Cette lettre tombe des mains tremblantes de Montenegro. Il en croit à
peine ses yeux. Il la relit plusieurs fois... Il n'y a plus à en douter:
le colonel a été abusé par un soupçon jaloux, ou égaré par des rapports
calomnieux... Mosquita n'échappera pas à la vengeance du pirate, qui, en
pensant à elle, retrouve toute la fureur qu'il avait perdue auprès de
Sophia. Mais il n'est plus temps de chercher à éclairer le mari de
l'infortunée, sur son erreur. Il menace Montenegro de l'insulter chaque
fois qu'il le rencontrera, dans le cas où il ne pourrait pas obtenir la
satisfaction qu'il réclame... Ai-je donc un front fait pour recevoir
des outrages perpétuels! s'écrie en pâtissant de rage, le terrible
adversaire que vient de provoquer le colonel. Courons apprendre à cet
insolent Anglais ce qu'on gagne à irriter un coeur comme celui qui
frémit sous ma main... Le besoin de frapper un ennemi se réveille dans
ce coeur où la haine s'était trop long-temps endormie... Marchons au
lieu du rendez-vous. Il ne faut pas lui faire trop long-temps attendre
le coup fatal qu'il est venu chercher avec tant d'imprudence et
d'imbécile orgueil.
Un palanquin transporte Montenegro et un de ses lieutenants, derrière
les magasins de la Compagnie. Le colonel Fischel et deux officiers
Anglais se trouvaient déjà rendus à l'endroit désigné. Ils remarquent,
avec curiosité, le palanquin qui s'avance vers eux. Un jeune homme, vêtu
négligemment, y saute lestement à terre, avant que les nègres ne se
soient arrêtés. Ce jeune homme, avant d'adresser un mot aux trois
Anglais, jette au loin son habit sur le sable, et demande une arme au
colonel. Les témoins l'entourent pour régler les conditions du combat.
Il les écoute long-temps avec dédain, et se borne ensuite, pour le choix
des armes, à faire remarquer, d'un ton ironique, que le colonel porte
une épée. A ce geste, le malheureux Fischel s'avance l'épée nue vers
Montenegro, qui s'est armé en jetant sur son adversaire un regard de
mépris et de pitié. Je jure, s'écrie-t-il, par ceux qui m'entendent, que
la femme de ce malheureux fou est innocente, et que ce n'est qu'à
regret que je suis réduit à venger l'affront qu'il m'a fait! Le colonel
s'indigne de ce propos insultant. Les fers se croisent: la pointe de
chaque épée voltige sur le sein de chacun des adversaires; le colonel
avance en furieux; Montenegro se défend avec sang-froid et sans chercher
à tirer parti de la supériorité de sa force. Les témoins, effrayés,
suivent de l'oeil les mouvements rapides des épées, qui s'enlacent et
qui se froissent en brillant comme des éclairs. La main du colonel
s'élève et réussit à faire glisser son arme sur celle de Montenegro. Le
bras de Montenegro, traversé par le fer de son adversaire, se raidit, et
la poitrine du colonel vient s'enferrer sur la pointe de l'épée qui lui
présente la mort.
Il tombe: sa bouche expirante vomit avec le sang, qui rougit le sable,
quelques mots que l'on ne comprend pas. Il expire, et Montenegro
s'éloigne sans attendre que son palanquin s'approche pour le prendre. Il
court vers la ville, exalté qu'il est par la douleur que lui cause
sa blessure, et égaré par le spectacle douloureux qui, malgré son
impassibilité ordinaire, a affecté ses regards. En parcourant une des
rues de Calcutta, dans le désordre de ses sens et de ses idées, la
vue de la tranquille maison de Sophia le frappe. Il monte: les femmes
placées dans les appartements veulent l'arrêter, il les repousse, et,
tout haletant, tout saignant de la plaie que le fer vient d'ouvrir, il
se précipite vers Sophia, qui vole au-devant de lui.
--Ah! grand Dieu! que venez-vous m'apprendre? quel malheur vous est-il
arrivé?
--Je viens t'apprendre la mort de ton mari. Je l'ai tué!
--Mon mari! vous! La voix expire sur les lèvres décolorées de la
malheureuse épouse.....
Montenegro s'est emparé d'une de ses mains; il s'attache à elle; il
implore son pardon, il accuse le ciel; il se traîne sur les pas de
Sophia, qui le repousse avec horreur... Oui, s'écrie-t-il, tu me fuis
comme un monstre... Mais ce n'est pas moi qui suis le monstre que tu
dois punir... Le monstre est ici, tu l'as caché dans ton sein: c'est
là, s'il le faut, que j'irai le frapper!... Qu'elle paraisse, l'infâme
Mosquita; elle est ici, qu'elle paraisse: je veux la dévorer et éteindre
dans son coeur la soif de vengeance qui me brûle!..On entoure Montenegro
et Sophia, qui se débat dans ses bras palpitants: l'infortunée parvient
enfin à s'échapper des mains de celui qui s'attache à elle, comme un
démon à sa proie. Montenegro la poursuit; il renverse une porte qu'elle
oppose à sa rage, et, en franchissant le seuil de cette porte, le
corps d'une femme roule à ses pieds: c'est Mosquita, qui vient de
s'entr'ouvrir le sein avec un poignard, qu'elle jette tout sanglant
sur Montenegro... Des mots entrecoupés sortent de la bouche de cette
nouvelle victime... _Je suis vengée du pirate!_ s'écrie-t-elle, et
ce n'est plus qu'un cadavre que Montenegro presse de ses pieds
chancelants!... Effrayé du spectacle de tant d'horreurs, affaibli par le
sang qui coule de son bras, il tremble, il se trouble; un nuage s'étend
sur sa vue, et une sueur froide coule de son front, sur sa poitrine,
sur tous ses membres..... Il tombe sur le corps encore palpitant de
Mosquita... Des esclaves l'enlèvent, le transportent sur un lit où,
pendant plusieurs jours, il reste enseveli comme dans un tombeau...
La raison lui revint trop tôt hélas! Entouré de quelques Européens que
son malheur avait intéressés, il ne se rappelait plus ce qui lui était
arrivé... Autour de lui il n'apercevait que des figures inconnues! Un
des vieux matelots de son navire le gardait avec calme et respect.....
Il lui demande ce qu'on fait à bord... On vous attend, mon capitaine,
lui répond le marin... Il y a donc long-temps que je suis malade?
reprend Montenegro.--Mais, mon capitaine, depuis quinze, jours _la
fièvre_ vous a ôté la connaissance?--Et notre passagère, où est-elle?
je ne la vois pas.--Qui? la dame du colonel?--Oui, la dame du
colonel!... Et à ces mots le malade commence à se rappeler l'événement
funeste après lequel la vie semble s'être séparée de lui... Il regarde
son bras; il touche sa blessure: l'appareil est encore sur la plaie:
un médecin, avec de douces paroles, s'oppose à ce qu'il lève son bras
encore engourdi... Ah! je me rappelle tout à présent, s'écrie-t-il
douloureusement: la mort aurait mieux valu que vos soins homicides...
