Gouffier était de quart, il avait appelé en effet le capitaine pour lui

montrer un navire qui semblait courir à contre-bord d'eux. En un instant

les deux bâtiments sont l'un sur l'autre, poussés par la brise avec une

égale vitesse. On crie: _Tout le monde sur le pont!_ à bord du corsaire.

À ce commandement chacun vole à son poste de combat. Le navire aperçu,

sans avoir vu le corsaire, continue à courir sa bordée, et il ne

commence à manoeuvrer pour éviter _l'Albatros_, que lorsqu'il lui

est devenu impossible de ne pas l'aborder. On crie à bord des deux

bâtiments. L'équipage de Rodriguez demande à faire feu en accostant

le navire. _Ce ne sera rien que pour essayer nos pièces, capitaine_,

hurlent quelques hommes.--_Non, non_, leur répond Rodriguez, _arrêtez le

feu.... Vous ne voyez donc pas que c'est un bâtiment marchand. Sautons à

bord et amarinons-le en silence, puisqu'il a été assez bête pour venir

s'empêtrer avec nous!_

Les forbans pleuvent à bord du bâtiment abordé. Le capitaine de ce

malheureux navire ne se réveille qu'au bruit de la moitié d'un équipage

qui tombe sur son pont; il ne trouve d'asile contre la chasse que lui

donnent les assaillants, qu'en passant à bord du corsaire qui vient de

l'attaquer.

--Capitaine Rodriguez, le navire est amariné, crie Gouffier, le premier

sauté à bord de la prise.

--C'est bien, Gouffier. De quoi est-il chargé?

--De cailloux, capitaine; c'est une mauvaise barque anglaise sur lest.

--Dépêtrons-nous de lui; coupons tout ce qui gêne pour le faire déborder

du corsaire. Pierre Chouart, sautez à bord, mon ami, avec quelques-uns

de nos gens; vous prendrez le commandement de la prise jusqu'à ce que

nous ayons pu nous débrouiller et reconnaître ce qu'elle vaut.

--Quels hommes voulez-vous que je prenne avec moi, capitaine?

--Ceux qu'il vous plaira de choisir. Je m'en rapporte à vous. Nommez-les

et ils vous suivront.

Rodriguez, en agissant ainsi, avait son plan. Il savait bien que

l'officier dont il voulait se défaire, désignerait pour l'accompagner

sur la prise, qu'on ne devait conserver que quelques heures, ceux des

marins sur lesquels il comptait le plus pour exécuter le complot qu'il

avait préparé.

Pierre Chouart en effet prend une quinzaine de marins. À mesure qu'il

les nomme, Mosquita fait remarquer à son amant que chacun d'eux fait

partie de la bande dont elle-même lui a déjà désigné les complices.

Laisse-le s'entourer de ses affidés, répond Rodriguez. Chacun des noms

qu'il appelle est un arrêt de mort qu'il prononce.

--Quel est donc ton projet, Rodriguez? Tu es tranquille et cela me

rassure.

--Oui, je suis tranquille, mais c'est le calme de ma vengeance à

moi..... Eh bien, Pierre Chouart, êtes-vous à bord avec vos hommes?

--Oui, capitaine: à présent que les deux navires sont parés l'un et

l'autre, je vais me tenir à portée de pistolet de vous.

--C'est cela, mon ami, à portée de pistolet. Vous avez deviné

parfaitement mon intention.

Mais à peine les deux bâtiments sont-ils en train de faire route presque

bord à bord, que la scène change. Rodriguez ordonne à ses gens de

reprendre leur poste de combat. Tout le monde lui obéit sans savoir ce

qu'il prétend faire. C'est pour faire l'appel, disent les uns. Non,

c'est pour nous commander un tour d'exercice, disent les autres.

L'équipage ne resta pas long-temps dans l'incertitude sur l'intention

de son chef. Monté sur le dôme de la chambre, Rodriguez, au milieu du

silence le plus profond, s'adresse ainsi à son équipage attentif:

--Enfants, un complot devait éclater à bord contre moi, que vous avez

nommé votre chef. En m'arrachant la vie, c'était le grade que je tenais

de vous, que l'on voulait anéantir. Vous m'avez demandé à essayer vos

pièces et notre poudre contre ce navire-là: eh bien, voici l'occasion

de vous satisfaire. Il faut punir les traîtres qui voulaient enlever le

corsaire sur les cadavres de leurs camarades. Délivrés de ces lâches,

dont nous devons faire un exemple sanglant, il n'y aura plus que des

braves à bord, dévoués les uns aux autres à la vie et à la mort.

Parez-vous partout à faire feu à mon commandement.

--Quels sont ces traîtres, capitaine Rodriguez?

--Les voilà! Et il montre la prise montée par Pierre Chouart. Puis,

prenant son porte-voix, et s'adressant à celui-ci:

«Pierre Chouart, recommande ton âme à Dieu! Nous venons à bord du

corsaire de prononcer ton jugement et celui de tes infâmes complices.

Traître et lâche, apprends à mourir de la main de celui que tu voulais

assassiner.»

Pierre Chouart, altéré par ces paroles qu'il entend sortir comme un coup

de foudre, du porte-voix de Rodriguez, prie en grâce son capitaine de

suspendre un moment sa colère et d'entendre sa justification. La prise

fait un mouvement pour approcher le corsaire, et les hommes qui la

montent élèvent leurs mains suppliantes vers le ciel, en criant qu'ils

ont été égarés par le perfide Pierre Chouart. Mais Rodriguez, au moment

où la prise va l'accoster, fait donner un coup de barre pour l'éviter,

et il commande le feu. Une bordée lancée à bout portant et à double

charge en fut assez pour faire voler en éclats le malheureux bâtiment,

dont la coque, percée, mitraillée et hachée, s'abîma bientôt sous les

flots.

Loin d'être troublé par ce spectacle horrible, Rodriguez, satisfait

d'avoir essayé l'étendue de son empire sur les gens de son équipage,

leur dit froidement ces mots au moment où le bruit de la volée venait de

s'éteindre sur les vergues ensanglantées: Mes amis, nos pièces sont

en bon état, et notre poudre est excellente! Vous pointez bien, et je

serais indigne de vous commander, si je n'étais pas content de vous.

Double ration à tout le monde. Mosquita, embrasse-moi: tu n'as pas

seulement détourné la tête pour ta première volée.

Ils allèrent, les forbans de _l'Albatros_, prendre leur double ration à

la cambuse en chantant, en se félicitant d'avoir fait couler comme un

plomb le navire sur lest. Il n'était bon qu'à cela, disaient-ils, et

notre capitaine, l'as-tu vu? C'est un b..... qui a de la tête et qui

parle bien au moins... Quelle carotte de longueur il vous a tirée à son

lieutenant Pierre Chouart!

--Oui, une fameuse carotte, et Pierre Chouart a dû l'avaler en faisant

une drôle de grimace!

--Ecoute donc, il voulait toujours faire des cabales, et moi je n'aime

pas les cabales. À bord d'un corsaire, il faut un peu de subordination,

d'autant que nous pourrons envoyer notre capitaine par-dessus le bord

s'il ne nous va pas.

--Celui-là par-dessus le bord! oui, on t'en fricassera! Il nous ferait

plutôt à tous battre des entrechats en l'air, en faisant sauter la

barque, le brigand qu'il est!

--On dira tout ce qu'on voudra, mais c'est un poulet, et un bel homme!

A-t-il donc l'air guerrier, le chien, quand il commande le feu! Tiens,

j'étais à la barre tout-à-l'heure quand nous avons envoyé des prunes

qui n'étaient pas cuites, à la prise anglaise: eh bien, le fanal de

l'arrière donnait sur la figure du capitaine, et je te fiche mon billet

qu'il avait une mine bien bordée, va!

--C'est un lapin, je ne dis pas le contraire, et il y a plaisir à en

découdre avec un particulier de ce calibre. Avec lui, au moins, on peut

dire: _Enlevez, c'est pesé!_... Le vin de la cambuse est bon tout de

même! C'est dommage qu'il faille ménager les vivres, car une double

ration, c'est pas assez pour des hommes qui ont le gosier sec. Il n'y a

rien qui vous porte à la soif comme la _brûlure_ de la poudre et un coup

de peigne.

Tout se réduisit, à bord du corsaire, à des conversations pareilles

entre les matelots. Mais le sang-froid et la cruauté même de Rodriguez

produisirent sur son équipage une impression profonde. Ses hommes,

en admirant en lui une résolution qu'aucun d'eux n'aurait osé avoir,

apprirent à le respecter comme le seul qui put les commander avec

fermeté, et maintenir à bord la discipline qu'il leur fallait pour faire

quelque chose de profitable à chacun. Une occasion nouvelle de prouver

combien il était fait pour les diriger avec intelligence, se présenta

bientôt.

Une chaloupe gréée de deux voiles fut aperçue à cinq ou six lieues de

l'île de la Marguerite, sur laquelle _l'Albatros_ courait à toutes

voiles. L'embarcation, en voyant un bâtiment tout noir cingler sur elle

avec une marche qui devait lui paraître supérieure, revira de bord, et

prit chasse aussitôt. Rodriguez la poursuit: il la gagne, il l'accoste.

Seize hommes armés de sabres et de carabines la montaient; un pierrier

établi sur l'avant composait toute son artillerie.

--Qui êtes-vous? demanda Rodriguez à celui qui paraissait être le patron

de la barque.

--Ce que nous sommes, commandant? Nous ne sommes rien du tout; nous

gagnons notre vie à pêcher, au large de la Marguerite, quelques perles,

comme vous savez bien qu'on en trouve quelquefois dans ces parages.

--Vous pêchez des perles avec des carabines et des sabres? Il parait que

c'est une nouvelle manière de prendre du poisson et des bijoux.

--Oui, c'est notre manière à nous, et nous ne faisons pas grand'-chose.

Vous voyez aussi combien nous sommes pauvres.

--Votre façon de faire la pêche ne me convient pas; et si vous ne me

dites pas dans cinq minutes, montre à la main, ce que vous cherchiez

ici, je vous ferai pendre tous les seize au bout de mes vergues,

comme des gâte-métier, faisant la piraterie de manière à compromettre

d'honnêtes forbans comme nous.

--Ah grands dieux! commandant, est-ce que, par la bonté divine, vous

seriez des pirates? Le ciel en soit loué! Vous pouvez nous assister, et

nous partagerons.

--Voyons un peu ce que tu veux dire. Accoste à bord avec ton bateau, et

si tu es un bon enfant, nous pourrons faire des affaires ensemble...

Envoyez une amarre devant à cette embarcation, et ne laissez monter à

bord que le patron.

Une fois arrivé sur le pont du navire, le patron Raphael adressa ces

mots au capitaine Rodriguez, après lui avoir fait trois humbles saluts

et lui avoir souhaité la bénédiction de Dieu:

«Il faut que vous sachiez, mon commandant, qu'un gros trois-mâts

espagnol a relâché pour une voie d'eau, à la Marguerite. Il a fallu

mettre sa cargaison à terre pour l'abattre en carène. Dès que la

réparation a été faite, nous avons été employés à refaire son arrimage,

car nous sommes tous de pauvres arrimeurs à une gourde par jour. A

présent que ce navire se dispose à partir, nous nous sommes associés

pour louer cette chaloupe, et venir l'attendre, armés de carabines, afin

de l'enlever. Comme il a des barils de piastres à bord, et que nous

savons où ils sont placés, nous ne serons pas embarrassés de les

trouver.

--Où allait ce navire? Combien d'hommes d'équipage a-t-il?

--Il va à Campêche. Il a vingt hommes d'équipage, mais des mollasses,

qui ne demandent pas mieux que de se laisser prendre. Tenez, à présent

que nous approchons de terre, vous pouvez découvrir sa mâture, dans

cette petite fente de la côte, là, dans le Nord-Est du compas...

--Eh bien, sais-tu, patron Raphael, ce qu'il nous faut faire pour ne

donner aucune défiance au capitaine de ce bâtiment, qui craindrait

d'appareiller peut-être, après avoir vu un brick de ma façon?

--Non, mon commandant; mais je m'en rapporterai à vous, et j'écouterai

vos conseils, comme si c'était la bonne vierge Sainte-Marie qui me

parlât par votre noble et sincère bouche: _In nomine patris, filii et

spiritûs sancti, amen!_

--Fais-nous grâce de tes prières, et écoute-moi.

--Je vous écoute, illustre commandant

--Je vais carguer toutes mes voiles: tu vas aller, avec ta chaloupe, me

haller par l'avant, comme si le brick avait besoin de ton secours, et

voulait gagner, avarié, un mouillage près de la côte.

--C'est cela, mon commandant; je vous comprends très-bien, et une fois

que vous serez à l'ancre, je rentrerai dans le port, en disant au

capitaine espagnol que vous êtes un bâtiment anglais en croisière, venu

pour boucher une voie d'eau; que je vous ai donné aide et assistance

avec ma chaloupe, et que...

--Saute plus vite que ça dans ton embarcation. Tu diras après au

capitaine du trois-mâts tout ce que tu jugeras convenable. Qu'il te

suffise de savoir que si nous amarinons ce navire, tu recevras pour ta

part une récompense proportionnée aux services que tu nous auras rendus.

Les voiles de _l'Albatros_ sont carguées et serrées: la chaloupe de

Raphaël nage sur l'avant du brick contre le vent: les autres canots du

corsaire aident la chaloupe. En quelques heures _l'Albatros_ atteint

un bon mouillage, d'où il peut être vu du navire espagnol. Un grand

pavillon anglais est déployé sur l'arrière du pirate. Raphael revient

dans le port, et il annonce partout que le brick qu'a remorqué sa

chaloupe, n'a jeté l'ancre que pour visiter quelque couture molle un

peu au-dessous de sa flottaison, et boucher une petite voie d'eau;

qu'ensuite il appareillera pour continuer sa croisière contre les

forbans. Il nomme le brick au capitaine de _la Quintanilla_, c'est le

nom du trois-mâts espagnol; il cite même le nom du commandant anglais.

Par San-Antonio, dit l'Espagnol, la circonstance est favorable pour moi.

Tandis que ce croiseur anglais sera mouillé près de l'ile, je pourrai

appareiller sans craindre les forbans qui rôdent toujours dans ces

parages. Les scélérats craignent les bâtiments de guerre, comme

les voleurs la corde: ils les sentent à vingt lieues à la ronde.

