Cavet devient donc le pilote du bord. A lui le soin de la manoeuvre, et

faites bien attention à ce qu'il va commander.

--Vire à dérâper, et parez-vous à hisser le foc devant et le _tape-cul_

derrière (pardon du terme, il est technique), la barre un peu dessous,

timonnier!

--Pas mal cela, dit tout bas Felouc.

--L'ancre est dérâpée, pilote, s'écrie le second, perché devant!

--Traverse le foc au vent, borde le tape-cul à plat, la barre toute

dessous!.... Voyez-vous, capitaine, nous avons le temps de mettre notre

ancre en haut, avant de faire de la toile. Il ne doit d'ailleurs y avoir

que dix brasses à pic, où nous sommes.

--C'est vrai ça; mais où donc as-tu appris si jeune à te manier de cette

façon?

--Je vous conterai tout ça plus tard, mon capitaine; voilà l'ancre à

bloc. Parons-nous à hisser le grand appareil pour _bordailler_ un peu à

terre, et pour couper ensuite sur la boraine.

--Le tonnerre de D... m'élingue, c'est qu'il est bon là, le petit lapin!

Cavet continue.

--Amure les basses voiles, et hisse la misaine et la grande voile,

devant et derrière en dedans des bastaques! Vire, vire, à courir

partout. Comme ça va bien, la barre; sans plus venir au vent!

On court un petit bord: le lougre se penche et pince le vent à quatre

quarts, avec une belle mer et la jolie brise qui siffle le long de ses

ralingues bien bordées. Le petit pilote regarde de temps à autre sous le

vent, puis repasse au vent, dit un mot au timonnier en portant l'oeil

sur l'avant du navire. La terre approche: le corsaire l'attaque, à une

portée de pistolet; capitaine Felouc commence à croire qu'il est temps

d'envoyer vent-devant. Mais Cavet lui répète avec assurance, et en

continuant de se promener sur le gaillard, qu'il n'y a rien à craindre

avec plus de deux brasses d'eau sous la quille. Le commandement de

_pare-à-virer_ est fait cependant: celui d'_adieu-vat_! le suit de près;

mais le corsaire range la côte à la toucher, en s'élançant au coup de

barre, dans le lit du vent. Felouc, au moment de l'évolution, prend un

plomb de sonde, et avant de le jeter le long du bord, il demande à son

pilote: _Combien fais-tu d'eau ici?--Trois brasses à trois brasses

et demie, tout au plus_. Le plomb est lancé, la ligne le suit: trois

brasses et demie à pic! Felouc est dans l'admiration et reste stupéfait,

les coques de sa ligne en main. Il ne reprend l'usage de la parole que

pour demander au nouvel arrivé:

--Comment te nommes-tu?

--Cavet. J'ai été trouvé en mer, dans une cage à poules. Des pilotes

d'Ouessant m'ont élevé...._Loffe à la risée, timonnier! La marée porte

au vent_....C'est moi qui ai amariné dans un bateau de pêche, le brick

_le Palafox_.... _Sans arriver_, la barre droite, laisse le navire, qui

est ardent, venir tout seul _au vent!_

--Quoi! c'est toi, qui...._Le Palafox!_ Parbleu, je me souviens bien, un

petit brick espagnol, chargé de vin et de drap brun!

--C'est justement cela. Il y a quelque temps. Les autorités n'ayant pas

voulu me reconnaître comme Français, je me suis dit: Il faut aller en

course, et peut-être qu'on te reconnaîtra là pour marin. Un marin, vous

le savez bien, est de toutes les nations.

--Oui, de toutes les nations, car la mer appartient à tout le monde,

c'est-à-dire à tous ceux qui savent vivre sur elle. Mais puisque tu

as mis _le Palafox_ dans le sac, il ne faut plus t'appeler à bord que

_Palafox_: ce sera ton nom de course, et je te baptise, au nom de je ne

sais pas encore qui, quatrième capitaine de prise, si tu veux.

--Ce n'est pas de refus, capitaine. Mais voulez-vous dire de nous parer

à virer? Il y a là à terre une basse dont voilà l'accore. Là où vous

voyez la mer clapoter.» On vira de bord encore une fois, d'après l'avis

de _Palafox_, car ce fut le nom de guerre de l'orphelin, à bord de

_l'Empereur_. En peu d'instants, le lougre, piloté adroitement par

notre homme, se glisse comme une anguille entre les rochers de la côte,

laissant tantôt arriver pour un brisant, et revenant tantôt au vent pour

un autre. Le corsaire s'élève, ainsi habilement conduit, de la partie

du rivage où les flots vont se briser avec un horrible fracas sur les

rochers, les bancs de sable et les basses de ces parages dangereux.

Honneur en soit rendu au petit pilote _Palafox_! Le capitaine Felouc lui

assure qu'il l'estime, en lui faisant boire le reste d'un verre de rum

qu'il a déjà humé à moitié. L'équipage le regarde d'un air qui a cessé

d'être goguenard, et avec une sorte de surprise qui semble dire: Ce

petit gaillard-là est plus malin qu'il n'en a la mine!... Le lougre

_l'Empereur_ était déjà en mer.

6

Course, capture, baraterie du Patron, avant-goût de piraterie.

Quel changement de physionomie s'opère au large dans la physionomie d'un

équipage qui vient de quitter le mouillage! A peine ces corsaires, dont

je vous ai dépeint la lourde joie et les grossiers amusements dans

la rade de Labervrack, eurent-ils senti la lame de la Manche, qu'ils

prirent tous un air grave et une contenance impassible. Plus de gaîté

dans leurs propos, plus d'abandon dans leurs gestes. Leurs yeux, rôdant

autour du bord et sur tous les points de l'horizon qui s'étend devant

eux, semblent chercher à découvrir la proie dont ils veulent se saisir.

Leur conversation ne roule que sur le partage du large butin qu'ils

se promettent. C'est un trois-mâts chargé de piastres qu'ils veulent

aborder, un bâtiment de la Compagnie qu'ils voudraient attaquer. Bien

ne leur semblerait trop redoutable, parce qu'ils se sentent autant de

courage que d'avidité.

Un convoi se présente: le capitaine Felouc se jette au beau milieu des

navires qu'escorte une corvette. La vue d'un lougre effraie tous les

navires marchands, qui s'empressent d'abord de fuir. La corvette chasse

le corsaire qui l'amuse ainsi jusqu'à la nuit. Puis quand l'obscurité

enveloppe et le bâtiment chasseur et le bâtiment chassé, celui-ci

revient sur sa route, rejoint les navires du convoi, et en élonge trois,

en jetant mystérieusement à leur bord des paquets d'hommes qui menacent

les Anglais du bout de leur poignard, au moindre cri, au moindre signe

dont le but serait de trahir leur présence.

On expédie les prises. La nuit favorise leur fuite; mais les équipages

qu'il a fallu leur donner, épuisent le nombre d'hommes du corsaire. Le

lendemain il faudra songer à là retraite, et aller dans quelques ports

de France se ravitailler d'hommes nouveaux pour continuer la course.

Trois ou quatre jours se passent avant qu'on ne puisse gagner la terre

avec des vents de Sud. Un petit brick anglais se rencontre sur les

attérages. Le corsaire oriente sur lui. En quelques heures il le tient

sous son écoute. Un coup de canon siffle dans sa mâture, et le brick

amène. On va à bord s'assurer si sa cargaison vaut la peine qu'on

se démunisse de quelques hommes pour le conduire en France. Il est

richement chargé. Le petit pilote _Palafox_ a fait preuve de capacité et

d'audace. Les capitaines de prise commencent à être rares à bord. Aucun

de ceux qui restent ne connaît assez bien la côte, pour qu'on le charge

de piloter le navire amariné, en lieu sûr. _Palafox_ se propose: on

lui donne dix hommes. Il saute à bord du brick, et vogue la barque! Le

corsaire l'escorte pendant quelque temps: le mauvais temps vient, et

sépare le lougre du brick. Mais celui-ci, avec les premiers vents

d'Ouest, laisse courir au Sud-Sud-Est, et au bout de quelque temps

Palafox découvre les roches des Épées de Tréguier. Tréguier, bel

attérage pour des corsaires qui, garantis par les dangers que présente

cette côte, peuvent braver les croiseurs trop prudents pour s'engager

dans de tels parages! Un soir enfin, la prise laisse les Sept-Iles par

tribord à elle, et va s'enfoncer dans les roches qui s'étendent sur

l'avant: son capitaine connaît toute cette côte, dont l'aspect fait

dresser les cheveux à nos marins du midi. Un navire, qui semble

poursuivi par un bâtiment à la haute voilure, se montre sur la partie de

l'horizon que la prise laisse derrière elle. Bientôt elle reconnaît un

lougre dans le navire chassé. C'est peut-être le corsaire _l'Empereur_

lui-même, et le navire qui le presse, une corvette ou une frégate.

Le vent qui bat en côte pousse grand largue le navire carré, et doit

contrarier le lougre, dont la marche est _le plus près_. Hélas! oui, le

croiseur gagne, gagne le pauvre lougre: il sera bientôt sur lui.... Il

l'a joint, et quelques longs coups de canon qui résonnent au loin avec

un lugubre fracas, annoncent qu'avant la nuit le lougre a été amariné!

Plus heureux, le petit brick, en refoulant un horrible courant, en se

laissant pousser par un vent qui grossit les lames, passe entre tous les

dangers qu'il effleure, qu'il contourne, et va mouiller avec la nuit

tombante, à la Roche-Jaune.

Douce fête que l'arrivée d'une prise! Triomphe pour les marins, joie

pour les habitants du port, que les richesses conquises sur l'ennemi

vont vivifier! Ivresse enfin pour tout le monde, ivresse surtout pour

l'équipage du navire capturé! Les embarcations du stationnaire de

Tréguier, les pataches de la Douane, environnent le brick. On embrasse

Cavet sans le connaître. On lui offre un lit, un repas, des femmes même.

sans savoir s'il a le sou en poche. La prise paiera toutes ses dépenses,

ses profusions, ses folies. Arrivent du vin, des amis qu'il n'a jamais

vus, des femmes dont il ne se soucie guère! Il est corsaire, corsaire

heureux, et de plus, un des mieux bâtis des jolis garçons que l'on ait

vus sous une chemise de molleton rouge! Qu'avec plaisir les jeunes

filles promènent leurs regards animés sur ses traits hardis et son front

expressif! Il entend et parle leur langage bas-breton. Il fait mieux

encore, il comprend cet autre langage plus tendre qui ne se parle

pas. Il finit par répandre l'or qu'on lui compte, entre des marins

insouciants qui boivent avec lui, et des femmes qui l'enchaînent une

heure ou deux au sein de ces orgies qui sont à peine des excès pour sa

brûlante imagination et pour la force de son organisation. Ouessant et

ses innocentes moeurs, le bon Tanguy et ses paternelles exhortations, sa

soeur même, ravie par les Anglais, tout est oublié avec des corsaires

qui oublient tout, hors le plaisir brutal dont ils sont altérés.

Ce ne fut que lorsqu'il n'y eut plus d'argent à dépenser, que notre

jeune pilote se rappela quelque chose.

Un matin il se réveille calme, après avoir prolongé dans le sommeil les

grossières illusions de l'orgie du soir. Il ne trouve près de lui ni

les femmes qui l'avaient flatté la veille, ni les amis avec lesquels

il s'était enivré. Il porte la main à sa ceinture: elle est vide. L'or

qu'elle renfermait s'est évanoui en fumée; il ne le regrette pas: au

contraire, même, il se félicite d'être délivré du souci de le dépenser.

Ses réflexions se reportent plus librement au-delà de la vie qu'il a

menée depuis quelques jours. Il entend la mer battre le rivage sur

lequel, il a trouvé un refuge. Cette mer, qui a bercé son enfance,

et qui s'est fait entendre si constamment à son oreille, semble, en

mugissant au loin, le rappeler sur son sein maternel. Jamais le bruit

des vagues n'avait retenti si harmonieusement pour lui. «Ah! dit-il,

en ouvrant une fenêtre qui donne sur les flots, c'est là qu'est ma

vocation, ma vie! La terre m'a trompé, elle m'a toujours repoussé.

Les hommes, là, sont trop méprisables, leur existence trop fade. J'ai

éprouvé déjà leur injustice, leur égoïsme. J'ai voulu goûter de

leurs plaisirs. Les femmes, qu'ils estiment et qu'ils flattent

avec délicatesse, auraient peut-être consenti à jeter un regard de

bienveillance sur ma figure; mais sur mon sort aucune d'elles n'aurait

gémi. J'aurais pu être l'amant caché de quelques-unes: aucune n'aurait

songé à devenir ma protectrice désintéressée. Je me suis livré aux

dernières de ces créatures qui tiennent une si grande place dans

l'existence des hommes; elles ne m'ont inspiré qu'une passion sans

fièvre, qu'a bientôt suivie le dégoût. C'est à la mer qu'il faut aller

oublier ces impressions pénibles. La lame de l'Océan effacera tout cela.

