SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE

I

L’homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa haine pour

les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.--Les

cinq bibliothèques différentes.--Son oubli du passé et de ses

propres œuvres.--Incapable de vieillir, il n’a de pensées que

pour l’avenir.

Il y a bien longtemps que je me sens attiré par l’originale et forte

personnalité de Blasco Ibáñez. J’étais à peine reçu agrégé d’espagnol

que, dans l’hiver de 1902-1903, j’obtenais de lui l’autorisation de

traduire en français l’un de ses meilleurs romans. La traduction, déjà

fort avancée, fut interrompue, malheureusement, par un voyage

professionnel en Allemagne, qui devait durer trois années. Mais à peine

étais-je installé à Hambourg que, dans diverses conférences, j’y

révélais au public lettré de la grande ville hanséatique l’œuvre,

encore à peine connue, du romancier de Valence. De l’une au moins de ces

conférences, l’écho parvenait jusqu’à Madrid et un résumé en fut donné

par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: _La

España Moderna_, Nº de Décembre 1903, p. 167-172. En outre, l’un des

livres espagnols expliqué dans les cours que je faisais au _Johanneum_

dans l’année scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibáñez: _La

Horda_. Et actuellement, la traduction de diverses œuvres de cet

écrivain occupe le meilleur de mes loisirs.

De là, cependant, à écrire sa biographie, il y a une nuance. J’ai connu

Blasco Ibáñez à Madrid et à Paris. Toutefois, le soumettre à une

observation prolongée n’était pas chose facile. Ce romancier est un peu

comme la femme, dont l’_Enéide_ de Virgile nous a appris qu’elle était

_varium et mutabile semper_. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en

France son plus long séjour fixe, travaillant ardemment pour la cause

des Alliés, ainsi qu’il sera dit plus bas. Mais, alors, j’étais moi-même

fort loin de Paris, appelé, comme tous les Français de mon âge, à

défendre la patrie en danger.

Avant qu’éclatât l’incendie européen, d’autre part, Blasco Ibáñez vivait

dans l’Amérique du Sud, absorbé par cette entreprise colonisatrice qui a

tous les caractères du roman d’aventures transposé dans la réalité. Si,

quelquefois, il lui arrivait d’abandonner les déserts de la Patagonie ou

du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale française, ces

séjours ne laissaient pas de participer de l’extraordinaire existence de

l’auteur dans la _pampa_ argentine. C’étaient des intermèdes de «vie

intense», dont l’un ne fut que de dix jours et qui coûtaient des

milliers de francs à cet homme toujours prêt à risquer joyeusement une

double traversée de vingt journées pour reprendre contact avec une

civilisation presque oubliée. Pour lui, l’Atlantique n’était alors en

toute vérité qu’une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant

Buenos Aires à Boulogne une façon de tramway. En cinq ans, il réalisa

ainsi sept voyages d’aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau,

soit donc quatorze traversées!

Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco

Ibáñez se prépara à entrer dans la marine de guerre espagnole et qu’il

aime la mer de cette passion de riverain de la Méditerranée dont tant de

personnages de ses livres sont dévorés. Faut-il citer l’un des plus

célèbres, _Mare Nostrum_, où le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparaît,

en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante représentation

de l’auteur même du roman? Mais, dès ses premières œuvres, nous

retrouvons déjà ce trait, si caractéristique, de sa nature. Qui n’a

présent à l’esprit cette _Flor de Mayo_, qui date de 1895 et où

Pascualet, bien qu’âgé de 13 ans et ayant l’air d’un petit clerc

d’église--à tel point que les pêcheurs l’ont surnommé le _Retor_ (le

_Recteur_)--s’engage, malgré la frayeur de sa mère, comme mousse, grimpe

aux mâts, tout de suite devenu marin expérimenté et, finalement, se mue

en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au péril de sa vie,

des marchandises d’Algérie?

Cependant la difficulté d’écrire une biographie de Blasco Ibáñez

résidait moins encore dans la nature unique de son existence écoulée,

que dans le genre tout à fait spécial de son caractère. Outre qu’il est

incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de

l’Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le passé

n’ait pas de signification. Aucun écrivain, peut-être, ne se préoccupe

moins que lui de son œuvre littéraire. Il arrive fréquemment que des

critiques célèbres, d’Europe et d’Amérique, lui écrivent pour lui

demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne et sa

production. Ces sortes d’enquêtes lui causent infailliblement la plus

extrême perplexité. «Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas

mal écrit sur ce sujet. Mais où diable le trouver?» La vérité vraie est

que Blasco Ibáñez, qui consent bien à garder toute espèce d’imprimés le

concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par

s’impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de

travail, sont allés aux rayons d’une bibliothèque, d’où ils menacent de

submerger son cabinet de travail. Alors, s’armant d’un courage héroïque,

il décide, brusquement, de se défaire de ce fatras et, passant de la

volonté à l’acte, détruit tout, absolument tout, dans l’impossibilité de

trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour,

à chaque courrier, vient accroître la masse déjà existante. Ainsi, notre

romancier se trouve-t-il provisoirement dégagé de toute contrainte,

jusqu’à ce qu’un autre auto-da-fé, devenu indispensable, lui rappelle

qu’ici-bas, comme a dit le poète, «il ne faut jurer de rien».