J'appareille demain.»

Raphael vient la nuit, dans une pirogue, rendre compte à Rodriguez des

intentions du capitaine espagnol. Rodriguez fait des dispositions pour

tromper ce malheureux capitaine. Il ordonne de dépasser les mâts de

perroquets de _l'Albatros_, de mouiller une ancre par le travers, et de

frapper sur le câble de cette ancre, et sur celui de l'autre ancre

de mouillage, deux cayornes qui, crochées à la tête des bas-mâts,

inclineront le brick comme s'il était à moitié abattu en carène.

_L'Albatros_, bientôt couché sur le côté de tribord, présente le flanc

opposé, à des hommes qui, dans les embarcations du bord et la chaloupe

de Raphael, font semblant de visiter et de réparer les coutures

avariées.

C'est à la clarté naissante du matin que cette petite comédie se jouait

sur les flots tranquilles, et des forbans étaient les acteurs de cette

scène.

La pauvre _Quintanilla_ avait aussi mis sous voiles aux premiers rayons

de l'aurore. Loin d'éprouver la défiance qu'aurait dû lui inspirer

l'aspect d'un navire comme _l'Albatros_, le crédule capitaine espagnol

comptait, au contraire, sur la présence du brick, qu'il supposait

anglais. _La Quintanilla_ quitte donc le port, ses basses voiles sur les

cargues, ses huniers bien étarqués et bien bordés, les perroquets hissés

à bloc. La brise du matin enfle les voiles et semble se jouer dans son

gréement, en apportant aux matelots les douces émanations des fleurs de

la côte, couvertes de rosée. Les cris cadencés des hommes qui hallent

sur les cordages, vont réveiller les échos sonores de la terre, qui fuit

battue par les lames que le navire forme en fendant les flots encore

brunis par les dernières ombres de la nuit. Le soleil dore déjà

l'horizon; tous les objets reprennent leur forme naturelle avec le jour,

autour du bâtiment; on aperçoit sur l'avant, le brick, que l'on a pris

la veille pour un croiseur anglais, la mâture penchée et le côté de

tribord éventé. A mesure qu'on l'approche, on l'observe avec plus

de curiosité. C'est un beau navire et qui doit bien marcher, dit le

capitaine espagnol à son second. Voyez dans cette longue vue, ces façons

si fines, cet élancement et cette quête!....

--Effectivement, capitaine, c'est un bâtiment qui doit bien escarpiner,

mais qui ne doit pas porter grand'-chose. Il me semble même plus fin que

la plupart des bricks de guerre de construction anglaise. Quel bau il a!

On rebat les coutures de son côté de tribord; entendez-vous les coups de

maillet des calfats?

--Oui, le voilà dans la position où nous nous trouvions, il y a quinze

jours, cherchant une voie d'eau. Mais à bord d'un navire de guerre il

y a tant de ressources: c'est couvert d'hommes cela. Vous voyez, par

exemple, ce brick: hé bien le voilà abattu presque en carène en haute

mer.... Là.... il a frappé ses cayornes d'abattage sur deux ancres....

Allez donc faire une opération aussi hardie à bord d'une barque

marchande de 400 tonneaux comme nous, avec vingt hommes d'équipage!

--Voilà que nous allons passer à le ranger, capitaine. Voulez-vous que

nous hissions notre pavillon?

--Sans doute; montrez-lui nos couleurs et saluez-le en amenant et

rehissant trois fois le pavillon national. Nous lui devrons peut-être

l'avantage de pouvoir sortir sans avoir quelque forban à nos trousses,

et il est bien juste que nous lui rendions hommage.

Pendant ce paisible entretien entre le capitaine et le second de

_la Quintanilla_, une scène toute différente se passait à bord de

_l'Albatros_. Quelques hommes, placés à tribord dans les embarcations,

faisaient bien mine de tapoter à coups de maillet sur les bordages: mais

sur le pont, une partie de l'équipage était parée à filer les cayornes

pour redresser le navire, et une autre partie disposée à hisser les

voiles, guinder les mâts de perroquets passés sur l'arrière du tenon

des mâts de hune. Rodriguez, assis sur son couronnement et caché par

l'extrémité des bastingages de l'arrière, guette à la longue vue, d'un

oeil avide, le trois-mâts qui va passer à côté de lui. C'est une proie

facile, qu'il convoite et qu'il brûle d'étreindre dans ses serres. Le

capitaine espagnol salue à portée fusil _l'Albatros_, qui, pour répondre

à son salut, élève et amène par trois fois dans sa mâture inclinée,

le pavillon anglais avec lequel il abuse son confiant ennemi. Oui,

saluons-le bien, dit Rodriguez à voix basse: bientôt, quand il sera au

large, nous le saluerons autrement qu'avec cette misérable étamine.

L'Espagnol file toujours; il dépasse le corsaire, il est déjà plus

éloigné de terre que celui-ci... C'est alors que les coyornes qui

tenaient _l'Albatros_ couché sur les flots sont filées peu à peu, et que

le brick se redresse fièrement sur ses lignes d'eau; c'est alors que,

par un mouvement qui tient presque de la magie, tant il est prompt et

sûr, les vergues, qui se trouvaient apiquées, se croisent carrément sur

les bas-mâts et sur les mâts de hune. Les huniers montent lentement à

tête de bois, les mâts de perroquets s'élèvent sur leurs guinderesses,

et les perroquets presque en même temps grimpent le haut des

calle-haubans pour être gréés sur leurs mâts, déjà mis en clé.

--Voyez donc, fait remarquer le capitaine espagnol à son second, voyez

comme ce navire anglais semble se redresser!

--C'est le changement de position, capitaine. Il nous paraît maintenant

sous un autre aspect que lorsque nous nous trouvions par son travers.

--Non, je ne me trompe pardieu pas, ses huniers montent sur leurs

drisses; il guinde ses mâts de perroquets! Ah Dieu tout puissant, si

c'était un forban, à présent que nous sommes au large!... Revirons de

bord, rentrons avant qu'il n'ait le temps de nous couper la terre.

Il n'est plus temps, _l'Albatros_ est sous voiles: il marche comme un

dauphin, et, avec ses huniers qu'il largue et ses basses voiles qu'il

vient d'amurer, il pourrait sans ses perroquets gagner _la Quintanilla_,

comme l'agile dorade atteint le poisson volant qui cherche à fuir sous

la lame qu'il perce de ses ailerons. Et comment, imprudent Espagnol,

as-tu pu ne pas deviner un corsaire à cette coque si noire, à cette

guibre si élancée, à cette haute mâture penchée sur cet arrière qui rase

la mer, et enfin à cette multitude de matelots qui bouillonnaient sur ce

large pont bordé de caronades! Tremble maintenant à l'approche de ces

voiles brunes que la brise pousse vers toi avec tant de vitesse; tremble

surtout à la vue de ces figures sinistres qui se grouppent sur l'avant

du pirate! Ce pavillon anglais, qui t'a si grossièrement abusé, va

s'amener pour céder sa place sur la drisse, à un pavillon colombien.

Reconnais maintenant ta funeste erreur en voyant dans les eaux du

corsaire la chaloupe de Raphael. C'est lui qui a conduit ton redoutable

ennemi sur tes traces. Sauve-toi si tu le peux encore, mais songe

bien que tu pourras payer cher les efforts inutiles que tu feras pour

échapper au terrible _Albatros_!

_La Quintanilla_ a viré de bord, _l'Albatros_ a imité sa manoeuvre: elle

veut tâcher de gagner la terre, fût-ce même pour faire côte, avant que

le brick n'ait pu mettre le grapin dessus.

_L'Albatros_ poursuit jusqu'en dedans des brisants, la proie qui veut

lui échapper. Chaque fois que l'Espagnol croit toucher au rivage, le

Colombien passe entre la terre et lui, et le force ainsi à regagner le

large. Ce n'est pas à coups de canon que le brick veut faire amener le

trois-mâts: il cherche au contraire à l'amariner à l'abordage pour ne

pas donner l'éveil au large, et révéler peut-être aux croiseurs les

parages où il se trouve. _La Quintanilla_, sans cesse chassée par

_l'Albatros_, perd à chaque bordée l'avantage qu'elle s'était promis en

louvoyant dans les dangers. A chaque évolution, elle dérive vers son

infatigable ennemi, et comme l'oiseau qui perd ses forces en luttant de

vitesse avec le vautour qui le menace, elle finit par s'abandonner à la

voracité du corsaire. C'est alors que le terrible cri _à l'abordage, à

l'abordage!_ se fait entendre sur le pont du colombien, qui élonge le

trois-mâts comme pour le dévorer. Tous les Espagnols tombent à genoux;

et Rodriguez, en les voyant dans cette posture suppliante sous le

poignard de ses forbans, se met à rire avec dédain, en ordonnant du

geste qu'on épargne d'aussi méprisables victimes.

--Qu'on m'amène le capitaine, je veux lui parler.

Le capitaine espagnol s'avance en tremblant et en élevant vers son

vainqueur des mains agitées par la peur.

--Qu'as-tu de précieux à ton bord?

--Ma cargaison et ma malle.

--Rien de plus?

--Rien, illustre commandant, je vous le jure par saint Antoine et les

plus saints de nos martyrs.

--Réfléchis bien à ce que tu vas me répondre. J'ai en main le manifeste

de ta cargaison. Si tu m'avoues tout, je te laisse la vie: si tu mens,

ce cartahu, frappé à ma grande vergue, punira ta dissimulation?

--J'ai trois barils de piastres dans ma chambre. Raphael a dû vous le

dire, puisque c'est lui qui nous a trahis.

--Passe-lui une cravate de franc-filain, Gouffier, puisqu'il n'a que

trois barils de piastres.

--Illustre commandant, j'oubliais de vous dire, tant je suis ému, qu'il

y en a encore cinq barils, mais cinq barils tout petits, tout petits,

dans une cachette sous le panneau de la chambre.

--Ce n'est pas encore assez. Range à virer sur le cartahu.

--Oh! en grâce, noble et brave commandant, laissez-moi me remettre un

peu et me rappeler ce que je puis encore avoir.... J'ai, j'ai... j'ai

caché entre bord et serre, sous le lambris de ma cabane, deux sacs

de doublons, deux petits sacs de rien, qui ne vous serviront pas à

grand'-chose... Mais je veux tout dire.

--Oui, c'est à peu près cela. On va fouiller ton navire d'ailleurs, et

si l'on trouve, dans la visite, des objets que tu peux avoir oublié de

m'indiquer, je te rafraîchirai la mémoire en te faisant hisser au bout

de la grande vergue, pour l'exemple d'abord, et puis pour avoir de la

viande fraîche pendue à mon croc.

On visite, on fouille la prise de la carlingue à la pomme. Tout l'or et

l'argent est trouvé, enlevé, transporté à bord du corsaire. On jette un

équipage à bord de _la Quintanilla_, qui quitte _l'Albatros_ pour aller

à Carthagène, où elle attérira. Rodriguez, avec ses barils de piastres

et ses sacs de doublons, fait voile pour Saint-Thomas, île danoise,

repaire de forbans, où il pourra en toute sûreté plonger ses hommes dans

la débauche et repartir ensuite, après avoir pris des renseignements sur

les navires qu'il se propose de piller.

En s'élevant au Nord, _l'Albatros_ rencontre des bâtiments anglais ou

américains: pour dérober aux croiseurs la direction de sa route, il

coule tous les navires inutiles qu'il rencontre. Il jette sur quelques

rochers déserts leurs malheureux équipages avec un baril d'eau et

quelques livres de biscuit. Le pillage, l'incendie et la cruauté

marquent partout son passage, et il arrive sous pavillon colombien à

Saint-Thomas, au milieu des navires mouillés sur rade, qui remarquent

avec terreur ce long brick tout noir, chargé de renégats, de mulâtres et

de nègres. Son gréement est en désordre, ses voiles mal serrées, malgré

le grand nombre d'hommes qui se pressent sur ses vergues. Il mouille, et

la voix du capitaine est à peine entendue au milieu du bruit que font

les matelots perchés sur les marche-pieds ou placés aux bittes pour

filer du câble. Mais ce désordre même et cette confusion donnent un

air funeste à tout cet ensemble de forbans, à toute cette harmonie de

mauvaises figures, de manoeuvres pendantes et de voiles tannées et

sombres.

Les capitaines des navires marchands se demandent avec inquiétude ce que

_l'Albatros_ vient faire parmi eux. Tous regardent avec curiosité et

avec effroi ce jeune capitaine aux traits hardis, à la chevelure noire

et bouclée, se promenant avec un petit matelot que l'on dit être sa

maîtresse déguisée. Quant à Rodriguez, il sourit, il est flatté de la

défiance qu'il inspire. Il s'égaie d'entendre dire partout que ses

matelots portent le désordre dans toute l'île. Il lit surtout avec

avidité les journaux, dans lesquels on signale déjà son bâtiment comme

la terreur des mers qu'il a à peine parcourues. Vois, dit-il, à sa

Mosquita, vois comment ils rendent compte de moi, à leurs peureux de

capitaines. Mosquita lit:

«Un grand brick pirate, peint en noir, ayant sa mâture penchée sur

l'arrière et naviguant sous pavillon colombien, a été vu dans les mers

des Antilles, où il a coulé ou pillé déjà une quinzaine de bâtiments

marchands, après avoir exercé les cruautés les plus inouïes sur les

équipages. On le dit commandé par un insurgé espagnol.»

--C'est bon, ils ne me connaissent pas. Continue.

«Le brick anglais _la Baleine_, de 18 canons, le plus fin voilier de

la division des Antilles, est à sa poursuite avec d'autres croiseurs

américains et français. On ne doute pas qu'ils ne réussissent à

s'emparer de ce bâtiment pirate, dont voici le signalement:

«Mâture haute et inclinée.»

--Je redresserai ma mâture.

«Bordages peints en noir.»

--Je les peindrai en blanc.

«Guibre élancée, avec un oiseau représentant un albatros, pour figure.»

--Je ferai sauter la figure. Ah! ils s'imaginent qu'en donnant le

signalement de _l'Albatros_ à leurs bâtiments marchands, ceux-ci seront

à même de m'éviter quand ils auront été assez près de moi pour me

reconnaître à ma mâture inclinée et à mes bords barbouillés de noir....