Ce n'est que loin d'ici que je puis respirer à l'aise. Un corsaire, un

corsaire encore, pour celui qu'ils appellent l'orphelin! Des combats,

du fracas et du carnage pour l'enfant qui n'a pas eu le courage d'être,

bas, rampant et méprisé. À l'eau! à l'eau! toi, petit pilote, que l'eau

a jeté expirant dans la barque d'un pêcheur.»

Il trouva bientôt un autre corsaire. Pour l'aller chercher, il prend un

bâton à la main, marche vers Saint-Malo, comme s'il allait porter une

lettre à la poste du lieu le plus voisin. Lui, qui, quelques jours

auparavant, nageait dans une certaine opulence, au milieu de ses femmes,

des flatteurs qu'il avait trouvés, se traîner sur une grande route comme

un vil piéton!... Oui, sans doute, il marche, sans bagage même, mais

aussi sans souci, sans regret, sans pénible prévoyance de l'avenir. Il

ne lui reste plus rien; mais l'avenir se déroule riant devant lui, comme

ce chemin sinueux et long, dont les blancs contours semblent se perdre

capricieusement au sein des forêts qui le bordent, ou des rivières qu'il

divise. Il marche en piéton, le petit corsaire; mais ne voyez-vous pas,

à cette allure franche, à ce pas rapide et décidé, qu'il porte toute une

fortune avec lui? Dans quel endroit du monde pourrait-il tomber avec sa

jeune et jolie figure, sa noble et vigoureuse taille, où il fût réduit à

demander le pain de la pitié?

Comme lui, j'ai été voyageur à vingt ans; pauvre, mais rempli

d'espérance, et allant chercher la fortune, à pied, un bâton à la main,

une gibecière sur le dos. Le soir, dans la modeste auberge que j'avais

choisie tout exprès bien mesquine, la jeune fille qui me portait un

léger repas, me regardait du moins avec intérêt, avec une tendre

curiosité qui me faisait oublier jusqu'aux fatigues de la journée.

L'hôtesse me questionnait avec bonté sur mon âge, ma vie et mes projets,

et je me couchais heureux d'avoir rencontré de braves gens qu'avaient

intéressés ma jeunesse, ma figure, mon naïf langage. Plus tard, j'ai

voyagé moins modestement. Une voiture, louée à grands frais, m'a

quelquefois transporté avec vivacité, avec éclat, d'une brillante

hôtellerie à une autre hôtellerie aussi brillante, où mon arrivée

mettait filles et garçons sur pied. Mais là, plus de doux regards de

femmes sur moi; plus de bienveillantes et familières questions sur les

rêves bien aimés que j'avais caressés en route. Je n'étais plus jeune,

je n'étais plus pauvre non plus. Ah! ma première manière de voyager

était la bonne!

Saint-Malo se présente aux yeux de notre piéton, avec ses grands murs

étroits au milieu des flots qu'ils défient, avec ses pieux pour briser

la lame furieuse, qui vient blanchir sous les remparts de cette cité à

la fois commerçante et guerrière. Oh! c'était bien alors une ville

de corsaires. Des matelots, en grosses bottes et en bonnets rouges,

inondaient ses rues, remplissaient ses cafés et ses cabarets. C'était un

bruit, une activité, un mouvement! La course était l'industrie du pays;

on ne parlait qu'armement, prises, capitaines capturés, hommes tués,

lougres, côtres amarinés. Saint-Malo était enfin la ville d'Alger de la

France, moins toutefois la barbarie et le pillage.

Cavet va trouver l'armateur du lougre _l'Empereur_, qui se consolait

de la capture de son corsaire en en équipant un autre, sous le nom du

_Grand-Napoléon_.

--Monsieur l'armateur, c'est moi qui ai attéri le brick anglais, dont

vous m'avez payé mes parts de prise à Tréguier. J'ai mangé tout, et je

veux naviguer.

--Soyez le bien venu, jeune homme. Il y a à bord du _Grand-Napoléon_ une

place de sous-lieutenant.

--N'y aurait-il pas moyen d'être lieutenant, en considération de la

prise que j'ai mise à terre?

--Non, mon ami, toutes les places de lieutenant sont occupées; mais je

crois pouvoir vous promettre que vous aurez une des premières prises que

l'on amarinera.

--Et combien me donnerez-vous de parts?

--Trois parts, selon votre grade.

--Mais je crois valoir mieux que le grade que vous me donnez, faute de

place. Accordez-moi quatre parts, et qu'il n'en soit plus question: je

suis pilote, je connais mon état, et quatre parts ne sont pas trop.

--Je voudrais bien pouvoir vous rendre justice, mais je ne puis vous

offrir que ce qu'il m'est permis de vous proposer.

--Je chercherai ailleurs, en ce cas.

--Essayez; mais je crois devoir vous prévenir que mon corsaire sera le

meilleur marcheur de la Manche peut-être, et qu'il est un des mieux

équipés du port.

Cavet réfléchit un moment. Peu de temps lui restait pour se déterminer,

et il conclut avec son armateur, mais en se promettant tout bas de

rétablir, à la première occasion, l'équilibre entre le mérite qu'il se

suppose, et les avantages trop mesquins qu'on lui a faits.

--Il saute à bord du _Grand-Napoléon_. Le capitaine le reçoit en lui

faisant la mine sans trop savoir pourquoi. Le corsaire appareille: il se

bat, se sauve, revient à la charge, happe çà et là quelques navires sur

la côte d'Angleterre. On jette d'un côté et d'autre quelques dizaines

d'hommes sur les bâtiments amarinés. Cavet demande à commander une des

prises. Le gaillard avait prouvé qu'il était marin. On lui donne à

conduire en France un petit trois-mâts chargé d'objets d'équipement,

de vivres et d'armes. Le capitaine du _Grand-Napoléon_ lui compose

un équipage des plus mauvais sujets du bord, et voilà notre homme

manoeuvrant d'abord pour attérir sa prise, après avoir quitté le

corsaire.

Mais à bord de cette prise se trouvaient deux officiers marchands et

trois passagers, que le corsaire n'avait pas eu le temps de prendre avec

l'équipage du navire.

Les matelots du _Grand-Napoléon_ s'empresseront, toujours galants, de

faire leur cour aux passagères, qui étaient jeunes, et qui, après les

premiers instants accordés à la douleur, parurent écouter nos écumeurs

de mer avec moins de cruauté. Le capitaine Cavet songea d'abord à la

manoeuvre. Les vents étaient contraires pour attérir. On louvoya.

Les mauvaises pensées naissent quelquefois des contrariétés que l'on

éprouve. Il est si facile de rester honnête quand on est toujours

heureux, et si difficile de rester toujours probe quand la fortune ne se

lasse pas de vous poursuivre! Pardieu, se dit notre jeune capitaine, si,

au lieu de chercher à crocher la terre avec ce bâtiment, qui était si

richement chargé pour la Colombie, je lui faisais suivre sa première

destination, et si j'allais m'enrichir moi-même plutôt que contribuer

à augmenter assez inutilement pour moi, la fortune d'un armateur

ingrat!... On m'a refusé, malgré mes services, le grade de lieutenant à

bord du corsaire.... Je puis maintenant faire tout seul mon bien-être,

me venger d'une injustice aux dépens de qui l'a commise, et me traiter

selon mon mérite... Voyons un peu.

Le soir il rassemble ses gens, à qui il avait laissé prendre, dans la

journée, une assez forte ration de grog.

--Enfants! leur dit-il, vous êtes de braves et vaillants matelots.

Chacun de nous, dans le cas où nous terririons la prise que nous avons

sous les pieds, recevrait peut-être pour sa part douze à quinze cents

francs, deux mille francs, tout au plus.

--Oui, capitaine, ça irait tout au plus à quatre ou cinq cents gourdes.

--Ce n'est pas trop, n'est-ce pas?

--Ce n'est pas assez, capitaine...

--Eh bien! si je vous proposais de tripler, de quadrupler, de décupler

vos parts de prises, que diriez-vous?

--Nous dirions que vous êtes un bon... un bon enfant, quoi! Mais il

faudrait un moyen honnête, car l'honnêteté avant tout, et l'argent

après.

--Le moyen que j'ai à vous proposer est tout simple, c'est de terrir la

prise en Colombie, où nous la vendrons pour notre compte.

--Ah çà, capitaine, c'est-il là un moyen honnête; parce que nous,

voyez-vous, pour ce qui est de ça, nous ne nous y connaissons pas

beaucoup. Nous avons de bonnes intentions, mais l'éducation manque.

--Mais c'est un moyen tout comme un autre, et meilleur même que tout

autre. Je sais conduire un navire partout. Nous avons des vivres, des

femmes, et un bon bâtiment à patiner. Cela vous va-t-il, avec des

piastres en piles, au bout de la route?

Les gens de la prise se concertèrent un instant entre eux, avant de

prendre une détermination qui pourrait blesser leurs scrupules. Au bout

de quelques minutes de discussion sur le gaillard d'avant, l'un d'eux

s'avance, le bonnet à la main, et dit, au nom de tous, au capitaine

Cavet:

--Ma foi, capitaine, ils se sont décidés devant, et ils ont dit que vous

feriez comme vous voudrez.

--En ce cas-là, changeons de route, répond le capitaine. Nous allons

mettre le cap au Ouest, et laisse courir la bordée qui porte au vent!

La brise de Nord-Est favorisa ce scandaleux projet. On va si vite quand

on va mal! Nos forbans se livrèrent dès ce moment à toute la joie et

à tous les désordres qu'ils pouvaient se permettre. Les vivres de la

cambuse allèrent grand train. Les passagères furent laissées libres

d'accorder leurs bonnes grâces à tous ceux qui sauraient les mériter.

Les deux Anglais furent contraints de faire la cuisine. On buvait, on se

battait, on se raccommodait à bord, et la manoeuvre allait comme elle

pouvait, après que le capitaine avait trouvé le sang-froid nécessaire

pour donner chaque jour la route à suivre. Jamais travers n'alla mieux

au gré d'un équipage. C'étaient des chants et des cris continuels.

Chacun des actes d'insubordination, qui se multipliaient à bord, était

puni comme on le pouvait, à coups de poing, à coups de barre d'anspect;

et la discipline temporaire, que ce genre de répression rétablissait

tant bien que mal, permettait quelquefois au capitaine de faire exécuter

les manoeuvres nécessaires. Un autre bâtiment bien conduit, bien tenu

et sévèrement mené, aurait pu vingt fois être aperçu et pris par les

croiseurs ennemis. La prise, commandée par Cavet, espèce de demi-forban,

apprenti pirate, au milieu d'une dizaine de renégats, faisait son

chemin, sans être seulement inquiétée par le plus petit événement. À

la mer comme à terre, il est rare que le hasard ne favorise pas les

mauvaises actions, et ne tourne pas entièrement du côté de ceux qui

savent tenter les mauvais coups avec audace.

--Où nous conduis-tu à la fin? capitaine, demandait l'équipage, quand il

était à jeun, au chef qui avait promis de les amener à bon port.

--Je vous conduis dans un lieu où il n'y a ni prison ni potence pour

nous.

--Mais encore, où est cela?

--Vous le saurez dans cinq à six jours, si la brise dure, et si vous

ne vous soûlez pas de manière à ne plus pouvoir brasser une vergue, ou

gréer une bonnette.

--En ce cas-là, nous nous griserons en douceur. Mais nous l'avertissons

que si tu nous joues un mauvais tour, tu la goberas le premier, car nous

ne voulons pas être trahis. Nous voulons seulement nous amuser, et nous

faire tuer un peu proprement, s'il n'y a pas moyen de faire mieux.

Au terme marqué par le capitaine, on aperçut la terre que l'on désirait

aborder, après avoir laissé derrière soi quelques îles françaises ou

anglaises, qu'il aurait été malsain d'accoster, comme disaient nos

écumeurs de mer. La côte sur laquelle courait la prise était haute;

chacun la contemplait avec un peu de préoccupation: l'équipage ne dansa

plus, ne se grisa plus; mais il s'assembla sur l'avant, pour prendre une

détermination. On se rendit près de Cavet, qui se trouva entouré bientôt

de fous ses matelots.

--Quelle est cette terre? lui demanda l'un d'eux, au nom de ses

camarades. Il est plus que temps que tu parles, ou que tu cesses de

pouvoir parler.

--Cette terre, puisque vous voulez le savoir, est la côte de Carthagène.

Le pays est insurgé. L'armée révoltée a besoin des objets qui se

trouvent à bord de notre navire. La nécessité la forcera à nous

accueillir avec bienveillance. D'ailleurs des forbans sont toujours

bien venus chez des révoltés. Ce soir ou demain matin, notre prise sera

peut-être vendue au prix que nous voudrons.

--Bien sûr? Tu ne cherches pas à nous mettre dedans?