On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco

Ibáñez peuvent être tranquilles. Il ne connaît pas le jeu perfide des

petits papiers. Ne gardant rien, nul n’aura à redouter quelqu’une de ces

publications intempestives qui font les délices du monde littéraire. Je

crois bien que ses débiteurs, s’il en a, n’auraient pas de peine à se

faire payer deux fois la même dette. Car les quittances ont, chez lui,

le même sort que d’autres manuscrits: tôt ou tard, la flamme

purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que

Blasco Ibáñez, dans l’impossibilité de rien retrouver de concret, tant

en matière de louanges que de blâmes, confond dans une même sympathie

amis et ennemis. Les premiers sont assurés de sa

[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ ÉTUDIANT]

[Illustration: BLASCO IBÁÑEZ A PARIS EN 1890]

reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mériter son

admiration. Comme il n’a sous la main absolument rien de matériel pour

confirmer, dans un sens ou dans l’autre, un jugement enclin de soi-même

à la bienveillance, amis et ennemis bénéficient, de ce chef, d’un

optimisme généreux.

Non que Blasco Ibáñez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire.

Dans les autos-da-fé auxquels je viens de faire allusion, jamais n’a

figuré aucun volume, si misérable qu’ait pu être son apparence

extérieure. Sa fièvre de faire table rase ne s’en prend qu’aux feuilles

volantes, imprimées ou manuscrites, et, d’autre part, son amour des

livres n’est pas celui des bibliophiles: ce qui revient à dire qu’il

aime les livres pour leur contenu spécifique et non par caprice

d’amateur. Il ne se passe pas de jour qu’il ne consacre de trois à

quatre heures à la lecture. Et rien de moins unilatéral que ce goût des

livres. Blasco Ibáñez possède une curiosité éveillée pour toutes les

choses de l’esprit. A part les sciences exactes, il n’est pas de domaine

de la spéculation intellectuelle où il ne soit familier. Les œuvres

en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le

tentent et, si l’on s’en étonne, il remarque qu’un romancier véritable

ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d’une façon ou de l’autre,

l’activité mentale des hommes. Peut-être me sera-t-il permis d’observer,

à ce propos, que les derniers romans du maître se ressentent un peu de

ce prodigieux désir d’universalité dans la connaissance. Lisant trop,

Blasco Ibáñez a été ainsi amené, comme inconsciemment, à déposer dans

ses œuvres le sédiment de tant de science acquise par pure volupté

d’intelligence. Ainsi le courant de la narration, naguère si limpide et

léger, se trouve-t-il parfois obstrué par un limon pesant de notions

toujours intéressantes, certes, mais agissant, à plus d’une reprise, à

la façon de hors-d’œuvre.

Quoi qu’il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincèrement

cette immense soif de connaître dont Blasco Ibáñez est pénétré. Ce

voyageur inquiet, ce _globe-trotter_ impénitent n’a pas plus-tôt fixé

ses pénates quelque part, ne fût-ce que pour quelques mois, qu’aussitôt

on le voit s’entourer d’une bibliothèque. Tel ces crustacés marins dont

il a si magistralement décrit les mues successives dans _Mare Nostrum_,

il ne se dépouille de sa carapace que pour en reprendre aussitôt une

nouvelle. Arrivé à Paris, du fond de l’Argentine, en l’été tragique de

1914, il était, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilités

n’avaient pas encore éclaté qu’il en possédait plusieurs milliers.