Ah! ah! les plaisants marins! Il faut rendre hommage à leur prudence et

à leur discernement. Ils ont eu, il est vrai, la précaution d'envoyer

des croiseurs sur mes traces, pour me donner la chasse et s'emparer de

mon redoutable corsaire. Eh bien! je défie leurs plus fins voiliers, et

je donnerai peut-être une leçon terrible à quelques-uns d'entre eux....

_La Baleine!_ un brick anglais de 18 canons!... Je ne sais, mais ce

nom-là m'affriande, et j'ai un pressentiment que si jamais je le

rencontre... Mon _Albatros_... Oh! les Anglais, les Anglais, depuis

qu'ils m'ont enlevé ma soeur... Tu sais, Mosquita, cette soeur bien

aimée dont je t'ai si souvent parlé, et dont le souvenir est resté

si cher au fond de ce coeur qui n'a plus pitié de rien. Il y a des

bâtiments de guerre mouillés à Saint-Thomas; mais, malgré la défiance

que je leur ai inspirée en entrant ici, ils ne peuvent me saisir: je

suis dans un port neutre, préservé par le pavillon colombien qui couvre

mon navire. Mes expéditions sont en règle; mais, pour plus de prudence,

cependant, je sortirai demain avec un équipage que j'augmenterai d'un

bon tiers.... Nous avons de l'argent en abondance, grâce au navire

espagnol que nous avons amariné. Avec des piastres on a toujours des

hommes dans cette île, rendez-vous de tous les écumeurs de mer. Allons à

bord, Mosquita, j'ai des ordres à donner à Gouffier; la soirée ensuite

sera toute à nous, toute à toi; viens, mon bon petit mousse, suis ton

capitaine.»

Il se rend à bord: il ordonne à son second de recruter des hommes. Il

veut avoir deux cents matelots sur le pont de _l'Albatros_. A la mer il

se peindra une batterie blanche. Il saura, au moyen des coins placés sur

l'arrière de ses bas-mâts, rendre sa mâture plus perpendiculaire, en

raidissant les étais et en mollissant ses calle-haubans de l'arrière.

Ses projets arrêtés, ses ordres donnés, il redescend à terre avec sa

Mosquita. Il ne passera qu'un moment dans la chambre qu'il loue pour la

soirée; mais là du moins il sera seul près de sa maîtresse, mais dans

cette chambre il pendra un hamac où la main de celle qu'il aime le

bercera, l'endormira pour quelques heures. C'est la volupté qu'il a

trouvée dans la petite maison de Carthagène qu'il cherche à ressaisir

partout où il peut échapper à la vie tourmentante du bord. Un seul

instant de calme, d'amour et de solitude, lui retrace tout ce qu'il

désire se rappeler de son existence passée. Il est enfant dans les bras

de sa maîtresse, sa force l'abandonne au sein des plaisirs qu'il veut

cacher à tout le monde; il peut en liberté dépouiller toute sa fierté

et sa cruauté, et puis cet enfant, bercé par la main d'une femme,

s'élancera comme un tigre au milieu d'un équipage palpitant, et

recouvrant tout-à-coup cette force qu'il a perdue un instant, cette

cruauté qui semblait s'être éteinte dans les voluptés, il recommencera

le carnage, il s'assouvira de crimes s'il le faut. C'est la mer, c'est

l'horrible devoir qu'il s'est tracé, qui lui rendront sa férocité en

exaltant son âme et en enveloppant son coeur de ce triple airain que le

poète attribue au premier qui osa affronter les flots et les tempêtes.

_L'Albatros_ quitte Saint-Thomas pendant la nuit. Il appareille avec

mystère, comme ces voleurs qui osent à peine troubler le silence des

ténèbres dont ils cherchent à couvrir leurs funestes exploits. Deux

cents hommes, parmi lesquels il en est qui n'ont pas encore vu leurs

camarades, manoeuvrent sans se dire un mot, sans hasarder une seule

parole, même à voix basse. Les voiles brunes du corsaire sont larguées

et bordées sur leurs vergues longues et noires. Le voilà filant

vent-arrière et faisant clapoter sur ses larges flancs, la mer

caressante qu'il refoule avec vitesse. La brise de Nord-Est le poussera

pendant la nuit sous le vent de cet arc de cercle que forment les îles

orientales de l'archipel des Antilles. C'est dans ces parages qu'il

pourra faire de bonnes captures et vomir à bord de quelques prises une

partie de l'avide équipage qui se grouppe dans sa calle, sur son pont,

dans ses hunes même. Mais cette nuit, pendant laquelle _l'Albatros_

coule si mollement sur les flots avec la légèreté d'une plume soulevée

par un souffle de vent, doit être utilement employée. Rodriguez

ordonne: ses hommes obéissent non plus avec ce silence qui a présidé à

l'appareillage, mais ils obéissent en causant entre eux, en échangeant

des mots facétieux, en se jetant et en repoussant avec gaîté, le

sarcasme grossier qui ronfle dans leurs bouches. Les uns, pour exécuter

les ordres du capitaine, dégréent le grand mât de hune pour y substituer

un mât de perroquet à flèche. Les autres travaillent à mettre

perpendiculairement, d'à-plomb la mâture basse. Une vingtaine de

matelots se jettent dans les embarcations ou sur des échelles suspendues

le long du bord pour peindre une batterie blanche sur le bordage tout

noir du brick, et tout ces travaux différents s'exécutent à la lueur

des fanaux dont le bâtiment est illuminé. Des matelots transformés en

peintres nocturnes pour donner un déguisement à leur corsaire! Quelle

bonne occasion pour s'égayer de la maladresse de celui qui trace

une ligne courbe au lieu d'une ligne droite, sous le pinceau qu'il

barbouille de peinture blanche! Que _l'Albatros_ se trouvera artistement

peint quand le soleil viendra éclairer le chef-d'oeuvre de ces

barbouilleurs de nuit! Mais qu'importe, pourvu qu'il trompe l'oeil du

commandant du croiseur ou celui d'un malheureux capitaine marchand, sa

batterie sera toujours assez bien élégamment peinte!

Aux premiers rayons de l'aurore, le corsaire se trouva tout-à-fait

travesti. Son grand mât, devenu perpendiculaire, n'était plus surmonté

que d'un matereau, sur l'arrière duquel on avait gréé une voile

en pointe. Ce n'était plus qu'un dogre au lieu d'un brick, que

_l'Albatros_; et puis sa grande raie blanche, étendue de l'arrière à

l'avant, venait de lui ôter cet air pirate que lui donnaient auparavant

ses pavois et ses presceintes recouvertes de noir luisant. Rodriguez

s'embarque dans un canot, pour admirer, à quelque distance du bord, la

transformation de son navire. Il est enchanté de ce changement, qui

semble n'avoir pas altéré sensiblement la marche de son fin voilier....

Mais à peine est-il éloigné de deux cents brasses du navire, qu'on le

rappelle à bord.... On vient de découvrir deux voiles!

Sur l'horizon immense qu'enflamme l'aube naissante, deux voiles se

dessinent en effet, séparées l'une de l'autre par une grande distance...

Sur laquelle faudra-t-il courir d'abord?--Sur la plus grosse!--Mais

laquelle est la plus grosse?--Tous les yeux se portent tantôt vers celui

des navires qui se montre dans le Sud, tantôt sur celui qui reste au

Sud-Ouest. On les observe avec attention, on compare leur grosseur: la

brise est faible, mais _l'Albatros_ est couvert de voiles; il a rentré

ses embarcations, il a même réparé autant que possible le désordre

qu'ont laissé sur son pont les travaux rapides de la nuit. Quelques pots

de peinture restent cependant entre les caronades; le grand mât de hune

dépassé n'est pas encore bien saisi dans la drôme; mais cette petite

confusion intérieure ne nuit pas à la marche du navire. _L'Albatros_

cingle sur le bâtiment aperçu qui lui a paru le plus fort, et il

l'approche avec d'autant plus de facilité, que les deux navires en vue

cherchent plutôt à se rallier qu'à prendre chasse et à continuer leur

route. Un peu de brise se fait, de cette brise capricieuse qui le le

matin verdit par chaudes bouffées les mers d'azur des tropiques. Les

voiles larges de _l'Albatros_, gonflées et abandonnées tout-à-coup

par le vent, qui semble se jouer avec elles, poussent le navire léger

qu'elles dominent, sur le plus gros bâtiment. _Nous tombons dessus, nous

tombons dessus et rudement_, disent les corsaires en se frottant les

mains et en se promenant d'un pas cadencé de l'arrière à l'avant. C'est

un trois-mâts! Le second bâtiment à vue a dirigé sa route sur le point

où tend _l'Albatros_. Il veut peut-être porter du secours au trois-mâts.

Mais quel est ce second navire?... Un brick, rien qu'un brick, et il est

encore à une bonne lieue de l'endroit où l'affaire va se décider.

Vous avez demandé à courir sur le plus gros, fait Rodriguez à son

équipage. Eh bien, le voilà! Branle-bas général de combat; mais pas de

coups de canon, ni de coups de fusil, mes garçons. C'est un branle-bas

de combat à l'arme blanche que je vous commande.

Le trois-mâts n'était plus qu'à une portée de pistolet du pirate. Il ne

hissa son pavillon anglais que pour l'amener aussitôt pour _l'Albatros_,

dès qu'il vit sur l'avant de son redoutable ennemi, un forban élever,

du milieu d'un groupe d'horribles matelots, un petit pavillon rouge. Ce

signal, si mystérieux et si expressif, en dit plus au capitaine anglais,

que ne l'aurait fait une bordée à bout portant. _L'Albatros_ élonge sa

prise, et jette à bord du navire capturé cent hommes armés jusqu'aux

dents, cent hommes commandés par Gouffier, à qui Rodriguez a confié des

ordres que le docile second a juré d'exécuter, en donnant une poignée de

main à son intrépide capitaine.

Le corsaire se sépare du navire anglais. C'est sur le brick qui s'avance

qu'il pousse sa bordée, non pour engager l'affaire avec lui, mais pour

l'observer, mais pour l'attirer dans le piége, et pour prendre chasse

devant lui, afin de le conduire près de la prise qui vient d'être

amarinée.

Pour qui saurait peindre ces mouvements si rapides, si intelligents et

si subtils de ces navires qui, au moment décisif du combat, cherchent

à se tromper, à s'éviter ou à se faire poursuivre pour tomber d'une

manière plus sûre et plus terrible l'un sur l'autre, il y aurait un beau

tableau à faire en voyant nos trois bâtiments dans la position que

nous venons d'indiquer. Mais quel talent pourrait rendre ces choses

imposantes, que l'on ne voit bien, que l'on ne sait bien que lorsque la

réalité est sous les yeux, que lorsque votre coeur palpite à l'idée du

carnage qui s'apprête sur ces flots que vous entendez clapoter, sur ces

navires qui manoeuvrent chargés de leurs équipages, disposés à faire

feu! Là est le trois-mâts qui vient d'être enlevé par cent hommes

du corsaire... A quelque distance de lui est _l'Albatros_, qui fait

semblant de prendre chasse devant le brick, qui s'avance pour secourir

le trois-mâts enlevé.... Le brick court toutes voiles dehors, pour

ranger la prise et cingler ensuite sur le corsaire, qu'il veut prendre,

qu'il veut punir de sa témérité... Il est bientôt près de la prise, à

portée de voix d'elle. Il peut la héler, la reprendre... Mais quelle

scène se passe à bord de ce dernier navire?...

Les cent forbans qui s'en sont rendus maîtres, voyant approcher le

brick, forcent le capitaine et les matelots anglais devenus leurs

prisonniers, à faire, à dire ce qu'ils veulent que ceux-ci fassent et

disent pour tromper le commandant du brick. Le capitaine et les matelots

prisonniers ne savent qu'obéir aux ordres que les pirates leur intiment

le pistolet ou le poignard sur la gorge. C'est ainsi que le malheureux

capitaine anglais crie au brick qui l'approche: Commandant, sauvez-nous,

les pirates veulent nous tuer! Abordez-nous, abordez-nous avant de

courir sur le corsaire! Tous les marins prisonniers répètent en criant:

_Sauvez-nous! sauvez-nous!_ ce que les forbans ont ordonné à leur chef

de crier. Et comment auraient-ils hésité à obéir à leurs vainqueurs,

quand, pour leur arracher ce cri trompeur, les forbans, cachés par les

bastingages et se traînant à quatre pattes vers eux, les menacent de

leur faire sauter la tête pour peu qu'ils se refusent à implorer le

secours du brick de guerre!

Le commandant du brick ne balance plus. Au lieu de s'obstiner à

poursuivre _l'Albatros_, il élonge d'abord le trois-mâts, sur le pont

duquel il a l'intention de jeter quelques hommes pour contenir les

forbans qui veulent égorger ses compatriotes. Mais à peine a-t-il

abordé la prise, que les cent pirates se dressent, se hérissent sur les

bastingages auprès desquels ils s'étaient cachés. Les Anglais, surpris

par cette terrible apparition, se défendent. Ils étaient préparés au

combat, mais pas à cet abordage subit. Les sabres se croisent, les

poignards, les haches, les piques frappent avec fureur. Le canon ne peut

rien dans cette mêlée de deux équipages qui se massacrent bord à bord.

Les coups de fusil et de pistolet se font seuls entendre, et dominent

les hurlements de rage des combattants, les cris de douleur des blessés.

Les corsaires qui ont surpris les Anglais du brick obtiennent d'abord

l'avantage; mais au bout de quelques minutes ils éprouvent une

résistance que leurs efforts désespérés ne peuvent vaincre encore. Ils

redoublent d'efforts, certains d'être secourus bientôt par _l'Albatros_;

les Anglais redoublent de résolution, sûrs qu'ils sont que le corsaire

les anéantira s'ils ne réussissent pas à s'emparer de la prise avant

l'arrivée des pirates. Ils cherchent en vain à écarter leur brick du

trois-mâts, pour réduire par le canon, une fois débordés, le navire

qu'ils n'ont plus l'espoir de réduire par l'abordage. Mais ils ont

affaire à des ennemis qui n'abandonnent pas ainsi la partie, et qui ont

eu soin d'amarrer le brick au trois-mâts, de manière à rendre impossible

la séparation prompte des deux bâtiments. Le combat se prolongera

long-temps encore.