--Foi d'honnête homme, c'est-à-dire foi de je ne sais plus trop quoi, je

vous parle comme je pense.

--En ce cas-là, tu nous permettras de prendre nos précautions. Voici ce

que l'équipage a décidé. Il a décidé qu'on t'amarrerait derrière,

au pied du mât d'artimon, de manière à te laisser voir le compas de

l'habitacle, et à veiller à la manoeuvre; que nous ferions faction

auprès de toi, un couteau de cuisine à la main; qu'une fois mouillés au

large, nous enverrions une embarcation à terre, et que si l'embarcation

ne revenait pas, ou si elle revenait pour nous dire que nous sommes

vendus, nous te larderions comme un porc que tu serais.

--Eh bien! amarrez-moi, puisque vous êtes tous des Jeanfesse, capables

de me soupçonner d'une lâcheté qui me compromettrait autant que vous.

Mettez-moi seulement une carte de Carthagène sous les yeux, et faites

attention à bien exécuter les ordres que je vous donnerai.

Cavet est amarré au poste qu'on lui a assigné. Pour plus de sûreté, on

lui passe au cou un cartahu destiné à le hisser au bout de la grande

vergue, dans le cas où on jugerait utile ou consolant de le tuer et de

le pendre, pour l'exemple des traîtres à punir.--Au surplus, dit-il à

ceux qui le garrottaient, l'homme immortel qui découvrit cette terre que

j'aperçois valait mieux que moi, et il fut traité comme je le suis par

des gens qui valaient mieux que vous: je n'ai pas à me plaindre.

C'est une rude école que vous me faites faire, mais il faut que mon

apprentissage soit dur pour le métier que je veux exercer. Je serai un

jour capitaine de pirates, et j'aurai pour matelots des canailles de

votre espèce. Amarrez-moi bien.»

Le navire cingle vers la terre. On se dispose à mouiller au large de la

côte, qui grossît aux yeux inquiets de l'équipage. Mais une embarcation

aux voiles blanches et légères approche avec beaucoup d'hommes armés. On

ne peut la fuir, et Cavet commence à trembler. Ses gens deviennent

plus menaçants; le cartahu qu'on lui a passé au cou est raidi par deux

matelots furieux, qui veulent le pendre avant que le canot qui chasse la

prise ait accosté. Les deux passagères se jettent aux genoux des plus

forcenés pour obtenir la grâce du malheureux capitaine. Quelques minutes

se passent en menaces, en contestations, et l'embarcation aborde enfin

le navire. C'est Cavet lui-même qui crie à l'officier qui la commande:

_Où sommes-nous? Répondez vite, il y va de ma vie_.--L'officier répond:

_Sur la côte de Carthagène.--Qui êtes-vous? Que nous voulez-vous?_

demandent les hommes de la prise.--Des soldats de Bolivar, et nous

venons vous proposer d'aborder la partie de _la côte où se trouve

l'armée libératrice qui assiège Carthagène._

À ces mots, l'équipage de Cavet passe de l'anxiété la plus vive à la

joie la plus folle: on danse, on chante, on s'embrasse avec délire, sur

ce pont où quelques minutes auparavant le sang allait ruisseler. Les

Colombiens montent à bord de la prise, et ils sourient en voyant tous

les matelots français se livrer aux transports les plus désordonnés.

Mais Cavet, à qui personne ne songeait au milieu de cette ivresse

commune, s'écrie:

--Eh bien, aucun de vous ne songe seulement à me démarrer! Voyez

cependant ce que c'est qu'un tas de gueux de la sorte! Pour prix de les

avoir conduits ici et de leur avoir sauvé la vie, ils me garrottent

comme un traître, et quand ils voient que leur affaire est bonne,

ils dansent comme des imbéciles, et me laissent avec un cartahu à la

gargaïole!

--Ah! c'est vrai, dit un des matelots. Il est juste de le dégager.

C'était un bon b..... que notre petit capitaine! Portons-le en triomphe,

et buvons trois coups à sa santé.

--Oui, en triomphe! Démarrez-moi d'abord.... Et si par hasard ces

Colombiens, qui sont sans doute de braves gens, avaient été des

Espagnols, vous vous seriez laissé aborder, avec les paroles qu'ils vous

ont dites, n'est-ce pas? et moi je serais pendu! Voyez à quoi cependant

tient la vie d'un homme comme moi au milieu de bandits comme vous!...

--C'est encore vrai ce qu'il _rognonne_ là! Nous nous serions fait

_carotter_ du bon coin... Mais c'est égal: ce qui n'est pas arrivé n'est

pas arrivé. Portons notre petit capitaine en triomphe... En triomphe le

capitaine Cavet!

Les bras vigoureux de deux matelots se croisent et enlèvent le

capitaine. Tout l'équipage, la bouteille en main, suit le triomphateur,

en faisant par trois fois le tour du navire. Vive notre petit capitaine!

vive Cavet! À sa santé! On buvait, on braillait; chacun se disputait

l'honneur de coller ses chaudes lèvres sur les joues du capitaine.

C'était à qui le tirerait à soi pour lui tenir la main, lui toucher le

pied, lui appliquer un lourd baiser. Pour lui, assez indifférent à cette

ovation, il ne s'adressait à ses gens que pour leur répéter: Prenez

bien garde au moins de ne pas me jeter par-dessus le bord, à force de

tendresse. La scène se termina enfin par épuisement. Le héros prit le

parti de sauter sur le pont et de se placer à la barre de son navire,

car il était temps de manoeuvrer.

Les Colombiens étaient d'avis que l'on gouvernât le bâtiment vers

l'embouchure de la Magdeleine, rivière près de laquelle se trouvait le

petit corps d'armée de Bolivar. On suivit leur conseil. Les matelots

étrangers aidèrent les français à rentrer le navire dans une des criques

de la côte.

Une fois à terre, ce fut bien une autre affaire! La petite armée

insurgée manquait de tout. Aussi avec quel empressement les officiers et

les soldats accueillirent les marins qui semblaient leur apporter ce qui

leur était le plus nécessaire. On se jeta sur les armes et les vêtements

que contenait la cale du bâtiment. Mais qui nous paiera tout cela?

demandait l'équipage.--La république, lui répondaient ies soldats.--Mais

où est votre république?--Nous ne savons pas encore où; nous cherchons à

en faire une.» En attendant que la république fût trouvée, on donna des

bons sur l'État au capitaine Cavet, pour les objets qu'on lui prenait.

Du reste, on permit à ses hommes et à lui de s'introduire et de

combattre dans les rangs des Colombiens, et de partager avec les

patriotes l'honneur de marcher sous Bolivar.

Les matelots, qui avaient cru enlever la prise pour leur compte, se

trouvèrent un peu déconcertés en voyant qu'ils n'avaient travaillé, en

définitive, que pour une cause dont ils ne comprenaient pas bien toute

la noblesse. Mais ils se consolaient de leur mésaventure en répétant:

Un voleur qui vole l'autre, le diable en rit. Nous avions escroqué nos

camarades et notre armateur, d'antres forbans nous escroquent: le sort

est juste, et nous sommes les dindons de la farce.

Quant à leur jeune capitaine, ce fut lui qui se résigna le plus

facilement au sacrifice de la forte part sur laquelle il avait compté en

s'appropriant le bâtiment. On le présenta à Bolivar, qui lui promit

de le naturaliser colombien, en reconnaissance du service que sans le

savoir il avait rendu à l'Indépendance. Il répondit qu'il était disposé

à accepter le titre de citoyen de la Colombie, comme il avait accepté

les bons de la république. Mais, lui demanda le héros de Caraccas, qui

donc a pu vous conduire ici?

--Mais moi-même, général.

--Et par quel événement, avec une prise faite sur les Anglais, êtes-vous

venu à Carthagène?

--Par un événement que j'ai fait moi-même: j'ai enlevé la prise que je

commandais.

--Mais c'est là au moins une action blâmable.

--Pas plus blâmable que celle que vous avez commise en me payant

avec des bons-en-l'air les marchandises que je m'étais injustement

appropriées.

--Vous paraissez avoir affaire à des matelots qui m'ont l'air d'être

d'assez mauvais bandits.

--Pardieu, ce n'est pas avec des Aristides et des Catons que l'on

fait des actions blâmables, comme celle que vous me reprochiez

tout-à-l'heure.

--Et si par hasard vous étiez tombé sur une terre ou chez un peuple qui

eussent eu des lois?

--Nous aurions été punis peut-être comme écumeurs de mer, ou livrés à la

prétendue justice de notre pays. Mais j'ai eu le nez bon. J'ai cherché

des gens parmi lesquels la nécessité est encore la première des lois. On

s'est emparé de la prise que j'avais volée; et, pour empêcher un bandit

de crier à l'iniquité, on a proposé à ce bandit d'en faire un citoyen

de la république en herbe. Vous avez raison: Rome n'eut pas d'autres

commencements. Vous voulez asseoir les bases de l'édifice sur de la

boue, faute de mieux. L'édifice encore pourra s'élever et tenir bon.

Étonné de ce langage brusque et fleuri, de cette audace et de cette

raison dans un homme si jeune, Bolivar regarde son interlocuteur avec

intérêt. Il lui demande d'un ton bienveillant:

--Quel motif a donc pu vous déterminer à quitter l'Europe, comme vous

l'avez fait?

--Des injustices, que j'ai mieux aimé punir que supporter. Vous

connaissez d'ailleurs cette Europe, et vous savez si tout y est bien.

--Et quel grade vous sentiriez-vous la force d'occuper dans mon armée?

--Aucun. Vos soldats ne me plaisent pas. Au surplus, je ne sais pas leur

métier. Cependant si vous croyez devoir m'employer, mettez-moi à bord de

ma prise avec quelques barils de poudre, une vingtaine d'hommes et trois

ou quatre canons. Si les Espagnols viennent, je les canarderai un peu,

et pour cela je ne vous demanderai rien.

Bolivar consent à tout ce que lui propose Cavet. La prise, embossée à

l'entrée de la Magdeleine, devient un stationnaire, et voilà une marine

pour les indépendants. Quelques-uns des ivrognes qui ont fait partie

de l'équipage du capitaine Cavet, consentent à servir encore sous ses

ordres. Les préparatifs sont faits pour rendre le bâtiment redoutable à

l'ennemi qui oserait s'approcher. Mais la nuit même de l'exécution de

ce petit projet, les Espagnols attaquent à l'improviste les insurgés,

qu'ils mettent en fuite. Cavet, surpris à bord de sa prise, est

abandonné par les siens, qui disparaissent avec l'armée indépendante

mise en déroute. Quelle destinée que celle de cette prise anglaise!

Capturée d'abord par un corsaire, enlevée par son équipage ensuite;

puis après, tombant dans les mains des indépendants, pour être livrée

quelques jours plus tard aux Espagnols!

Le capitaine suivit le sort de son bâtiment. On l'amena à Carthagène,

où il se plaignit bien haut des prétendus mauvais traitements que lui

avaient fait subir les insurgés. Resté seul, et pouvant dire tout ce

qu'il voulait sans qu'un témoin vînt élever contre lui le souvenir de

l'acte qu'il avait à se reprocher, notre jeune marin put facilement

donner le change à ses capteurs, et il parvint à se faire indemniser

par les Espagnols, comme une victime de l'injustice et de l'avidité des

troupes de Bolivar.

Il y a dans la destinée de quelques hommes une espèce de fatalité qui

semble les porter au vice ou au crime, en récompensant, comme de bonnes

actions, tout ce qu'ils font de plus coupable. Quand une tentative

condamnable leur réussit, quand le mensonge leur profite, comment

voudriez-vous qu'ils s'arrêtassent sur la pente d'un abîme qu'ils

trouvent bordée de fleurs? C'est au malheur peut-être qu'il est seul

donné d'inspirer le remords aux coupables. Le bonheur quelquefois

réservé aux mauvaises actions, semble trop justifier le crime.

Les Espagnols ne crurent qu'à moitié à la sincérité de Cavet. Il ne leur

inspira pas assez de défiance pour qu'ils pensassent être en droit de

ne pas l'indemniser, mais il ne leur inspira pas non plus assez de

confiance pour qu'ils cherchassent à se l'attacher. Et lui, trop disposé

à braver l'opinion qui pouvait s'attacher à sa personne, il employait

l'argent qu'on lui avait donné, à s'enivrer froidement de folles orgies,

non pas pour la débauche elle-même, mais pour la connaître, pour en

épuiser la coupe brûlante, et pour plus tard s'en détacher sans regret

et la mépriser avec orgueil.

