LES PILOTES

DE L'IROISE

ROMAN MARITIME;

PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,

Auteur du _Négrier_.

1832.

LES PILOTES DE L'IROISE.

1

_Trouvaille en Mer_.

Un jour que la brume d'automne, chassée par un vent d'Ouest assez

fort, commençait à s'étendre sur les flots qui s'agitent presque

continuellement entre l'île d'Ouessant et le terrible Raz-des-Saints,

une petite barque de pilote, surmontée d'une misaine et d'un

taille-vent, tournoyait au milieu des lames, dans le passage de

l'Iroise, attendant les navires qui voudraient entrer à Brest ou

relâcher à Camaret.[1]

[Note 1: Les navires qui entrent à Brest y arrivent par une des

trois passes suivantes: celle du _Raz-des-Saints_, formée par la côte du

Sud-Est et l'île des Saints; celle de l'_Iroise_, comprise entre l'île

des Saints et Ouessant: c'est la plus large et la moins dangereuse; et

enfin celle que forme Ouessant et la terre du Conquet: cette dernière se

nomme le _Passage du Four_.]

En courant ça et là des bordées, tantôt au Nord-Nord-Ouest, tantôt au

Sud-Sud-Ouest, le vieux patron du bateau s'entretenait gravement, la

barre en main, avec les deux marins qui composaient son équipage.

C'étaient tous trois de ces hommes simples, moitié cultivateurs, moitié

matelots, comme la plupart de ces braves gens qui naissent sur les îlots

et les rivages de la Basse-Bretagne. L'île d'Ouessant, posée avec son

phare célèbre, à sept lieues de Brest, en sentinelle avancée de

l'Océan, était la patrie du pilote Tanguy et de ses deux compagnons.

La conversation qu'ils avaient entamée en bas-breton, en courant leurs

bordées, roulait sur différents objets, monotone et inconstante, comme

les vagues qui battaient la petite barque.

--Maître Tanguy, dit l'un, des jeunes matelots, vous allez souvent à

Brest, vous, n'est-ce pas? Pour moi, je ne l'ai encore vu ce fameux

Brest, qu'en traversant le Goulet. On dit que c'est une bien belle

ville.

--Superbe, répond Tanguy à son élève Jean-Marie. Il n'y a rien de plus

beau que le spectacle; mais ce qu'il y a de plus joli, c'est le bagne,

où l'on garde huit mille forçats habillés en rouge de la tête aux pieds.

--Qu'est-ce que c'est que ça, le spectacle?

--La comédie, fichue bête! Borde six pouces de ton écoute de misaine, et

tiens bon dessous!

Jean-Marie, après avoir exécuté l'ordre que vient de lui donner son

patron, reprend ainsi le fil de l'entretien.

--Vous disiez donc que le spectacle de Brest est une bien belle chose?

--Comment, je te demande un peu, ça ne serait-il pas beau? C'est un

grand magasin tout doré en dedans, où de belles dames et des messieurs

ne parlent qu'en musique, et où on brûle trente-six mille chandelles en

plein jour dans l'été... Pare-toi à filer ton écoute en grand; voilà un

grain qui va nous tomber à bord.... Tu ne vois donc plus les grains,

toi, à présent?...--Le grain passe, le dialogue continue.

--Mais comment vous, maître Tanguy, qui étiez chef de pièce à bord d'un

vaisseau de 74, avez-vous pu quitter Brest pour venir vivre chez nous?

Je suis bien sûr que si vous étiez resté au service, vous seriez

à présent second maître canonnier au moins; qu'est-ce que je dis?

maître-canonnier, peut-être bien....

--Si j'avais voulu, j'aurais été ce que je ne suis pas, je le sais bien;

mais jamais je n'ai eu d'ambition, moi. J'aime mieux manger ma bouillie

de blé noir avec des loups comme vous autres, que de vivre dans les

grandeurs.... File ton écoute de misaine en grand! Attrape à amener le

taille-vent en double!... Chien de grain qui m'a surpris pendant que

vous êtes là à me faire conter un tas de bêtises!...

--Le grain est crevé, ne vous fâchez pas. V'là l'éclaircie qui se fait

dans l'Ouest. Faut-il rehisser le taille-vent et la misaine, maître

Tanguy?

--Oui, rehisse tout, parce que nous allons pousser notre bordée jusqu'en

vue de l'île des Saints, d'autant que j'ai rêvé la nuit dernière qu'il y

aurait un grand navire à aborder dans le Sud.

--Vous avez rêvé, dites-vous? racontez-nous donc cela un peu.

--Oui, tout de suite, n'est-ce pas? comme si je rêvais tout exprès pour

vous conter des histoires? Les songes sont des choses que vous ne pouvez

pas comprendre, mes amis; et d'ailleurs, vous êtes trop superstitieux,

dans votre pays, pour qu'on s'amuse à vous mettre un tas de balivernes

en tête. Un rien vous fait trop de peur; mais ce n'est pas de votre

faute: la superstition, comme on dit, sera toujours la superstition.

Voyons, prends ton écuelle, et vide un peu la cale de ce bateau.

--Pardieu, ce n'est pas comme vous, qui n'avez peur ni de Dieu ni du

diable!

--Quand tu en auras vu autant que moi, mon garçon, tu ne seras pas

plus malin peut-être, mais tu seras au moins un peu plus déluré. En

attendant, continue toujours à être aussi borné que tu l'es; c'est ce

que tu peux faire de mieux.

--Combien de combats avez-vous bien eus dans votre vie?

--Tiens, il me demande cela avec son air nigaud, comme si dans mon temps

on comptait les combats!

--Ah! c'est vrai, que je suis bête! Avez-vous été blessé quelquefois,

maître Tanguy?

--En voilà encore une meilleure que l'autre! Il voit que j'ai un sabord

de crevé, et il me demande encore si j'ai été blessé! Pourquoi donc

prends-tu un écubier de la figure, enfoncé avec la pointe d'une hache

d'armes?

--C'est encore vrai, vous avez perdu un oeil, et je n'y faisais pas

attention dans le moment actuel... Ce que c'est pourtant que d'avoir

servi! Je suis bien sûr que vous verriez des morts plein votre bateau,

et des bras et des jambes coupés comme des chiques de tabac, que vous

n'y feriez pas plus d'attention...

--Moi! ah bien, oui! j'ai bien autre chose à faire! Quand ma femme

Soisic, mes cinq enfants et tout Ouessant, seraient écrasés à mes

pieds par le tonnerre de Dieu, je fumerais ma pipe, vois-tu, aussi

tranquillement sur leurs cadavres, que quand tu danses au son du biniou.

On est un homme ou on ne l'est pas, quoi! En attendant, hache-moi ce

bout de tabac, et allume-moi ma pipe, non pas au feu du canon, mais au

feu de ton briquet, puisque tu ne connais que celui-là.»

Pendant cet entretien, qui n'avait rien de bien piquant pour ceux qui

le prolongeaient, la petite barque faisait de la route vers l'île des

Saints, avec la brise qui fraîchissait. L'île des Saints! nom terrible

pour les pêcheurs même qui l'habitent; langue de terre hérissée

de redoutables rochers, et couchée au niveau des flots comme pour

surprendre et briser les navires qui viennent se perdre corps et

biens sur les rescifs qui l'entourent! A l'approche de cette île

imperceptible, au milieu des vagues qui se déroulent sur elle, nos trois

pilotes firent, comme d'habitude, le signe de la croix. Tanguy commença

un _pater_, son bonnet à la main; et Jean-Marie, agenouillé sur l'avant,

dans le fond de l'embarcation, posa dévotement ses mains jointes, sur

l'étrave. Mais en relevant les yeux, qu'il avait tenus religieusement

baissés pendant sa prière, quel objet frappe ses regards? Un grand

navire couvert de voiles lui apparaît à travers la brume, devenue moins

épaisse, courant largue dans le Raz-des-Saints! Les trois pilotes, à

cette vue, poussèrent un cri d'effroi: ils savaient que ce bâtiment

allait s'abîmer sous les eaux, en poursuivant quelques minutes encore la

route funeste qu'il avait prise. Il aurait fallu voir la promptitude que

mirent nos trois Ouessantins à larguer, pour faire plus de route, un des

deux riz qu'ils avaient pris auparavant dans leurs voiles! Rien n'égale

leur impatience, si ce n'est la vivacité avec laquelle ils agissent;

c'est un navire qu'ils ont à sauver: une minute de retard, et tout un

équipage est perdu. Ils crient tant qu'ils peuvent, comme si à bord

du bâtiment qu'ils hêlent en hurlant, on pouvait les entendre. Maître

Tanguy frappe du pied, s'arrache les cheveux: Jean-Marie et son autre

compagnon prient la sainte Vierge, en étarquant leurs drisses à bloc.