C'est vous qui m'avez tué en me rendant à la vie, et c'est votre art qui
est homicide, et non pas le désespoir auquel je devais succomber.
Il ne pleurait pas: il ne pouvait pas pleurer; les larmes sont la
ressource bienfaisante des âmes tendres: elles ne viennent pas aux
coeurs qui ne sont que passionnés, car les passions extrêmes ont aussi
leur endurcissement.
Les officiers de _la Revanche_ vinrent voir chaque jour leur capitaine,
dès qu'ils apprirent qu'il pouvait leur parler, et leur donner des
ordres.
--Dans quelle maison suis-je ici? leur demanda-t-il en les apercevant.
On n'a pas encore voulu me le dire.
--Mais, capitaine, dans la maison qu'avait occupée le... nos passagers,
à leur arrivée.... Votre état de faiblesse n'a pas permis qu'on vous
transportât ailleurs, et nous avons obtenu qu'on vous laissât ici.
--Et de qui avez-vous obtenu _cette faveur_?
--De personne. Nous avons loué la maison.
--Et les _passagers_, les personnes qui l'occupaient, où sont-elles
allées?
--Nous ne savons. Elles ont pris des appartements ailleurs, à une des
extrémités de Calcutta.
Un long soupir, à ces mots, s'exhale péniblement de la poitrine
oppressée du malade. Puis il ajoute, après un moment de sombre silence:
Messieurs, en partant de Londres, et même en arrivant ici, j'avais des
projets que je voulais confier à votre bravoure et surtout à votre
discrétion. Mais les événements qui sont survenus, et la douleur qui a
affaibli jusqu'à ma volonté, en ont décidé autrement. Je ne suis plus en
état d'entreprendre: je ne sais plus que souffrir... Ma convalescence
sera longue... Vous retournerez en Europe sans moi: dès que je pourrai
vous rejoindre à Londres, vous me verrez... Le chargement du navire est
assuré: je me repose sur vous pour tous les soins que je ne puis donner
à mes affaires. Votre intelligence suppléera à ma faiblesse.
Après son rétablissement, la sombre mélancolie qu'avait éprouvée le
malade sembla redoubler. Ce n'était plus ce jeune homme impétueux,
nourrissant avec une apparente satisfaction les funestes desseins vers
lesquels une fatalité, qu'il paraissait ignorer, conduisait toutes ses
idées. Caché à tous les regards pendant le jour, il ne parcourt que
la nuit les quartiers de Calcutta, seul, livré à ses déchirantes
réflexions. Souvent il porte, avec un froid délire, ses regards altérés
sur la demeure où Sophia a cherché un asile pour sa douleur, et
peut-être un refuge contre la passion de son effroyable amant. Durant
des heures entières, il s'arrête devant cette maison, où règne le
calme du malheur et la solitude du veuvage. Lorsqu'une lumière pâle et
mourante projette sa lueur vacillante sur les rideaux de l'appartement
où veille Sophia, le coeur de Montenegro se gonfle, ses yeux
s'enflamment; des soupirs, long-temps contenus, se pressent dans sa
poitrine bouillonnante... Mille vagues idées passent dans sa tête
égarée... Mille projets, aussitôt évanouis que conçus, se présentent
à son esprit bouleversé... Un soir, à l'heure où tout est encore
tranquille dans cette demeure, sur les portes de laquelle sont
nonchalamment assis les esclaves et les domestiques, affaissés par le
poids du jour brûlant qui s'éteint, Montenegro s'introduit dans le vaste
jardin sur lequel donnent les croisées de Sophia. Il pénètre jusque dans
l'appartement où la veuve va bientôt venir chercher le repos, qui semble
toujours la fuir. De légères persiennes, que le souffle d'un vent tiède
et lourd agite à peine près d'un lit que des voiles de deuil entourent,
le dérobent aux yeux des jeunes Indiennes qui préparent la couche de
leur maîtresse....
Sophia s'avance: sa figure souffrante et amaigrie parait avoir pris la
blancheur d'un linceul sous les crêpes qui l'environnent. Sa démarche
est lente et maladive. L'infortunée tombe au pied de la couche qu'elle
va bientôt occuper, et sa tête s'abaisse sur ses mains jointes... C'est
une prière que ses lèvres murmurent, et que des sanglots viennent
interrompre.... Elle se relève avec effort; ses yeux mouillés de pleurs
se tournent vers le portrait de l'époux à qui elle adresse du fond
de l'âme une humble parole, à qui peut-être aussi elle demande
un pardon.... Un homme, un fantôme s'offre à ses yeux... C'est
Montenegro!...
Un cri d'épouvante part de sa bouche... Ce cri ne sera pas entendu... Sa
main, agitée par l'effroi, cherche une porte! Cette porte s'est refermée
sur elle..... C'est en présence du meurtrier de son époux, qu'elle se
trouve seule, sans défense dans la nuit, dans la solitude.... Elle tombe
sans force, sans idée, sur un fauteuil, et Montenegro s'avance vers
elle:
--Écoute, Sophia, ce n'est pas la mort que je t'apporte ici.
--Je le sais; c'est le déshonneur.
--Je suis couvert du sang le plus précieux, mais ce sang j'ai été réduit
à le répandre pour échapper à l'infamie..... Ma vie! je n'ai pu la
perdre....
--Tu as arraché celle de mon époux.
--Pour te posséder, j'aurais commis plus qu'un crime ordinaire. J'étais
innocent. Le sort m'a condamné à subir ta haine. Je veux me venger du
sort qui me poursuit, et de cette fatalité qui m'entraîne vers toi. Ma
vie t'appartient, mais je ne mourrai qu'après avoir mérité d'être maudit
par la femme à qui je veux m'immoler.
--Ah! plutôt, je t'en supplie, si quelque pitié peut encore entrer dans
ton coeur, frappe, frappe-moi, avant de me déshonorer.
--Non; c'est ton déshonneur qu'il faut à ma rage. Il y a entre toi et
moi un abîme que le crime seul peut franchir.... Je m'abandonne à cette
destinée infernale qui m'entraîne vers toi...
--Au nom du ciel, qui m'abandonne! au nom des mânes de mon époux, qui
planent en ce moment sur moi! oh! je t'en supplie, par la mémoire de ta
mère, épargne, épargne encore une infortunée qui te fut chère!...
--Non, non, rien! toi, toi seule et la mort!