Actuellement, quoique vivant seul et toujours se déplaçant, il n’a gardé

son appartement à Paris qu’à cause de ses chers livres. Dans sa villa de

Nice, où il s’est installé récemment pour y passer les hivers, les

livres se comptent par milliers également. A Madrid, dans le petit hôtel

de la Castellana, il en possède quantité d’autres, oubliés depuis des

années. Sa bibliothèque de Valence; celle de sa belle villa de la

Malvarrosa aux bords de la Méditerranée; une autre aussi, perdue à

Buenos Aires: qui dénombrera jamais le chiffre exact des livres qu’a

possédés et lus cet homme qui, propriétaire actuel de cinq maisons et

d’autant de «librairies», vous avoue ingénuement que son plus cher désir

est de construire une sixième demeure, «où il pourrait enfin avoir

ensemble tous ses livres»! Réunis, je sais que ceux-ci dépassent

cinquante mille. En attendant, Blasco Ibáñez ne laisse pas de souffrir

comiquement de cette ubiquité de domicile. Il lui arrive de donner la

chasse à un volume qu’il croit à Nice et qui, en fait, se trouve à

Paris, à moins que sur le rayon madrilène! Ainsi en va-t-il, d’ailleurs,

avec sa garde-robe. Un frac laissé à Buenos-Aires fut longtemps cherché

sur la Côte d’Azur. Ce que voyant, le maître imagina le biais ingénieux

de doter chacune de ses principales bibliothèques des ouvrages les plus

indispensables et d’avoir une garde-robe à peu près complète dans chacun

de ses divers domiciles.

J’en ai dit assez--et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique

longtemps encore--pour que le lecteur se rende un compte exact de la

difficulté que présentait un livre sur BLASCO IBÁÑEZ, SES ROMANS ET LE

ROMAN DE SA VIE. Il eût été plus aisé de construire une documentation

rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-âge

que sur ce romancier contemporain, dont il n’existe pas de bibliographie

et qui, objet d’une multitude d’articles dans les deux hémisphères, n’a

rien gardé de tout ce papier noirci à sa louange! Non seulement il n’en

a rien gardé, mais--et c’est chose pire encore--il serait superflu de

rien lui demander qui soit quelconque précision sur la date et le lieu

de parution de ces études. Doué de la plus merveilleuse faculté de se

souvenir pour tout ce qui a trait à l’observation des choses et des

êtres--de la vie, en un mot--, il se révèle hautement incapable de rien

retenir des incidents de son existence matérielle. Lui, qui n’a jamais

pris aucunes notes pour la préparation de ses romans, ne sait rien vous

dire qui vaille dès qu’il s’agit de monter cet appareil critique qui est

comme l’armature de toute œuvre non plus d’imagination, mais de

science. J’ai donc dû rechercher pour mon propre compte un peu partout

la matière de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je

n’ai pu recueillir qu’une minime partie de ce qui a vu le jour en

Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et

aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement

manifeste qu’il n’est plus permis aujourd’hui de la discuter de ce point

de vue.

Au fond, pour qui connaît Blasco Ibáñez, cette ignorance de ce que l’on

est convenu d’appeler, en style de critique, la bibliographie de son

œuvre, n’est étrange qu’en apparence. Cet homme ne vit que par une

idée fixe, qui le cloue, positivement, en marge des réalités ordinaires.

Naguère, dans les belles années de sa batailleuse jeunesse, il se

consacra tout entier à un idéal politique. Il rêvait alors de faire de

sa chère Espagne une République Fédérative. Pour cela, il fallait

d’abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes

rapportèrent au tribun de Valence. Néanmoins, et comme nul n’échappe

ici-bas à son destin, au milieu de cette existence troublée et

batailleuse, parmi les incidents variés d’une carrière de député, de

journaliste et de conspirateur, il sut déjà se réserver les instants

nécessaires à la production d’œuvres qui sont les plus belles dont

s’honore cette période de l’histoire littéraire d’Espagne. Mais cet

aspect de son activité débordante comptait alors si peu pour lui que,

lorsque--à la suite d’un hasard, qui lui avait mis entre les mains le

roman _La Barraca_, publié en 1898--M. Georges Hérelle s’avisa, en 1901,

d’écrire à l’auteur pour lui demander l’autorisation de traduire le

livre en français, celui-ci négligea de lui répondre et que ce ne fut

que sur les instances répétées du professeur du lycée de Bayonne

qu’enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul

n’ignore que c’est de la publication de _Terres Maudites_ dans la

_Revue de Paris_ en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez

l’éditeur du présent livre, que datera le commencement de la renommée

mondiale de Blasco Ibáñez. C’est seulement aujourd’hui que celui-ci,

ayant renoncé aux agitations de la politique et à ses rêves de

colonisation lointaine, commence enfin à accorder aux choses de la

littérature une attention soutenue. Désormais, traducteurs et éditeurs

sont assurés de trouver en lui un correspondant méthodique et régulier

et il n’est pas jusqu’au flot polyglotte de ses passionnés admirateurs

qui ne puisse compter sur le retour fidèle des cartes postales et des

albums qu’ils lui adressent pour qu’il y appose sa signature autographe.