Leur barque, chargée de voiles, risque à chaque instant de chavirer;

mais ils ne font attention ni à la brise, qui les couche sur le flanc,

ni à la lame, qui les couvre en déferlant par le travers. Le ciel

secondera leur empressement, et comblera leurs voeux: ils touchent

presque au navire, qui a dû les apercevoir. Un moment encore, et ils

lui feront changer de route: une seule minute, et ils arracheront son

équipage à la mort..... Vain espoir! la brume, qui pendant quelque temps

s'est dissipée, s'épaissit de nouveau: on ne voit plus qu'à peine les

hautes voiles du bâtiment que les regards des pilotes cherchent avec

avidité dans le nuage qui les environne; il disparaît..... Et comment

encore? Est-ce au sein de la brume ou dans l'abîme des flots? Quelle

anxiété pour ces malheureux, dont le coeur palpitait à l'espoir d'une

bonne action!..... Leur barque glisse impunément sur les bancs de roches

que recouvrent à peine trois pieds d'eau: elle semble chercher dans

l'épaisseur du brouillard, le bâtiment à l'endroit où ils l'ont perdu de

vue il y a encore si peu d'instants. Rien ne s'offre à leurs regards,

errant avec anxiété autour d'eux. Mais une éclaircie va se faire, et

ils pourront bientôt peut-être arracher au naufrage les infortunés

pour lesquels ils exposent leur vie avec tant de dévouement et de

simplicité....

L'éclaircie se fit en effet, mais plus de navire! Nul doute qu'il venait

de s'engloutir... Quelques débris s'offrent aux regards consternés des

pilotes: ce sont des planches, des morceaux de pavois et des bouts de

mâture, entraînés par la violence du courant, qui bouillonne autour

d'eux avec un bruit effroyable. La barque de Tanguy court incertaine,

en tournoyant, au milieu de ces débris, qui n'attestent que trop le

naufrage du bâtiment que les pilotes n'ont pu sauver. Pas un homme ne

flotte sur les vagues, pas un cri ne les appelle: les remous de la marée

ont tout enlevé en bouillonnant au-dessus de l'endroit où le navire a

péri. Jean-Marie, le premier encore, croit apercevoir une embarcation:

un cri de joie s'échappe de sa poitrine oppressée; c'est peut-être un

des canots du navire, dans lequel des naufragés auront réussi à se

soustraire à la mort. À cette vue, nos pilotes se dirigent sur l'objet

que leur indique leur camarade. Mais en l'approchant, cet objet ne

présente plus la forme d'une embarcation: c'est une cage à poules; ils

s'en emparent avec vivacité: elle deviendra au moins pour eux un

indice. Mais ô surprise! sous les barreaux de cette espèce de nacelle,

abandonnée aux flots, qui la submergent à chaque mouvement, ils croient

distinguer un paquet enveloppé avec soin: des cris aigus sortent de ce

paquet qu'ils ont déjà dégagé de la cage à poules, hallée à leur

bord. L'étonnement des bons pilotes redouble lorsque, tout palpitants

d'espoir, ils retirent d'un manteau encore tout trempé d'eau de mer,

deux petits enfants à moitié évanouis. Une croix en bois, garnie d'or,

se trouve cachée dans les vêtements dont ils débarrassent les deux

jeunes naufragés. On ne peut se faire une idée de l'attendrissement du

patron Tanguy, à l'aspect d'un petit garçon qui lui tend ses deux bras

transis de froid. Jean-Marie s'est déjà emparé de la petite fille, et

Tanguy, qui, quelques minutes auparavant, aurait vu, disait-il, sans la

moindre émotion toute sa famille périr à ses côtés, se prend à fondre en

larmes, en réchauffant sous sa grosse capote les frêles créatures qu'il

vient d'arracher à la mort.[2]

[Note 2: Dans le naufrage du navire _le Pégase_, sur les côtes de

Normandie, l'équipage, voyant qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver

les passagers, plaça deux jeunes enfants confiés au capitaine, non

dans une cage à poules, comme les orphelins de mon histoire, mais dans

l'enveloppe en bois d'un philtre de bord. Ces deux jeunes infortunés

furent trouvés noyés au fond du meuble dans lequel la prévoyance des

matelots avait cru pouvoir les soustraire à la mort.]

Ce n'est pas tout encore, dit-il à ses deux amis: après avoir sauvé ces

petits êtres que le bon Dieu nous a envoyés, il faut essayer avant la

nuit de porter secours à d'autres naufragés, qui nous élèvent peut-être

leurs bras vers nous, sur ces chiennes de lames tournantes que Dieu

confonde!

--Oui, oui, maître Tanguy, répondent les deux autres pilotes: courons

encore quelques petits bords au milieu de ces épaves. Mais au nom du bon

Dieu, ne jurez pas tant contre cette mer, qui est bien mauvaise, il est

vrai, mais qui nous fait vivre, avec la protection de la sainte vierge

Marie et du bon Jésus, son fils.

Et puis Tanguy élève vers le ciel la petite croix qu'il a trouvée dans

les vêtements des deux enfants. Chacun des pilotes, à l'exemple de leur

chef, baise avec respect ce signe révéré, et la barque continue à courir

entre les débris qui couvrent la mer.

Toutes les recherches furent vaines: la nuit voilait déjà les flots; les

vents d'Ouest semblaient en mollissant vouloir passer au Sud-Ouest. À

onze heures du soir, ils hallèrent en effet le Ouest-Sud-Ouest, et puis

après ils tournèrent au Sud: désespérés de ne rien trouver sur les

vagues qu'ils avaient battues pendant plusieurs heures, nos pilotes

se décidèrent à gouverner sur Ouessant, où leurs familles devaient

s'inquiéter de ne pas les avoir vus rentrer à l'heure accoutumée. Ils

orientèrent en larguant le ris qu'ils avaient encore conservé, de

manière à rentrer chez eux sans perdre de tems. Ce fut après avoir

fait leur petite manoeuvre, qu'ils purent examiner enfin en repos la

trouvaille précieuse qu'ils venaient de faire.

Le petit garçon, que Tanguy avait enveloppé dans sa capote, pouvait

avoir dix-huit mois ou deux ans; la petite fille, dont Jean-Marie

s'était emparé, paraissait plus jeune encore que son frère, car à la

ressemblance parfaite qu'ils avaient entr'eux, il n'était guère permis

de douter que ce ne fussent le frère et la soeur. Leurs cris perçants

pendant le trajet déchiraient le coeur de ces pauvres gens. Je sais bien

ce qu'ils demandent, répétait Tanguy: ils veulent téter; mais avec la

meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas leur servir de mère.

Une fois à la maison, ce sera différent. Ta femme nourrit, à toi,

Jean-Marie, eh bien, elle aura un nourrisson de plus, et la mienne, un

beau gros garçon en supplément.

--Oh! pour ce qui est de ça, maître Tanguy, je vous promets bien que je

ne laisserai pas aller à d'autres cette chère enfant. Ce que le bon Dieu

nous envoie est toujours bien reçu chez nous. Et puis, voyez-vous, j'ai

dans l'idée que ces enfants-là nous porteront bonheur.

--Mon embarras à moi, tu ne le sais pas, toi, Jean-Marie, parce que

tu n'as pas l'esprit assez ouvert pour ces sortes de choses-là:

mon embarras donc, c'est de savoir à quelle nation ces deux petits

particuliers appartiennent.

--Mais à la nation des enfants trouvés.

--Encore une bonne! Comment tu ne comprends pas que je veux dire, s'ils

sont anglais ou français?

--Mais le petit garçon dit à chaque instant _da da_. Est-ce anglais ou

français, vous qui parlez toutes les langues?

--Allons, imbécile, étarque ta misaine, et amarre-moi ferme ta drisse,

qui a molli déjà de plus d'un pied. Tu ne comprends pas plus ce que je

yeux te dire, que le _pater noster_ que tu _rognones_ à tout bout de

champ, bord à bord avec notre curé.»