Mais _l'Albatros_ que fait-il en voyant l'abordage engagé entre sa prise

et son ennemi! Chassé d'abord par le brick anglais, il a reviré de

bord du moment où celui-ci a renoncé à le poursuivre pour accoster le

trois-mâts. De chassé qu'il était, il devient chasseur. Avec la brise

qui enfle ses voiles, il ne pourra tarder de joindre le brick, qui

se trouve avoir tombé dans le piége en abordant un navire chargé

d'assaillants. Rodriguez, monté sur son bastingage, encourage ses gens à

frapper sans pitié sur l'équipage anglais qu'ils vont atteindre, harassé

déjà de l'attaque qu'il a eu à soutenir. Ses gens répondent par des cris

de joie à son exhortation. La pluie tombe avec les gros nuages qui leur

apportent la brise, et, pour mieux se disposer au combat, tous les

hommes de _l'Albatros_ se dépouillent de leurs vêtements: un pantalon

et un bonnet rouge composent leur sauvage accoutrement. L'ondée mouille

leurs larges épaules et leurs corps velus. Ils rient à la veille de se

baigner dans le sang, de prendre à si bon compte, disent-ils, un bain de

santé. Quelques objets dont on s'est servi pour le travail de la nuit

encombrent encore le pont: on jette les échelles à l'eau, les pinceaux

qui ont servi à barbouiller le navire. On va envoyer aussi par-dessus

le bord quelques pots de peinture oubliés entre les caronades... _Un

instant!_ s'écrie l'un des matelots, _il ne faut pas perdre ainsi le

bien de l'armateur. Nous avons peinturé le navire cette nuit: peinturons

aussi l'équipage, noir et blanc, comme _l'Albatros_; et aussitôt les

mains du facétieux matelot se trempent dans la peinture, et il se

barbouille de noir et de blanc depuis la ceinture jusqu'à la tête. Tous

ses camarades l'imitent. Rodriguez sourit en voyant ses gens se rendre

ainsi méconnaissables. Il pense même qu'il est bon, à tout événement,

que personne, à bord de l'ennemi, ne puisse distinguer les traits des

combattants. Lui-même se barbouille aussi la figure; il n'est pas

jusqu'à Mosquita qui ne voie les doigts badins de officiers étendre

sur son joli visage l'infecte peinture à l'huile qu'elle repousse avec

dégoût. L'équipage à moitié ivre de _l'Albatros_ offrait en ce moment

l'aspect le plus terrible: c'est ainsi qu'il va à l'ennemi, armé de

sabres et de poignards, et bien certain de pouvoir reconnaître dans la

mêlée ceux qu'il faut frapper comme ennemis, et ceux qu'on doit épargner

comme forbans.

Mais la brise, qui a redoublé avec le grain, s'affaiblit quand les

nuages qui l'ont amener passent à l'horizon, du bord de dessous le vent.

Un calme plat lui succède, et _l'Albatros_ s'arrête immobile à une

portée de fusil des deux navires, qui combattent toujours. Comment faire

pour rejoindre le brick anglais? Mettre les canots à la mer, border des

avirons qu'il faudra rentrer si le moindre souffle s'élève! Chaque gros

nuage qui s'avance peut ramener le vent, et il en faudrait si peu!

Rodriguez court de l'avant à l'arrière. Il offre sa main au souffle, qui

semble venir tantôt à tribord, tantôt à babord. Le peneau de plume placé

sur le bastingage de l'arrière paraît se soulever: la brise va venir,

les voiles ne battent plus sur leurs mâts; elles s'enflent, mais un

moment après elles retombent flasques sur leurs ralingues, là brise ne

vient pas... Oh! qu'il donnerait quelque chose; de bon pour un souffle

de vent qui lui permettrait de secourir les cent hommes qu'il entend

combattre si près de lui! Oh! que pour dix années de sa vie, il voudrait

pouvoir sauter à bord de l'ennemi!... Mais il fait en vain des voeux;

il jure, il blasphème, et la brise, la brise ne s'élève pas... Il croit

remarquer que le trois-mâts n'a plus de pavillon, et que l'on a cessé de

se battre... Il ne se reconnaît plus; il accuse ses cent hommes

d'être des lâches; il menace de les punir..... Son équipage voit avec

consternation la fureur de son capitaine. _Bordons nos avirons de

galère, bordons nos avirons!_ s'écrient les matelots. On saute sur les

avirons; tout le monde se range à nager; mais au moment où la pelle

des rames va labourer la mer, le vent souffle, frémit dans les voiles:

_l'Albatros_ est emporté par la brise. L'équipage quitte la nage

pour sauter sur l'avant; les grappins sont parés. On vire de bord

vent-arrière, après avoir dépassé le brick, pour l'aborder de long en

large et le serrer entre la prise et le corsaire. _L'Albatros_ accoste

enfin son ennemi, et, en passant à le ranger, Rodriguez lit sur

l'arrière du brick le nom du navire qui a promis de l'amariner. _La

Baleine!_ A ce nom, son équipage ne se sent pas de joie. _La Baleine!_

c'est _la Baleine_, capitaine, crient tous les matelots.--Oui. mes amis,

c'est _la Baleine_, leur répond Rodriguez, et _l'Albatros_ mange le gras

de _la Baleine_. _A l'abordage, tout le monde, à l'abordage!_

Ce commandement n'est que trop bien exécuté. Les forbans pleurent sur le

pont de l'Anglais, qui résiste bravement, mais en vain, à cette terrible

et seconde attaque. Ils frappent avec frénésie sur tout ce qu'ils

rencontrent encore vivant à bord du brick, et les trois navires, amarrés

ensemble, n'en forment plus qu'un. Le vent souffle dans leurs voiles

désorientées, et les pousse irrégulièrement sur les flots que le sang

rougit autour d'eux. Rodriguez, le pistolet au poing, est sauté à bord

de l'Anglais à la tête de ses gens; poursuivi, après avoir fait un

carnage horrible, par cinq ou six matelots ennemis, il va recevoir un

coup de sabre, lorsque Mosquita, qui voit le danger que court son amant,

se précipite sur lui, et tombe sous le coup qui lui était destiné. Son

amant, furieux, s'élance sur ceux qui l'ont poursuivi: quelques-uns de

ses hommes volent à son secours. L'acharnement des corsaires se décuple,

et bientôt ils restent maîtres du navire, dont ils ont haché les deux

tiers de l'équipage....

Un moment d'affaissement suit cette victoire si chèrement achetée.

Une centaine de cadavres embarrassent les pieds des combattants, qui

contemplent avec une atroce ivresse le carnage qu'ils ont fait. On

relève les corsaires blessés, on les transporte à bord de _l'Albatros_.

Rodriguez a déjà placé sa Mosquita toute sanglante dans sa cabine, et le

chirurgien du navire assure que sa blessure, quoique grave, ne sera pas

mortelle.

--Elle sera mortelle cependant cette blessure, répond Rodriguez.

--Et pour qui? demande le chirurgien.--Pour vous, capitaine?

--Non, pour eux! Et il montrait les Anglais.

Ce mot en dit assez, et le chirurgien devina qu'il était un arrêt

de mort pour tous les ennemis qui avaient échappé à la fureur des

corsaires.

Le brick anglais est donc réduit. _L'Albatros_, comme l'avait dit le

capitaine Rodriguez, avant l'abordage, _a mangé le gras de la Baleine_.

Il faut prendre connaissance de la nouvelle capture. Elle est belle!

quelques canons, un équipage à moitié massacré, un navire fin voilier,

mais à peu près écrasé par le choc du trois-mâts, qui le serrait à

babord, et par le choc du corsaire, qui l'a accosté violemment par

tribord. La prise marchande, le trois-mâts que _l'Albatros_ a amariné

le premier, produira mieux. Là, au moins, on trouvera quelques sacs de

gourdes, un peu d'or dans la chambre du capitaine. Il faut voir les

forbans, tout ensanglantés encore du combat dont ils viennent de sortir,

fouillant partout: ils pillent ce qu'ils trouvent de précieux; ils

s'enivrent du vin et du rum qu'ils puisent dans le fond des barriques,

qu'ils enfoncent à coup de hache... Les officiers et les matelots

anglais que le fer des forbans a épargnés, contemplent avec effroi,

groupés dans un coin de l'arrière de leur malheureux navire, tous les

pirates barbouillés de peinture noire et blanche, de sueur et de sang;

ils frémissent en les voyant jeter à l'eau les cadavres des infortunés

qui ont péri sous leurs coups. Quel sera le destin des prisonniers et

des blessés, que l'on se met à peine en devoir de secourir? Quelques

malheureux Anglais, écharpés dans le combat, implorent comme une faveur,

qu'on les lance à la mer avec ceux de leurs camarades qui ont reçu la

mort. Mais les forbans n'ont pas assez de pitié pour exaucer leurs

voeux. Ils sourient à leurs cris de douleur, ils chantent quand les

blessés les supplient. Rodriguez se promène, l'air sombre, les pieds

nus, le pantalon retroussé jusqu'à la cheville; il se promène dans le

sang, les bras croisés, et l'oeil distrait. Gouffier, son fidèle et

digne second, est venu l'embrasser après la victoire. C'est lui qui

commandait les cent hommes jetés sur la prise. Il n'a seulement pas reçu

une égratignure, et de sa terrible main il se félicite d'avoir tué une

demi-douzaine d'ennemis.

--Qu'allons-nous faire de ce reste? demande t-il à son capitaine, en

regardant les prisonniers tremblants.

--Tu vas le savoir, répond Rodriguez, en abaissant le sourcil sur

ses yeux irrités.... Ils ont frappé Mosquita, ma femme, d'un coup de

sabre... Va me chercher le rôle d'équipage de ce trick...

--Il est dans ma chambre, s'écrie le commandant du navire, qui a survécu

au carnage.

--C'est bien! Qu'on me l'apporte!

Le rôle est remis dans les mains de Rodriguez. Il appelle les noms; les

hommes encore vivants lui répondent: Présents. Mais en parcourant ce

registre, un nom le frappe, il s'arrête... Ce nom est celui d'un amiral

qui se rendait en mission, sur _la Baleine_, pour traiter avec les

Mexicains, au nom de son gouvernement.... _Woodbridge!_ s'écrie

Rodriguez, en lisant avec effroi ce mot dans la liste des passagers.....

_Woodbridge!_ cet amiral a-t-il été tué dans l'action? Existe-t-il

encore? Voyons! où est-il? qu'on me réponde! Je donnerais tout mon sang

pour qu'il vécût encore....

A ces mots pressés, à cette émotion si vive, on ne doute pas que le

capitaine de _l'Albatros_ ne porte le plus touchant intérêt à la

conservation de l'amiral. Un vieillard, à la figure calme et noble,

paraît: il est devant Rodriguez. Rodriguez jette sur lui des regards

pénétrants et rapides. On ne sait quel sentiment peut l'agiter.... Il

va parler, et la parole expire sur ses lèvres contractées... Un soupir,

longtemps contenu dans son sein, s'en exhale avec force... Le vieillard

attend, et Rodriguez l'examine encore de la tête aux pieds, sans pouvoir

détacher de lui ses regards de feu.

--C'est donc vous que l'on appelle l'amiral _Woodbridge_?

--Oui, c'est moi, et je ne sais quel intérêt vous pouvez avoir à

connaître mon nom.

--Vous l'apprendrez bientôt. C'est vous qui avez commandé une division

qui croisait, pendant la guerre dernière, devant Ouessant?

--C'est moi!

--C'est donc vous, en ce cas, qui avez... qui avez quelquefois épargné

de pauvres pêcheurs, que les cruelles lois de la guerre vous auraient

permis de sacrifier impunément?...

--J'ai pu rendre des services à quelques infortunés dans ma longue

carrière, mais ce n'est pas à vous qu'il appartient de m'en récompenser.

--Oh si! si, vous vous trompez; c'est à moi, c'est bien à moi....

Mes enfants, jetez par-dessus le bord ceux de nos camarades qui ont

vaillamment péri: inhumez-les avec les honneurs de la guerre et à la

manière des forbans, comme nous: une poignée de main dans leur main

glacée, un coup de pistolet dans leur tête endormie; mais frappez-les

sur le front, en avant, afin que si on retrouve leurs cadavres, on sache

qu'ils ont péri sans détourner les yeux. Après avoir rempli ce devoir,

vous nettoierez le pont du brick: je ne veux pas voir une seule tache de

sang sur ces bordages... On apprêtera la table ensuite, la table de la

chambre du navire,... on la couvrira de tout ce qu'on pourra trouver

à bord pour composer un repas splendide, s'il est possible... Mon

intention est d'offrir à dîner à ces braves prisonniers et de me

réconcilier avec eux avant de les quitter.

Les prisonniers, à ces mots, tressaillent de joie. Ils espèrent la vie.

Chacun d'eux se rappelle que souvent on a vu des forbans se montrer

aussi généreux après le carnage qu'ils avaient été cruels dans le

combat. L'air élevé du capitaine pirate ne semble pas éloigner l'idée

d'un acte de générosité et de clémence. Les infortunés!

Rodriguez, après avoir donné ses ordres à bord du brick, saute à bord

de _l'Albatros_. Il se présente tout palpitant aux yeux affaiblis de sa

maîtresse, sur la plaie de qui on a posé le premier appareil. Mosquita

jette sur son amant des regards où se peignent à la fois la douleur,

l'espoir et la satisfaction. Sa bouche décolorée murmure, malgré les

recommandations du chirurgien, des mots que l'oreille de Rodriguez

recueille avec distraction. Je t'ai sauvé la vie, lui dit-elle, c'est là

ce que je demandais au ciel avec le plus de ferveur. Oh! que je serais

heureuse de mourir pour toi!... Mais qu'as-tu donc, mon ami? que

cherches-tu ainsi avec tant d'agitation?--Je ne puis tout t'expliquer

encore, Mosquita. J'avais une soeur... Celui qui me l'a ravie, l'infâme

capitaine anglais, je le tiens... Tu sais cette lettre signée de son nom

odieux, jamais encore elle ne m'avait quitté... Avant le combat j'ai ôté

ma veste; la lettre était dans ma poche, je la cherche!.. je la... Ah!

que le hasard soit béni! tiens la voilà, la voilà, cette lettre!...

Ils ont répandu ton sang les lâches... Ils vont payer cher chacune des

gouttes de ce sang précieux.... Sois tranquille, dans une heure je serai

près de toi, et tu auras été vengée, et le ravisseur de ma soeur aura

expié son crime... Adieu. une heure de patience encore, ma Mosquita, ma

bien-aimée...