Un silence de mort succède à ce funeste et rapide entretien. Plus de
mots pour exprimer l'horreur de la victime, plus de mots pour exprimer
le délire de son persécuteur. Les souvenirs du tombeau sont oubliés; les
voiles de deuil sont profanés, non par l'amour, non par la volupté des
désirs, mais par la rage de la passion la plus infernale... Mais cet
homme, qui n'avait pu trouver de larmes pour sa douleur, en trouve
enfin dans ses yeux dessillés, quand il n'a plus à pleurer que sa
frénésie...... Il pleure comme un enfant sur le sein de la victime que
sa fureur vient de sacrifier à la fougue de son imagination égarée. Il
pleure avec amertume sur cette destinée fatale qui l'a conduit au crime
malgré lui, et comme pour le rendre le plus misérable et le plus à
plaindre des hommes. Pour venger son honneur outragé, sa main a répandu
un sang innocent.... Mais lui, n'était-il pas innocent aussi du crime
que l'erreur lui imputait? Il a caché long-temps dans son coeur cette
passion funeste qui pouvait faire le malheur de deux époux.... Mais
cette passion ne le rendait-elle pas le plus malheureux de tous les
êtres? La mort! une mort qu'il n'a pas cherché à donner, a rompu tous
les liens qui s'opposaient à ses désirs: le préjugé le condamne à fuir
l'objet du seul amour qu'il ait éprouvé dans sa vie: il se soumet à ce
préjugé. Il fuit celle à qui il a voué sa triste vie; il se soumet à
tout ce qu'une vaine morale qu'il commence à comprendre, lui impose de
souffrances: mais le sort, plus fort encore que sa volonté et que sa
raison, semble prendre plaisir à le ramener vers les occasions du crime
qu'il redoute, qu'il emploie tous ses efforts à éviter.... Il se repaît
du déshonneur de la victime que lui offre une implacable destinée, et,
après l'avoir immolée, et, après avoir ravi à la femme qu'il adore, à la
femme pour qui il donnerait sa vie, tout ce qu'elle a de plus cher, il
se sent plus malheureux mille fois, que lorsqu'il se trouvait condamné
au supplice de ne pas la posséder.... Oh! qu'il est malheureux, après
avoir triomphé si cruellement de la résistance de sa déplorable amante,
cet homme qui a répandu tant de sang! Oh! que le remords qui le déchire
est venu tard dans ce coeur impétueux, et que les larmes ont été
long-temps refusées à ces yeux qui maintenant s'abreuvent de pleurs
inutiles...
Le jour vient: il éclaire de ses premiers rayons la honte de
l'infortunée Sophia, et l'opprobre de son amant. Réduite à le supplier
encore, après lui avoir immolé jusqu'à ses remords, elle lui répète:
_Fuis, fuis, malheureux! Laisse-moi seule à mon désespoir! Te faut-il
encore plus que mon déshonneur_! Montenegro trouve à peine assez de
force pour s'éloigner de ces lieux où son délire a porté le crime, la
profanation et la fureur. Il fuit enfin, mais plus à plaindre peut-être
que l'infortunée dont il n'ose implorer le pardon. Il fuit en promettant
à sa victime que les adieux qu'il lui adresse sont éternels, et les
larmes intarissables de Sophia ont répondu à ses derniers adieux.
Dans ces pays de l'Inde, où les moeurs participent, pour ainsi dire,
du relâchement du climat, on excuse toutes les fautes, parce qu'on les
oublie bientôt par un effet de l'inconstance des esprits. La mort du
colonel Fischel, loin d'avoir détruit la calomnie qu'elle n'avait que
trop favorisée, tendit à donner un nouveau degré de probabilité aux
coupables liaisons que l'on supposait avoir existé entre Sophia et
Montenegro.--Le capitaine reste, dirent les Européens; il a laissé
partir son bâtiment, c'est qu'il veut jouir du fruit de sa victoire. En
Europe, on aurait condamné sans pitié la prétendue faiblesse de Sophia.
A Calcutta on ne l'excusa pas, mais on se l'expliqua: un duel avec un
mari trompé n'était qu'une partie dans laquelle le mari avait eu le
malheur d'avoir mauvais jeu, et il était assez juste que le gagnant
se dédommageât des chances qu'il avait courues. Sophia seule, plus
innocente qu'on ne le supposait, s'accusait bien plus que la voix
publique ne la blâmait, et se trouvait bien plus malheureuse encore que
les soupçons qui planaient sur elle n'avaient été calomnieux. Seuls à
souffrir, seuls à pleurer leur malheur dans cette ville immense où ils
ne trouvaient que des indifférents ou des curieux, les deux amants,
conduits l'un vers l'autre par une fatalité à laquelle ils sentaient ne
pouvoir échapper, ou peut-être par le besoin d'apaiser leurs remords en
confondant leur douleur, se virent encore. Sans rien se cacher de
sa coupable faiblesse, Sophia croit qu'elle a obéi à une destinée
irrésistible; car elle éprouvait qu'il y avait dans ce qu'elle se
reprochait comme un crime quelque chose de plus fort que toutes ses
résolutions et que toute cette vertu, qui, jusqu'à la mort de son époux,
avait été la règle de toute sa vie.
«Oui, répétait-elle à Montenegro, je sens comme toi qu'il y a dans
l'affreuse destinée qui nous réunit, une influence fatale à laquelle je
ne puis échapper. Je t'aime avec tout l'entraînement du crime, et sans
aucune des illusions de la passion. Je te crains, et je me livre à toi,
comme à un être infernal que je voudrais fuir, et qui triomphe, par un
charme invincible, de tous mes efforts et de tous mes remords. Seul
entre tous les hommes, tu m'as inspiré un sentiment que j'ai pris pour
de l'amour, et qui, trop souvent, a ressemblé à de l'effroi... Ce nom de
mère, que j'aurais été si fière de porter avec mon époux, fera bientôt
mon désespoir, car c'est toi qui seras le père de cet enfant que je
porte si douloureusement dans mon sein.... Je n'ai pu échapper à mon
sort; le ciel, qui connaît mon coeur, m'en est témoin. Mais, au moins,
aide-moi à échapper à l'opprobre de notre union, ou à cacher ma honte
à ce monde qui nous oubliera dès que le spectacle de notre criminel
attachement ne fatiguera plus ses yeux. Il est, dans ces contrées, des
êtres réprouvés qui s'ensevelissent au milieu des forêts, et qui vouent
un culte mystérieux aux dieux impuissants que l'Inde proscrit. Eh
bien! imitons ces infortunés. Que notre honte nous exile, comme la
superstition exile loin des villes ces castes vouées, innocentes, au
mépris de la société. Coupables, nous, notre exil sera plus difficile
à supporter. Mais nos remords, nous les cacherons, et ils seront moins
poignants quand personne ne viendra insulter à notre repentir. Dans
le fond des forêts, nous ne porterons pas notre culte: quels dieux
pourrions-nous invoquer! Mais là je crois que je pourrai t'aimer avec
moins d'effroi, peut-être, et quoique ignorée dans tes bras, je mourrai
avec moins de terreur, en offrant, comme une trop faible expiation, mes
dernières souffrances à ce ciel qui ne m'a pas permis de vivre innocente
et pure.