Qui n'a pas vu, dans les colonies, ces marins indolents oublier sous le

tiède climat qui les endort, cette vie active qu'ils menaient sur les

flots, et réunir autour du hamac où des femmes les bercent mollement,

les voluptés qu'ils se procurent à force d'or et de profusion! Comment

alors reconnaîtrait-on dans ces étranges sybarites, ces sauvages enfants

de la mer, si insouciants d'eux-mêmes, si indomptés dans les périls qui

semblent les avoir endurcis? Eux bercés comme de faibles nourrissons par

la main d'une femme! Eux s'endormant au bruit d'une chansonnette chantée

par la bouche d'une fille!... Oui, mais qu'un cri de guerre les appelle

au combat; oui, mais que les gémissements d'un naufragé les implorent

sur les flots au milieu de la tempête, vous les verrez s'élancer du

hamac où ils s'alanguissent, pour voler au-devant du trépas ou pour

aller s'engloutir dans les vagues que nul autre qu'eux ne saurait

affronter ou même voir en face!

L'argent s'épuise, se perd bien vite dans les mains d'un marin oisif:

celui de Cavet se répandait partout où ses pieds laissaient une trace;

c'était son luxe à lui; c'est celui de tous les marins, luxe dévergondé,

sans dignité, mais qui quelquefois n'est pas sans noblesse. Non content

encore de semer en tous lieux et en de stériles mains, les gourdes dont

il faisait si peu de cas, il se dit un jour: Un philosophe jeta toute sa

fortune à la mer pour se croire libre: faisons mieux, jetons l'argent

qui nous reste, dans les mains de quelques misérables matelots, pour

nous réduire à leur condition et ne pas nous abrutir dans la mollesse.

Voyons qui vent de l'or? J'en ai encore à dissiper, et les matelots sans

emploi abondèrent. Cavet, à sa grande satisfaction, se trouva ce qu'un

autre aurait appelé ruiné; mais lui se sentit au contraire dégagé d'un

fardeau qu'il ne pouvait plus porter. «C'est maintenant, pensa-t-il,

que je me sens disposé à redevenir tout-à-fait homme en me livrant à la

nécessité de gagner ma vie. Fait pour être, à le bien prendre, autre

chose qu'un matelot, voyons si je vaux réellement ceux qui sont

au-dessous de moi. Devenons matelot parmi des gens qui n'auront pour

moi, ni indulgence, ni pitié, et qui me prendront pour ce que je pourrai

valoir. Il y a ici des bâtiments anglais et américains; c'est à leur

bord que je veux gagner rudement le pain amer de l'exil auquel je me

suis condamné. Ils m'appelleront renégat, s'ils veulent, ces étrangers

que je vais revoir; ils me traiteront en demi-forban si cela leur

convient. Qu'importé, je m'élèverai à mes propres yeux, en m'abaissant

jusqu'à leur être utile. Femmelettes de l'Europe qui n'avez pas voulu de

moi, je vous apprendrai comme on grandit en force dans les rudes travaux

qui effraient votre paresse. Vous n'avez pas daigné me reconnaître comme

Français, j'ai déjà reçu le titre de citoyen de la Colombie! Vous ne

m'avez pas rendu justice même sur un corsaire, et c'est en me vengeant

de vous par le pillage d'un de vos navires, que je suis venu ailleurs me

faire naturaliser citoyen d'un pays où l'on ne me connaît pas, et

que j'ai enrichi du fruit de ce que vous appellerez un crime. Allons

maintenant couronner l'oeuvre que j'ai entreprise en voulant me rendre

un de ces hommes hardis que vous maudissez et que vous mettez au ban des

nations policées. Devenu pour vous aussi exécrable que vous m'avez paru

vils et petits, soyons un monstre à pendre, s'il est possible. Pour

devenir un homme comme moi, je vous apprendrai peut-être qu'il faudrait

bien des douzaines d'honnêtes citoyens comme vous.»

Quelques heures après cette belle résolution, notre jeune marin, forcé

par le besoin qu'il s'était créé, d'aller chercher un emploi, rôdait sur

les quais de Carthagène, abordant chaque capitaine de navire, et lui

demandant, le chapeau à la main, mais avec un air encore très-décidé:

--Capitaine, n'auriez-vous pas par hasard besoin d'un matelot?

--Non, répondait l'un. Tu m'as l'air d'un vaillant garçon; mais j'ai

tout mon monde. Va chercher ailleurs.

--Combien voudrais-tu par mois? lui demandait un autre. On m'a proposé

trois bons matelots à huit gourdes, pour remplacer les gens que j'ai

perdus de la fièvre jaune.

--Huit gourdes! ce n'est pas mettre le prix pour un homme comme moi. A

douze gourdes et un mois d'avance, vous m'aurez.

--Dix gourdes, et demain à bord. C'est mon dernier mot. Décide-toi

rondement, car dans trois jours j'appareille.

--Onze gourdes, et taupez-là.

--Pas un _noir_ de plus que ce que je t'ai dit.

--Ça m'est impossible.

--En ce cas, mon garçon, va chercher ailleurs.

Et il chercha tant en effet, content d'être marchandé pour une gourde ou

deux, qu'il rencontra un vieux capitaine de schooner américain, qui le

prit à la place de deux hommes qui lui manquaient. Pris à la place de

deux matelots! se dit le jeune homme, tout enchanté de lui; c'est là

ce qu'il me faut, à moi. Cette condition m'impose l'obligation de

multiplier mes efforts et de doubler mon courage: tant mieux. Je

grandirai en force et en détermination, par cela seul que l'on exigera

plus de moi que de tout autre. J'aurai de la misère, mais suis-je né sur

un lit de plume? Je ne le crois pas; et d'ailleurs ai-je été élevé dans

la mollesse? Oh! pour cela, je suis bien sûr que non...... Ah! si le

sort m'avait fait naître ou m'avait placé dans un rang un peu élevé de

la société, peut-être aurais-je fait de grandes choses! Avec ma tête, ma

résolution et les facultés que je sens là!... Mais le sort en a décidé

autrement..... Abandonnons-nous à lui, et cherchons un navire avant

tout.»

Il se remua tellement qu'il finit par trouver une place de matelot sur

un pauvre caboteur des États-Unis. Le lendemain de son engagement, il

était à bord, se barbouillant les mains dans du goudron, et cachant sa

noble figure sous un large chapeau de paille. Il allait naviguer comme

matelot à onze gourdes par mois, et un coup d'eau-de-vie à la fin

du grand quart dans les mauvais temps: c'était une disposition

supplémentaire, ajoutée à l'engagement qu'il venait de contracter avec

le capitaine américain.

7

_Le Renégat._

La cruelle vie que celle d'un renégat à bord de l'étranger!

Le renégat pour les Américains, les Anglais, les Danois ou les

Hollandais, c'est le matelot français qui, fuyant la patrie qu'il s'est

fermée pour jamais, se trouve obligé de supporter tous les mauvais

traitements dont ses hôtes tyranniques peuvent l'accabler impunément.

Y a-t-il un travail repoussant à faire à bord? on appelle le renégat, et

la dernière des _mateluches_ de l'équipage lui dit: _Chien de Français,

va nettoyer la poulaine ou laver cette gamelle!_ Prend-il envie au

capitaine, au second ou au maître d'équipage, de donner un coup de poing

à quelqu'un pour se refaire la main? Il appelle le renégat, qui arrive

le chapeau bas pour recevoir la volée et racheter, comme le bouc

expiatoire, tout l'équipage de la mauvaise humeur de son chef.

C'est encore bien-pis quand les hommes de quart s'avisent de vouloir

s'égayer pendant le beau temps! s'ils sont cruels dans leur colère, ils

sont encore plus barbares dans leurs jeux. Voyez-les jouer à la drogue,

par exemple, avec les cartes crasseuses qui pendant un mois ont servi à

la chambre! C'est toujours le nez du renégat qui porte le long cabillot

dans la fente duquel la partie proéminente et cartilagineuse de son

visage est violemment pincée. Et quand on compte les points, que de

coups de paquets de cartes pleuvent sur ce nez déjà si bien meurtri par

le pavillon de drogue! Les plus grossières farces, c'est le renégat qui

en fait les frais. Les plus durs reproches, c'est lui qui les essuie,

les privations le plus pénibles, c'est lui qui doit les supporter sans

murmures, sans observations, sans larmes même. Ah! si les marins

qui abandonnent leur patrie commettent une faute, ils l'expient si

terriblement en servant l'étranger, qu'on pourrait les amnistier à leur

retour chez eux, sans avoir à craindre à leur égard les effets d'une

dangereuse impunité.

Notre renégat Cavet éprouva toutes ces tortures. Mais il apprit du moins

en subissant l'inhospitalité des marins avec lesquels il naviguait, à

détester plus qu'il ne l'avait fait encore, tout ce qui portait le nom

d'anglais ou d'américain; et plus il abhorrait les étrangers, et mieux

il se croyait vengé d'eux. C'est qu'il sentait bien, au fond de son

coeur haineux, qu'un jour il pourrait leur faire payer cher toutes leurs

injustices, et les punir de toute la rage qu'il amassait contre leur

nation.

En attendant qu'il pût trouver l'occasion de se venger en grand, il se

consolait un peu une fois à terre, en se donnant force coups de poing

avec les matelots dont il avait eu le plus à se plaindre pendant les

traversées de Carthagène, de Vera-Cruz ou de Saint-Thomas, à Charleston

ou à New-York, car c'était à bord des navires qui faisaient ce genre

de navigation, qu'il avait été réduit à chercher un refuge contre les

Espagnols, et une ration de biscuit contre la faim.

Mais ces voyages pénibles le formèrent; mais ces habitudes sauvages

l'endurcirent... Ah! vienne, disait-il, le moment de montrer qui je suis

et de prouver ce que je peux faire, et nous verrons, nous verrons....

J'ai là dans ce coeur qui me brûle sous la main, dans cette force dont

je ne sais que faire, tout ce qu'il faut pour être aussi cruel envers

les autres, que ces brigands sont inhumains envers moi. Plongé dans

ces réflexions, entendait-il l'officier de quart crier de l'arrière:

_Allons, monte vite crocher un ris_; il fallait le voir grimper

aussitôt, car il savait bien ce que lui aurait coûté une seule seconde

de retard.

L'occasion qu'il cherchait se présente. Elle manque rarement à ceux qui

ont tout ce qu'il faut pour la trouver ou pour la mettre à profit.

Il arrive à Carthagène sur un caboteur américain, simple matelot et

matelot assez mal vêtu même. Bolivar, ce Bolivar dont la dépouille

mortelle dort ignorée sur le sol qu'il arracha à l'esclavage, venait

de s'emparer de cette place formidable. Il allait passer en revue ses

troupes victorieuses. Cavet, comme les autres curieux, se trouve sur

le chemin du Libérateur. Celui-ci, en promenant son oeil rapide et

pénétrant sur la foule qu'il est obligé de fendre, aperçoit le marin

français: il s'arrête devant lui. Que faites-vous ici sous ces haillons

de matelot?

--Général, j'y meurs de faim.

--Sans chercher à gagner votre vie avec honneur, avec gloire?

--Sans, rien, général. Dites-moi, vous qui en avez tant acquis de cette

gloire, où il peut y en avoir un peu pour un pauvre diable comme moi?

--Là!....

Et en prononçant ces mots le Libérateur montrait du doigt un brick

espagnol mouillé, pour narguer les indépendants, en dehors de l'entrée

de Carthagène, à deux petites portées de canon des batteries.

--Je comprends, répond Cavet, dont les yeux flamboient déjà d'espoir

et de plaisir. Mais, il n'y a ici que de mauvaises chaloupes, peu

d'équipage.... et pas le sou!....

--Montès, approchez, dit le Libérateur à l'un de ses aides-de-camp:

faites à ce Français un bon pour....(s'adressant à Cavet), pour combien

de gourdes, capitaine?

--Mettez mille gourdes, général, et ce soir... Et demain soir au plus

tard je serai tué, ou ce brick espagnol vous sera amené dans Carthagène.

Le billet de mille gourdes sur la caisse militaire est fait: Cavet le

saisit; il disparaît avec la foule qui le suit. Le Libérateur passe

sa revue, et le soir vient bientôt envelopper les murs imposants de

Carthagène, de ses voiles riants et sombres.

Le soir dans un port! Que ce moment est doux pour le matelot! c'est le

terme de ses travaux journaliers, c'est le commencement des brutales

jouissances dans lesquelles il va se noyer, et qui ont besoin de l'ombre

de la nuit pour ne pas scandaliser les yeux de la pudeur et de la

délicatesse. Entendez ces marins chanter leurs rauques chansons dans

les cabarets qu'ils remplissent, pendant que le soldat, retiré dans sa

caserne, cherche tristement à dissiper l'ennui qui l'assiège. Voyez

l'imprévoyance et l'imprudent abandon avec lesquels ils se livrent à

ces femmes à qui ils prodiguent l'or qu'ils ont arraché aux flots,

et dites-nous quel est l'homme le moins malheureux, ou de celui qui

s'étourdit si gaîment sur les dangers qu'il va courir, ou de celui qui

marchera avec tant de discipline et de réserve à la voix d'un chef qui,

en lui imposant tous les sacrifices, ne lui permet d'espérer aucune

compensation?