Rodriguez, en prononçant ces paroles, revient à bord du brick anglais;

les prisonniers l'attendent; le repas de réconciliation est servi dans

la chambre, comme il l'a ordonné; le mot, un mot mystérieux est donné

aux forbans par leur capitaine: ils n'ont répondu à ses ordres cachés

que par des signes de tête, et en jetant des regards brûlants sur leurs

victimes. Les officiers prisonniers descendent: ils se placent à table,

Rodriguez au milieu d'eux, le vieil amiral en face de lui. On sert le

dîner: les bouches sont muettes; les mets sont à peine effleurés par les

tristes convives de ce festin si sombre; c'est par complaisance et pour

obéir à la fantaisie de leur funeste vainqueur, que les Anglais ont

consenti à s'asseoir à ses côtés. Le dessert est servi: Rodriguez

sourit; le vin est versé dans des verres qu'élèvent des mains

tremblantes. _A la réconciliation et à la générosité!_ dit en se levant

le vieil amiral!... Non, répond Rodriguez d'une voix tonnante: _A

la vengeance et à la mort!_ Connais-tu cette écriture et ce nom?

s'écrie-t-il, en présentant à l'amiral sa propre lettre au bout d'un

poignard.--Ah! nous sommes perdus! crie le vieillard à la vue de ce

billet qu'il reconnaît avoir écrit aux pêcheurs d'Ouessant. Il a à peine

le temps de prononcer ces derniers mots: les forbans restés dans le

vestibule et au bas de l'escalier de la chambre pendant le repas,

entrent le poignard levé: chacun d'eux saisit un des Anglais, et d'un

bras guidé par la rage, ils clouent sur la table même où ils s'étaient

assis, les convives infortunés de ce repas de sang! Les meurtriers

montent haletants sur le pont; les autres prisonniers ont entendu les

cris de leurs chefs: ils veulent fuir les pirates en se jetant dans les

flots; la fureur de leurs assassins les poursuit partout: ils tombent

sous les coups qu'ils cherchent à éviter, et leurs cadavres saignants

sont hissés au bout des vergues, suspendus sous les hunes ou amarrés

dans les haubans....

C'est alors que l'on sépare le trois-mâts et le corsaire, du brick où

la mort seule règne... L'ordre d'incendier le trois-mâts est donné:

son malheureux équipage va périr dans les flammes, et pendant cette

exécrable exécution, Rodriguez, un morceau de craie à la main, trace

avec rapidité sur les bordages et les pavois du brick anglais, ce mot,

ce mot cruel qui s'échappe de son coeur et que sa bouche convulsive

murmure encore: VENGEANCE! VENGEANCE!

_L'Albatros_ s'éloigne du trois-mâts, qui flamboie, et du brick, qui se

balance sur les flots avec ses vergues garnies de cadavres et ses dalots

d'où le sang coule pour aller rougir la mer qui clapote sur les bordages

couverts de chairs éparpillées... La nuit descend bientôt sur les vagues

plaintives, et au loin dans l'obscurité, les pirates, le menton

appuyé sur le bastingage de leur corsaire, contemplent l'incendie

du trois-mâts, qu'ils aperçoivent encore comme un phare immense.

_L'Albatros_ cingle vers Carthagène. Il est temps qu'après tant

d'exploits et de fatigues, les pirates aillent chercher dans le port ce

repos qu'ils ont si vaillamment et si noblement acheté!

Quelques jours, un mois peut-être, après ce massacre, des caboteurs

rencontrèrent à la mer le brick _la Baleine_. Les premiers marins qui

l'abordèrent dans leurs embarcations, s'en éloignèrent avec terreur en

voyant ces cadavres putréfiés suspendus au bout des vergues, ou cloués

avec des poignards rouillés sur la table de la chambre, encore couverte

des restes du repas funeste.... Au haut des mâts, des têtes d'hommes

pourrissaient, battues par les vents et la pluie.... Sur toutes les

côtes et dans toutes les îles, on entendit répéter que des pirates

massacraient les équipages qui tombaient entre leurs mains; et le mot

VENGEANCE, VENGEANCE écrit sur les pavois du brick _la Baleine_, alla

porter l'effroi bien au-delà encore des mers où _l'Albatros_ avait

laissé la trace sanglante de sa route!

10

_Crainte, dégoût, trame homicide, fuite, rencontre._

«Enfants, nous nous sommes tous conduits avec bravoure, et de manière à

nous faire pendre ou fusiller si jamais on vient à découvrir ce que nous

avons fait de grand et d'audacieux. Je compte aussi sur votre silence,

parce que votre tête est au bout de la moindre indiscrétion; mais si

l'un de vous osait trahir ses camarades, son affaire serait bientôt

prête. Je promets un baril de piastres à celui qui m'apportera le

cadavre du coupable. Au moyen de cette récompense, je serai sûr de

trouver plus de vengeurs que de traîtres parmi nous. Voilà ce que

j'avais à vous dire pour votre sûreté et la mienne, avant de rentrer à

Carthagène... Amure la grand'voile, hisse et borde les perroquets, et

laisse courir la barque!»

Cette simple allocution de leur capitaine est accueillie avec faveur par

les forbans. Ils jurent d'exterminer le premier d'entre eux qui ouvrira

la bouche sur les événements qui doivent être ensevelis dans l'oubli

le plus profond. L'ivrognerie, disent-ils, n'excusera même pas

l'indiscrétion, et celui qui, même fût-il en ribote, rompra un silence

qui importe à tous, ne se réveillera pas de sa coupable ivresse.--Et, à

ces mots, les mains des matelots ont arraché leurs poignards de leurs

ceintures, pour sceller leur serment de la plus terrible menace...

_L'Albatros_ rencontre sur sa route des croiseurs, des corvettes et des

frégates. Mais, travesti en dogre comme il l'est, mais misérablement

barbouillé, et ayant l'air de se traîner péniblement sur les flots,

aucun bâtiment de guerre ne songe à lui donner chasse et à le visiter.

Une frégate française va même jusqu'à lui demander s'il n'a pas eu

connaissance d'un brick peint en noir, avec une guibre surmontée d'une

figure représentant un oiseau de proie. C'est _l'Albatros_ lui-même que

veut désigner la frégate, et le capitaine de _l'Albatros_ lui répond

qu'il a laissé le navire dont on lui parle mouillé à Saint-Thomas sous

pavillon colombien. La frégate le remercie de ce renseignement, et

elle s'éloigne du pirate, qui, pour lui parler, a fait cacher tous ses

matelots dans la cale, et fait mettre inoffensivement ses canons _en

vache_, le long du bord.

Bientôt on aperçoit la côte de Carthagène! Carthagène, d'où le terrible

_Albatros_ est parti avec de la poudre et des canons, et où il va

rentrer chargé d'or et de gloire, car les forbans prennent le carnage

pour de la gloire! Déjà dans le port un grand nombre des prises qu'il

a faites ont attéri. Le nom de Rodriguez a été porté aux nues par les

indépendants, et c'est Rodriguez qui revient avec des blessés, avec son

navire avarié et sortant victorieux d'un long et terrible combat.

--Contre qui s'est-il battu ainsi? se demande-t-on.

--Contre deux navires espagnols, qu'il a incendiés et coulés.

--Qu'a-t-il fait des prisonniers?

--Rien: il ne fait jamais de prisonniers, vous savez bien.

--Oh! le vaillant capitaine que ce Rodriguez! Gloire à Rodriguez! C'est

le pourvoyeur de notre république. Des couronnes à lui, le triomphe pour

Rodriguez! Vive le capitaine de _l'Albatros!_

Le Libérateur l'embrasse, le peuple le porte en triomphe. On couvre de

fleurs et de lauriers le cadre dans lequel on débarque Mosquita blessée,

toute rayonnante, toute émue de la gloire de son amant.

--Où va loger l'illustre capitaine, l'honneur de la marine colombienne?

Le Libérateur a dit de porter ses effets dans l'hôtel du gouvernement.

--Oui, mais moi je veux qu'on les porte dans l'ancienne maison que

j'habitais.

--Quoi! dans la case de Mosquita?

--Justement; c'est là que j'ai été heureux et tranquille quelques jours;

ce sera mon palais.

--Oh! le brave et digne capitaine! C'est cela un homme courageux et

simple, comme il en faudrait mille à la république!

--Oui, tas de badauds, on vous en donnera mille comme moi. Allons,

suivez les ordres que je vous ai donnés, et pas de compliments.

Il croyait, notre pirate, retrouver dans la chambre de sa maîtresse

cette lueur de plaisir qui l'avait un instant séduit avant son départ

sur _l'Albatros_. Mais les vives émotions qu'il avait éprouvées dans

ses courses, ces émotions plus conformes à ses goûts altiers, que les

tendres sentiments de l'amour, avaient déjà distrait son âme du penchant

qu'il croyait encore avoir pour sa maîtresse. Quand un devoir de

reconnaissance l'attachait pendant des jours entiers près du lit où elle

souffrait encore pour lui, ces jours lui semblaient éternels. La satiété

des plaisirs avait rendu ce coeur à son indifférence naturelle pour tout

ce qui n'était pas irritant ou remuant. Les sensations nouvelles et

inconnues qu'il avait éprouvées dans ses premières amours avec Mosquita,

il ne les retrouvait plus avec elle. Plus la tendresse de celle-ci

s'était augmentée pour lui, et plus ses marques d'attachement

paraissaient lui être devenues importunes. Par égard peut-être il lui

disait encore quelquefois cependant: Tu souffres, Mosquita, et c'est

pour moi.

--Oui, lui répondait avec passion sa maîtresse; mais chacune de mes

douleurs m'est plus chère que je ne puis te l'exprimer. Je t'ai sauvé la

vie au prix de mon sang, et je ne demandais rien de plus au ciel. Ah! si

j'avais pu mourir pour toi!...

--Quelle idée!

--C'était là le plus vif de mes désirs secrets. En mourant ainsi

j'aurais du moins laissé dans ton âme un souvenir ineffaçable.

--Et crois-tu que jamais je puisse oublier les liens nouveaux qui nous

unissent, et que tu as scellés de ton sang?

--Je ne sais si je m'abuse, et si la tendresse toujours plus vive que tu

m'inspires ne me rend pas plus exigeante; mais il me semble que tu ne

m'aimes plus comme autrefois.

--Et qui m'obligerait, s'il en était ainsi, à feindre pour toi un amour

que je n'aurais plus?

--Oh, tu sais bien qu'aimée ou détestée, je me suis attachée à toi pour

toujours, et que je périrais plutôt de ta main, que de séparer jamais

mon existence de la tienne. Mais laisse-moi m'enivrer d'une erreur qui

fait encore ma félicité. Dis-moi que tu n'as pas cessé de m'aimer, et je

tâcherai de te croire.

La convalescence de Mosquita arriva. Penchée sur le bras de son amant,

elle aimait à se montrer encore affaiblie, dans les rues de Carthagène,

où tout le monde admirait le dévoûment que lui avait inspiré l'amour.

Sans cesse elle rappelait à Rodriguez le bonheur qu'elle ressentait de

lui avoir conservé, au péril de sa vie, des jours qui lui rendaient

l'existence si précieuse. Les femmes ne se doutent pas de ce qu'elles

perdent en cherchant à nous enchaîner à elles par les liens de la

reconnaissance qu'elles veulent imposer à notre amour. Les sacrifices

qu'elles nous offrent obtiennent rarement le prix qu'elles attachent

à leur dévoûment le plus absolu. Ils nous deviennent à charge dès

l'instant où elles semblent ne pas les ignorer assez ou s'en faire un

trop grand mérite.

Un mois se passe pour Rodriguez dans la contrainte et le désoeuvrement.

Il n'y tient plus. Il apprend qu'un bâtiment anglais est venu à

Carthagène, pour procéder à une enquête sur la dernière croisière de

_l'Albatros_. Le Libérateur a repoussé tous les faits qui paraissent

s'élever contre son capitaine, qu'il regarde comme une des gloires de la

république. Les matelots de Rodriguez se sont tus. Mais les soupçons les

plus terribles planent sur lui. Mosquita, alarmée sur le sort de son

amant, court à lui: Tu ne sais pas, lui dit-elle, ce que les Anglais

exigent du Libérateur?

--Que peuvent-ils exiger?

--Qu'il te livre à leur justice. Les plus sinistres accusations planent

sur toi.

--Que pourront-ils me prouver?

--Rien; mais la violence et la force peuvent tout.

--Le pavillon colombien me protège; mon titre de citoyen de la

république me préserve.

--Tu dois tout redouter d'une vengeance peut-être trop méritée. Il faut

partir!

--Oui; mais sur mon corsaire même. Il va armer. Tous mes braves

compagnons de course me redemandent. J'irai chercher un refuge au milieu

d'eux, et c'est là que l'Anglais viendra m'arracher, s'il veut me punir

des maux que je lui ai déjà fait souffrir.

--Ma prévoyance t'a réservé un destin plus sûr et plus heureux. Cet

argent que tu as conquis d'une manière si funeste à la mer, tu l'as

placé, par mes conseils, sous un nom supposé, en Europe. En prenant ce

nom, et en nous dérobant à toutes les poursuites, nous pourrons échapper

à la réputation que partout ici tu traînerais avec toi. Comment,

d'ailleurs, oserais-tu reparaître sur _l'Albatros_ dans ces mers où tu

as déjà porté tant d'effroi.

--Mon projet n'est pas non plus de prendre ici le commandement du

corsaire. J'irai l'attendre à Saint-Thomas. C'est là qu'il me rejoindra,

et que je pourrai m'élancer avec lui sur ces flots où je veux répandre

une nouvelle terreur. La vie me parut indifférente dès que je pus la

connaître: aujourd'hui elle m'est à charge. Je partirai.