--Cesse, oh! cesse! je t'en supplie, au nom de ce ciel que tu implores,
de me poursuivre de ces craintes qui ne pèsent que trop déjà sur mon
coeur malade, fatigué de tout ce que tu souffres, de tout ce qui te
déchire. Enchaîné près de toi, lorsque la vie s'ouvrait encore pleine
d'avenir à mes yeux abusés, je sens que j'aurais pu, sans cesse soumis
à la vertu, parcourir avec bonheur une carrière peut-être glorieuse. Ta
douceur angélique aurait exercé sur moi un charme si puissant, un empire
si absolu! Car tu es la première femme pour laquelle j'aie éprouvé ce
sentiment qui domine toute la vie, et qui, comme la pins impérieuse
des passions, commande à toutes les passions coupables..... Mais c'est
lorsqu'il ne m'était plus permis de revenir sur les événements qui ont
marqué ma malheureuse existence, que je t'ai connue. C'est lorsqu'il ne
m'était plus permis de te posséder qu'en violant tous les devoirs, qu'en
étouffant tous les sentiments généreux, que la fatalité m'a entraîné
vers toi, que je t'ai vue, que je t'ai aimée... Tu me parles, n'est-ce
pas, de cette fatalité qui semble nous pousser l'un vers l'autre pour
nous condamner à des regrets éternels. Eh bien, sache qu'il n'est pas un
reproche que tu ne te fasses, que je ne me sois mille fois adressé! Je
t'aime, que dis-je? je t'idolâtre; jamais le moindre préjugé n'a
troublé mon âme, que la passion a pu soumettre, mais qu'une force plus
qu'ordinaire a toujours placée au-dessus des terreurs du vulgaire; et
cependant, lorsque je cherche dans tes bras ces moments de volupté, pour
un seul desquels je donnerais toute ma vie, je frémis des caresses que
je recois ou que je te prodigue. Une impression vague et pénible se mêle
à cet abandon au sein duquel je voudrais éteindre les derniers instants
de mon existence. Qu'y a-t-il donc dans notre amour? N'est-il donc pas
des amants plus coupables que nous, avec moins de remords? Seraient-ce
les fautes cruelles dont j'ai marqué quelques-unes des années de ma
fougueuse carrière, qui me feraient payer si chèrement le malheur
de vivre encore? Mais toi, toujours si pure, toujours si vertueuse,
qu'aurais-tu fait au ciel, pour éprouver les mêmes tourments que moi? Et
cependant tu souffres, comme je souffre, et cependant tu subis les mêmes
tortures que celles auxquelles je suis en proie! Oh! que la destinée
des êtres faibles et passionnés comme nous, est inconcevable, et que la
Providence, s'il existe une Providence, est quelquefois cruelle pour
des crimes qu'elle a permis, ou pour l'innocence même qu'elle devrait
préserver et protéger!
--Mais quels funestes pressentiments viens-tu m'inspirer encore! Tu me
parles de fautes coupables dont tu as semé ton existence! Aurais-je
encore quelque chose à redouter, en soulevant le voile dont tu as
toujours cherché à couvrir le passé!... Ah! mon ami, s'il est quelque
chose qui puisse ajouter aux terreurs qui m'agitent, c'est ce sombre
mystère qui reste étendu sur toute ta vie. L'aveu de tous les crimes
qu'un homme ait pu commettre serait aussi affreux pour moi, que
l'effroyable réserve avec laquelle tu m'as caché jusqu'ici ta naissance,
ton pays et tes parents. Peut-être moins impénétrable pour moi,
m'aurais-tu inspiré moins de contrainte et de terreur. Mais en
recueillant mes souvenirs et en me rappelant la mort de cette femme,
à qui nous devons nos malheurs, je me suis senti souvent agitée d'un
effroi involontaire... Par pitié, Montenegro, ne me cache plus rien...
Et que pourrions-nous avoir à nous cacher encore! Le sort t'a peut-être
fait naître dans un rang obscur: ce serait là le moindre de ses
torts envers toi et envers nous; car moi-même, riche et élevée dans
l'opulence, je n'ai pas reçu le jour au sein du luxe qui m'environnait
lorsque tu m'as connue... Hélas! depuis bien long-temps déjà j'ai oublié
l'orgueil que je mettais à dissimuler l'humble condition à laquelle
j'étais appelée dès mes premières années. Le moment des illusions est
passé pour Sophia... Ah! par pitié pour moi, ne laisse plus planer entre
nous un mystère qui me fait peur. Parle, parle, au nom du ciel, au nom
de notre amour, qui est la seule puissance que je puisse invoquer.
Parle, parle! Je meurs d'impatience et d'effroi.
--Tu le veux? C'est le dernier sacrifice que je puisse te faire. Tu vas
frémir, me détester, me maudire....
--Ne crains rien: nous sommes seuls dans ces immenses jardins. Les
domestiques et les esclaves se sont retirés: ils sommeillent eux!
Personne ne peut nous entendre. La nuit est sombre, le silence règne
sous ces arbres immobiles qui nous recouvrent. Parle, mais donne-moi ta
main; j'aurai moins de peur. J'écoute.
--. Tu as entendu nommer quelquefois, pendant ton séjour à Londres, un
pirate, un monstre, dont on racontait, en les exagérant encore, les
cruautés inouïes et les crimes?
--Rodriguez, peut-être?
--Oui, Rodriguez.
--Grands dieux! que dis-tu! Était-ce ton père, ton frère, ton capitaine?
Je tremble, achève.
--C'est moi!
--Toi! malheureux! Ah! que m'apprends-tu? C'est donc toi qui, conduit
par la rage, as sacrifié le vieillard le plus respectable, le plus
généreux.
--Un vieillard? Oui, je me rappelle. Oh! son souvenir est trop présent
encore à ma pensée, il a pesé trop violemment sur ma vie, pour que je
l'oublie. Cette vengeance-là du moins fut juste, légitime.
--Légitime! Et tu l'as assassiné?
--L'infâme Woodbrige! Oui, eût-il eu mille vies à perdre, il n'aurait
pu, en tombant coup à coup sous ma main, satisfaire la soif de vengeance
qui me dévorait. N'est-ce pas lui qui m'avait arraché ma soeur?
--Ta soeur!...
--Écoute, écoute-moi! Laisse encore ta main dans la mienne.....Écoute,
Sophia. Recueillis en mer par quelques pêcheurs, après le naufrage du
bâtiment qui nous portait, sur les côtes de Bretagne, ma jeune soeur et
moi nous fûmes élevés par la pitié des pauvres gens qui nous avaient
arrachés à la mort.... Ma soeur.... Mais ta main se glace!... Sophia!
Ciel! qu'as-tu?...
O mon amie!... Elle s'évanouit..... Elle se meurt..... Quelqu'un!
quelqu'un! Je suis seul!... A moi! à moi! au secours!... Elle se
meurt!...
Des domestiques accourent aux cris qu'ils entendent. Leur maîtresse
vient de tomber sans connaissance dans les bras de Montenegro, qui
lui-même chancelle. On transporte l'infortunée sur le lit qu'elle a tant
de fois inondé de ses larmes. Des médecins sont appelés: ils arrivent,
et leurs efforts parviennent, au bout de quelques heures, à rendre à la
vie la femme qui gémit de revoir encore le jour et de recouvrer si tôt
la raison. Ah! j'avais cru, dit-elle d'une voix qui semble sortir du
cercueil, avoir obtenu la seule grâce que j'eusse à demander au ciel!...