Cependant, l’idée fixe d’antan tient toujours Blasco Ibáñez sous sa

tyrannique puissance et elle n’a que changé de nature. Pour lui, il

n’existe plus qu’une réalité, la plus chimérique de toutes et cependant

la plus féconde: l’avenir. Point de passé ni de présent qui vaillent, à

ses yeux. S’il veut bien en reconnaître l’existence, ce n’est que pour

autrui. Absorbé tyranniquement par la vision d’un demain infini, il ne

parle et ne songe qu’à ce qu’il fera, non à ce qu’il a fait. Semblable

sur ce point à tous les grands créateurs, il est incapable de trouver

une quelconque jouissance dans la contemplation de l’œuvre réalisée,

sa puissance totale d’attention étant concentrée et absorbée par

l’œuvre à produire. Je lui ai demandé quel était celui de ses romans

qu’il préférait. Sa réponse le peint en pied. Il m’a dit simplement:

«_La que voy á escribir_»[1]. Et il aime à développer, dans l’intimité,

le thème suivant: «Qu’il ne faut pas que l’écrivain, tels ces Bouddhas

dont la vue est rivée au nombril, oublie le principe que ce qui est

fait est fait et qu’il faut toujours aller en quête de nouveauté.»

Cette conception un peu spéciale du métier d’homme de lettres est cause

que Blasco Ibáñez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une

que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mérite

d’illustrer de graphique sorte une vérité qui, avec tout autre que

Blasco Ibáñez, aurait l’aspect d’un paradoxe: à savoir qu’il serait aisé

de lui faire admettre comme appartenant à autrui le développement

romanesque à la base d’une quelconque de ses œuvres anciennes. Il les

a tellement oubliées--et leur armature et leurs développements

essentiels--qu’une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais

venons-en à cette anecdote. C’était à Buenos Aires, lors de la

représentation d’une comédie lyrique tirée de _Cañas y Barro_ et

intitulée, en français: _La Tragédie sur le Lac_. Fort intrigué par l’un

des personnages secondaires, le maître en manifesta une vive surprise

devant les amis qui l’entouraient. «_Comment_--s’écriait-il avec un

désespoir navrant--, _comment ai-je omis cette création? C’est la figure

qui eût si bien fait dans mon livre!_» Ce qu’entendant, quelqu’un

s’empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien

dans _Cañas y Barro_. Dénégations énergiques de Blasco Ibáñez. Répliques

des autres, scandalisés. Finalement, l’on propose un pari. Le maître,

sûr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire

du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une

autre fois--c’était au Mexique--Blasco Ibáñez lisait un ouvrage traitant

des édifices religieux dans ce pays, où, je ne sais comment, se

trouvait, à propos des confréries monacales, un chapitre sur Saint

François d’Assise. «_Voilà_--pensa Blasco Ibáñez--_des choses que je

dirais, si jamais il m’arrivait d’écrire sur le mystique d’Ombrie. Il

est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformité d’idées

avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela déjà, quelque

part..._» Il continua sa lecture et, arrivé à la dernière page du livre,

y trouva, à sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint

François d’Assise était extrait du volume de Blasco Ibáñez: _En el País

del Arte_, dont il constitue le trentième chapitre!

Certains seront, sans doute, tentés de sourire de ces historiettes

parfaitement authentiques. Loin d’en être humilié, le maître, au

contraire, en serait plutôt fier. C’est qu’il professe la croyance que

l’une des qualités primordiales du romancier consiste--et on l’a déjà

insinué plus haut--à savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand

l’occasion s’en présente, sur ce constat élémentaire: que l’oubli est la

condition _sine quâ non_ d’état de grâce de l’artiste vrai et que, si

l’on ne savait point oublier, en commençant une œuvre nouvelle, toute

la production antérieure, la plus désolante uniformité ruinerait

d’avance la création entreprise. D’autre part, il n’est point malaisé de

s’imaginer quelles conséquences entraîne, pour Blasco Ibáñez, cette

conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit

dans l’avenir, c’est chez lui chose fréquente de mentionner des projets

qui supposent, de sa part, une confiance illimitée au lendemain. Cette

arrogante tranquillité d’un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi

quelque aspect sombrement tragique par son épique grandeur. Au bas de la

page de garde de son dernier volume: _El Militarismo Mejicano_, il

n’annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu’il parle de ses

œuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans

évoquant l’heure où, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner

sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d’esprit, qui découle spontanément

d’un long entraînement au travail et d’une prodigieuse énergie à

l’action. L’un des amis les plus intimes de Blasco Ibáñez me confessait,

à ce propos: «Il ne vieillira pas. Il dédaigne le repos. Il ne semble

pas croire à la mort. Peut-être estime-t-il que nous mourons quand nous

le voulons, que la mort ne se présente que lorsque, las de vivre, nous

nous signons à nous-mêmes le passeport pour l’au delà. Vous le verrez

encore, plus qu’octogénaire, projeter, avec l’assurance d’en avoir

raison, des œuvres de Titan. Et, à l’agonie, je suis presque sûr

qu’il aura une phrase comme celle-ci: «_Se me ha ocurrido una novela,

mañana me pongo á trabajar..._»[2].

Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l’écrivain et poète Michel

Zamacois, bien connu à Paris, a publié, il y a une dizaine d’années, la

description la plus exacte qui soit, à mon sens, de la personne physique

et morale de Blasco Ibáñez. Ce petit livre, qui s’intitule: «_Mis

contemporáneos. I.--Vicente Blasco Ibáñez_»[3], ne contient que peu de

renseignements sur l’existence romanesque du maître, mais, en revanche,

l’auteur a parfaitement su rendre l’impression de force et de puissance

qui émane de cet homme extraordinaire. Aujourd’hui, la peinture de

Zamacois est encore exacte, avec cette différence pourtant que, si

l’homme est, en somme, le même, un détail important de son visage: la

barbe--depuis le séjour en Argentine--en a

[Illustration: MEETING RÉPUBLICAIN PRÉSIDÉ PAR BLASCO IBÁÑEZ DANS UN

VILLAGE DE LA RÉGION DE VALENCE]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBÁÑEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A

ROME, EN 1896]

disparu et l’on ne voit plus sur sa bouche, comme naguère, cet éternel

cigare de la Havane qui fleurissait ses lèvres. Zamacois était donc allé

trouver Blasco Ibáñez dans son petit hôtel de Madrid, dont il a été dit

plus haut qu’il se trouve situé à proximité de l’aristocratique

promenade de la Castellana. Il était midi, heure à laquelle--vu

l’habitude tardive du déjeuner en la capitale d’Espagne--il n’est pas

rare que l’on rende des visites, ou que l’on en reçoive. «Je le trouvai

en train d’écrire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues

charnues sont quelque peu congestionnées par la fièvre de l’effort

mental. Sa tête énergique est nimbée par la fumée d’un cigare de la

Havane. En me voyant, le maître s’est levé. A l’expression belliqueuse

de ses mains crispées, à l’élastique promptitude avec laquelle son corps

robuste se rejette en arrière et s’érige sur les jambes rigides, j’ai la

sensation bien nette d’une volonté, en même temps que d’une force

physique. Il vient d’avoir quarante-trois ans. Il est grand, râblé,

massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d’arabe. Sur le front

haut, plein d’inquiétude et d’ambition, les cheveux, qui ont dû être

bouclés et abondants, résistent encore à la calvitie. Entre les

sourcils, la pensée a marqué un profond sillon, impérieux, vertical. Les

yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez,

aquilin, ombre une moustache dont l’exubérance recouvre une bouche

voluptueuse et souriante, où de grosses lèvres de sultan tremblent d’une

moue d’insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et

Roseaux_ reste debout devant moi, m’observant, et je sens dans mes

pupilles l’expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il

porte des pantoufles de drap gris et est vêtu d’une rustique pelisse de

velours de coton à côtes, agrafée sur le cou herculéen, court et rond,

débordant de sèves vitales. La poignée de mains qui m’accueille est

aimable et sympathique, mais rude, à la façon de celles qu’échangent,

avant la lutte, les athlètes dans un cirque. La voix, forte, est celle

d’un marin. Son débit est abondant, brusque, et coupé généreusement

d’interjections. Il a tout l’aspect d’un artiste, mais aussi d’un

conquistador. Il me fait l’effet d’un de ces aventuriers de légende qui,

dans l’obligation de se servir simultanément de la lance et du bouclier,

guidaient leur bête par la seule pression des genoux et qui, bien que

fort peu nombreux, surent--ainsi qu’il l’a écrit lui-même--éclaircir de

leur sang le cuivre d’Amérique. Né à notre époque, c’est la douceur des

mœurs contemporaines qui a désarmé son bras. Mais un lointain

atavisme le pousse, ce bras, à faire le geste qui blesse l’adversaire ou

qui s’assure la conquête. S’il eût vu le jour sur le déclin du quinzième

siècle, Blasco eût revêtu la cuirasse et suivi l’astre rouge de Pizarre

ou de Cortez.»

V. Blasco Ibáñez, ses romans et le roman de sa vie · 第 12 / 41 题