Fuir! se dit-il en lui-même, dès qu'il put s'abandonner seul à ses

réflexions.... Oui, je fuirai, mais en affranchissant ma vie des

obsessions d'une femme que je crus aimer, et en courant porter ailleurs

l'effroi chez des ennemis qui s'acharnent sur moi après le combat. Homme

sans patrie, sans liens, sans famille, sans préjugés, sans crainte, et

sans honte, qu'ai-je à faire ici plus qu'ailleurs? Qu'un autre jouisse

de l'existence qu'il s'est créée sur le coin de terre où il est né;

qu'il s'attache, une fois que la fortune l'abandonne, au gîte où sont

ses habitudes, pour pleurer les biens qu'il n'a plus! Moi je vois en

pitié et les jouissances et les larmes du vulgaire des hommes. J'ai de

l'or, de l'or, que j'ai teint du sang de mes ennemis! Eh bien! ce n'est

pas à lui que je demanderai le bonheur. J'ai étanché dans les bras d'une

femme jolie, séduisante, cette soif de volupté à laquelle succède la

satiété. Le bonheur n'est pas fait pour moi: il n'y a pas assez de

plaisirs dans toute la vie des êtres d'ici-bas, pour occuper mon

imagination, pour remplir ce coeur avide de choses fortes. Allons porter

sur un autre théâtre les désordres que je rêve encore; mais que nul des

hommes qui m'ont accompagné dans mes courses, et qui se sont faits les

complices de mon existence aventureuse, ne puisse venir un jour me

trahir ou m'importuner! Un forban doit briser les instruments dont il

s'est servi, dès que le sort l'oblige à fuir. Ces misérables, qui se

sont voués à moi pour eux-mêmes, et qui peut-être m'auraient égorgé si

je ne leur avais pas imposé le joug d'une règle de fer, doivent

périr. Il faut que seul, tout seul, je reste de tout l'équipage de

_l'Albatros_. Mosquita elle-même....

À ce nom il s'arrête; il ne veut prendre aucune résolution contre celle

qui fut maîtresse si dévouée, si résignée... Il ne l'aime plus, mais son

sang a coulé pour lui. La pitié ne l'intéresse pas en faveur d'une femme

qui lui est devenue importune; mais il éloigne de son âme l'idée d'un

attentat qui coûterait la vie à l'être qui lui a sacrifié la sienne.

On réarmait _l'Albatros_. Il se rend à bord. Il appelle le contre-maître

des noirs qui travaillent dans la cale.

--Benito! lui dit-il, avec mystère: Tu es un vaillant nègre.

--On le dit, capitaine.

--Je te crois capable de tout?

--C'est vrai, capitaine.

--Je t'ai chargé de l'arrimage du navire. J'attends de toi un service

secret, pour lequel je vais te donner cinq cents gourdes. C'est cinq

cents fois ce que tu gagnes dans un jour. Si, après avoir reçu

ma confidence, tu hésites ou si tu dis un mot, tu me connais: tu

n'existeras pas une heure après m'avoir trahi.

--Captaine, j'écoute: que faut-il faire?

--Il faut, sans que personne ne puisse s'en douter, au moyen d'une des

pinces dont tu te sers pour l'arrimage, pousser en dehors du navire une

ou deux des gournables au-dessous de la flottaison, de manière que le

corsaire ne fasse pas d'eau en rade, mais qu'au premier mauvais temps au

large, les gournables partent.

--J'entends bien! vous voulez qu'il aille au fond. Mais vous, capitaine,

vous ne serez donc pas à bord?

--Ce n'est pas ton affaire. Voilà six onces d'or! c'est ce que je t'ai

promis. Tu en recevras autant dès que ta discrétion m'aura été prouvée.

--Dans une heure, mon capitaine, vos ordres auront été exécutés, et ma

journée sera gagnée.

_L'Albatros_ se trouve prêt enfin à mettre sous voiles. Il est convenu

entre les officiers et le capitaine, que celui-ci ira attendre à

Saint-Thomas le navire, qui se rendra sans lui dans cette dernière île,

pour ne pas donner trop de crédit aux soupçons qui se sont élevés

sur son compte. Oui, _l'Albatros_ se séparera de Rodriguez, comme un

coursier fidèle se sépare du maître qui l'a dompté, et sous lequel il

est habitué à courir au combat! Mais il le faut: l'équipage approuve la

prudence de son capitaine, et à Saint-Thomas il le retrouvera pour

ne plus le quitter. Jusqu'à ce moment on est bien décidé à ne rien

entreprendre, à ne rien hasarder; et qu'oserait-on tenter sans

Rodriguez, lui le chef le plus renommé entre tous les corsaires, lui,

l'idole des forbans, si les forbans peuvent avoir une idole! C'est

lorsqu'il aura rejoint ceux qu'il appelle ses braves, qu'on se

dédommagera de n'avoir rien fait dans les premiers jours de mer.

Rodriguez part pour Maracaïbo: il a son plan arrêté. Son équipage

connaît le motif de son départ: personne ne s'alarme de son absence.

Mosquita seule accourt: elle n'a pas été prévenue de la fuite de son

amant; elle l'accuse de trahison; elle veut partir sur _l'Albatros_;

mais le nègre dont Rodriguez s'est servi dans l'arrimage du corsaire,

la supplie de rester, prenant en pitié le sort qui l'attend si

elle s'obstine à suivre le perfide qui a voulu aussi la sacrifier.

_L'Albatros_ appareille, et Mosquita, les yeux attachés sur ce navire,

qui lui rappelle tant et de si cruels souvenirs, reste sur le rivage en

proie au désespoir le plus affreux, et elle voit disparaître à l'horizon

cette voile si connue, cette voile si redoutable, qui porte la terreur

sur ces mers où elle doit bientôt s'engloutir!

Rodriguez, sous le nom de l'espagnol Montenegro, a réussi à gagner

Curaçao. Un passeport et des lettres de change, obtenus sous ce faux

nom, lui permettent de prendre passage sur une mauvaise galiote

hollandaise qui doit se rendre à Londres. C'est à bord de cet humble

navire qu'il cachera sa funeste célébrité. Le plus cruel des pirates

va naviguer au milieu d'un équipage paisible, qui, pendant le quart de

nuit, racontera, en frémissant, les exploits récents de l'écumeur de

mer; et lui, à côté du conteur troublé, écoutera en souriant les récits

de ces bonnes gens, si éloignées de penser que le héros de leurs

terribles histoires est là tout près d'eux, qu'il les regarde et qu'il

les entend.

La grosse galiote file vers les débouquements avec une bien pauvre

cargaison et une marche bien médiocre. Tous les navires qu'elle aperçoit

la dépassent en quelques heures. Peu de jours après sa sortie de

Curaçao, vers le soir, elle est ralliée par un bâtiment dans la mâture

duquel elle distingue des signaux de détresse. Le temps menace, la mer

commence à grossir, et la nuit va se faire. Le bon capitaine hollandais

attend le navire aperçu, pour lui porter secours, s'il lui est possible.

C'est un grand brick armé, et Rodriguez reconnaît dans ce brick, son

_Albatros!_ À cette vue, devinant trop bien le motif des signaux du

corsaire, le faux Montenegro descend dans sa cabine, où il se couche,

malade qu'il se dit, du mal de mer. _L'Albatros_ est déjà rendu le long

de la galiote hollandaise. Mettre une embarcation à la mer avec quelques

hommes et un officier dedans, n'est pour lui que l'affaire de peu

d'instants. Cet officier accoste la galiote.

--Capitaine, dit-il, au Hollandais, je viens te demander un peu de cuir

et des clous à pompe. Depuis notre sortie de Carthagène nous avons usé

toutes les garnitures de nos appareils de pompe; nous faisons de l'eau

comme un panier.

Le Hollandais s'empresse de donner à l'officier ce qu'il juge qu'il ne

serait ni humain ni prudent de lui refuser. Il s'informe de la cause,

qui a pu déterminer une aussi forte voie d'eau.

--Oh! cette cause-là, nous la connaissons à peu près: c'est un complot.

--Un complot! vous avez donc des montres à bord.

--Non, les monstres, ou plutôt le monstre n'est pas à bord. Mais nous le

trouverons peut-être à Saint-Thomas, où nous allons. Deux pieds d'eau

à l'heure, concevez-vous cela, vous autres Hollandais, qui n'en faites

jamais à bord de vos grosses barques? Mais à propos, de quoi êtes-vous

chargé?

--De sucre et de café.

--Raffale que tout cela! Ce ne serait pas la peine de vous chagriner

pour si peu, dans votre voyage. Nous n'en voulons qu'à l'argent nous

autres. Et pas de passagers, sans doute, à bord de votre _paquebot à

cul-rond?_

--Un seul passager. Il est couché: le mal de mer l'a gagné.

--Le mal de mer! Ce n'est donc pas un habitué? Mais voyons-lui donc un

peu la mine; je suis docteur en mal de mer, tel que vous me voyez...

Rodriguez entend cette conversation. Il tremble que l'officier, dont il

reconnaît la voix, ne vienne lui arracher la couverture sous laquelle

il s'est blotti dans sa cabine. L'officier a déjà fait un pas sur

l'escalier de la chambre: il va descendre, lorsque du corsaire il

entend qu'on lui crie au porte-voix: _Revenez à bord, avant le grain!_

L'officier, à cet ordre, s'empresse de sauter dans son embarcation avec

ses hommes, et de pousser au large de la galiote, muni du cuir et des

clous à pompe que lui a donnés le capitaine hollandais.

Rodriguez respire: il monte sur le pont; il jette sur _l'Albatros_ un

regard de curiosité et de colère, et bientôt il voit son ancien

corsaire disparaître au sein du nuage qui s'abaisse sur les flots pour

l'envelopper et peut-être pour le plonger sous les vagues que la tempête

qui se prépare amoncèle entre les deux bâtiments.

Le pirate Rodriguez enfin quitte bientôt ces mers, qu'il a remplies de

son nom exécré. La tête pleine de funestes souvenirs et de projets plus

funestes encore, il se promène pendant deux mois de traversée sur le

pont étroit du tranquille bâtiment qui porte sa fortune et ses destinées

nouvelles. C'est à Londres, qu'à la faveur du nom sous lequel il s'est

caché, il pourra, seul de tout l'équipage de _l'Albatros_, réaliser les

vues qu'il caresse, comme un lion caresse sa crinière.

11

Londres, reconnaissance, contrariété, passagers, préparatifs de départ,

départ.

En débarquant dans la vaste capitale du monde marin, notre Montenegro se

sentit soulagé du poids des réflexions auxquelles deux mois de traversée

l'ont livré sans distraction aucune. Il se retrouve au milieu de ces

Anglais qu'il déteste, mais qui ne peuvent trahir son incognito. Cette

multitude innombrable de figures qui passent sous ses yeux fatigués, ne

lui offre aucun visage qu'il puisse craindre. Il peut rester là impuni,

tandis qu'il lit dans les journaux et dans les brochures qu'on crie

autour de lui: _l'Histoire des crimes du pirate Rodriguez_. Il éprouve

même un certain plaisir à pouvoir braver, sans danger, la fatale

réputation qu'il s'est acquise, au milieu de ses ennemis les plus

acharnés. On raconte sa mort à ses côtés; on parle en sa présence des

pirateries qu'il n'a jamais faites; et pendant qu'on exagère ses affreux

exploits, il rêve aux moyens d'ajouter de nouveaux faits aux faits qui

déjà ont attaché une si odieuse célébrité au nom qu'il a laissé chez les

Colombiens.

Maître de choisir, avec les lettres de change qu'il a dans son

portefeuille, le navire auquel il pourra confier sa fortune sur des

mers éloignées, il parcourt les quais immenses des docks de Londres. Un

trois-mâts désarmé, récemment capturé sur les côtes d'Afrique, fixe son

attention: il le visite, il le marchande; il l'achète. Dans ces

bureaux où des courtiers d'hommes vendent des matelots pour toutes les

opérations que l'industrie ou l'avidité veulent tenter, il trouve un

équipage. Son nouveau bâtiment portera le nom de _Revanche_: ce nom

s'accorde bien avec les désirs qu'il nourrit et les projets qu'il

médite. Il fait annoncer que _la Revanche_ partira bientôt pour

Calcutta, sous le commandement d'un capitaine anglais, qu'il associe

à une entreprise dont il cache le but réel sous l'apparence d'une

expédition commerciale. _La Revanche_ devient l'objet de la curiosité

des marins et des promeneurs, qui admirent, et la vélocité de

ses formes, et l'élégance de son gréement, et le bon goût de ses

emménagements.

Un jour où il se rend à bord pour donner, comme à l'ordinaire, les

ordres qui doivent régler les travaux de l'armement, son capitaine

anglais l'informe que des passagers sont venus visiter les chambres:

un colonel de la compagnie des Indes et son épouse. Une fille, une

gouvernante qui les suivait, lui a remis, avec une sorte de mystère, une

lettre pour M. _Rodriguez Montenegro_. Ce nom de _Rodriguez_ inscrit sur

l'adresse, agite le coeur de notre pirate: il ouvre précipitamment la

lettre et il lit avec effroi, avec terreur, ces mots qui lui laissent à

peine la force de cacher son émotion au capitaine anglais, dont l'oeil

suit tous ses mouvements:

«Celle à qui tu as voulu arracher la vie, pour prix d'avoir conservé tes

jours, existe encore. Elle ne doit le malheur de te revoir qu'au nègre

que tu avais chargé d'exécuter l'affreux projet qui a fait périr les

complices de tes crimes. Enchaînée à tes pas, j'ai su découvrir le lieu

où tu voulais échapper à tous les soupçons qui planaient sur toi. Un

bâtiment m'a débarquée à Londres au moment où tu y arrivais. J'ai su

m'attacher aux personnes que j'ai décidées à venir aujourd'hui chercher

un passage à bord de ton bâtiment J'emploierai les jours que tu as voulu

me ravir, à te poursuivre partout où tu voudras m'éviter. Si tu dis un

seul mot, je te démasquerai, je t'accuserai et je périrai avec toi, toi

sans qui il m'est impossible de vivre ou de mourir.

«Je ne me nomme pas. À cette écriture, que j'ai tracée de mon sang, tu

reconnaîtras ce sang qui a déjà coulé pour toi, et tu devineras le nom

de l'infortunée qui s'attache à ta vie, comme un remords ou comme un

reste d'espérance.

«Adieu! tu me reverras bientôt pour ne plus te quitter.»

Mosquita! encore Mosquita! murmure Montenegro en se promenant sur le

pont avec fougue et dépit. Maudit soit le jour où je crus aimer une

femme! La vengeance d'un homme me paraîtrait cent fois moins implacable

que les obsessions de cette jalousie qui s'acharne à me poursuivre

jusque sur les mers que je voulais mettre comme un abîme, entre elle

et moi!... Mais qu'elle ne croie pas m'asservir à l'esclavage qu'elle

prétend m'imposer. La mort, la mort la plus affreuse me paraîtrait

préférable au supplice de redouter sans cesse la présence d'un être qui

m'est devenu si odieux!.. Elle s'attacher à ma vie comme un fantôme

accusateur!... Elle me menacer de faire tomber sur ma tête le soupçon,

qu'elle tiendrait suspendu comme une épée!... Tous les liens qui

m'attachaient à elle sont rompus depuis long-temps, et, une fois l'amour

évanoui, la pitié éteinte, il reste le dégoût, la vengeance et le

châtiment...