Montenegro est là, agenouillé près du chevet de Sophia; sa tête repose
sur une de ses mains glacées que ses pleurs inondent. Sophia, en
tournant ses yeux autour d'elle, aperçoit son amant: elle jette un cri
d'épouvante, et sa main mourante se retire avec effort de celle de
Montenegro. Le malheureux, désespéré, le coeur brisé, et l'âme en proie
au plus affreux délire, retombe en sanglotant au pied de la couche qu'il
craint de profaner en la touchant... Sophia, les regards attachés sur
lui, paraît le plaindre encore, et ses larmes, qui la suffoquent,
coulent en abondance de ses yeux presque éteints... Approche, approche,
lui dit-elle,... le moment de te pardonner est arrivé... Demain il ne
sera plus temps peut-être... Mais ne me touche pas... tes caresses
me... me brûleraient. Il y a de l'enfer même jusque dans nos regards...
Montenegro, je veux rester seule un moment avec l'homme qui reçut les
dernières volontés de mon époux, un jour avant sa mort... Qu'on appelle
vite cet homme qui consacre, comme une loi, les derniers voeux des
mourants... Tu me reverras après... A lui mes dernières volontés, à toi
mon dernier soupir...
--Sophia, ma Sophia, de grâce, au nom du ciel, éloigne ces funestes
idées... Pense à notre enfant, lui n'est pas coupable; il doit vivre,
vivre avec toi!
--Non, le ciel n'est pas si cruel, il doit mourir, mourir avec moi,
mourir avant d'avoir reçu le jour qu'il souillerait... Je suis donc bien
criminelle, puisqu'on me refuse d'écouter mes dernières volontés!
Les médecins entraînent Montenegro, anéanti, loin de l'appartement de
la mourante. Le notaire arrive: il s'enferme avec elle et deux autres
personnes pour recueillir les voeux de l'infortunée... Montenegro,
que l'on retient avec peine, s'élance, dès qu'il le voit sortir, dans
l'appartement de Sophia. Ses mains suppliantes s'étendent vers elle,
comme vers l'image sacrée d'une divinité que l'on implore...
--Viens, lui dit-elle en le voyant, viens, je me sens plus tranquille;
viens, mais de grâce, c'est une mourante qui t'en supplie, n'approche
pas ta main de la mienne,... tu me ferais trop de mal!
--Voilà donc, Sophia, l'effet de ces aveux horribles qu'hier encore tu
me demandais avec tant d'ardeur, malgré mes justes appréhensions. Tu le
voulais, j'ai obéi, et maintenant tu me regardes comme un monstre, ma
présence semble infecter l'air que tu respires, et ton coeur, si tendre,
si compatissant, me maudit au milieu même des souffrances qui absorbent
toute la sensibilité de ton âme angélique.
--Peut-on maudire quand on va mourir?... Va, Montenegro, mon ami, mon...
ah! je ne te hais pas. Le sort a été plus coupable que toi... Une
puissance plus forte, plus criminelle que nous encore, a tout fait...
Mais je n'ai plus que peu d'instants à passer près de toi... Ecoute:
Mes dernières volontés viennent d'être tracées... Tu les respecteras,
toi, toi dont le coeur gardera seul le souvenir que je vais laisser sur
cette terre de deuil et de malheur... Oui, ma mémoire te sera chère...
et tu ne l'oublieras jamais... Tu m'as dit hier...
--Que viens-tu me rappeler... Non, je ne t'ai rien dit...
--Tu m'as dit hier, oh! je m'en souviens bien, que, recueilli mourant
sur les flots par de pauvres pêcheurs, tu fus élevé avec ta soeur par
la pitié de ces bonnes gens... C'est parmi eux, c'est aux lieux où ton
enfance s'écoula dans l'innocence et le bonheur, qu'il faut que tu
ailles vivre... après moi..., qu'il faut que tu ailles oublier ou du
moins expier les fautes que tu pourrais te reprocher... Tu m'as parlé,
je crois, de l'île où tu as été élevé... Attends... je sais... j'ai su
son nom... Tiens, vois-tu ces papiers déposés sur le pied de mon lit...
Ils sont cachetés... Prends-les... Je le veux....
--Oh! par pitié, cesse, Sophia... Ta voix affaiblie épuise ton sein que
tes efforts accablent... Cesse, cesse, par pitié de mes larmes..
--Et qu'importe une minute de plus ou de moins.... Je n'ai que trop
vécu.... Prends ces papiers.. J'ai le droit d'ordonner aujourd'hui...
--Les voilà.
--Ils renferment mes derniers voeux, la dernière espérance que je vais
porter dans la tombe... Tu me promets, n'est-ce pas? de retourner, après
ma mort, au milieu de tes parents adoptifs?...
--Qu'exiges-tu? la douleur t'égare! Pourquoi me parler sans cesse de ta
mort?....
--C'est que je sens là qu'elle s'avance..... Me promets-tu.... me
promets-tu... de n'ouvrir... de n'ouvrir ces papiers... ma dernière
volonté.... qu'au milieu des pêcheurs?... Je meurs si tu ne parles....
--Oui, je promets, je jure à genoux...
--Tu le jures... à genoux... O mon ami!... mon.... Le ciel t'a
entendu!..... que le ciel nous pardonne!.... Ah!...
A ce cri échappé avec le râle de la mort, Montenegro se lève avec
effroi: ses yeux épouvantés se fixent sur ceux de Sophia, que le
trépas a déjà éteints. Ses bras s'enlacent sur ce corps qui s'est
convulsivement raidi.... Sa bouche cherche avec avidité la bouche
décolorée de son amante--Cette bouche pâle, béante, se referme sous ses
lèvres avec un horrible claquement de dents.... Le malheureux tombe
inanimé auprès du corps glacé.
Au bruit de sa chute, les domestiques, restés dans l'appartement voisin,
accourent effrayés:
Ce fut seulement quelques jours après qu'un peu de terre eut recouvert
le corps de Sophia, que son amant retrouva des larmes pour la pleurer.
Une fièvre dévorante, en lui ravissant l'usage de ses sens, lui avait au
moins épargné le spectacle de ces funérailles qui renouvellent tant de
fois la douleur que laisse la mort à ceux qui gémissent. Quelques-uns de
ces hommes qui n'aiment personne, mais qui, par curiosité, s'intéressent
aux infortunes qu'on leur signale comme extraordinaires, avaient entouré
Sophia et Montenegro de ces attentions banales, qu'on accorde assez
volontiers aux étrangers malheureux, dans les colonies surtout. Une fois
le dénouement du drame connu, les curieux s'éloignèrent. Ils n'avaient
plus rien de pathétique à voir, rien qu'un homme absorbé dans sa
douleur, ou ne sortant de ses rêveries sombres que par la folie; triste
spectacle, ennuyeuse monotonie, même pour les plus avides d'émotions.