Quelle puissance attractive un billet de mille gourdes exerce dans les

mains d'un marin, sur les autres matelots! Cavet, avec son bon signé

_Bolivar_, parcourait toutes les cabanes à tafia. Il eut bientôt rallié

autour de lui les bandits de Carthagène, en criant partout: _Il me faut

des Français, des Anglais et des Américains! Rallie à la gloire et au

tafia!_

--Que veux-tu faire de nous? lui demandaient tous les bandits.

--C'est mon affaire, leur répondait-il. Il y a de l'argent à gagner avec

moi, et un coup de flibuste à faire.

--Monte sur la table, monte sur la table, lui disaient les matelots

disponibles, et parle-nous du bon coin! Voyons, que veux-tu faire de

nous? Nègre, en attendant, porte-nous à boire au compte de ce savant-là!

À notre santé, tas de forbans! À présent parle, Français, nous pouvons

t'entendre; nous avons le gosier frais et l'oreille tendue.

--Mes amis, j'ai reçu carte blanche du Libérateur: il veut que nous nous

tappions, et dur.

--Qu'est-ce que ça nous fait à nous, le Libérateur? Il n'est pas plus

matelot que ma petite soeur, celui-là, et il veut nous faire tapper!...

--Et moi, ne suis-je pas matelot autant que le plus faraud d'entre tous

ceux que vous êtes là?

--Matelot! matelot!.... Oui, tu l'es, toi, c'est connu; mais encore que

veux-tu nous conter au bout de ton câble?

--Je veux vous conter qu'il m'est impossible de tout vous expliquer,

mais que j'ai besoin de vous, et qu'il y a mille gourdes à bambocher.

--Bambochons d'abord, et puis tu nous mèneras ensuite où tu voudras.

--Non, je veux vous mener d'abord où je voudrai,: et nous mangerons

ensuite les mille piastres.

--Les manger! pas si bête. Les boire, oui, et sans _dégourder_; mais

tout de suite. Si tu nous fais tuer, la belle avance, après! les

décomptes ce sera pour toi, n'est-ce pas, payeur _d'arrérages?_

--Allons, je rengaine: je vois bien qu'il n'y a rien à faire avec vous.

Je croyais m'adresser à des matelots, et vous n'êtes que des _matelas!_

--Des _matelas!_ des _matelas!_ hurlent avec indignation tous les

ivrognes. Sors avec moi, s'écrie l'un; non, laisse-moi lui casser la

mine ici, s'écrie l'autre: tuons-le plutôt entre nous, dit un troisième,

et que cela finisse. À l'eau! à l'eau! le mangeur de prise!

--J'ai dit des _matelas_, répond Cavet, avec calme, et je ne m'en dédis

pas; car si j'avais eu affaire à de vrais matelots, ils m'auraient dit:

Mets ton billet de mille gourdes dans les mains de l'hôtesse, et allons

le gagner vaillamment, pour le boire quand le coup sera fait.

--Tu crois donc, espèce de Parisien, que c'est parce que nous avons

peur, que nous avons renardé, et que nous avons voulu casser d'avance

les reins à ton torche c... de mille gourdes?

--Je crois ce qu'il me plaît, et j'ai le droit de penser ce que je veux.

--Eh bien! que faut-il faire pour te prouver que nous valons à nous

seuls, tout _matelas_ que nous sommes dix mille _matelots_ de ta façon?

--Ce qu'il faut faire?

--Oui, malin, ce qu'il faut faire?

--Me suivre, et se donner un coup de peigne avec des Espagnols.

--Quoi! ce n'est qu'ça? Allons, garçons! Rallie à nous les _matelas_, et

Jean f.... qui s'en dédit.

--Rallie les _matelas!_ répète la foule, et Jean f... qui s'en dédit.

Cette écume de mer, rougie de vin et saturée de tafia, se jette en

jurant et en menaçant, dans des bongas, des espèces de chaloupes que les

plus alertes enlèvent au rivage. Cavet, connu par ces bandits sous le

nom de Rodriguez, les suit, traînant avec lui quelques coffres, dans

lesquels il a renfermé des pistolets, des coutelas et des grenades.

--Où veut-il nous mener comme ça? se demandent les bandits.

--Où il me plaira pour vous faire gagner votre argent! répond-il.

Gouvernons, pour commencer, sur la passe.

--Ah! je vois ton plan, ajoute un des héros de l'expédition. Tu veux que

nous enlevions à l'abordage le brick espagnol qui est mouillé au

large? Excusez! il n'est pas dégoûté ce particulier-là? Et avec quoi

soutirerons-nous, sans être trop curieux, ce marchand de boulets?

--Vous le verrez, une fois à la Bocachica.

--Ah. je sais à présent sa malice, dit un des expéditionnaires à l'un

de ses camarades: il veut faire des quartiers-marrons avec les planches

qu'il y a là-bas sur le plein, pour enlever l'espagnol; car avec des

b.... de f.... barquasses comme ceci, il n'y a pas moyen d'accoster un

navire de guerre, sans être vu à sept lieues dans la brume.

Cette idée d'un malheureux ivrogne qui jetait au vent ses paroles

avinées, fut un éclair pour l'imagination de Rodriguez.

--Oui, mes garçons, s'écria-t-il aussitôt: c'est avec des

quartiers-marrons que nous enlèverons le brick. C'était mon projet, mais

à terre j'ai dû vous le cacher, pour ne pas ébruiter mon secret devant

des espions espagnols peut-être.

--Avec des quartiers-marrons? Oui, je t'en fricasse, disent les

uns.--Oui, oui, il a raison, disent les autres.--Non? non?--Si! si! Je

te dis que ça ne vaut pas un f...., répètent les uns. Je te dis qu'il

n'y a que ça de bon, répètent les autres.

Pendant ce temps, les embarcations font de la route, et en peu de

minutes elles arrivent à l'endroit du rivage, le plus rapproché du

mouillage où le brick espagnol se pavanait sous son large pavillon

blanc, écussonné du sceau royal.

Un schooner américain, chargé de planches, stationnait dans cette partie

du littoral. Rodriguez lui achète une petite portion de sa cargaison.

Ses hommes se dégrisent avec la fraîcheur du matin. On cherche dans les

environs, de gros bambous, et avec trois de ces énormes roseaux disposés

triangulairement, on compose la charpente horizontale sur laquelle on

cloue quelques planches. Trois radeaux, formés ainsi, se trouvent prêts,

avant le soir, à recevoir les nouveaux Argonautes. C'est là ce qu'ils

appellent des _quartiers-marrons_.

La nuit, une nuit obscure et légèrement agitée par un petit vent d'Est,

s'étend enfin sur les flots, sur les chantiers improvisés par la bande

expéditionnaire, et sur le brick espagnol mouillé sans défiance à dix ou

douze encablures du bord de la mer.

Veille bien, malheureux équipage du brick! veille bien au bossoir, car

dans cette Carthagène que tu braves, parce que tu la vois sans navires,

sans chaloupes armées, il y a encore des renégats anglais et français,

et ces gens-là savent, en sortant d'un cabaret, se créer des moyens

terribles contre l'ennemi, et courir bravement aux périls qu'ils se sont

faits eux-mêmes.... Veille bien, bon quart partout! que tes officiers et

tes maîtres ne quittent pas l'oeil de dessus ces flots qui ne paraissent

t'apporter que la fraîcheur de la nuit, mais qui ont déjà reçu comme un

funeste fardeau, ces radeaux chargés d'immondes combattants, de tigres

d'abordage... Veille bien, malheureux!... Mais non, les hommes de

bossoir s'endorment sur le pied des bittes, l'officier de quart, fatigué

de se promener, s'est assis, la tête pleine de douces idées sur le

banc où il trouvera peut-être la mort et une mort honteuse. Le

maître-d'équipage chante en attendant l'heure désirée où son coup de

sifflet appellera l'autre bordée au quart. Et pendant ces moments de

tranquillité à bord du brick, les trois quartiers-marrons de Rodriguez

dérivent, gouvernés sur l'arrière par les chaloupes qui ont conduit les

renégats à Bocachica. Le poids des combattants fait couler à moitié les

radeaux sur lesquels ils sont entassés; mais Rodriguez leur répète:

Attention, enfants, à ne pas mouiller votre poudre; et les forbans

élèvent pour les préserver du contact de l'eau, leurs pistolets

au-dessus des vagues qui battent leur ceinture.

--Voici la bouée de l'ancre du brick, dit à demi-voix Rodriguez,

lorsqu'il se voit rendu à une encâblure du bâtiment qu'il veut aborder.

Levons son ancre!

--Non, non, répond un des forbans, il n'est pas nécessaire: et un large

coutelas à la main, cet homme plonge le long de l'orin: il coupe le

câble du brick à l'étalingure, puis il revient sur l'eau au bout ce

quelques minutes, son coutelas à la main: Les premiers mots qu'il

profère, sont: le brick est en dérive; sautons à bord.

Les radeaux aidés par les pagayes avec lesquelles rament les forbans,

avancent plus vite que le brick ne dérive. Rendus à toucher presque le

navire, ils entendent crier à bord de l'ennemi: Nous dérivons, nous

dérivons, notre ancre chasse! Cette confusion de voix double répandu

parmi l'équipage, portent la joie au coeur palpitant des renégats; mais

pas un mot n'échappe à leurs bouches haletantes. A bord du brick on

prépare, avec embarras, une autre ancre pour la laisser tomber. C'est

lorsque cette ancre de veille descend dans l'onde, et que le câble

roule sur son écubier, que les matelots espagnols, perchés sur l'avant,

aperçoivent les quartiers-marrons qui les abordent. Ils crient, il n'est

plus temps; ils s'arment avec précipitation, il n'est plus temps; ils

tirent quelques coups de fusil, il n'est plus temps, il n'est plus

temps! Rodriguez, lance sur le pont ennemi quelques grenades enflammées,

qui répandent, avec leur effrayante clarté, la confusion et la peur sur

les visages des marins espagnols. Le poignard à la bouche, le pistolet

au poing, les renégats grimpant par la poulaine, par les porte-haubans

de saine; ils glissent, rampants comme des crocodiles, par les sabords

que remplissent les gueules de caronades prêtes à faire feu sur eux;

répondent sourdement aux coups de poignard, les coups de pique au feu

des pistolets; les Espagnols se massacrent entre eux, croyant frapper

leurs assaillants; les assaillants, qui ont jeté leurs bonnets à la mer,

pour mieux se reconnaître dans la mêlée, frappent tous ceux qui ont

la tête couverte. Les panneaux sont ouverts: les Espagnols fuient,

s'engouffrent partout où ils trouvent une issue, et le pont n'est

encombré bientôt que de forbans à la tête nue. La voix tonnante de

Rodriguez se fait entendre la première après ce moment de carnage: A

nous le brick! s'écrie-t-il: allumez les fanaux!...

On cherche les fanaux: on les allume à la lampe de l'habitacle. Un sang

gluant inonde le pont: des renégats ont péri. Rodriguez retire de sa

joue sa main ensanglantée: c'est un tronçon de pique qui lui est resté

dans le visage.

Un moment de stupeur, un paroxysme d'affaissement succède à l'exaltation

du combat, à la fièvre du carnage. Les vainqueurs essouflés s'asseoient

sur les caronades, sur les bittes, sur le banc de quart pour respirer

un moment. Leurs coutelas rougis de sang, leurs pistolets noircis de

poudre, pendent à leurs bras fatigués et meurtris.

Une voix criarde, une voix d'enfant, celle d'un mousse qui les a suivis,

sort de la cale et demande au milieu du moment de silence qui a suivi la

victoire: Que ferons-nous des prisonniers?

--Ce qu'ils auraient fait de nous, répond un matelot: de la viande à

requin!

Ce mot atroce réveille la fureur presque éteinte des forbans. Ce mot

devient un arrêt, et quel arrêt!... Ils se précipitent dans l'entrepont,

dans la chambre. A la lueur des fanaux, ils arrachent les Espagnols de

toutes les parties du navire où ils se sont réfugiés. Chacun des bandit

traîne sa proie sur le pont, et là on entend chaque bourreau dire à sa

victime: Tu es bon chrétien, meurs dans ta religion: fais le signe de la

croix, et bonsoir.

Bonsoir!... et après avoir prononcé ce mot avec un sourire infernal, les

bandits jetaient leurs prisonniers par-dessus le bord...

--La besogne est faite! s'écria l'un des héros après l'exécution.

Attrape à laver le pont, et un homme de chaque plat à la ration!

Elle fut copieuse cette ration, cette sanglante parodie de ce qui se

fait à bord des bâtiments, à l'heure des repas. La cambuse fut défoncée;

l'eau-de-vie et le vin répandus à flots sur le tillac, et au milieu de

cette brutale orgie, les compagnons de Rodriguez se mirent à danser une

ronde, une de ces rondes naïves que les marins bas-bretons chantent dans

leurs moments d'innocentes joies. Ce fut aussi un Bas-Breton qui la

chanta pour les forbans, sautant gaîment sur le pont qu'ils venaient

d'ensanglanter. On mit les morts au centre de là chaîne formée par les

danseurs, et Rodriguez fit entendre cet air ingénu que dans son enfance

il avait appris à Ouessant:

Adieu, la belle, je m'en vas,

Adieu, la belle, je m'en vas;

Puisque mon bâtiment s'en va. (_Bis._)

Je m'en vais faire un tour à Nantes,

Puisque la loi me le commande.