Pendant cette conversation, qui ne jetait pas un grand jour sur

l'origine des enfants qu'ils venaient de sauver, nos pilotes avaient

fait de la route, et le feu de leur île bien-aimée brillait déjà

vivement à leurs jeux. Quelle joie ils se promettaient, en déposant dans

le sein de leurs familles leurs deux nouveaux hôtes! Avec quel plaisir

Jeanne, la femme de Jean-Marie, et Soisic, la femme de Tanguy, recevront

le cadeau que leurs époux leur destinent! Nos pilotes n'étaient pas

riches, tant s'en faut; l'un avait déjà deux enfants, et l'autre cinq;

mais un marmot de plus ou de moins ne fait pas grand'chose pour les

pauvres gens. Il n'y a que les riches qui s'affligent, en comptant avec

eux-mêmes, de voir leur famille s'augmenter. Où il n'y a rien le partage

est bientôt fait. C'est là ce que disaient nos trois Ouessantins.

L'arrivée du bateau pilote était impatiemment attendue dans l'île:

le vent avait été fort et le temps brumeux pendant la journée; on

commençait à avoir des inquiétudes sur le compte de nos trois chercheurs

de navires. Tanguy passait pour ambitieux, et pour vouloir tenter trop

souvent de faire des rencontres, quand ses autres confrères relâchaient

prudemment. Déjà on l'accusait de s'être engagé trop témérairement

dans de mauvais parages; mais quand on vit sa barque rentrer d'un air

triomphant, avec quelques épaves de ce navire, qu'il avait inutilement

cherché à sauver, on ne lui adressa plus que des félicitations. Sa femme

lui sauta au cou; le syndic des gens de mer l'accabla de questions. Pour

toute réponse il mit son petit garçon dans les bras de son épouse, en

lui disant: En voilà un autre de ma façon; et au syndic des gens de mer

il se contenta de dire en quelques mots, que lui, syndic, en savait tout

autant que lui-même sur ce qu'il lui faisait l'honneur de lui demander.

Pour Jean-Marie, il avait déjà fait cadeau à sa femme du marmot, avec

lequel il n'avait fait qu'un saut du bateau au rivage, en accostant à

terre.

2

Le Baptême par précaution.

Le lendemain de l'arrivée du bateau de Tanguy, la curiosité publique

se trouva très-vivement excitée à Ouessant, par la nouvelle de la

trouvaille que venait de faire notre maître pilote. Tous les insulaires

voulurent voir les deux jolis petits enfants sauvés si miraculeusement.

Le commandant de place rendit visite aux nouveaux hôtes de la femme de

Jean-Marie et de celle de Tanguy. Le juge de paix et le syndic de la

marine se déplacèrent même pour féliciter ces deux bonnes mères de

famille, sur l'hospitalité qu'elles avaient accordée à leurs infortunés

nourrissons. Et puis arriva le curé du lieu, la pipe à la bouche,

le bonnet brun sur la tête et les sabots aux pieds. Il examina

attentivement la croix trouvée sur les deux naufragés; il fit ensuite

un petit sermon sur le miracle opéré en faveur des deux enfants par la

vertu de ce signe de rédemption; et, après avoir conclu que les petits

naufragés devaient être nés dans la religion catholique romaine, il

ajouta qu'il ne serait peut-être pas mauvais de les baptiser, au risque

de leur administrer une seconde fois le sacrement de vie. La parole d'un

curé est sacrée en Basse-Bretagne, surtout quand il s'avise d'entremêler

deux ou trois mots à peu près latins, aux exhortations qu'il fait, ou

aux sentences qu'il prononce en langue celtique. _Quid benè non défuit_,

dit le pasteur, et il fut annoncé qu'on ferait administrer au plus tôt

le baptême aux deux petits orphelins.

Le juge du canton voulut verbaliser avant tout; l'agent maritime fit

son rapport au commissaire-général de la marine, à Brest, et Tanguy se

prépara à la solennité fixée au lendemain par son gros curé.

La cage à poules, ce berceau flottant, dans lequel avaient été trouvés

les enfants, donna lieu, ainsi que quelques débris ramassés par les

pilotes, à plus d'une longue dissertation parmi les marins de l'île. Les

uns soutenaient que la peinture verte qui la couvrait et la forme des

barreaux, indiquaient assez que cette cage appartenait à un bâtiment

anglais. Les autres prétendaient que le linge fin et le manteau qui

enveloppaient les deux orphelins, étaient d'étoffe française; les femmes

d'Ouessant, dont les connaissances en fait de toilette sont assez

bornées, pensaient que les petites chemises n'avaient pu être cousues,

et taillées que par une main étrangère. Enfin survint un pauvre

cordonnier qui avait été marin, et qui soutint que les souliers des

jeunes naufragés avaient été confectionnes aux Colonies, tant ils

étaient mal cousus et de mauvaise qualité. Le curé à ce propos voulut

lui appliquer le _ne sutor ultra crepidam_. Le cordonnier fit la grimace

au curé, qui riait de ne pas être compris, et la discussion en resta

là. Mais un fait sur lequel tout le monde tomba d'accord, c'était la

ressemblance prodigieuse qui existait entre la mignonne petite fille et

le joli petit garçon. Plus de doute, c'étaient le frère et la soeur.

Malheureux enfants! s'écriait-on: ils n'ont ni père ni mère, et

Tanguy alors de répondre, en montrant sa femme:--Pour qui donc nous

prenez-vous, vous autres? Voyons, qu'on leur donne vite le baptême en

double ration, et que tout cela finisse!

Le baptême arriva. Deux pilotes et deux grosses paysannes servirent de

parrains et de marraines aux néophytes. Tanguy et Jean-Marie devinrent

leurs pères adoptifs. L'un, pendant la cérémonie, se tenait dans un coin

de l'église, impatienté de voir le curé prodiguer le sel et l'eau aux

deux pauvres enfants qui criaient de toute la force de leurs petits

poumons. Le brave homme ne concevait pas bien que l'on fit souffrir

autant d'aussi faibles créatures, pour leur mettre sur les lèvres une

vilaine eau salée, quand il venait de les retirer à moitié noyés du

milieu de la mer. Le meilleur baptême qu'ils aient reçu, disait-il en

lui-même, c'est celui d'avant-hier: ce petit garçon-là sera marin, ou

que le diable m'emp--!

--Et quel nom lui donnez-vous, maître Tanguy? demanda le curé.

--Mais le mien d'abord, et puis un nom de circonstance, puisqu'il ne

peut avoir un nom de famille.

--Quel nom de circonstance, encore?

--Et ma foi, appelez-le... ma foi... appelez-le _Cavet_, puisqu'il a été

trouvé en mer[3].

[Note 3: Cavet signifie _trouvé_, en bas-breton.]

On nomma la petite fille _Jeannette_, comme la femme de Jean-Marie, sa

mère adoptive.

Le soir de la cérémonie, tout Ouessant était dans la joie et dans

l'ivresse, mais dans l'ivresse du vin, car dans ces pays on boit pour

célébrer chaque solennité. Les peuples auxquels sourit sans cesse un

beau ciel, peuvent bien se passer de ce véhicule de gaîté que les

Bas-Bretons vont puiser au fond d'un verre, et quelquefois dans les

flancs d'un tonneau rempli de lie. Mais au milieu de ces rochers

sauvages, toujours battus par la mer, et recouverts d'une froide et

brumeuse atmosphère, comment se trouver assez de gaîté naturelle dans

le coeur, pour rire au milieu d'un festin, et pour danser au bruit des

vagues sur un rivage aride! Ne faut-il pas que les Bas-Bretons oublient

tout ce qui les entoure, quand ils veulent se réchauffer l'imagination

et se créer d'heureuses illusions? Vous trouvez que leur joie est

brutale et leur rire frénétique, au sein des orgies qui les rassemblent;

mais plaignez plutôt la destinée qui les force à ne jouir que d'un

délire factice, et à n'éprouver que des plaisirs qui s'envolent, hélas,

si vite avec ce délire d'un jour que le vin allume dans leurs sens.