Une voiture élégante roule sur le quai du dock où _la Revanche_

est amarrée. Cette voiture, dont le bruit arrache Montenegro à sa

préoccupation, s'arrête. Un jockei descend; il remet dans les mains

agitées du pirate, un billet de la part du colonel Fischel. C'est une

invitation au capitaine espagnol de vouloir bien se rendre chez le

colonel pour traiter du passage que celui-ci désire prendre à bord

de _la Revanche_. La voiture attend Montenegro. Elle le conduit à

Peccadilli, dans un hôtel élégant. Le marin voit s'avancer vers lui, du

fond d'une longue cour, un homme d'une quarantaine d'années, à la figure

noble et froide, aux manières polies et réservées. C'est le colonel. Il

invite le capitaine à monter dans un salon où une femme belle, encore

jeune et richement parée, lit avec distraction un livre qu'elle quitte

nonchalamment eu apercevant Montenegro. Après quelques questions sur le

jour du départ, la longueur présumée de la traversée, l'état du navire,

sa marche, les commodités du logement, on parle du prix du passage.

Le colonel veut occuper toute la chambre, à l'exception des cabines

réservées au capitaine et aux officiers. Montenegro, encore tout ému de

la lettre de Mosquita, répond avec distraction, et en prévoyant avec

inquiétude l'instant où Mosquita peut-être paraîtra. Il n'insiste pas

d'ailleurs sur le prix qu'il a fixé, Ses manières, dont la contrainte

qu'il éprouve laisse encore deviner l'abandon et la vivacité, paraissent

plaire au colonel; et sa femme, la jolie Sophia, remarque, avec une

modeste curiosité, les nobles traits de ce jeune marin, empreints d'un

air d'héroïsme et de franchise. On parle du nombre de passagers dont se

compose la famille du colonel: lui, sa femme et trois domestiques...

Mosquita sans doute sera comprise dans ces derniers... Mais elle ne

paraît pas encore, et Montenegro respire plus librement. On se quitte,

on est tombé d'accord sur toutes les conditions. On reverra le capitaine

chaque jour avant le départ de _la Revanche_... Les époux anglais sont

enchantés de Montenegro, et lui s'abandonnerait presqu'au plaisir de

s'être assuré de tels compagnons de voyage jusqu'à Calcutta, sans la

crainte qu'il éprouve de voir arriver avec eux la femme dont l'idée pèse

tant sur son coeur et sur son esprit.

L'armement de _la Revanche_ s'exécute avec promptitude, et le colonel,

fidèle à sa promesse, vient chaque jour à bord; quelquefois Sophia

l'accompagne, mais Mosquita ne paraît pas avec eux. Le moment du départ

approche pourtant, et Montenegro se flatte de l'espoir que la femme qui

s'est promis de le suivre, aura peut-être renoncé à la folie de son

projet inconcevable. Ce n'est qu'au bas de la Tamise que ses passagers

le rejoindront. Le navire dérive avec le courant du fleuve, et l'on voit

arriver enfin à bord, le colonel, son épouse, deux domestiques et une

femme dont les traits sont voilés sous un large chapeau de paille. Sa

mise est simple, sa tournure modeste. Montenegro ne s'occupe que d'elle:

aucun de ses mouvements ne lui échappe. Il ne pressent que trop que

c'est là le fantôme qui depuis près d'un mois, agite toutes ses nuits,

poursuit tous ses rêves d'avenir... Cette femme passe devant lui: il

cherche à voir la figure qu'elle évite encore de lui montrer... Il

parvient enfin à découvrir cette figure, qui l'inquiète, qui le

tourmente, qui le fatigue: c'est Mosquita! c'est Mosquita!..

--Malheureuse, toi ici! redoute ma vengeance!

--Crains plutôt de te trahir!...

On part: le bâtiment quitte les eaux de la Tamise; la terre fuit, et

Montenegro trouve à peine le sang-froid qui lui est nécessaire pour

commander l'appareillage et la manoeuvre. Un sentiment de malaise qu'il

n'a jamais éprouvé encore, l'enchaîne sans force et sans volonté,

pendant toute la nuit, sur son banc de quart; et à bord de ce navire qui

enlève l'équipage et les passagers aux adieux de leurs parents et

de leurs amis, tout avec le soir semble s'abandonner au repos, à la

langueur et au silence. Tout est tranquille, excepté Montenegro et

Mosquita, qui veillent eux, et qui souffrent!

12

Amour, jalousie, duel, délire, remords, désespoir, retour à Ouessant,

fin.

Si quelque chose avait pu arracher Montenegro aux sombres pensées qui

l'agitaient, avec quel plaisir il eût vu sa _Revanche_ sillonner les

flots plus mâles, plus impétueux de l'Océan, en quittant les eaux de la

Tamise! C'est au large qu'elle pourra s'élancer en liberté, batailler

avec les vents, et bondir courroucée sur les lames qu'elle va faire

gémir, écumer et retentir sous sa guibre si leste et si fine! Elle

cingle dans la Manche avec vitesse, et pour ainsi dire avec colère. Les

bâtiments nombreux qu'elle rencontre et qu'elle dépasse, comme s'ils

étaient à l'ancre, arborent leur pavillon à son approche. Elle ne leur

répond seulement pas, tant elle paraît les mépriser. Son capitaine,

nonchalamment assis sur le bastingage, contemple de temps à autre,

mais encore avec distraction, la haute et flexible mâture de son léger

navire, qui, à chaque coup de tangage, secoue tout son gréement, comme

une lionne, sortant des eaux, secouerait sa crinière! Que de cuivre

vert, si bien appliqué un peu au-dessus de la flottaison, contraste

bien avec le noir de cette peinture, qui reluit comme du jais sur

ces presceintes polies que l'on croirait grattées avec du verre! _La

Revanche_, avec seize pieds de tirant d'eau, est rase au-dessus des

flots, comme une chaloupe; ses mâts effilés et ses longues vergues

décèlent seuls, avec l'entredeux de ses phares, les vastes dimensions de

sa coque: mais à voir son plabord à trois pieds du niveau de la mer, on

dirait qu'elle coule sous la charge, et pourtant elle est sur lest... Ce

n'est que lorsqu'on l'examine de l'arrière ou de l'avant, que l'on peut

remarquer ses larges flancs ras et arrondis vers sa poupe élégante, et

que l'on croirait que c'est le fond d'une frégate que l'on a pris pour

en faire un aussi joli navire.

Oh! qu'avec _ma coureuse_, dit le capitaine, je ferai de ravages sur

les mers de l'Inde! A chaque gros navire qu'il dépasse, et qui paraît

richement chargé, l'écumeur de mer sent palpiter son coeur; ses dents

claquent d'impatience de ne pouvoir sauter à bord du bâtiment qu'il est

encore forcé de laisser derrière lui. Enchaînez un vautour auprès

d'une faible alouette, et vous aurez une idée de la figure que fait

Montenegro, réduit à ne pas happer les bâtiments dans chacun desquels il

voit une capture qui lui échappe.

Mais de quoi se compose l'état-major de _la Revanche_, et son équipage?

De quatre à cinq officiers, cinq passagers, le colonel Fischel, son

épouse, deux domestiques et Mosquita... Mosquita!...

De trente hommes qui, une fois rendus dans l'Inde, serviront à former le

noyau du personnel avec lequel Montenegro ira écumer les mers de Ceylan,

de Sumatra et des îles de la Sonde.

L'épouse du colonel vient, avec cette coquette agacerie que le mal de

mer n'ôte pas toujours aux jolies passagères, arracher le capitaine

Montenegro à ses rêveries. C'est la première fois qu'elle paraît sur le

pont depuis le départ. Il y a deux jours que l'on est à la mer, et c'est

en entendant dire que l'on est en vue d'Ouessant, que Sophia s'est

efforcée de monter, pour voir l'île, que l'on découvre à peine encore à

l'horizon, du côté de babord. Les regards de la jolie passagère

restent long-temps attachés sur cette terre lointaine, qui bientôt va

disparaître sous le cercle immense que le ciel et les flots forment

autour du rapide navire. Pour Montenegro, il ne peut arracher ses yeux

du point où, le premier, il a vu la petite île qui lui retrace tant de

souvenirs, depuis si long-temps oubliés. Il ne peut, en se rappelant,

presque malgré lui, les premières années de son enfance, se défendre

d'une émotion dont il ne se croyait plus susceptible. Le bonhomme

Tanguy, sa nourrice Soisic, les rochers du rivage, les bateaux des

pêcheurs, sa soeur enlevée à sa tendresse, dans les parages même où

il se trouve, s'offrent à son imagination pénétrée; et il s'étonne de

sentir des larmes couler de ses yeux immobiles, attachés toujours sur

l'île, qu'il va perdre de vue. La voix de Sophia, une voix douce et

caressante, vient encore dans ce moment ajouter au trouble qu'il

éprouve, et qu'il se reproche. Sophia lui adresse des questions

auxquelles il répond avec intérêt, parce que sa passagère lui parle de

cette terre, de cette côte dont l'aspect agite son coeur. C'est sur le

bras de Montenegro, plus sûr que celui de son mari, fort peu accoutumé

aux mouvements du navire, qu'elle s'appuie pour regagner sa chambre, et

l'officieux capitaine se sent déjà tout subjugué du son de cette voix

qui s'est insinuée dans son âme, et de la légèreté de cette main qui, en

effleurant son bras, semble y avoir laissé une impression douce comme

une caresse... Il admire les manières simples et nobles de cette femme

dont la taille est si belle et la figure si élevée.... C'est une sorte

d'extase qu'il éprouve en la voyant sourire à son époux..... La figure

de Mosquita se montre au même instant à lui, comme pour lui disputer les

regards qu'il tient attachés sur Sophia..... Il s'éloigne....

Les jours de la traversée se succèdent à bord de _la Revanche_ avec leur

triste uniformité. Les passagers se rapprochent des officiers, et du

capitaine surtout. L'heure du repas réunit à la même table cette petite

colonie de voyageurs et de marins. On s'étudie: on cause, on se devine,

on se choisit. Le colonel anglais, avec sa politesse un peu froide,

témoigne beaucoup d'égards et de confiance au capitaine. La douce Sophia

semble rechercher sa conversation avec un intérêt qu'elle explique

en exagérant le désir qu'elle a de s'exercer à parler l'espagnol. Le

colonel sourit toutes les fois qu'il voit sa femme s'efforcer, en

s'appuyant sur le bras du capitaine, à traduire sa pensée dans un idiôme

qu'elle n'a encore qu'imparfaitement étudié. Mais lorsque les matelots,

assis nonchalamment devant, remarquent leur capitaine se promenant avec

la belle passagère, ils tirent à leur manière l'horoscope de cette

récente familiarité: Cette femme-là, se disent-ils, en veut à notre

capitaine, et le colonel anglais en aura à garder.

Quant à la malheureuse Mosquita, son rôle à bord est tout passif en

apparence. Montenegro seul éprouve combien cette femme peut avoir

d'influence sur sa vie. Depuis qu'il est condamné à vivre près d'elle,

il ne lui a pas adressé un seul mot... Dès que les regards de Mosquita

s'arrêtent sur lui, avec l'expression du désespoir ou du reproche, il y

répond avec l'air du mépris ou de la colère, et l'infortunée va cacher

sa douleur dans le petit appartement qu'on lui a préparé auprès de celui

de sa maîtresse.

Sophia, qui quelquefois croit avoir deviné la préoccupation avec

laquelle sa femme de chambre suit les mouvements de Montenegro plaisante

celui-ci sur l'intérêt qu'il semble avoir inspiré à la jeune camériste.

Savez-vous bien, capitaine, lui dit-elle, que vous pourriez bien, malgré

vous peut-être, et en dépit de ce dédain que vous paraissez témoigner à

notre sexe, avoir fait naître une passion sérieuse?

--Moi, madame? Et quelle passion, s'il vous plaît?

--Quelle passion? Avec moins de modestie, vous ne me le demanderiez pas.

Voyez cette pauvre Mosquita! Je crois qu'elle maigrit et qu'elle en a

perdu le contentement et le sommeil. Le colonel l'a remarqué comme moi,

et vous seul paraissez ignorer les tendres douleurs dont vous êtes

l'heureux objet.

--Au reste, je reconnaîtrais bien encore dans cette circonstance, si

elle était vraie, la bizarrerie de ma destinée.

--Et pourquoi cela? Mosquita est une jeune et piquante orpheline,

chez qui, je le parierais, une passion vive a laissé des traces fort

touchantes. Elle est un peu brune, il est vrai, sa beauté a acquis, sous

le climat où elle est née, des formes un peu prononcées; mais n'est-ce

pas quelque chose de séduisant pour un chevalier espagnol, que cette

langueur que laissent après eux les orages du coeur! Plaisanterie à

part, je vous assure que c'est bien la meilleure et la plus intelligente

des filles. Elle se présenta à moi, avant notre départ de Londres, avec

un air si malheureux et si suppliant, que je crus faire une bonne action

en l'attachant à mon service; et aujourd'hui plus que jamais j'ai lieu

de me féliciter pour moi-même d'avoir cédé à ce mouvement de compassion.

Mosquita, telle que vous la voyez, a déjà fait deux ou trois voyages sur

mer. C'est presque un matelot féminin. Sa vie est tout un roman; mais

elle est sur ce qui la concerne d'une réserve qui me fait penser que

beaucoup d'amour a passé par là... Tenez, capitaine, voyez comme elle

nous écoute et comme elle nous regarde! La pauvre fille sait que je

parle d'elle, quoiqu'elle n'entende pas un mot d'anglais...

Montenegro était au supplice pendant des entretiens semblables: aussi,

dès que la conversation prenait un caractère qui le contrariait, on le

voyait aussitôt se promener gravement sur le pont et s'occuper, comme

pour échapper à une situation pénible, du soin de la manoeuvre de son

bâtiment.

