point oublier, en commençant une œuvre nouvelle, toute
la production antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait
d’avance la création entreprise. D’autre part, il n’est point malaisé de
s’imaginer quelles conséquences entraîne, pour Blasco Ibáñez, cette
conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit
dans l’avenir, c’est chez lui chose fréquente de mentionner des projets
qui supposent, de sa part, une confiance illimitée au lendemain. Cette
arrogante tranquillité d’un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi
quelque aspect sombrement tragique par son épique grandeur. Au bas de la
page de garde de son dernier volume: _El Militarismo Mejicano_, il
n’annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu’il parle de ses
œuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans
évoquant l’heure où, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner
sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d’esprit, qui découle spontanément
d’un long entraînement au travail et d’une prodigieuse énergie à
l’action. L’un des amis les plus intimes de Blasco Ibáñez me confessait,
à ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. Il ne semble
pas croire à la mort. Peut-être estime-t-il que nous mourons quand nous
le voulons, que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, nous
nous signons à nous-mêmes le passeport pour l’au delà. Vous le verrez
encore, plus qu’octogénaire, projeter, avec l’assurance d’en avoir
raison, des œuvres de Titan. Et, à l’agonie, je suis presque sûr
qu’il aura une phrase comme celle-ci: «_Se me ha ocurrido una novela,
mañana me pongo á trabajar..._»[2].
Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l’écrivain et poète Michel
Zamacois, bien connu à Paris, a publié, il y a une dizaine d’années, la
description la plus exacte qui soit, à mon sens, de la personne physique
et morale de Blasco Ibáñez. Ce petit livre, qui s’intitule: «_Mis
contemporáneos. I.--Vicente Blasco Ibáñez_»[3], ne contient que peu de
renseignements sur l’existence romanesque du maître, mais, en revanche,
l’auteur a parfaitement su rendre l’impression de force et de puissance
qui émane de cet homme extraordinaire. Aujourd’hui, la peinture de
Zamacois est encore exacte, avec cette différence pourtant que, si
l’homme est, en somme, le même, un détail important de son visage: la
barbe--depuis le séjour en Argentine--en a
[Illustration: MEETING RÉPUBLICAIN PRÉSIDÉ PAR BLASCO IBÁÑEZ DANS UN
VILLAGE DE LA RÉGION DE VALENCE]
[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A
ROME, EN 1896]
disparu et l’on ne voit plus sur sa bouche, comme naguère, cet éternel
cigare de la Havane qui fleurissait ses lèvres. Zamacois était donc allé
trouver Blasco Ibáñez dans son petit hôtel de Madrid, dont il a été dit
plus haut qu’il se trouve situé à proximité de l’aristocratique
promenade de la Castellana. Il était midi, heure à laquelle--vu
l’habitude tardive du déjeuner en la capitale d’Espagne--il n’est pas
rare que l’on rende des visites, ou que l’on en reçoive. «Je le trouvai
en train d’écrire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues
charnues sont quelque peu congestionnées par la fièvre de l’effort
mental. Sa tête énergique est nimbée par la fumée d’un cigare de la
Havane. En me voyant, le maître s’est levé. A l’expression belliqueuse
de ses mains crispées, à l’élastique promptitude avec laquelle son corps
robuste se rejette en arrière et s’érige sur les jambes rigides, j’ai la
sensation bien nette d’une volonté, en même temps que d’une force
physique. Il vient d’avoir quarante-trois ans. Il est grand, râblé,
massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d’arabe. Sur le front
haut, plein d’inquiétude et d’ambition, les cheveux, qui ont dû être
bouclés et abondants, résistent encore à la calvitie. Entre les
sourcils, la pensée a marqué un profond sillon, impérieux, vertical. Les
yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez,
aquilin, ombre une moustache dont l’exubérance recouvre une bouche
voluptueuse et souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent d’une
moue d’insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et
Roseaux_ reste debout devant moi, m’observant, et je sens dans mes
pupilles l’expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il
porte des pantoufles de drap gris et est vêtu d’une rustique pelisse de
velours de coton à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court et rond,
débordant de sèves vitales. La poignée de mains qui m’accueille est
aimable et sympathique, mais rude, à la façon de celles qu’échangent,
avant la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, est celle
d’un marin. Son débit est abondant, brusque, et coupé généreusement
d’interjections. Il a tout l’aspect d’un artiste, mais aussi d’un
conquistador. Il me fait l’effet d’un de ces aventuriers de légende qui,
dans l’obligation de se servir simultanément de la lance et du bouclier,
guidaient leur bête par la seule pression des genoux et qui, bien que
fort peu nombreux, surent--ainsi qu’il l’a écrit lui-même--éclaircir de
leur sang le cuivre d’Amérique. Né à notre époque, c’est la douceur des
mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. Mais un lointain
atavisme le pousse, ce bras, à faire le geste qui blesse l’adversaire ou
qui s’assure la conquête. S’il eût vu le jour sur le déclin du quinzième
siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi l’astre rouge de Pizarre
ou de Cortez.»