Tous les instants du festin, auquel présidait maître Tanguy, ne furent

pas cependant consacrés à une stupide joie: le sentiment, qui inspire

quelquefois les buveurs, eut son tour. L'un des convives proposa, au

sein de l'enthousiasme général, de se rendre en grand cortége autour de

la barque des trois pilotes, pour procéder à une nouvelle inauguration

du bateau, et clouer solennellement sur son étrave la petite croix qui

passait pour avoir été le palladium des deux enfants trouvés. Cette

proposition fut accueillie avec une faveur unanime par la joyeuse

assemblée, qui se mit en marche, autant qu'il lui fut possible. De longs

manches de gaffe, au bout desquels brûlaient des morceaux de toile à

voile goudronnés, servirent de flambeaux à cette procession d'un nouveau

genre. Le curé marchait en tête, car il était de la partie. Les pilotes

chantaient des cantiques et des couplets à boire. On arriva au bateau,

qui se trouvait à sec sur le rivage, à cet instant de la marée; et tous

les assistants se mirent à danser autour de cette nouvelle arche sainte,

pendant que le curé, muni de quelques longues pointes et d'un marteau,

clouait avec respect la croix garnie d'or, sur l'étrave du bateau

de Tanguy.--«Au nom du père, du fils et du saint Esprit, s'écria

le pasteur, en s'adressant à l'embarcation, je te nomme _la

Croix-du-bon-Dieu_!» et depuis ce temps-là, le bateau des trois pilotes

ne fut connu à Ouessant, que sous le nom de _la Croix-du-bon-Dieu_. Le

syndic des gens de mer prit note de la nouvelle appellation de la barque

bénie, pour que le commissaire-général eu fût informé, afin de demander

à son excellence le ministre de la marine, qu'elle voulût bien autoriser

un changement de nom, qui s'était fait, et très-bien fait même, sans

l'intervention de l'autorité maritime.

Le curé d'Ouessant était, au reste, un excellent pasteur, jouant aux

quilles avec ses paroissiens, buvant avec eux et mieux qu'eux; les

battant quelquefois, mais les aimant tous comme ses propres enfants.

Après l'orgie de la consécration du bateau de maître Tanguy, tous les

assistants s'endormirent pêle-mêle, les femmes à côté des hommes, les

enfants couchés sur les vieillards, et monsieur le curé entre la robuste

moitié de son bedeau et celle d'un débitant d'eau-de-vie.

Partout ailleurs, on en aurait beaucoup médit le lendemain. Les pilotes

ne songèrent seulement pas à s'en égayer, quand vint l'aurore, et que

chacun se leva pour retourner chez soi, ou pour s'embarquer dans les

bateaux que la marée bruyante faisait déjà flotter.

3

Ouessant.

Vers la fin de la paix de 1783, c'était une bien bonne île qu'Ouessant,

pour ceux qui l'habitaient, et qui ne connaissaient qu'elle. Le tabac et

le rum y parvenaient en franchise, avantage dont ne jouissaient pas, à

coup sûr, les fumeurs et les buveurs du continent. Aussi il fallait voir

avec quelle luxueuse prodigalité les heureux insulaires consommaient

les denrées qu'ils se procuraient à bas prix! Lorsque les pêcheurs de

sardines, de la côte voisine, abordaient les bateaux d'Ouessant, que de

pipes se chargeaient! combien de gorgées de rum se _flûtaient_ entre les

marins de Camaret ou de Douamenez, et ceux de l'île privilégiée! C'était

à Ouessant, cette autre Cythère des consommateurs, qu'il fallait aller

vivre pour trouver le bonheur. Mais les paisibles habitants de ce lieu

aimé du ciel ne croisaient pas facilement leur race. Pour obtenir droit

de bourgeoisie parmi eux, il fallait s'être illustré par plus d'une

belle action, ou avoir rendu plus d'un grand service à la patrie

adoptive. L'espèce aborigène enfin restait aussi intacte que celle de

ces chevaux-nains que produit l'île, et qui sont si recherchés par les

petites maîtresses de nos riches cités.[4]

[Note 4: L'ile d'Ouessant n'est guère connue dans l'intérieur que

par ces jolis petits chevaux qu'elle produit, et dont la race ne se

perpétue guère ailleurs. On raconte que c'est au naufrage d'un navire

qui amenait des petits bidets arabes en Angleterre, que les naturels

d'Ouessant doivent l'avantage d'avoir naturalisé chez eux une espèce de

chevaux qui forme une des premières richesses de leur pays.]

Les pilotes du lieu, quand ils ne trouvaient pas à gagner leur vie

en conduisant périlleusement des navires dans les ports de Brest, de

Camaret ou du Conquet, employaient encore très-activement leurs loisirs.

Ils se livraient à la pêche, ou bien ils allaient sur les îles voisines

de Béniguet et de Molène, chasser les lapins qui peuplent ces langues de

terre, oubliées au sein des flots. Vivant au milieu des vagues et entre

les rochers qui hérissent leurs côtes, ils portaient dans toutes leurs

habitudes l'empreinte sauvage des moeurs des anciens Armoricains, leurs

ancêtres; mais aussi avec ces moeurs ils avaient su conserver les vertus

natives de leurs pères: le vol était ignoré chez eux; jamais ils ne

fermaient leurs portes contre leurs voisins; et si parfois de malheureux

naufragés venaient à franchir le seuil de leurs humbles foyers, ce seuil

devenait inviolable, comme la loi, qu'ils connaissaient, du reste, assez

peu. Quand l'hospitalité même avait accueilli un Anglais, en temps de

guerre, cet Anglais cessait d'être un ennemi. Il devenait un frère, en

vertu d'une autre loi, qu'ils connaissaient par instinct: c'était la loi

naturelle et celle de leur conscience. Cependant avec des habitudes si

droites et des moeurs si simples, on faisait la fraude à Ouessant, mais

la fraude contre l'Angleterre en faveur de la France.

Les pêcheurs Ouessantins achetaient des petits barils d'eau-de-vie,

qu'ils allaient mouiller sur les côtes de Plymouth, après avoir indiqué,

dans une lettre, à leur correspondant anglais, l'endroit où ils avaient

fait couler les petits barils, attachés ensemble au fond de l'eau: une

bouée flottante, comme celle que l'on amarre sur les casiers de pêche,

révélait aux fraudeurs de Plymouth le point où ils devaient tirer des

eaux leur chapelet de barillons. Les côtres de la douane anglaise,

quelquefois plus alertes que les contrebandiers, leur épargnaient la

peine de faire cette pêche. Mais quel que fût le sort des objets que

l'on voulait frauder, rien n'était payé avec plus de scrupule, que

les avances faites par les pilotes d'Ouessant à leurs commettants

d'Angleterre.

Quand la terreur éclata sur la France, comme la foudre du sein d'un

orage dès longtemps prévu, la petite île de Bretagne resta calme et pure

des crimes qui souillaient les rivages placés à quatre lieues d'elle.

On aurait dit, à la tranquillité dont elle jouissait, qu'elle était

éloignée de deux mille lieues de cette France que décimait la

guillotine, et que voulaient vendre à l'étranger les traîtres de

l'émigration. Mais dès que l'Angleterre déclara la guerre à notre

patrie, on n'eut qu'à dire aux marins d'Ouessant: _Voilà vous ennemis!_

et ils ne virent plus dans les Anglais que des hommes qu'il fallait

repousser de leurs côtes, ou immoler à la gloire de leur pays.

Jusque-là le sort du bon Tanguy avait été marqué par une suite de

circonstances heureuses, qu'il attribuait à la belle action qu'il

avait faite avec Jean-Marie, en adoptant les deux orphelins. Tout lui

réussissait. C'était lui qui qui faisait la meilleure pêche: les plus

gros navires, il les abordait toujours le premier, pour les conduire au

port. Le bonheur donne de l'assurance aux gens simples, à peu près comme

il donne de la fatuité aux sots. Il fallait voir le ton de confiance

avec lequel Tanguy montait sur le pont des navires qu'il devait piloter.

--Bonjour, mon capitaine. D'où venez-vous? Combien calez-vous de pieds

d'eau? Faites brasser plus pointu un peu, car les vents hallent l'avant.

La barre un peu dessous, timonnier!

--Et que pensez-vous du temps, pilote?

--Vous voyez bien ce ciel-là, n'est-ce pas, mon capitaine? Eh bien, je

ne vous en dis pas davantage.

Et le lendemain, quelque temps qu'il fît, notre maître pilote s'écriait,

en revoyant le capitaine:

Eh bien, mon capitaine, je vous l'avais bien dit hier, hein? Voyez-vous

le temps qu'il fait aujourd'hui!

--C'est vrai, pilote; vous êtes prophète.

--Ah dam! que voulez-vous? c'est l'habitude que nous avons, nous autres,

de deviner ces choses-là. La théorie, mon capitaine, est une belle

chose; mais la pratique, c'est tout... Voulez-vous dire, sans vous

commander, au maître d'équipage, de faire frapper un fort orin sur

l'ancre de tribord, car le fond est grand où nous allons mouiller, et la

tenue est _coriace_.»