Mais quel peut être cet homme, se demandait Sophia, après avoir remarqué

ces mouvements impétueux et la réserve que gardait Montenegro dans tout

ce qui semblait se rattacher à sa naissance, à ses voyages, à sa vie

passée. Certes, ce n'est pas là un être vulgaire, se disait-elle. Il y

a dans sa physionomie quelque chose de trop élevé, dans sa conversation

des traits trop saillants, pour qu'il soit né dans une condition

commune. Je ne sais, mais, malgré la défiance qu'il m'inspire

quelquefois, j'aime dans cet homme l'empire qu'il paraît exercer sur

tous ses marins, le mépris qu'il montre au milieu des dangers, et

l'attitude à la fois noble et franche de sa personne. Quelle figure

énergique et expressive! Et condamné, à un âge encore si jeune, à passer

sa vie sur les flots, parmi quelques grossiers matelots!... Oh! qu'élevé

pour la société et pour un haut rang, Montenegro aurait brillé dans nos

cercles, et près des femmes surtout!..

Le mari de Sophia n'avait pas conçu une opinion plus désavantageuse sur

le compte du capitaine. Souvent il avait parlé à sa femme des brillantes

qualités que lui semblait posséder Montenegro; mais il trouvait en lui

quelque chose d'impénétrable: jamais, dans les fréquentes conversations

qulls avaient eues ensemble, il n'était parvenu à découvrir ce

qu'il tenait le plus à savoir à l'égard du jeune marin. «Cet homme,

répétait-il, est un problème. Il a reçu beaucoup d'éducation; il a dû

avoir une vie fort agitée; mais il se cache si adroitement sous son air

de franchise et de brusquerie, que l'on ne peut rien deviner... C'est un

être indéfinissable... Au surplus, tout cela pique la curiosité, il est

vrai, mais ce qu'il est et ce qu'il fut ne doit pas nous intéresser

au-delà de ce que nous pouvons exiger de lui. Qu'il nous conduise vite à

Calcutta, c'est tout ce que nous lui demandons.»

Les soirées délicieuses que l'on passe sous le ciel des Tropiques et de

la Ligne, arrivèrent. Assis nonchalamment sur leurs nattes, à l'abri des

tentes du gaillard d'arrière, les passagers se livraient, pendant de

longues heures, à ces conversations intimes que le doux bruit des vagues

et de la brise indolente semblait accompagner mélodieusement. Oh!

que dans ces moments d'exquise oisiveté l'âme se sent disposée aux

impressions tendres et mélancoliques! Sophia, placée presque toujours

entre son mari et Montenegro, écoutait celui-ci raconter avec

originalité les sensations diverses qu'il avait éprouvées dans sa

carrière de marin. Ces naïfs récits l'amusaient beaucoup plus que tout

ce qu'elle avait encore entendu dans le monde.

Souvent, pendant ces narrations si expansives et si attachantes par leur

simplicité même, l'épouse du colonel laissait échapper de ses doigts

distraits l'ouvrage qu'elle avait pris pour se donner une contenance.

Rien n'égalait sa gaîté à bord; il n'y avait que lorsque Montenegro lui

parlait qu'elle se montrait pensive ou préoccupée. Son mari avait vu

avec étonnement, mais avec plaisir, au moins le disait-il, le changement

heureux que la mer avait opéré dans le caractère, ordinairement

mélancolique, de son épouse... Ce changement, qu'elle ignorait encore

elle-même, n'avait pas non plus échappé à Mosquita, et la malheureuse

fille se désespérait en voyant sa maîtresse captiver l'attention de

Montenegro, et partager le plaisir qu'il semblait avoir à passer des

heures entières auprès d'elle. La jalousie est la plus pénétrante de

toutes les passions. Ce que Sophia ne s'était pas encore avoué, Mosquita

l'avait deviné. Aucun mot, aucune plainte n'était échappée de sa bouche;

elle souffrait et se taisait. Ses yeux seuls exprimaient à son amant

tout ce qu'elle voulait cacher aux personnes parmi lesquelles elle

s'était condamnée à vivre, pour jouir de la cruelle satisfaction de

suivre, de voir et de surveiller un homme qui ne payait tant d'amour et

de constance, que par du mépris et de la haine.

Montenegro ne pouvait plus s'abuser sur le sentiment qu'il inspirait à

Sophia, ni sur celui qu'elle avait fait naître dans son propre coeur. Ce

n'était pas de l'amour qu'il avait pour elle: c'était quelque chose de

moins fougueux, mais de plus tendre et de plus soumis.... Quelque chose

de tendre à lui! Avec une âme comme celle qu'il s'était faite, soupirer

aux pieds d'une femme! Oh! s'il n'avait éprouvé qu'une folle ardeur pour

Sophia, il n'aurait eu qu'un mot à dire, qu'un ordre à donner, pour se

débarrasser de son mari, de Mosquita elle-même, et pour triompher en

pirate de sa nouvelle conquête.... Mais près de Sophia, il sentait le

désir s'éteindre, son impétuosité se calmer et sa volonté s'évanouir. Il

ne se reconnaissait plus. Sa force même l'abandonnait, ses habitudes les

plus dures s'amollissaient, et c'est à peine s'il retrouve quelquefois

assez de colère pour punir des matelots mutins ou paresseux. Ce n'est

que lorsqu'il voit l'importune Mosquita épier les mots qu'il adresse

à Sophia, qu'il sent s'allumer dans son coeur cette indignation, qui

auparavant aurait coûté la vie à qui eût osé le braver à son bord, ou

s'opposer à son impérieuse volonté.

En doublant le cap de Bonne-Espérance, _la Revanche_ est assaillie par

ces tempêtes qui accueillent ordinairement les navires dans ces parages

redoutés. Pendant plusieurs jours la peur retient les passagers

prisonniers dans leurs chambres. Montenegro ne quitte pas le pont, et

Mosquita seule essaie de se tenir près de lui. Mais il ordonne à ses

gens de le délivrer de la présence de cette femme imprudente, et la

malheureuse est condamnée à ne pas quitter sa maîtresse. Que ces jours

de mauvais temps passés sans voir Sophia, sont pénibles! Mais la

bourrasque s'apaise enfin; le calme renaît du sein de l'orage; on se

revoit: les yeux fatigués de Sophia expriment la langueur, mais aussi

ils peignent le plaisir qu'elle éprouve à retrouver Montenegro, qui de

son côté oublie ses fatigues pour recommencer ses entretiens du soir.

La politesse du colonel pour le capitaine devient moins froide: elle

ressemble un peu même à de l'affectation. Le colonel au reste paraît

si bon homme! Il se montre heureux de la bienveillance que son épouse

témoigne au capitaine espagnol, tant il est loin de deviner les progrès

que le marin a faits dans le coeur de sa femme, et du sentiment que

celui-ci a conçu pour celle à qui, lui, mari confiant, il a cru avoir

inspiré non pas peut-être de la passion, mais la plus tendre estime.

Près de quatre mois s'écoulent ainsi sur les flots, temps d'ennui pour

le colonel, temps de douleur pour Mosquita, mais de bonheur et de douce

inquiétude pour Montenegro et Sophia... On va bientôt atteindre le terme

du voyage: on va annoncer la terre, et c'est alors seulement que la

tendre Sophia, en entrevoyant le jour où il faudra se séparer de

Montenegro, ne peut plus s'abuser sur l'état de son coeur. Par quelle

fatalité s'est-elle laissé entraîner vers cet homme, qu'elle ne comprend

pas, vers cet être mystérieux, dont la vie est une énigme, et dont l'âme

paraît recéler des passions si peu faites pour égarer une femme résignée

jusque-là avec tant de vertu à ses devoirs d'épouse! Par quelle

effrayante bizarrerie éprouve-t-elle pour un inconnu, élevé loin du

monde, au milieu des mers, un entraînement que ne lui a jamais inspiré

l'époux qui la chérit, l'homme distingué à qui elle s'est unie, à qui

elle doit bonheur, rang et fortune! À un père, à un frère, elle pourrait

au moins confier le désordre et le trouble de son âme.... Mais son

penchant coupable, à qui l'avouer?... À son époux, dont il ferait le

désespoir et peut-être le déshonneur?... Non loin de lui paraître

redoutable, le terme du voyage viendra l'arracher au danger, à la honte

de sa position cruelle. Elle dévorera, loin du triste objet de son

criminel penchant, le crime d'avoir aimé un homme à qui elle ne peut

plus penser sans remords.... L'immensité des mers, l'éternité du temps

les sépareront....

On aperçoit la terre. Les pilotes anglais du Gange viennent aborder

_la Revanche_ au large. L'équipage et les passagers sont dans la joie.

Montenegro est calme et sévère: Sophia essaie de sourire, et des larmes

roulent dans ses yeux. L'aspect de ce pays, si étrange pour elle, lui

rappelle trop douloureusement encore la patrie qu'elle a perdue, dit le

colonel en parlant de sa femme. Mais la patrie sera pour elle dans les

soins que je lui prodiguerai... Époux trop confiant, la patrie pour

Sophia était auprès de Montenegro, et bientôt c'est près de toi que ton

épouse se croira exilée!

_La Revanche_ remonte les eaux bourbeuses du vaste fleuve, qui, après

avoir parcouru six cents lieues, vient jeter ses ondes, révérées des

Indous, dans la vaste mer du Bengale. Les gens de l'équipage, dans les

intervalles de temps que leur laisse la manoeuvre du navire, regardent

avec étonnement les bords opulents de ce Gange, dont l'antique

superstition de l'Inde a fait un Dieu. Ils voient pendant le jour rouler

le long du bâtiment les cadavres dont les avides albatros se disputent

les lambeaux: ils contemplent avec effroi et curiosité ces troupeaux

de léopards et ces bandes d'éléphants sauvages traversant à la nage le

courant au milieu duquel ils se jouent. La nuit, les matelots cherchent

des yeux ces feux errants, qui, sur les bords du rivage, indiquent que

les Indous transportent un ami, un parent malade, sur les limites du

fleuve sacré, dont l'onde religieuse deviendra pour lui un tombeau ou la

source de régénérescence. Ils écoutent les cris glapissants des chacals,

qui se disputent les dépouilles des morts, que la fureur de ces chiens

indomptés entraîne sur les vases. Les murmures de l'onde, les cris des

bêtes féroces, dont l'air troublé retentit, les rugissements affreux qui

se prolongent dans les bois, tout dans cette rapide navigation du Gange

porte dans l'âme des Européens une émotion que l'habitude seule pourra

affaiblir. Mais pendant que l'équipage et les passagers du navire

s'abandonnent aux impressions que ces scènes si nouvelles produisent

sur eux, Montenegro reste indifférent à ce qui se passe autour de lui:

Sophia est immobile et glacée: Mosquita, la tête pressée dans ses

deux mains, semble vouloir se cacher l'avenir qu'elle prévoit et qui

l'épouvante.

On arrive à Calcutta. Les malles et les effets de la famille anglaise

ont été disposés par les ordres du colonel, pour être transportés à

terre. Plusieurs personnes, informées de l'arrivée du colonel Fischel et

de son épouse, s'empressent de venir à leur rencontre dans des barques

élégantes, ornées avec un luxe tout oriental. L'instant de se séparer

est venu. Sophia et son époux vont quitter _la Revanche_. Le colonel

s'approche du capitaine: il le remercie d'un ton solennel de tous les

égards dont il a été entouré à bord, et puis, en lui serrant la main

avec une affectation qui étonne Montenegro, il prononce ces seuls mots:

«Nous nous reverrons bientôt, monsieur le capitaine.»

Sophia, surmontant l'émotion qui lui laisse à peine l'usage de la

parole, adresse aussi ses adieux à Montenegro. Elle retient ses larmes,

mais les efforts qu'elle fait pour cacher sa douleur, oppressent son

sein, agitent ses lèvres, et sa main tremblante, que Montenegro ose

presser, se retire glacée pour saisir avec force le bras de son époux...

Mosquita les suit. Elle a tout vu, tout pénétré, tout maudit: elle

adressera aussi ses adieux à Montenegro, et, pour parodier les mots que

le confiant époux de Sophia vient d'adresser au capitaine, elle lui

répète, avec une infernale ironie, en le quittant: Tu me reverras

bientôt aussi.

Il reste à peine assez de résolution à Montenegro, pour qu'il puisse

s'occuper des affaires qui se rattachent à son arrivée dans le port

étranger... Oui, je la reverrai, se dit-il, cette femme, qui exerce sur

toutes mes idées un empire qui me confond et qui humilie ma fierté!... À

quelle folle ardeur elle a livré tous mes sens! Les projets que j'avais

formés avant de la voir se sont évanouis depuis que je l'ai connue. Je

ne sais plus que faire, que résoudre; et misérable jouet du charme

dont elle m'a environné, je ne puis penser qu'à elle, qu'à elle seule,

lorsque j'appelais à Londres avec tant d'impatience le moment où je

pourrais porter la terreur de mon nom, sur ces rivages où je languis

maintenant en enfant!... Quels adieux son mari m'a faits! Aurait-il

soupçonné ma ridicule et imprudente passion? Non si le funeste penchant,

que je n'ai pas su peut-être cacher assez, a dû l'alarmer, la réserve

et la sagesse de son épouse l'auront rassuré sur les suites d'une

inclination dont lui-même a sans doute été le premier à mépriser la

vanité.... Je veux les revoir cependant: il me serait pénible de rester

dans cette anxiété qui me tue, dans cette incertitude qui me révolte....

Le lendemain de son entrée à Calcutta, on remet à Montenegro un billet

de la part du colonel Fischel: Ah! je respire, dit-il, en le recevant;

c'est sans doute une invitation polie, dictée peut-être par Sophia.

Oh! que je reconnais bien là la finesse ordinaire des femmes et le

complaisant aveuglement des maris. Il ouvre avec précipitation le

billet, et il lit:

«Monsieur le capitaine,

Je hais le scandale, et je sais la subordination qui doit exister à

bord d'un bâtiment, où tout est soumis à l'autorité du chef. Pendant la

traversée, j'ai supporté la conduite que vous teniez à l'égard de la

femme que je n'ose plus appeler mon épouse. Aujourd'hui je viens vous

demander satisfaction d'un outrage qui m'a été révélé, et que je n'avais

que trop bien deviné. Je vous attends avec des armes, à cinq heures,

derrière les magasins de la Compagnie. Si, contre mon attente, vous me

refusez la réparation que j'exige de vous, je vous insulterai à chaque

rencontre. C'est assez vous dire que je n'admettrai aucune excuse, ni

aucune explication.

Les pilotes de l'Iroise · 第 3 / 7 题