Pour s'ôter de dessous les yeux un objet importun, les personnes qui
daignèrent encore, par un reste de convenance, s'occuper de Montenegro,
l'engagèrent, pour lui-même et pour remplir les dernières volontés de la
femme qu'il pleurait sans cesse, à quitter les lieux où sa douleur ne
rencontrait que trop d'aliment. C'est en Europe qu'il devait aller
chercher des consolations au sein de sa famille et de ses amis. En
restant plus long-temps à Calcutta, l'action d'un climat qui tue les
plus fortes constitutions, finirait par le conduire au tombeau avant
qu'il ne pût remplir les devoirs que ses serments avaient dû lui rendre
sacrés. Le reste d'existence qu'il traînait si péniblement ne pouvait
être mieux employé qu'à satisfaire l'engagement solennel qu'il avait
pris aux pieds de sa maîtresse expirante. Les distractions auxquelles
on est forcé de se livrer pendant le cours d'un long voyage,
triompheraient, plus que toute la force de sa raison, de la mélancolie
profonde qui le consumait trop visiblement. Il fallait partir enfin
par raison, par vertu, par honneur.... Montenegro consentit à quitter
Calcutta.... Un navire anglais fut choisi.... Mais à bord de navire, il
ne devait pas voyager seul avec sa douleur, ses regrets et ses remords.
Le cercueil de Sophia, déposé dans la chambre qui lui est destiné,
l'accompagnera dans son voyage. Cette idée si amère le console:
c'est près de cette dépouille si précieuse, arrachée à une terre
inhospitalière, qu'il reposera plus tranquille au bruit des flots, au
mugissement de la tempête..... C'est près des cendres refroidies de sa
maîtresse qu'il pourra adresser sa prière de tous les jours à ce ciel, à
ce Dieu, qu'il commence à comprendre depuis qu'il souffre.....
Seul, il appellerait peut-être le naufrage qui menacerait sa vie, mais
avec les restes de Sophia, il craindra les tempêtes, il redoutera le
naufrage, comme s'il avait encore quelque chose à perdre.... Et puis
quand la mort viendra pour lui, c'est encore auprès du cercueil de sa
maîtresse, que son corps dormira plus paisible dans l'éternité, protégé
peut-être par ces cendres chéries sur lesquelles le pardon du ciel a
déjà dû descendre!...
Le navire s'éloigne du port: c'est un tombeau qu'il porte sur les flots
religieux de ce Gange où Sophia, quelques mois auparavant, voyait avec
tant d'indifférence les Indiens offrir à leur divinité un tribut de
souffrance et de larmes... La mer, la vaste mer bat bientôt ses flancs
rapides, et les vents conduisent le sépulcre à travers les flots et les
orages. Les éléments seront en aide au navire, car un culte est voué à
ce sépulcre. Montenegro prie toute la nuit au pied du cercueil: c'est
l'âme de Sophia qui semble habiter la chambre de l'infortuné, et
qui parait animer le bâtiment où ses restes ont été déposés... Quel
recueillement elle inspire à son amant! Quelle douce mélancolie a
succédé aux sombres accès de son désespoir, maintenant qu'il est seul
avec ses souvenirs et un tombeau!... Oh! depuis la mort de celle qu'il
a perdue, ce n'est que maintenant qu'il a vécu et qu'il s'est senti
vivre!... Le moment le plus cruel pour lui, sera celui où il découvrira
la terre. Mais sur cette terre qui vit son enfance, il peut faire
reposer les cendres de son amie... Mais si le soin sacré de lui faire
expier les cruautés de sa vie, lui rendait jamais sa soeur, sa soeur
bien aimée, qu'avec transport il lui dirait: Tiens, viens, toi qui fus
toujours innocente, viens prier pour moi et Sophia, là, sur ce tombeau
qui cache celle qui, plus que toi, encore, me fut chère, trop chère!...
Les mois d'ennui d'une longue traversée se succèdent pour l'équipage
du navire, avec ces alternatives de calme, de tempêtes, d'orages et de
fatigues, accidents trop ordinaires dans la vie monotone du marin. Mais
le temps n'a plus rien de trop pénible pour le coeur de Montenegro. Il
souffre encore, mais non plus sans consolation, si c'est sans espérance.
Il ne demande plus rien à l'avenir, car il n'a plus rien à espérer. Un
devoir seul lui reste à remplir; Sophia lui a confié l'exécution de
ses dernières volontés; ces volontés suprêmes sont contenues dans les
papiers qu'avec un soin religieux son amant a placés sur son cercueil.
Le vieux prêtre d'Ouessant, s'il vit encore, sera l'interprète de la
pensée de Sophia expirante... Mais quelle a pu être la dernière pensée
que Sophia a confiée au notaire de Calcutta... _Tu m'as dit hier_,
répéta-t-elle, une minute avant d'expirer, _Tu m'as dit hier que,
recueilli mourant sur les flots, par de pauvres pécheurs, tu fus élevé
avec ta soeur par la pitié de ces bonnes gens!... C'est parmi eux qu'il
faut que tu ailles vivre, après moi_... Oh! c'est sans doute une pensée
d'ange, la dernière volonté d'une céleste créature, qui vit comme un
bienfait de la divinité, dans ces papiers auxquels j'ai consacré un
culte!... Que la terre paraît lente à se montrer!... Qu'avec impatience
j'attends le moment où mon pied pourra franchir ces bords, sur lesquels
Sophia va reposer en m'attendant! Des lois, que j'ai bravées il y a déjà
long-temps, m'interdisent encore la terre de France; mais qu'ai-je à
redouter quand j'ai tout perdu, et que je n'ai plus rien à espérer? Le
déshonneur! est-il donc encore de l'honneur à mes yeux? La mort! mais
ai-je autre chose à désirer... Oh! la mort cependant, sans l'assurance
de dormir près du cercueil de Sophia, me serait bien amère... Mais
pourra-t-on me refuser une place à mon gré dans la tombe! Les haines
humaines seraient-elles assez lâches pour ne pas s'éteindre sur un
cadavre!
Du haut des mâts du navire, on cria _Terre_, enfin. A ce mot, à ce
signal si connu de Montenegro, son coeur, tranquillisé pour ainsi dire
par la coutume du malheur, battit plus fort qu'il n'avait encore fait
depuis long-temps. Moi qui croyais, dit-il, n'avoir plus d'émotion
à redouter pour cette âme que je supposais fermée à tous sentiments
nouveaux!... Palpiter encore de crainte ou d'espoir, comme aux jours où
je vivais près de Sophia!... Quel pressentiment m'agite et me trouble!
descendons encore une fois près de son cercueil, là je me sentirai plus
tranquille, mieux protégé contre les coups du sort que je commence à
redouter encore aujourd'hui.
Un bateau-pilote des _Scylly_ vient d'aborder le navire, qui déjà se
trouve arrivé en Manche.
Le capitaine annonce cette nouvelle à Montenegro, encore plongé dans ses
méditations ordinaires.
Un bateau-pilote! s'écrie-t-il comme en sortant d'un rêve que des
fantômes auraient agité. Où sommes nous donc?
--A cinq à six lieues des îles Scylly, et à vingt-cinq ou vingt-six
lieues d'Ouessant.
--D'Ouessant! Mais en êtes-vous bien sûr, capitaine?
--Parbleu! si j'en suis sûr! Mon point se trouve parfaitement d'accord
avec les renseignements que viennent de me donner les pilotes... Voyez
plutôt la carte.