Jean-Marie, le bon Jean-Marie, jadis aspirant pilote sous maître Tanguy,

était devenu chef d'une barque; mais toujours soumis à la supériorité

qu'il avait reconnue dans son ancien patron, il ne lui prenait jamais

envie de lutter de vitesse, et de forcer de voiles, pour aborder le

premier un navire, sur lequel avait déjà orienté maître Tanguy. La plus

parfaite cordialité régnait entre eux enfin, parce que l'un était aussi

content d'avoir conservé sa vieille autorité, que l'autre se montrait

docile à la subir encore.

Revenons à nos deux jeunes orphelins, sur la tête desquels sept à huit

années ont passé, depuis leur arrivée dans l'île hospitalière, qui les

avait recueillis presque mourants.

Jeannette croissait chaque jour en grâce et en beauté: elle faisait la

gloire de ses parents adoptifs. Cavet, son frère, était le plus fort et

le plus intelligent des enfants de son âge: on le citait partout comme

un prodige, et Soisic, sa nourrice, malgré son attachement pour le petit

infortuné qu'elle avait allaité, ne pouvait s'empêcher de concevoir

un peu de jalousie, en entendant vanter l'orphelin, aux dépens de ses

autres enfants. Tanguy même, le brave Tanguy, sans partager le sentiment

de préférence trop visible que sa femme accordait à ses propres enfants,

élevait avec un peu de dureté son fils de l'autre bord, comme il

l'appelait. Pour celui-ci, courant, comme sa petite soeur, dans les

bateaux pilotes du pays, il cherchait, à un âge où les autres savent à

peine comment ils existent, à se rendre utile aux bonnes gens chez qui

il avait trouvé une famille. Le matin, avant que la _Croix-du-bon-Dieu_

appareillât, il disposait tout à bord, pour que son patron n'eût qu'à

lui dire de larguer les amarres. Pendant le temps qu'on passait à la

mer, il gouvernait l'embarcation quand le temps était beau, ou il

s'occupait à vider le fond du bateau, quand la lame embarquait à bord.

De son côté, la pauvre Jeannette rendait dans la barque de Jean-Marie le

même service à celui-ci; car sur la côte de Bretagne, les femmes et les

filles des pêcheurs partagent à la mer les travaux et les périls

de leurs époux ou de leurs pères. Les charmes du sexe bas-breton

s'accommodent assez mal de ces habitudes toutes masculines; mais les

moeurs et la santé des maritimes amazones de l'Armorique s'en trouvent

fort bien. L'air de la mer avait un peu bruni le teint de Jeannette,

mais sans rien ôter à l'expression de ses beaux yeux noirs, ni à la

grâce d'un front charmant, que couvrait une superbe chevelure. C'était

une fleur venue dans l'interstice de ces rochers qui bordent la mer.

L'attachement des deux orphelins l'un pour l'autre, faisait l'admiration

de tous les habitants: Cavet ne revoyait jamais sa soeur sans lui

rapporter les petits cadeaux qu'il recevait à bord des navires que son

bateau accostait. Rencontrait-on l'un des deux enfants sur la cîme des

rochers ou sur les bords arides de la mer, on était sûr de voir paraître

bientôt l'autre. Jamais ils ne se promenaient sans enlacer, à la mode

des couples bas-bretons, leurs petites mains déjà durcies par le travail

qu'on exigeait d'eux.

Un soir, à l'heure où le bateau de Jean-Marie rentrait, Jeannette, qui

s'était embarquée le matin, ne revint pas dans ce bateau. Cavet, qui

depuis long-temps attendait le retour de sa soeur bien aimée, la demande

en vain. Jean-Marie entraîne Tanguy dans sa maison: Cavet le suit en

jetant des cris. Jean-Marie, les larmes aux yeux, peut à peine prononcer

ces paroles:

--Vous savez bien la division anglaise, qui louvoie depuis quelque temps

à vue de l'île. Plusieurs fois déjà le vaisseau commandant, près duquel

je pêchais sans défiance, m'avait fait venir à son bord, pour avoir

du poisson. Ce matin, ce même vaisseau, courant une bordée à terre,

m'aperçoit. Une espèce de pressentiment me disait de me défier ce

jour-là des Anglais. Je veux fuir aussi, mais le vaisseau me gagne, et

tire sur moi un coup de canon à boulet. La pauvre Jeannette, épouvantée,

se met à jeter les hauts cris...

--Ah ma soeur, ma soeur est morte! s'écrie Cavet.

--Achève donc, reprend avec impatience Tanguy. Les Anglais

l'auraient-ils tuée, la pauvre enfant? Les monstres!

--Non, non, pas tuée, répond Jean-Marie. Écoutez-moi, je vous en prie:

J'aborde le vaisseau, qui m'ordonne d'accoster. Le commodore paraît

sur le gaillard d'arrière; il avait déjà vu dans mon bateau la petite

Jeannette, à qui il avait fait beaucoup de caresses: cette fois, il me

propose de la lui laisser à son bord. Je refuse. Il me montre une bourse

remplie de guinées; je crois qu'il veut plaisanter...

--Eh bien, dit vivement Tanguy, as-tu fait la traite des blancs? As-tu

vendu ta fille enfin? Parle donc, animal!

--Oh! écoutez-moi de grâce, je vous en supplie, maître Tanguy. Je jette

sur le pont la bourse du commodore, et je saisis dans mes bras la pauvre

petite. Le commodore me dit avec colère, que cette enfant n'est pas à

moi, et qu'il sait qu'elle appartient à une famille anglaise. Je veux

résister de toutes mes forces: on me jette dans mon bateau, malgré mes

larmes et mes cris, et le vaisseau s'éloigne.»

Le récit de Jean-Marie porta au comble l'indignation de tous ceux qui

l'écoutaient. On enleva, suffoqué par ses sanglots, le pauvre frère de

la jeune victime. Allons porter nos plaintes au maire, au commandant

de place et à notre curé! s'écrièrent ces braves gens, comme si les

autorités de leur île avaient eu le pouvoir de punir le ravisseur

anglais!

--Mais à quoi cela vous servira-t-il? leur demanda Tanguy, consterné.

--Cela nous servira à nous faire rendre justice.

--Le pensez-vous? Est-ce que notre commandant de place, avec sa garnison

et ses pièces de trente-six, a quelque droit sur ces chiens d'Anglais,

qui viennent bloquer Brest à une demi-lieue de la pointe Saint-Mathieu?

--Il n'y a donc plus de gouvernement en France?

--Est-ce qu'il y en a jamais eu pour de pauvres b...... comme nous?

Notre gouvernement à nous, voyez-vous, vous autres, continua Tanguy,

c'est ça! Il se frappait le front, et montrait ses bras nerveux, en

prononçant ces derniers mots:--Demain, je m'en vais à bord du vaisseau

anglais avec mon petit Cavet, et je dirai au commodore: Vous dites que

l'enfant que vous avez prise appartient à une famille anglaise. Eh bien,

voilà son frère: voulez-vous le prendre aussi? Non, n'est-ce pas? Vous

ne voulez vous charger que des petites filles. Alors vous êtes des

gueux, et puis je m'en reviendrai avec mon bateau, et gare au premier

Anglais qui tombera sous ma coupe!

--Et que lui ferez-vous donc, maître Tanguy, au premier Anglais, avec

votre pauvre petite barque?

--Ce que je lui ferai? Je n'en sais rien encore; mais c'est dans

l'occasion que l'on fait les choses que l'on a dans la tête. Ils ont vu

déjà ce que c'était que l'amitié d'un Bas-Breton: ils sauront bientôt,

avec la protection de la bonne vierge Marie, ce que c'est que ma... que

ma..... enfin, comment dites-vous ça?... que ma vengeance.

Le lendemain de cette allocution, maître Tanguy, tout rempli encore de

la juste indignation qu'il avait exprimée devant ses compatriotes, se

jeta dans son frêle bateau _la Croix-du-bon-Dieu_, accompagné du pauvre

petit Cavet, qui pleurait toujours sa soeur. La division anglaise

louvoyait encore à trois lieues au nord d'Ouessant. Dès que le pilote

aperçut le vaisseau commandant à la tête des autres bâtiments ennemis,

il se dirigea vers lui; mais l'amiral ne mit pas en panne pour attendre

la barque qui cherchait à l'accoster. Une frégate, près de laquelle

passait Tanguy, le héla, en lui donnant l'ordre de venir à elle. Force

fut au pilote d'obéir. Rendu à bord, le capitaine lui demanda assez

impérieusement:

--Es-tu pilote de cette côte?

--Capitaine, je ne suis pas pilote; je suis depuis vingt ans maître

pilote reçu.