Et les forbans répètent ce refrain:

Ah! puisqu'à Nantes vous allez,

Ah! puisqu'à Nantes vous allez,

Un corsage m'apporterez. (_Bis._)

Mais un corsage avec des manches,

Qui soit doublé de roses blanches.

A Nantes étant arrivé,

A Nantes étant arrivé,

Au corsage n'ai plus pensé. (_Bis._)

Je n'ai pensé qu'à la ribote,

Au cabaret avec les autres.

Ah! que dira ma mie à ça?

Ah! que dira ma mie à ça?

--Tu mentiras, tu lui diras (_Bis._)

Qu'il n'y a pas de corsage à Nantes,

De la façon qu'elle demande.

La nuit avait caché sous ses voiles épais cette sanglante saturnale: le

jour vint en éclairer les restes. Avec l'aurore les yeux appesantis des

forbans, ivres encore, se rouvrirent. Il fallut appareiller: la voix

impérieuse de Rodriguez alla réveiller les buveurs endormis. Pour avoir

plus tôt fait, on coupe le câble: le brick dérive, on largue enfin

les voiles, et le bâtiment capturé louvoie tant bien que mal dans les

passes, pour gagner la rade. Quelle ne dut pas être la surprise des

hommes placés sur les hautes batteries de terre, en voyant le pavillon

colombien flotter sur le brick qui la veille avait arboré si fièrement

le pavillon espagnol! Le navire amariné salue les forts de la rade,

mais par des salves irrégulières, des salves à la pirate. Les forts lui

répondent, et Rodriguez et ses écumeurs de mer accueillent, par des

hourras délirants, les hourras que la foule rassemblée sur le rivage

pousse vers eux. C'est la première émotion de gloire qu'éprouvaient

peut-être ces bandits: elle n'éveilla chez eux qu'un sentiment

d'ambitieuse cruauté.

La prise de Rodriguez laisse enfin tomber l'ancre dans la rade de

Carthagène. Des centaines de pirogues l'entourent; des amas de femmes,

d'oisifs, de buveurs et de curieux tombent à bord. Le vin coule de

nouveau sur le pont, encore fumant de carnage; et dans une seconde

orgie, les forbans oublient leur gloire de la nuit, leurs blessures et

jusqu'à ce qu'ils ont fait d'extraordinaire. Le Libérateur fait appeler

Rodriguez. Rodriguez se rend, figure toute saignante encore de son coup

de pique, au palais de Bolivar. La multitude suit, comme ces lames

bruyantes qui viennent de battre l'arrière de son navire, à son entrée

glorieuse dans le port.

--Français, vous êtes un brave homme, lui dit le héros! Que puis-je

faire pour vous?

--Général! me faire donner un gilet rond, car le mien est percé aux

coudes. Voyez!

--Combien avez-vous fait de prisonniers?

--Aucun, général. Je n'ai pas eu le temps de m'amuser à si peu de chose.

À ces mots le Libérateur frémit. Rodriguez remarque ce mouvement, et il

s'empresse d'ajouter:

--En ont-ils fait eux, les brigands, lorsqu'à Basinas ils ont massacré

huit cents de vos plus braves soldats?

--Capitaine Rodriguez, le brick que vous avez enlevé avec tant

d'intrépidité, appartiendra à vous et à vos gens. Voici un de mes

gilets: vous ira-t-il?.

--Un autre que moi vous dirait peut-être, général, qu'il ne va pas à

toutes les tailles; mais moi, sans compliment, je le prends, et je

tâcherai de le remplir.

--Et ces pistolets, voulez-vous les accepter aussi, avec le gilet et

cette ceinture? Tout cela m'a plus d'une fois servi.

--Et ces armes-là vous serviront encore, mais dans mes mains, général.

--Allez vous faire panser de votre blessure, et revenez chez moi, quand

vous voudrez. Votre hamac sera pendu dans ma chambre. Je n'ai pas besoin

de vous dire que ma table est devenue la vôtre.

--Trop d'honneur, mon général; ce n'est pas de refus.

Une poignée de main suit ce rapide entretien. Rodriguez sort, porté

par la foule, suivi des aides-de-camp qui l'admirent, parce que le

Libérateur l'a accueilli avec distinction. Il ne savait où porter ses

pas, ni comment échapper à l'ovation populaire dont il se voyait menacé.

Il n'aimait pas les triomphes.

Une jeune fille, jolie, alerte et palpitante, saute vers lui, d'un des

groupes qui lui barraient le passage par enthousiasme. Elle court à

sa rencontre, un mouchoir blanc à la main. Rodriguez s'arrête

machinalement, et, sans savoir encore ce que lui veut cette belle

enfant, il la laisse passer sur sa joue ensanglantée le mouchoir qu'elle

lui présente avec la grâce la plus naïve et la plus touchante.

Etonné de cette prévenance si familière, il s'écrie, en portant ses

regards distraits sur les grands yeux vifs de l'inconnue: La drôle de

petite fille! Et la petite fille lui sourit avec une expression de

tendresse qui le consterne.

--Comment te nommes-tu?

--Mosquita, monsieur le capitaine.

--Qui es-tu? Où est ta famille?

--Je suis née à Popayan. Je n'ai plus de parents, les Espagnols les ont

tués.

--Oui: les gredins! Eh bien! moi, je t'adopte, et je te vengerai. Où

demeures-tu?

--Là! C'est ma maison: elle est à moi.

--Allons-y. Cette maison sera la mienne. Mais m'as-tu jamais vu?

--Sans doute, il y a trois jours: Je vous ai vu parler au Libérateur, et

dès ce moment j'ai juré de vous suivre partout.

Oh! la drôle de petite fille! répète Rodriguez. Et le voilà entrant dans

la maison de Mosquita. Il se repose enfin!

La chambre de Mosquita n'était pas richement ornée, mais elle était

proprette. Un lit de courbari, un hamac en filet élégant, une petite

table et une grande armoire composaient, avec quelques chaises en crin

et un christ, tout son ameublement. Un vieux nègre servait de domestique

à la petite orpheline, qui vivait à Carthagène d'une faible pension que

le gouvernement colombien lui payait quand il pouvait.

Rodriguez, après s'être laissé laver sa plaie avec une eau de Gombeau,

préparée par sa jolie hôtesse, s'empare du hamac. Il jette à terre

le gilet rond du Libérateur, qu'il trouve cousu de quadruples, mais

l'attention délicate du général est à peine remarquée: c'est son

pantalon qui l'occupe. Ce pantalon est percé, Mosquita le prend des

mains du corsaire pour le raccommoder, et elle le répare avec autant de

tranquillité que si depuis dix ans elle vivait avec l'homme que pour la

première fois elle vient de recevoir chez elle. Accablé de fatigues,

Rodriguez s'endort pendant que sa nouvelle conquête travaille auprès

de lui son pantalon, et qu'elle veille à ne pas interrompre le silence

parfait qui règne dans cette modeste habitation, qui va devenir bientôt

l'asile de l'amour et du bonheur.

Vers le soir notre corsaire se réveille: ses yeux, en se rouvrant,

rencontrent ceux de Mosquita. En penchant sa tête reposée sur le rebord

du hamac, il voit sur une petite table, tout auprès de lui, des pipes,

du tabac de Varinas et une tasse de café tout chaud. Il fume, il boit,

et Mosquita le sert avec une grâce et une attention parfaite. Une de

ses mains cherche celle de la jeune Américaine, et Mosquita a l'air

heureuse, mais heureuse de ce bonheur innocent qui ne sait rien prévoir,

et qui s'abandonne à toutes les illusions qui l'ont produit.

--Mais dis-moi donc comment, charmante petite fille, tu t'es déterminée

à te donner à moi, plutôt qu'à tout autre?

--Mais je ne sais pas! De riches Espagnols, de brillants officiers m'ont

recherchée, et j'ai tout refusé. Mais dès que je vous ai vu, je me suis

dit: Voilà l'homme que je veux, et je n'en aurai jamais d'autre.

--Et quelle est ton intention, encore? À quoi prétends-tu? Qu'espères-tu

enfin, en te donnant à moi avec tant d'abandon et de confiance?

--A être votre compagne, si je suis assez heureuse, et à vous servir, si

vous ne m'aimez pas.

Elle prononçait ces derniers mots avec peine, et en baissant ses yeux

mouillés des plus belles larmes que Rodriguez eût encore vues.

--Et comment ne t'aimerait-on pas avec ta voix si pénétrante, tes

regards si caressants et ton air si bon, si tendre!...

--Vous m'aimez donc un peu?

--Mais je t'aimerai, du moins. Tiens, faisons tout de suite

connaissance.

La connaissance fut bientôt faite. Une fille qui se livre à celui

qu'elle a choisi comme l'homme qui lui est destiné, ne met pas de

coquetterie dans sa défaite: elle croit ne remplir que le devoir que lui

impose son coeur; et puis, dans ces pays à demi civilisés, où l'amour

n'est pas encore devenu tout-à-fait un calcul, on trouve parfois de la

naïveté dans les faveurs que les femmes offrent à leur amant. Mosquita

devint la maîtresse de Rodriguez, sans chercher à lui faire acheter,

par des combats irritants, un bonheur qu'elle paraissait fière de lui

accorder. Elle lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, comme une

preuve de la tendresse qu'elle voulait lui inspirer. Hommes de l'Europe,

vous auriez trouvé bien étrange de voir, quelques instants après la

perte de son innocence, cette jeune fille au pied de la couche de son

nouvel amant, raccommoder les vêtements de celui à qui elle venait de

vouer son existence, et qu'elle connaissait encore à peine. Oh! sans

doute, en la voyant ainsi, vous l'eussiez prise pour une de ces

créatures qui semblent s'abandonner, non à tel homme plutôt qu'à tel

autre, mais qui étendent leur facile attachement sur tous ceux qui

veulent bien se charger d'elles. Et cependant cette petite Mosquita

n'avait pas encore aimé, et Rodriguez, à qui elle venait de s'offrir,

devait être son premier et son dernier amant.

Cet enchantement d'une vie paisible, cet enivrement d'un amour

inattendu, et qui s'offrait à lui sous des formes aussi piquantes,

lui fit oublier pendant quelques jours tout ce qui auparavant l'avait

occupé. Mosquita le charmait par son ingénuité, et le touchait par

l'abandon de sa tendresse, enfantine. Sans cesse attachée à ses pas,

en évitant de l'importuner, elle paraissait épier l'instant où elle

pourrait prévenir un de ses désirs, lui épargner un moment d'ennui.

Il se sentait presque honteux de se laisser aller au charme qui

l'environnait, et cependant il y cédait avec une complaisance qu'il

n'avait pas encore connue.--Ah! disait-il à sa maîtresse, je vois

maintenant le tort que j'ai eu. Je ne pourrai plus me séparer de toi,

sans éprouver un regret qui humiliera trop ma fierté.

--Et pourquoi te séparerais-tu de moi?

--Pour courir à des dangers que me réserve une destinée que je veux

remplir.

--Eh bien! je te suivrai.

--Me suivre sur mer, au milieu des combats, parmi des forbans?

--Suis-je devenue ta compagne pour ne partager que ton bonheur? Tu me

parles de dangers, de combats, comme si près de toi il pouvait y avoir

quelque chose à craindre pour moi. C'est la mort, n'est-ce pas, que

je pourrai trouver en te suivant? Mais crois-tu que je vivrais, si tu

t'éloignais de moi? Oh! quand je me suis attachée à toi, c'est ma vie

que je t'ai donnée, et la liane doit mourir avec l'arbre qu'elle a

enlacé une fois.

--Mais, Mosquita, entends-tu bien ces matelots qui viennent m'arracher

d'ici, en me reprochant le temps que j'ai passé dans tes bras! Vois,

comme ils sont rudes et impitoyables! Ils ne conçoivent pas comment j'ai

pu les oublier un instant pour toi, et ils ne me pardonneraient pas,

une fois à bord, ce qu'ils appellent non pas une faiblesse, mais une

lâcheté. Les entends-tu crier à ta porte même contre toi, qu'ils

accusent de m'avoir retenu quelques jours loin d'eux? Et les hurlements

de ces hommes effroyables ne t'intimident pas, et tu ne frémirais pas de

me suivre au milieu de ces tigres!

--Moi? non. Ne serais-je pas avec toi?

--Mais s'ils voulaient t'arracher de mes bras, aux dépens même de ma

vie?

--Oh! alors je mourrais contente, car tu m'aurais défendue contre eux.

--Je ne puis consentir à te laisser partager un sort qui n'est pas fait

pour toi, pour ta faiblesse, pour ton sexe enfin.