--En ce cas, je n'ai pas un instant à perdre. Demandez, je en vous prie,
je vous en supplie en grâce, à ces pilotes, s'ils veulent me transporter
à Ouessant. Les vents sont Nord, n'est-ce pas?
--Oui; Nord tirant un peu vers le Nord-Nord-Est; mais à la bordée, on
peut dans quelques heures toucher Ouessant.
--Eh bien! à quelque prix que ce soit, il faut que le bateau-pilote m'y
conduise. Offrez aux pilotes tout ce qu'ils voudront, et dans un quart
d'heure je pars, je vous quitte.
--Mais il vous faudra au moins le temps de vous préparer, d'arranger et
d'embarquer vos malles et vos effets.
--Songez seulement à embarquer ce cercueil!.. Vous le savez depuis
long-temps, c'est là mon seul bagage; mon unique compagnon de voyage!...
--Excellent et malheureux jeune homme!
Le capitaine fait un prix avec les pilotes; ceux-ci disposent leur
bateau à recevoir le bagage du passager. Les matelots du navire, le
chapeau bas, la bouche muette, pénètrent avec recueillement dans la
chambre de Montenegro. Ils montent les escaliers de la chambre avec
lenteur, et portent sur leurs larges épaules le cercueil que Montenegro
suit avec sollicitude, et en palpitant de peur qu'un faux pas de la part
de ceux qui le transportent, ne l'expose à se briser sur le pont ou à
tomber à la mer. Les pilotes, rangés silencieusement dans leur bateau,
reçoivent avec respect le fardeau précieux... Montenegro, les larmes
aux yeux, le coeur gonflé, tend la main au capitaine. Le brave homme,
attendri, s'élance, et presse sur son coeur ému son pauvre passager, son
malheureux collègue, comme il l'appelle; car il sait que Montenegro a
été marin comme lui... Tout l'équipage, attristé par cette scène de
deuil, ne prononce pas un mot; quelques sanglots étouffés viennent seuls
interrompre le silence de ce moment de recueillement, et la barque,
couverte des bénédictions de tous les marins, déborde du navire,
s'éloigne et se perd bientôt à l'horizon, comme une de ces ombres
fantastiques que l'on voit errer sous la voûte du ciel, dans les jours
où les nuages se jouent avec les flots lointains.
Il était nuit depuis quelques heures, quand les pilotes aperçurent le
feu solitaire d'Ouessant, spectre imposant, sortant du sein des vagues
pour braver les tempêtes et guider vers le port les infortunés marins
poursuivis par la fureur des vents. A cette vue, Montenegro se sentit
presque défaillir. Tous les souvenirs de son enfance étaient venus se
grouper autour de ce phare immobile, témoin des jeux, des peines et des
espérances de ses premières années. Ses yeux, voilés long-temps par la
douleur, se raniment à l'aspect des lieux où il va retrouver l'innocence
et la candeur des moeurs dans lesquelles il fut élevé... Il va presser
dans ses bras le bon Tanguy, la femme simple et affectueuse qui fut sa
nourrice, sa mère. Des larmes douces et pures vont inonder ses joues
flétries par le malheur, minées par le remords,... et ce remords
empoisonnera ce moment d'ivresse, et le malheur le poursuivra jusque
dans les embrassements de la seule famille qu'il ait eue...
La barque aborde à Ouessant. Tout est calme dans l'île, tout repose
à cette heure de la nuit. Un pêcheur seul s'approche des voyageurs.
Montenegro lui parle de Tanguy; le pêcheur lui propose d'aller réveiller
le maître pilote. Mais Tanguy est devenu aveugle; il ne pourra venir à
la rencontre de celui qui le demande. Jean-Marie est mort; Soisic et
Jeannette vivent encore...
--C'est Tanguy que je veux voir, dit Montenegro.
--A l'heure même, monsieur? lui demanda le pêcheur.
--A l'heure même. Dis-lui que c'est son fils, Cavet, qui arrive chez
lui.
--Cavet! Quoi ce serait!... Cela suffit, mon bon monsieur; suivez-moi;
je vais vous conduire chez maître Tanguy.
Montenegro et les pilotes suivent leur guide, mais lentement; car ils
portent avec eux le cercueil. Aux cris du pêcheur qui l'appelle, Tanguy,
sa femme et ses enfants se lèvent. Des lumières paraissent. Tanguy a
reconnu la voix de son fils, et Soisic, dans ses traits altérés par
l'âge et le malheur, cherche à reconnaître son nourrison. Toute la
famille l'entoure, le presse; des larmes d'attendrissement coulent de
tous les yeux, et, à la vue du cercueil, une scène de consternation
succède à ce court moment d'ivresse. Tanguy, privé de la vue, n'éprouve
que la joie de retrouver celui qui devait faire la joie de ses vieux
jours. Le bon Dieu, s'écrie-t-il, a exaucé une partie de mes voeux: il
m'a ôté l'usage de mes pauvres yeux, mais il me rend mon fils... Mais
qu'avez-vous donc, vous autres? Je ne vous entends plus, et vous
pleurez;... et toi aussi, tu pleures, mon pauvre Cavet... Va, ne me
plains pas trop: avec toi, je serai moins malheureux que tu ne penses...
Que de temps il y a que je ne t'ai vu, mon pauvre ami! Et quand tu
reviens parmi nous, les yeux n'y sont plus. Embrasse-nous donc,
embrasse-nous encore une fois tous... Mais d'où viens-tu? qu'as-tu fait?
Depuis un siècle on n'a pas entendu parler de toi.
Le reste de la nuit se passa dans ces alternatives d'épanchement d'une
part et de contrainte de l'autre. On parla du cercueil apporté sur les
pas de Cavet dans la maison de Tanguy. «C'est la cendre de ma femme, de
la femme qui m'a été la plus chère, que je ramène de bien loin avec moi
au milieu de vous... À ses derniers moments, vous l'avez occupée, mes
bons amis: elle savait tout ce que vous avez fait pour moi, et ce paquet
que je porte sur mon coeur contient les dispositions qu'elle a
faites avant d'expirer, pour assurer votre bonheur et soulager votre
vieillesse.
--Est-il possible! quoi s'occuper de nous, misérables pêcheurs?... Mais
dis donc, Cavet, sais-tu bien que nous n'avons besoin de rien, et que
ta soeur, avant de faire un long voyage, nous a fait parvenir beaucoup
d'argent?
--Quoi, ma soeur! l'auriez-vous vue? Auriez-vous, depuis notre
séparation, reçu quelques indices sur son sort?
--Hélas, non, la pauvre enfant! Tout ce que nous avons su d'elle, ce
sont ses bienfaits pour nous. Une lettre à peu près comme la première
que tu nous lus, et de l'argent, voilà tout.
--Mais encore, dans cette dernière lettre, que disait-elle?
--Qu'elle était mariée, qu'elle était riche, bien riche, et qu'elle
allait faire un long voyage. Ah! elle parlait aussi de toi, et nous
avons gardé une grosse somme qu'elle t'envoyait....