--Tu connais par conséquent le passage du Four?

--Mieux que vous ne connaissez, peut-être, le fond de cale de votre

frégate.

--À quelle heure la marée sera-t-elle pleine dans la passe?

--Dans deux heures. Vous devez savoir cela aussi bien que moi, par

l'épacte et le nombre d'or.

--Dans deux heures donc, tu me piloteras dans le Four?

Ici Tanguy se gratta l'oreille en baissant la tête, et en hésitant à

répondre au capitaine, qui continua à lui parler en ces termes:

--J'ai l'ordre de canonner la batterie qu'on élève à Lochrist. Si tu me

pilotes bien, comme je l'entends, cette bourse de cent guinées te sera

remise. Si tu jettes, par ignorance ou par méchanceté, la frégate sur

les écueils du passage, la balle que tu me vois mettre dans ce pistolet,

te fera sauter la tête au premier coup de talon du navire.

--Mais mon commandant, vous ne savez donc pas que dans mon pays on me

fusillera, quand on saura que je vous ai piloté?

--Tu diras, pour te justifier, que tu n'as cédé qu'à la peur de la mort.

--Allons, je veux bien gagner ces cent guinées, puisqu'il n'y a pas

moyen de faire autrement; mais comptez-les moi en attendant, cela me

donnera du coeur, et vous serez toujours assez à temps de les reprendre,

si par malheur il vous prenait fantaisie de me casser la boule.

Les cent guinées furent remises à Tanguy, qui ordonna à son embarcation

de se tenir toujours à petite distance de la frégate. La manoeuvre

commença alors; mais le capitaine anglais commanda au pilote de se tenir

assis sur le bastingage, pendant que lui, monté sur une caronnade et à

ses côtés, lui présenterait le bout du pistolet destiné à le percer,

dans le cas où le bâtiment viendrait à toucher.

La large frégate, chargée de toile, file bientôt avec la belle brise

à laquelle elle livre ses voiles élégamment bordées sur ses longues

vergues; elle contourne avec grâce la partie du Nord-Est et de l'Est

d'Ouessant. Les signaux de l'île annoncent son approche aux signaux du

Conquet: les canonniers garde-côtes se placent à leur poste, disposés

à faire feu dès qu'elle sera rendue à portée de leurs pièces. Mais de

quelle consternation ne sont pas frappés les pilotes, lorsqu'à la longue

vue ils reconnaissent, à la croix noire que porte la grande voile du

bateau de Tanguy, que c'est lui qui pilote le bâtiment ennemi! Quoi!

c'est ainsi, disent-ils, qu'il se venge de ces Anglais, contre lesquels

il jetait hier au soir sa malédiction! Ah le traître! qui aurait dit ça

de lui? Oh! s'il pouvait mettre cette chienne de frégate à la côte; avec

quel plaisir nous irions le sauver, pour le livrer à la justice du pays,

et jouir du bonheur de le voir fusiller! Ces voeux funestes ne devaient

pas être tout-à-fait exaucés.

La frégate gouverne déjà de manière à enfiler la passe du Four, et à

canonner bientôt la terre. Les pilotes du Conquet pensent qu'il y a à

peine assez d'eau pour elle: pendant qu'ils se livrent à l'espoir de

la voir toucher, le pauvre Tanguy, toujours perché sur son bastingage,

commande la manoeuvre, et dès qu'il fait un mouvement, le canon du

pistolet que le capitaine tient obstinément appuyé sur sa tête, se

présente à son oeil effrayé. Notre pauvre homme tremblait de tous ses

membres, et se repentait déjà de la résolution hardie qu'il avait prise

dans un moment où il était loin d'avoir calculé les dangers auxquels

son projet l'exposerait. C'est tout au plus s'il lui restait assez de

sang-froid pour dire, selon le besoin, _loffe, laisse arriver; comme ça

va bien!_ Ces maudites batteries de la côte, qui allaient faire feu,

cette arme du capitaine toujours dirigée sur lui, sa femme, ses petits

enfants, son île chérie, tout cela effrayait son imagination ou brisait

son coeur, et cependant il n'y avait plus moyen de reculer.

Le fort de Lochrist commença à tirer: la détonnation de ces pièces que

Tanguy redoutait, il n'y avait encore que quelques minutes, sembla au

contraire lui ôter le poids énorme qu'il se sentait sur la poitrine. La

frégate riposta, et au moindre geste que faisait le pilote, perché comme

un therme sur son bastingage, toujours le bout du pistolet du capitaine

accompagnait chacun de ses mouvements. Le feu commencé entre la terre et

la frégate devient plus vif, les boulets sifflent, la mitraille pleut.

La fumée, ronde, épaisse et blanche, qui sort des flancs de la frégate,

couvre à chaque volée et les bastingages et les basses voiles. Dans un

de ces moments où le fracas de l'artillerie ébranle le navire, et où les

nuages de la poudre en feu voilent tous les objets sur le pont, Tanguy,

que le capitaine a sans cesse tenu par le collet au début de la

canonnade, saisit le bras de son incommode surveillant; le coup de

pistolet qui lui était promis part; mais la balle, détournée de sa

direction, le manque, et au même instant, notre pilote s'élance à la

mer, plonge sous l'eau, et reparait à dix brasses du bord: les coups de

fusil sifflent sur sa tête, qui sort des flots; il disparaît encore; son

bateau, resté jusque-là près de la frégate, aperçoit un homme à la mer:

il court sur lui; la frégate lance quelques paquets de mitraille sur _la

Croix-du-bon-Dieu_, qui s'éloigne d'elle; les voiles de la barque sont

criblées, sa coque percée; mais la barque court toujours à terre, et

elle a le bonheur de sauver son patron sous la grêle de boulets et de

biscaïens, qui fait jaillir la mer autour d'elle. Pauvre frégate, si

bien espalmée quelques minutes auparavant, si bien disposée au combat,

et si fringante dans sa voilure et sa haute mâture! Abandonnée par le

pilote qui la faisait passer comme une anguille entre les roches et les

rescifs du Four, elle glisse avec la vitesse d'un poisson vers une

basse terrible qui va la dévorer, comme ces monstres des mers que

l'imagination des anciens plaçait sur les côtes de la Sicile; elle

court cependant encore, elle tonne: son pavillon est hissé tout haut,

au-dessus des nuages de fumée dont elle marche si majestueusement

enveloppée. Pas un homme ne bouge à son bord...... Un bruit effroyable

se fait entendre, ce n'est plus celui de la foudre qu'elle lance: c'est

son fond qui laboure, en craquant horriblement, les rochers sur lesquels

elle s'étend en filant encore avec vitesse, et en s'enfonçant dans les

flots qu'elle entr'ouvre, et qui, mugissants, se replient sur elle:

sa mâture chargée de voiles immenses, s'incline, tombe, les vagues

l'entraînent: des centaines d'hommes se disputent, à la surface de la

mer, la place qu'ils saisissent sur les débris du vaste bâtiment. Et

Tanguy, triomphant dans son petit bateau criblé de biscaïens, lève

les mains au ciel, en criant, comme si tout l'univers était là pour

l'entendre: _C'est moi, c'est moi qui ai fait tout ça! vive l'Empereur!

mort à l'Anglais!_

Des chaloupes canonnières, mouillées en rade du Conquet, sortent

aussitôt pour recueillir les lambeaux de la frégate naufragée, et le

reste de son malheureux équipage.

Tanguy, l'illustre Tanguy, aurait bien pu, après son beau fait d'armes,

aller au Conquet recevoir l'ovation à laquelle il devait assez justement

prétendre: il n'avait qu'une lieue à courir, en continuant sa bordée,

pour se rendre dans ce petit port. Mais, toujours fidèle à cet amour

national qu'ont surtout les insulaires, il aima mieux faire quatre

lieues pour arriver à Ouessant, qu'une seule lieue pour aborder au

Conquet. C'est dans sa patrie qu'il est le plus doux de jouir d'un

succès: ce sont les applaudissements de ceux qui nous ont vus naître,

qui sont les plus flatteurs au coeur. Et qu'est-ce que l'estime ou

l'admiration des hommes que l'on ne connaît pas?

L'arrivée de _la Croix-du-bon-Dieu_ à Ouessant, avec ses voiles

déchirées par les boulets et sa coque mitraillée, fut un véritable

triomphe. Après que Tanguy eut raconté son aventure, le commandant de

place s'écria:

--Brave homme, tu as bien mérité de la patrie!

--Le syndic des gens de mer: J'en ferai part à son excellence

monseigneur le ministre de la marine et des colonies.