--Eh bien, je te suivrai malgré toi, quand ce serait avec l'un de ces

hommes que tu me dépeins si terribles.

--Allons! allons! capitaine, à bord, à bord! hurlèrent au même instant

une douzaine de matelots ivres, qui venaient chercher Cavet. L'ouvrage

ne va pas à bord du brick, depuis que vous vous êtes _encotillonné_. Ce

n'est pas ça, il nous faut un capitaine, il nous faut vous, enfin;

et puisque vous ne pouvez pas vous en passer, amenez avec vous votre

camarade de lit, que Dieu confonde!

--Vois-tu? s'écria Mosquita, ce sont ces hommes-là même que tu voulais

me faire redouter, qui te donnent le même avis que moi. Je te suivrai,

je m'attacherai à tes pas, à toutes tes actions, à ta vie, et la mort

seule pourra me séparer de toi, par qui j'existe, par qui je pense, par

qui je respire, enfin.

--Eh bien, puisque tu le veux avec tant d'acharnement, viens, suis-moi;

mais surtout, garde-toi bien de me reprocher, quel que puisse être notre

sort, la faiblesse d'avoir consenti à t'enchaîner à une destinés de

pirate.

8

Appareillage pour courir bon-bord.

Un navire de cent pieds de tête en tête, fait comme une moule, raz sur

l'eau comme une chaloupe, une mâture penchée sur l'arrière comme si à

chaque coup de tangage elle allait tomber, quatorze caronades de 16, en

batterie, une pièce en fonte de 24, à pivot entre le grand mât et le

mât de misaine, un gréement en désordre, des voiles mal pliées, et

deux bords peints en noir, tel était le brick espagnol que Cavet avait

enlevé, et sur lequel il se disposait à prendre la mer.

Son équipage avait été ramassé dans tous les lieux où il avait pu se

procurer des hommes de bonne volonté. Quelques matelots colombiens fort

paresseux, des Américains criards et entêtés, des Anglais vaillants

et ivrognes, des Français tapageurs et insubordonnés composaient son

personnel, et la bigarrure que l'on remarquait dans tous ces gens

rassemblés sur le même bâtiment pour aller courir la même fortune,

aurait présenté quelque chose d'assez piquant, sans l'effroi que devait

inspirer cette réunion d'êtres si semblables dans leur brutalité et si

différents dans leurs moeurs et leur jargon.

Cavet arrive à bord avec Mosquita. Quelques matelots occupés dans les

haubans à réparer des enfléchures, se demandent, en les voyant paraître:

Quelle est cette femme-là?

--La mienne! répond leur capitaine.

--Eh bien, excusez: il paraît que le capitaine veut naviguer avec de la

viande fraîche. Elle n'est pas déjà si déchirée sa petite camarade de

lit!

--Cette camarade de lit vous la respecterez, ou nous aurons affaire

ensemble.

--Oui, mais nous verrons un peu quelle langue elle parle. Cela ne nous

empêchera pas de la respecter, capitaine. D'ailleurs elle nous portera

bonheur. Il n'y a que les grandes dames et les calotins qui jettent un

mauvais sort sur les navires. Mais les femmes à tout le monde, ça c'est

comme un morceau de corde de pendu, ça porte bonheur.

--Tu vois, dit avec affliction Cavet en se retournant vers sa compagne,

tu vois à quels gens nous aurons affaire!

--Ne serai-je pas toujours avec toi au milieu d'eux! c'était-là la seule

réponse que faisait Mosquita aux observations de son amant.

Le jour marqué pour l'appareillage, cinq à six embarcations chargées de

matelots ivres, se rendirent à bord, et chacune d'elles semblait vomir

cette espèce immonde sur le pont de _l'Albatros_. Les uns chantaient,

criaient, beuglaient en se rendant à bord; les autres se jetaient à la

mer tout habillés pour faire plus noblement le trajet. Les canots du

navire recueillaient deux qui par fanfaronnade s'exposaient ainsi à se

noyer. En vain le capitaine avait-il envoyé sur les vergues les hommes

qui devaient larguer les voiles: en vain encourageait-il les autres

à virer sur le câble pour mettre l'ancre en haut: les voiles ne se

larguaient pas, l'ancre restait toujours au fond, et le pavillon

colombien flottant sur l'arrière du bâtiment couvrait de son éclat tant

de désordre et de turpitude. Que de jurons se croisaient, que d'injures

grossières s'échangeaient à bord! Le capitaine seul, impassible au sein

de cette scène dégoûtante, semblait attendre qu'il plût à ses gens

d'exécuter ses commandements. C'est demain, se disait-il, que tout

rentrera dans l'ordre, si l'autorité, qu'ils méconnaissent encore

aujourd'hui, m'est laissée. Et il se promenait avec calme sur son pont.

Pour la pauvre Mosquita, retirée dans un des coins du gaillard

d'arrière, elle voyait sans oser dire un mot toute cette confusion

au milieu de laquelle son amant lui paraissait admirable. Toutes ses

pensées, toute son amoureuse attention se portaient sur lui, sur lui

seul. C'était un dieu pour elle, et les autres hommes des misérables

indignes d'un tel chef.

Vers le soir enfin _l'Albatros_ se trouva appareillé, ou pour mieux dire

mis en dérive par son équipage. Le capitaine, placé à la barre, gouverna

le navire en dehors des passes, et, après la manoeuvre, il voyait ses

plus galants matelots lancer des oeillades fripponnes à sa maîtresse, et

hasarder même de ces petites caresses lourdes et brutales que Mosquita

repoussait avec plus de complaisance que de dure sévérité.

--Comment finira tout ceci? disait-il, en lui-même et en soupirant.

Quelques pavillons jetés sur le gaillard d'arrière et près du

couronnement servirent de couche au capitaine pendant la nuit. Un nègre,

qu'il avait pris depuis quelque temps en affection, lui porta une paire

de pistolets chargés. Mosquita s'assit à côté de son amant, et la nuit,

une nuit de désordre encore, se passa dans cette anxiété.

Mais déjà même, au milieu de ses premières et de ses plus vives

appréhensions sur l'avenir, l'amoureuse Mosquita sentait la douceur de

se voir rapprochée plus intimement de celui qu'elle aimait plus que

sa vie. Quel bonheur elle éprouvait de pouvoir se dire qu'elle

contribuerait peut-être à charmer ou à préserver même une existence si

chère! Que son Rodriguez lui paraissait beau au milieu de ces hommes

terribles, dont il s'était rendu le chef par la supériorité du courage

et l'empire de son mérite! Que d'avenir dans ce regard perçant, qui

semblait contenir la destinée de tout le corsaire! que de noblesse

naturelle dans sa taille élevée, dans ses traits simules et quelquefois

si doux! Oh! sans doute à terre, les autres femmes lui auraient disputé

victorieusement le bonheur de posséder ce coeur si bien fait pour

recevoir d'impétueuses impressions. Mais là, à bord, seule avec lui,

sans cesse auprès de lui, elle pouvait sans craindre de déchirantes

rivalités, s'enivrer de la volupté de posséder celui qu'elle adorait.

La vie sauvage du bord, l'aspect même de ces êtres odieux que son amant

était réduit à commander, l'embellirait encore aux yeux de Rodriguez,

et ces épanchements intimes du fond du coeur au milieu des dangers, la

rendraient plus chère à l'homme dont elle voulait seule occuper tous les

moments, toutes les pensées, toute l'existence enfin.

9

_Courses, Combats._

Sous le ciel bouillant et convulsif du tropique du Cancer, s'étendent

dans l'Occident des mers qui vont baigner de leurs tièdes flots une

multitude d'îles et de rochers à peine connus de notre froide Europe.

Avec quelle pittoresque bizarrerie et quelle capricieuse profusion la

Providence semble avoir semé ces terres tantôt hautes et étroites,

tantôt longues et basses, sur ce golfe mexicain qui se recourbe du côté

des Florides et du côté de la Colombie, comme pour resserrer dans ses

bras immenses ces myriades d'îles si diverses par leurs formes, et

pourtant si uniformes dans leur variété même! Que de majesté dans ces

montagnes audacieuses qui semblent être tombées des nuages qu'elles

dominent, pour éteindre leur base volcanique au sein des mers qui

bouillonnent autour d'elles!

Si jamais il put entrer dans les desseins de la Providence de réserver

aux malfaiteurs errants sur les flots un asile où ils pussent perpétuer

leur brigandage, sans doute que c'est dans le golfe du Mexique qu'elle

a voulu créer un théâtre à leurs funestes exploits, et leur ménager un

refuge contre les châtiments que la société destine à leurs crimes.

Parcourez ces petites criques si bien cachées, ces ports naturels si

bien défendus par eux-mêmes contre les croiseurs, et vous resterez

convaincu que le golfe du Mexique est bien mieux encore la terre promise

pour les pirates, que les Abruzzes ou la Sierra-Morena pour les bandits

de notre continent.

Ce fut dans ces parages, où la brûlante imagination d'un jeune marin

peut trouver encore tant de poésie, que notre capitaine Rodriguez voulut

commencer ses courses, courses fatales qui devaient bientôt remplir

d'horreur ces mers presque toujours si belles, si transparentes et si

paisibles! Ce fut sous l'ardeur de ce soleil si majestueux et si fécond,

qu'il sentit s'allumer dans son coeur la passion des grandes choses,

mais des choses atroces qui retentissent aussi dans le monde. Comment se

fait-il que la chaleur que l'on semble dérober au ciel de ces climats

incandescents, ne serve quelquefois qu'à développer dans notre coeur la

soif du pillage et du sang humain!

_L'Albatros_ était parti de Carthagène, le pont couvert de ces bandits,

qui jusque-là avaient reconnu, pendant l'armement, l'autorité de

Rodriguez. Mais une fois au large, un des plus hardis de l'équipage

s'avance vers le capitaine, et lui dit:

--Au nom de tous nos gens, je te dégomme, jusqu'à nouvel ordre, du titre

de capitaine.

Rodriguez s'attendait à cette destitution, et même à la forme brutale

sous laquelle elle devait lui être annoncée.

--Je veux bien, répond-il, rentrer dans la classe des autres hommes de

l'équipage. Mais de quel droit me prives-tu ainsi de l'autorité que m'a

confiée le Libérateur?

--De quel droit? Tu vas le savoir.

Le Libérateur, d'abord, n'a pas enlevé le navire que nous avons

actuellement sous la plante des pieds; mais il nous en a fait cadeau

après l'enlèvement auquel tu as aidé plus que n'importe qui, c'est vrai.

Cependant il ne faut pas que ta part soit trop forte; et puisque le

navire nous a été donné à tous, nous nous trouvons tous être armateurs

du bâtiment. Il ne s'agit plus que de choisir un capitaine qui convienne

à l'équipage.

--Rien de mieux: le plus capable doit commander. Choisissons.

--C'est bien là ce que nous voulons faire aussi, et le plus justement

que nous pourrons. As-tu un plan d'arrêté?

--Aucun.

--Eh bien, nous sommes déjà plus avancés que toi, car nous en avons

bâclé un, et un fameux encore. Comme il n'y a que trois particuliers,

entre nous tous, capables de nous commander, nous allons choisir aux

voix qui des trois sera gradé capitaine.

--En ce cas, il faudra que chacun écrive le nom de celui à qui il voudra

accorder son suffrage.

--Oui, et il n'y a pas une douzaine d'entre nous qui sachent écrire!

J'ai un moyen de faire l'affaire sans plume et sans papier; écoute,

voici mon plan: Chaque individu prendra un biscaïen, une balle et une

pomme de racage. On mettra sur le capot d'arrière une baille de

combat. Toi, tu feras l'appel, et à mesure que tu nommeras un homme

de l'équipage, le particulier larguera dans la baille de combat, son

biscaïen, sa balle ou sa pomme de racage, selon son idée. Tous les

biscaïens seront pour toi, les balles pour Gouffier et les pommes de

racage pour moi, Pierre Chouart. Ça te chausse-t-il un peu proprement?

--Comme une paire de gants. Mais faisons vite, car le navire ne peut pas

rester sans commandement.

--Eh bien, fais mettre vent-dessus-vent-dedans pendant l'opération, et

je vais expliquer ma mécanique à tout notre monde.

Rodriguez commande: Cargue la grand'voile, amène déborde, et cargue les

perroquets; borde l'écoute de guy, masque le grand hunier, la barre

dessous, et halle bas le grand foc.