--Voici le jour, mon père; je suis venu ici pour remplir un devoir
sacré. Le curé, m'avez-vous dit, existe encore. Il faut qu'il vienne.
C'est lui que la femme angélique que je pleure, a chargé de vous faire
connaître les dernières volontés exprimées dans ce testament... Ma mère,
ma bonne Soisic, invitez, s'il vous plaît, le respectable curé à se
rendre ici, au milieu de nous, en famille. Jeannette, la nourrice de ma
soeur, est là avec ses enfants.... Le curé nous lira le testament, et
j'aurai rempli le seul devoir dont je tienne encore à m'acquitter...
Un moment de recueillement suivit ces paroles de Cavet. Tanguy,
Jeannette et leurs enfants, agenouillés près de la bière de Sophia, se
mirent à prier, et bientôt Soisic arrive avec le ministre des autels.
Après avoir embrassé avec attendrissement Cavet, dont il se rappelait
à peine les traits, le vieillard jeta un regard, de compassion sur le
cercueil, qu'il bénit d'un air pénétré; puis, se tournant vers Cavet, il
lui dit:
--Mon fils, je connais le motif pour lequel vous avez réclamé mon
ministère. C'est un devoir bien pieux que vous avez rempli. Le ciel vous
en récompensera. Ma voix, cassée par l'âge, va vous faire entendre
la dernière volonté d'un être qui n'est plus, et bientôt cette voix
s'éteindra elle-même aussi dans la nuit de la mort. L'ecclésiastique
prend des mains de Cavet, le testament que celui-ci lui présente avec
respect. Après avoir fait le signe de la croix, il l'ouvre, il va lire;
chacun écoute, prosterné, comme si le ministre des autels allait prier
ou parler au nom de la Divinité. Le prêtre dit, avec une émotion
solennelle: «Je meurs loin de vous, bien loin de vous qui fûtes mes
parents et ma seule famille... Mes bons, mes respectables amis, priez
pour moi, quand je ne serai plus, priez pour votre fille, qui meurt bien
malheureuse...
Vous avez occupé sa dernière pensée, et ma seule consolation, au
moment de paraître devant Dieu, est de pouvoir vous rendre riches, en
m'acquittant de ce que vous avez fait pour moi et mon frère...»
--Grands dieux, qu'entends-je? que dites-vous, mon père? cette
lettre!...
--Cette lettre est donc de ta soeur Jeannette, de ta pauvre soeur?...
C'est donc son cercueil que tu as ramené avec toi? La voilà, là près de
nous, et tu ne nous le disais pas, malheureux enfant!
--Mais non, non, il n'est pas possible! Cette lettre que je viens
d'entendre n'est pas, ne peut pas être... de... Ma tête s'égare... Mon
père, lisez, lisez encore, voyez la signature...
Le curé lit: Mon fils, cette lettre, qu'une main mourante a sans doute
signée, porte en caractères tremblants, le nom de...
--Le nom de... Achevez, achevez, je n'ai plus de sang dans les veines,
achevez...
--Le nom de votre soeur... JEANNETTE!...
--Quoi, il serait possible!... Ah! je comprends enfin maintenant ce
funeste secret, cet affreux mystère de l'enfer... Malédiction sur moi!
anathème sur ma vie, sur mon front, sur le sang qui brûle dans mon
coeur, qui coule, avec le remords éternel, dans toutes mes artères... Ma
soeur, elle ma soeur?.. Montrez-moi ce nom, ce nom qui doit être écrit
en caractères de sang et de feu!... _Jeannette_, oui, _Jeannette_! Je me
meurs, je brûle, je me sens glacer...Au secours! au secours!...
--Sa tête se perd, sa raison s'égare! Ah! monsieur le curé, j'entends
qu'il se déchire la poitrine! Cavet, mon fils, calme ce désespoir! Oh!
que je suis malheureux de n'avoir plus mes yeux! Soisic, ma femme, mes
enfants; empêchez-le de crier ainsi, d'attenter à ses jours!...
--Non, non, ne craignez plus rien, mon père, mes amis! laissez-moi
respirer en liberté... Je me sens plus calme... Voilà le cercueil de ma
soeur, de _Jeannette_! Oui, c'est bien elle qui dort là, qui repose du
sommeil d'un ange! Et moi, malheureux, misérable, criminel, oh! oui,
bien criminel, je souffre sans espoir, je gémis sans consolation... Une
éternité de douleurs et de remords!... Par pitié, laissez-moi... Je
suis tranquille... Ah! si j'avais une arme sous ma main, qu'avec joie,
qu'avec plaisir, je déchirerais ces entrailles qui me brûlent, ce coeur
qui me tourmente! Ah! grands Dieux, pas une larme dans mes yeux, pas une
seule larme!... J'étouffe, je succombe!
C'est au sein de ces tortures, c'est au milieu des pauvres pêcheurs qui
le retiennent dans leurs bras, que l'infortuné Cavet achève de perdre
sa raison, déjà altérée par son long désespoir. Ses parents, ses amis,
attendris, pleurent autour de lui, sans pouvoir deviner le fatal
motif de son égarement! Quel spectacle pour ces bonnes gens, qui,
en accueillant leur ami après plusieurs années de séparation, ne le
retrouvent que pour voir sa raison s'éteindre sur le cercueil de sa
soeur! Quel funèbre mystère dans cet événement que les mots échappés au
délire de Cavet n'expliquent à personne! Une bière, un testament, un
homme fou! Tels sont les seuls indices de ce mystère épouvantable...
Et le malheureux Cavet, que va-t-il devenir? Il court, il échappe à ses
amis, qui s'opposent à la funeste résolution qu'il a paru méditer...
On croit qu'il va attenter à ses jours, et terminer, par un suicide,
l'existence qu'il maudit! Non! il ne se désespère plus; il rit au
contraire, mais d'un rire infernal. Sa bouche murmure encore des mots
étouffés, sans suite, mais il ne lance plus vers le ciel de menaces
furieuses... Le jour, assis sur le bord du rivage, il porte ses yeux
égarés sur la vaste mer qui mugit à son oreille, et qui vient expirer
à ses pieds... Quelquefois il nomme ses amis, son père Tanguy, sa mère
Soisic, et puis la nuit, quand les vents amènent la tempête, il erre sur
les rochers, et là il crie: _Jeannette! Jeannette! ma soeur! ma soeur!_
et sa voix plaintive, mêlée au bruit des flots et de l'orage, se
prolonge répétée par l'écho sépulcral des cavernes.
Les habitants d'Ouessant qui le rencontrent pâle, amaigri, déguenillé,
le regardent avec compassion, et lui les fuit avec effroi. En passant à
ses côtés, ils font le signe de la croix, et lui, répond à leurs marques
de sensibilité et de respect, en leur montrant la mer et en courant se
cacher, comme un des monstres du rivage, dans les grottes profondes où
la mer et les vents viennent s'engouffrer.
Le malheureux! plaignez-le bien, car il existe peut-être encore sur
cette petite île, où les flots hospitaliers jetèrent son berceau dans
une barque de pilote!