--Le curé: Je vous bénis, au nom du père, du fils et du saint Esprit!

--La bonne Soisic, la femme de Tanguy: Viens-t'en te changer, car tu es

encore tout mouillé.

Les assistants, attendris, se contentèrent de répéter, avec l'accent du

regret et de l'admiration: Et nous, qui le prenions pour un traître!...

Viens ici, petit Cavet, s'écria à son tour le patron, un peu remis de

ses émotions de gloire. Viens ici, à moi. Le petit Cavet s'approcha:

--Vous voyez bien cet enfant, monsieur le curé? Eh bien, les boulets

ne lui ont pas plus fait de peur, qu'à moi un verre d'eau-de-vie! Vous

l'avez baptisé et rebaptisé avec de l'eau et du sel, n'est-ce pas?

Moi, je viens de le baptiser avec de la mitraille, et sa pauvre soeur

Jeannette est un peu vengée de l'Anglais, qui nous l'a escamotée, le

gueux!

--C'est fort bien fait, maître Tanguy; mais après avoir jeté cette

frégate à la côte, pourquoi n'avez-vous pas cherché à sauver une partie

de son équipage? La charité chrétienne vous l'ordonnait.

--Moi, monsieur le curé! je ne sauve jamais les gens que je noie.

Et maître Tanguy alla boire et fumer toute la nuit avec ses

compatriotes, remplis d'un saint respect pour lui, et d'un tendre

sentiment de bienveillance pour son fils adoptif, le petit Cavet.

Les Bas-Bretons n'ont pas besoin de boire pour être de très-bonnes gens;

mais, néanmoins, c'est presque toujours en buvant qu'ils prennent les

résolutions les plus généreuses. Pendant que les bouteilles d'eau-de-vie

se vidaient en l'honneur de la belle action de Tanguy, les pilotes ne se

lassaient pas d'embrasser Cavet, qui passait de main en main autour de

la table, avec les verres dont on lui faisait avaler le reste malgré

lui.--C'est bien, tout cela! s'écria son père: mais cet enfant, qui est

malin comme un singe, ne sait pas encore lire, et ça me fait honte pour

lui. Les Anglais m'ont donné cette bourse de cent guinées pour les

noyer; je ne leur ai pas volé leur argent, parce que je suis un honnête

homme avant tout. Sans le malheur arrivé à ce pauvre petit bonhomme,

qui a perdu sa soeur, je n'aurais pas happé ces cent guinées, bien

certainement; et comme c'est _quasiment_ lui qui me les a fait gagner,

il est juste qu'il en ait sa part. Ainsi je lui en donne la moitié pour

qu'il aille à l'école de Brest.

--Oui, oui! dirent tous les pilotes. Et Jean-Marie ajouta:

--Il faut, chaque mois, que nous donnions chacun un demi-écu pour que

Cavet, qui est bien triste, le pauvre enfant, depuis qu'il n'a plus sa

pauvre Jeannette, soit éduqué à Brest, et qu'il ne soit pas toute sa vie

une fichue bête comme nous, en vous exceptant cependant, maître Tanguy.

--Bravo! s'écrièrent tous les pilotes: ce sera maître Tanguy qui sera

chargé de recevoir un demi-écu tous les mois, sur notre pilotage, pour

payer la pension de Cavet.

Le jeune orphelin pleurait de joie et de reconnaissance, en entendant

ses bienfaiteurs parler ainsi: il se jetait tour à tour au cou de Tanguy

et dans les bras de Jean-Marie, et ceux-ci, malgré eux, sentaient

couler sur leurs joues, déjà enluminées, des larmes de bonheur et

d'attendrissement. Il fut décidé, assemblée tenante, que maître Tanguy

partirait le plus tôt possible pour Brest, afin de mettre en pension

celui qu'il regardait comme son fils. Il promit de s'acquitter de cette

tâche, et il tint parole.

4

Voyage à Brest.

On se disposa donc, à Ouessant, au grand voyage de Brest. Le bateau

_la Croix-du-bon-Dieu_, bien réparé, trop bien réparé peut-être de

ses glorieuses avaries, conduisit à la ville les quatre pilotes avec

lesquels Tanguy avait été chargé d'aller arranger l'affaire de son

nourrisson. Cavet, tout inondé de ses larmes et de celles de sa nourrice

Soisic, partit au milieu d'eux, accompagné des bénédictions de toute

l'île. On arrive à l'entrée du port de Brest. Que d'étonnement et

d'admiration dans les yeux des Ouessantins, qui, pour la première fois,

voyaient le magnifique spectacle d'un port militaire et d'une ville

guerrière! Ces vaisseaux de ligne, où le tambour battait comme dans une

caserne; ces arsenaux immenses, où une multitude d'ouvriers préparaient

les foudres qui devaient venger la France; les cris des matelots;

les sifflets aigus des maîtres d'équipages; le bruit des chaînes

des forçats; l'éclat des armes; le fracas des exercices à feu; tout

éblouissait, fatiguait ou consternait ces hommes simples, dont le seul

murmure des vagues et des vents avait agité le berceau et la vie.

En se dirigeant dans les rues tumultueuses de Brest, pour arriver chez

le maître de pension qu'on avait indiqué à Tanguy, les inconvénients de

la célébrité, d'une célébrité pourtant bien nouvelle, vinrent assaillir

notre pilote. La foule suivait avec curiosité, avec avidité, les six

Ouessantins, dont la mise d'apparat ne laissait pas que d'être assez

bizarre au milieu d'une grande ville.

--Qu'est-ce que c'est que ça? s'écriait-on sur leur passage.

--Mais c'est le pilote qui a mis la frégate anglaise à la côte.

--Mais un peu! répondait Tanguy, impatienté. Est-ce que ça vous fait

quelque chose, à vous?

--Tiens, il a un oeil de moins!

--Et vous autres, eu avez-vous un de plus? Ils arrivèrent, toujours la

foule à leurs trousses, chez le maître de pension:

--Monsieur le maître d'école, lui dit Tanguy, voilà un enfant que j'ai

trouvé à la mer, il y a à peu près douze ans, et je me suis fait son

père, comme de raison. C'est déjà marin comme les cordes, et pilote

comme un rocher. Il est aussi bon _pratique_ de la côte que moi; mais ça

ne sait pas encore lire.

Ici Cavet rougit jusqu'aux oreilles, et baissa sur le plancher des yeux

remplis de grosses larmes.

--Eh bien! est-ce qu'il faut pleurer pour ça? Crois-tu être déshonoré

parce que tu ne sais pas lire? Est-ce que nous autres, nous sommes plus

savants que toi? Et cependant nous sommes d'honnêtes gens. Lève donc ta

tête, imbécile!... Tanguy continua.

Nous nous serions bien présentés à un maître calfat ou à un maître

voilier; mais on nous a dit qu'il était trop âgé pour devenir calfat

ou pour apprendre la couture, et qu'il n'était plus bon qu'à faire un

capitaine ou tout au plus un chirurgien. Il faut donc lui donner de

l'éducation, et nous vous paierons ce qu'il faudra pour qu'il ne soit

pas aussi borné que nous.

Le professeur était un excellent homme, qui demanda peu, et qui se

chargea avec plaisir de l'éducation du petit pilote. Nos loups de mer,

enchantés du succès de leur démarche, emmenèrent pour le soir seulement

avec eux leur élève, qu'ils grisèrent avant de se séparer de lui. Le

lendemain ils appareillèrent pour retourner à Ouessant, tout émus de

l'adieu qu'il avait fallu dire au jeune orphelin, mais très-contents

d'avoir fait une bonne action.

En trois semaines le jeune élève sut lire; au bout de trois mois,

il écrivait déjà les petites leçons qu'il apprenait avec une ardeur

infatigable. Cette vive et sûre intelligence surprenait et enchantait

ses professeurs. C'était un sourd-muet, qui venait de recouvrer un

sens et un organe nouveaux; mais à mesure que la sphère de ses idées

s'agrandissait, son caractère prenait une teinte plus sombre. Le travail

semblait être plutôt pour lui un besoin qu'un devoir; et loin de

rechercher, comme les autres enfants de son âge, la récompense de

ses progrès dans ces jouissances d'amour-propre que les professeurs

réservent à leurs élèves, Cavet paraissait ne supporter qu'avec une

espèce de honte les éloges qu'on prodiguait à son application et à

ses rares facultés. Jamais on ne le voyait partager avec ses jeunes

condisciples le plaisir de leurs bruyantes récréations. Il n'y avait

enfin en lui rien d'ingénu ni d'expansif, et pourtant ses traits étaient

vifs et doux, son regard innocent et paisible.