La baille de combat est placée derrière: elle servira d'urne pour le

scrutin qui s'apprête. Les biscaïens, les balles et les pommes de racage

sont distribués aux votants: ces objets tiendront lieu de boules. Trois

notabilités se chargent de compter les suffrages. Au coup de sifflet de

silence, lancé par Pierre Chouart, tout le monde se tait, Rodriguez

fait l'appel. Chaque votant passe à son tour. Les biscaïens tombent

lourdement au fond de la baille de combat: les pommes de racage

résonnent quelquefois, mais il est bientôt facile de deviner que

Rodriguez l'emportera. Ses compétiteurs pâlissent. Leur rire aigre et

forcé dénote le dépit qu'ils éprouvent. Le moment d'examiner et de

compter les suffrages arrive, quand tout l'équipage a voté. On

soulève la toile qui recouvre l'urne; on fait le partage des voix:

quatre-vingt-neuf biscaïens pour Rodriguez, trente-six balles pour

Gouffier et vingt-cinq pommes de racage pour Pierre Chouart.... Vive

Rodrignez! vive Rodriguez! Il est élu capitaine du corsaire _l'Albatros,

et malheur à qui lui désobéira!_--Capitaine! lui crie-t-on de toutes

parts, il faut vous faire reconnaître. Attention, vous autres tous, le

capitaine va parler!

Rodriguez prend en effet la parole:

--Mes amis, vous m'avez reconnu pour votre capitaine, et, sans me

flatter, je crois que vous avez bien fait. Je vous commanderai rudement,

et il faudra que vous m'obéissiez sans murmure. Si je fais le capon,

vous me punirez après l'affaire. Si je vous traite injustement, une

fois à terre, vous me trouverez prêt à m'aligner avec celui ou ceux qui

auront à se plaindre de moi. Mais à bord, vous m'avez nommé chef, et je

veux l'être tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines et

une arme dans la main.

--Bravo! bravo! capitaine. C'est parler comme un livre, ça, et nous vous

obéirons!

--Vous avez donné aussi vos suffrages à Gouffier et à Pierre Chouart:

l'un doit être second du bord, et Pierre Chouart, lieutenant. Les

capitaines de prise, je les nommerai à ma fantaisie, et d'après la

manière dont les officiers que j'aurai choisis se seront comportés. Les

maîtres sont déjà trouvés. Moralès sera maître de manoeuvre, Bugalet,

contre-maître; Fillon commandera la batterie, et chaque matelot

gouvernera à son tour. Cela vous va-t-il? J'écouterai pendant une heure

toutes les observations qu'on voudra me faire. Passé ce temps, plus de

réclamation, et vogue la galère: tout le monde à son poste, le navire

sera droit.

--Non, non, pas d'observation, vive le capitaine! c'est un bon b....,

vive le capitaine Rodriguez!

--J'ai encore cependant une autre chose à vous demander, et j'ai besoin

de vous consulter.

--Parlez! parlez! capitaine; nous vous écoutons. Maître Moralès, sans

vous commander, disent les matelots, voudriez-vous faire faire silence?

Le coup de sifflet de silence se fait entendre: tout le monde se tait,

et Rodriguez reprend:

--Sur quels navires courrons-nous, avec notre pavillon colombien?

--Sur tous les navires, capitaine.

--Mais la république, que nous servons, n'est en guerre qu'avec les

Espagnols, et, d'après nos instructions, nous ne devrions courir que sur

les bâtiments ennemis de la république.

--Les Espagnols n'ont presque pas de navires en mer: il n'y aura rien à

faire avec eux, _c'est_ des raffalés. Courons sur tout le monde.

--Mais ce sont les seuls ennemis pourtant que nous devions combattre!

--Si nous attaquons pas moins les Anglais et les Américains, ils nous

répondront, et de cette manière ils deviendront nos ennemis.

--Vous voulez, par conséquent, que nous attaquions tous les navires que

nous pourrons rencontrer à la mer?

--Oui, oui, certainement. C'est le plus sûr pour ne pas se tromper.

--Mais c'est donc de la piraterie que vous voulez faire, et non pas de

la course?

--Course ou piraterie, ça nous est égal, pourvu que nous fassions notre

beurre.

--Eh bien! nous courrons sur tous les bâtiments, et nous sauterons à

bord de ceux que nous pourrons amariner. C'est bien votre avis et celui

de tout le monde?

--Mais un peu. N'est-ce pas, vous autres?

--Oui, oui. C'est notre idée.

--C'était aussi la mienne, mais j'étais bien aise d'avoir là-dessus

l'assentiment général. A présent que je suis certain de votre opinion,

le temps des réclamations est passé.

--Pardon, excuse, dit un gros gaillard, en s'avançant vers Rodriguez; il

n'y a pas encore une heure de passée depuis votre avancement au grade de

capitaine, et j'ai une observation à vous faire.

--Laquelle? Parle vite, car tu n'as pas cinq minutes à causer.

--Je venais vous demander sur quel pied est à bord le petit camarade de

lit que vous avez amené à la traîne avec vous ce matin?

--Sur quel pied? Mais sur ses deux pieds, ce me semble.

--Ce n'est pas ça que je veux dire; je veux dire à quoi elle servira à

bord, cette femme, ou cette fille, comme vous voudrez l'appeler?

--Puisqu'il faut te l'expliquer, elle me servira de femme.

--Mais ce n'est pas juste, cela. Il n'y aura que vous qui aurez une

femme, à bord?

--Et pourquoi pas? pourvu qu'elle n'ait pas des parts de prise.

--Mais la ration qu'elle mangera et la place qu'elle va occuper, comment

les gagnera-t-elle?

--Sa ration, je la paierai; sa place, elle l'aura dans ma cabane, que je

partagerai avec elle.

--Mais si cette petite amoureuse vient à aimer quelques-uns de nous, et

à ne plus vous aimer, aurez-vous le droit de la chicaner dans sa manière

de faire l'amour à sa fantaisie?

--Non. Je ne prétends pas plus la gêner dans ses goûts, que vous autres

ne devez prétendre à la contrarier dans son choix. Après l'avoir admise

à bord, aucun de vous ne pourra pas plus la contraindre à aimer qui bon

vous semblera, que vous ne pourriez forcer l'un d'entre vous, à avoir de

l'amitié pour un de nos gens qui ne lui plairait pas.

--Ah mais, il faut s'entendre cependant....

--Il est inutile de prolonger cette discussion, dit Mosquita

impatientée. Vous avez parlé de ma ration à bord, cette ration je veux

la gagner en me rendant utile. A quoi suis-je bonne? A faire la cuisine,

à servir le capitaine? Eh bien, je ferai l'une, et je servirai l'autre.

Quant à mes sentiments de préférence, il sont à moi: j'aimerai qui je

voudrai, et personne ne viendra contrarier mon choix. Dès ce moment, je

suis à bord comme tout autre; je ne demande rien, qu'à me rendre utile

et qu'à rester tranquille au milieu de vous tous.

Rodriguez, à ce mouvement de Mosquita, la contemple, comme enchanté de

son énergie et du parti qu'elle a su prendre. Les matelots, témoins de

la résolution de l'amazone colombienne, la regardent avec une sorte

de bienveillance, et, en s'en allant sur le gaillard d'avant, ils se

disent: Pardieu, elle a l'air d'être taillée sur un bon gabarit de

femme, cette petite brune-là! Et dès lors Mosquita put compter sur les

brusques égards de tout le monde.

L'intrépide Colombienne ne se borna pas à une stérile résolution. Le

soir même on la vit, habillée en petit matelot, prendre son poste à la

cuisine, et aider les hommes de chaudière à préparer et à faire bouillir

les aliments destinés au souper de l'équipage. Cette détermination

si étrange dans une jeune fille aussi gentille, ce zèle si absolu,

étonnèrent les plus rudes, et produisirent l'effet que Mosquita en

attendait. En moins de quelques jours, elle devint l'objet des égards

les plus délicats que des forbans puissent avoir pour une femme, et

elle se trouva avoir conquis la bienveillance de ceux des matelots

qui avaient vu avec le plus de répugnance son arrivée à bord de

_l'Albatros_. Rien de plus plaisant que l'empressement que mettaient les

hommes placés à la cuisine, pour lui rendre moins désagréables les soins

et le travail qu'elle s'était imposés et qu'elle continuait avec une

résolution inébranlable. Avait-elle besoin d'eau, aussitôt cinq à six

farouches matelots se disputaient le plaisir d'aller remplir son bidon

dans la cale. Fallait-il chercher du bois pour alimenter le feu sur

lequel bouillait la chaudière de l'équipage, c'était à qui le premier

lui apporterait quelques bûches fendues. L'un épluchait un giraumon pour

sa soupe, l'autre écumait le large pot-au-feu du bord. Aucun des gens

du corsaire ne se serait permis d'allumer sa pipe à la cuisine sans en

demander la permission à la jolie _cookeresse_, car c'était le nom qu'on

lui donnait sur le gaillard d'avant, où elle avait établi l'empire de

sa gentillesse. Quelquefois il lui fallait acheter, il est vrai, par

quelques petits désagréments l'avantage de vivre en paix avec tout son

monde. Tantôt c'était un matelot fringant qui, prétentieux diseur de

bons mots, cherchait, après avoir mis sa chique en poche, à lui ravir

familièrement un baiser. Tantôt c'était un audacieux gabier qui lui

serrait la taille en laissant échapper une expression d'amour et de

regret de ne pouvoir en faire davantage. Mais un revers de main appliqué

au premier, on un _finissez donc_ très-sec, signifié au second,

délivraient bientôt Mosquita de ces galantes importunités.

Pour le capitaine Rodriguez, il était émerveillé de l'adresse et du

courage de sa petite compagne. C'était le soir seulement qu'il pouvait

la posséder tout entière, mais alors qu'il se dédommageait avec ivresse

de la contrainte que lui avait imposée le jour! Retiré avec elle dans

son étroite chambre, il retrouvait, dans les plus intimes épanchements,

ces moments de bonheur et de confiance que sa Mosquita lui avait fait

goûter à Carthagène. La vie bruyante et sauvage du bord, l'aspect brutal

d'un équipage d'hommes désordonnés, ne servaient même qu'à lui rendre

plus chers et plus doux les instants où il pouvait entendre la voix

passionnée de sa maîtresse, et jouir du bonheur de contempler ses

traits, où se peignait la joie d'avoir fait à l'amour le plus absolu des

sacrifices.

Ce fut dans un de ces instants de calme et de tendre recueillement que

la maîtresse de Rodriguez lui révéla un complot qui le menaçait, et sur

lequel il n'avait conçu encore aucune défiance.

--Tu vois bien, lui dit-elle, ces hommes qui te prodiguent les marques

de la déférence la plus complète. Eh bien, ce sont ceux-là même qui

t'en veulent le plus! Tu me disais, pour me détourner du projet de

t'accompagner, que je ne connaissais pas ces gens au milieu desquels

nous allions vivre. Sache aujourd'hui que je les connais mieux que

toi-même tu ne pourrais le faire. C'est sur leurs physionomies, c'est

par quelques mots échappés à plusieurs d'entre eux, que j'ai appris, en

cachant l'émotion que leurs desseins m'inspirent, la trame qu'ils ont

formée contre toi.

--Et quel est donc leur projet, quelle est donc cette trame?

--De t'arracher peut-être la vie, ou tout au moins le commandement du

corsaire.

--Lequel d'entre eux oserait se mettre à la tête d'un complot qui

soulèverait contre ses lâches auteurs tout l'équipage qui m'a reconnu

pour son chef? Serait-ce Gouffier, celui que j'ai choisi moi-même pour

mon second?

--Non, lui je le crois attaché à toi. Mais je suis presque sûre que ton

lieutenant, Pierre Chouart, doit se mettre à la tête des révoltés, que

ses conseils ont disposés à tenter un coup de main.

--Et qui encore a-t-il réussi à égarer? les plus misérables et les plus

mutiles de mes hommes, sans doute?

--Une vingtaine d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai entendu sans

qu'on soupçonnât l'attention avec laquelle j'ai tout écouté, tout saisi.

Et alors Mosquita nomma à son amant, indigné de tant d'audace, les

complices de la révolte qu'elle avait soupçonnée et découverte.

--Cela me suffit, s'écria Rodriguez. Je frapperai un grand coup avant

qu'ils n'aient pu préparer celui qu'ils me destinent. Je suis libre de

choisir les hommes qui devront équiper nos prises.... Oui, oui, ils

apprendront quelle vengeance je prépare aux traîtres qui veulent si

lâchement me perdre.... Mais il me faudrait trouver un navire, et par

une fatalité inconcevable, depuis notre sortie nous n'avons encore rien

vu, rien aperçu... Oh! les malheureux, ils ne savent pas ce que je puis

contre eux.... Ils l'apprendront bientôt!

--Et quelle est donc ton intention, mon ami? Comme tu es agité... Oh! je

t'en supplie, cache-leur bien ta colère: ils soupçonneraient trop tôt

peut-être ce qu'il faut leur taire encore par prudence.

--Mais n'entends-je pas du bruit sur le pont?.... Oui, il me semble

avoir entendu parler d'un bâtiment... Si par un coup du ciel c'était....

Montons, montons! On m'appelle!... Oui, oui, c'est un bâtiment...

Mosquita, prépare-moi mes armes! viens! viens! c'est un bâtiment!

Les pilotes de l'Iroise · 第 2 / 7 题