Une telle disposition d'humeur inquiétait l'homme instruit et

bienveillant à qui son éducation avait été confiée. Il avait d'abord

attribué à l'excès du travail la mélancolie qu'il remarquait dans son

jeune élève; mais les lectures auxquelles se livrait celui-ci lui

indiquèrent la pente de son esprit et la nature de son caractère.

Plusieurs fois son professeur avait été réduit à écarter de lui ces

livres où La Rochefoucauld, Helvétius et Jean-Jacques. ont calomnié trop

souvent la nature humaine et la civilisation. Les jeunes gens élevés

dans l'austérité de l'étude ne sont que trop disposés à se nourrir

l'esprit, de ces productions éloquentes, dans lesquelles la misanthropie

de plusieurs moralistes ardents offre de bonne heure un aliment à des

âmes qui détestent la société avant de l'avoir connue. Lequel de nous

n'a pas été à quinze ans l'ennemi des femmes, avec Juvénal ou Boileau,

et le contempteur de la nature policée, avec Rousseau? Mais chez notre

orphelin, cette disposition à haïr la société prenait une direction plus

sérieuse que chez la plupart des enfants de collège, parce que cette

direction avait chez lui un motif. Le pauvre Cavet était sans famille,

sans nom, sans protecteur puissant. Cette éducation, qui tendait à lui

faire connaître toute l'étendue de ses facultés, lui apprenait aussi à

apprécier tout ce qui lui manquait du côté de la position que ses moyens

devaient lui acquérir dans le monde. Lorsqu'au terme de l'année, il

voyait d'heureuses mères venir chercher leurs enfants couronnés dans les

concours, où il avait lui-même obtenu le premier prix, il gémissait de

ne pouvoir faire l'hommage de ses succès à une famille qui en aurait été

fière. Nourri par la charité de quelques pauvres pêcheurs, élevé par

leur générosité, il sentait trop bien ce qu'il devait à leurs bienfaits,

pour ne pas éprouver aussi tout ce qu'il aurait voulu devoir à une

famille qui aurait été la sienne... Une soeur lui avait été laissée par

ce sort cruel qui lui avait ravi tout hors la vie. Cette petite soeur

avait partagé son infortune, l'innocence de ses premières années, la

douceur de ses jeux, l'amertume même de leurs premières peines; mais un

Anglais puissant, mais un monstre, avait arraché cette soeur bien aimée

à sa tendresse... Un Anglais!.... Oh! qu'à ce nom, oh! qu'à cette idée

de la violence et de la brutalité, le jeune orphelin sentait s'allumer

de rage dans ce coeur, dont il cachait à tous les regards les mouvements

impétueux!

A chaque vacance, Cavet obtenait la permission d'aller voir à Ouessant

ses parents adoptifs, qui ne le recevaient jamais sans se montrer

orgueilleux de pouvoir dire: Celui-là aussi est notre fils! Oui, disait

Tanguy, en allant visiter avec lui toutes les maisons de l'île, celui-là

nous fera honneur dans peu. Il en sait déjà plus que nous tous. Quelle

gloire pour l'île d'Ouessant, qui n'a fourni encore que des pilotes,

s'il pouvait un jour devenir capitaine au long-cours!.... Un capitaine

au long-cours!... Vous figurez-vous cela, vous autres? Je mourrai

content si de l'oeil qui me reste je puis voir, dans quelques années,

Tanguy-Cavet commander un navire de deux à trois cents tonneaux. C'est

tout ce que je demande au bon Dieu pour la fin de mes jours.

--Oui, répondait l'orphelin; mais pour devenir capitaine, il me faudrait

naviguer, mon père, et vous ne voulez pas encore que je quitte mes

classes. Cependant, si vous me laissiez battre un peu la mer dans les

bateaux d'Argenton, de Labervrack et de l'Ile-de-Bas, je parviendrais à

connaître bientôt la côte; et alors je pourrais m'embarquer utilement

sur un des corsaires qui relâchent dans la Manche. Ils gagnent de

l'argent, au moins les corsaires!

--Et tu veux donc en gagner aussi, toi?

--Sans doute. Ne faut-il pas que je vous rende un jour tout ce que je

vous ai coûté?...

--Eh bien! est-ce que tu as besoin de pleurer encore pour cela? Il

pleure toujours ce petit diable, comme si on lui reprochait ce qu'on

a fait pour lui!--Allons, puisque définitivement tu le veux, va-t'en

patouiller dans les bateaux des _pratiques_; et apprends surtout à bien

prendre tes marques à terre, car, vois-tu, c'est le _marquage_ qui fait

les bons pilotes; il n'y a que cela qui puisse former un homme. Mais, au

surplus, je verrai bien, dans quelques mois, si tu en sais plus que tous

ces _lamaneurs_, qui font le métier comme de vraies mécaniques à piloter

les navires.

Cavet quitta sa pension avec une éducation fort imparfaite encore, pour

courir les mers de la côte pendant quelque temps. Mais chaque fois qu'il

revenait à Ouessant, il n'oubliait pas de demander: Et ma pauvre soeur?

Pas de nouvelles encore?

Et chaque fois on lui répondait: Pas de nouvelles!

Un jour cependant, son père adoptif arriva tout joyeux vers lui, au

moment où il revenait le voir, après un petit voyage sur les attérages

de Péros. Bonne nouvelle! bonne nouvelle! s'écria-t-il, du plus loin

qu'il l'aperçut: Jean-Marie vient de recevoir, par une embarcation

anglaise, une lettre et une bourse de la part de ta soeur. Viens vite,

viens nous lire, viens lire cette lettre.

Cavet accourt tout palpitant: les pilotes, ses amis, lui remettent la

lettre, qu'il ouvre avec agitation. Il lit:

«Mes bons amis, mes véritables et mes seuls parents,

«Vous avez dû être bien inquiets sur mon sort, depuis le temps où l'on

m'a séparée de vous; mais rassurez-vous. L'homme généreux qui m'a pris

sous sa protection, me fait donner une éducation dont je crois avoir

profité. Qu'il vous suffise de savoir que je suis heureuse, et qu'on

m'élève pour occuper un rang bien supérieur, sans doute, à la condition

dans laquelle j'étais née... Un jour, un jour, j'ose l'espérer, avec la

grâce de Dieu, je vous reverrai, je reverrai mon frère, mon bon

frère, sans lequel, je le sens bien, il me serait impossible de vivre

long-temps. Adieu, adieu, mes bons amis! Recevez de votre pauvre

Jeannette un petit présent, dont je destine la moitié à mon frère. Mon

seul désir est de vous faire tout le bien que vous méritez, et que

ne cessera de vous souhaiter toute sa vie votre bien aimée et

reconnaissante,

«JEANNETTE.»

Cavet, après avoir lu ces mots d'une voix altérée, s'arrêta, tant son

émotion était vive.

--Mais il y a encore autre chose, lui dit Tanguy; monsieur le curé nous

a dit avoir vu un baragouinage en anglais, après la lettre de Jeannette.

Va donc de l'avant, et plus vite que ça!

--Oui, oui, effectivement, reprit Cavet, dont un nuage semblait

obscurcir la vue; et il continua, en traduisant ainsi les mots d'anglais

ajoutés à la lettre de Jeannette:

«Soyez sûrs que la jeune enfant, que vous avez si long-temps traitée

comme votre fille, ne recevra de moi que des bienfaits et que l'exemple

des bonnes moeurs. Je la destine à l'un de mes neveux, dont elle fera,

j'en suis sûr, le bonheur et la gloire.

«Commodore WOODBRIDGE.»

Deux sacs remplis de guinées étaient joints à ce billet. L'un portait

ces mots: _A mon père Jean-Marie_; l'autre, ceux-ci: _A mon bon frère

Tanguy Cavet_. Cet argent fui présenté à Cavet, qui s'en empara avec

brusquerie: étonné de l'expression de sa physionomie à la vue de cet or,

Jean-Marie demande à l'orphelin ce qu'il veut en faire.

--Ce que je veux en faire, répond Cavet; tiens.... et au même instant,

il jette avec colère les deux sacs de guinées dans les flots, sur

lesquels les bateaux-pilotes étaient ramarrés près du rivage.

Jean-Marie. tout surpris de la vivacité de cette action, s'écrie, dans

un moment où il ne calculait que la perte qu'il venait de faire: mais il

a aussi jeté ma part à l'eau!

--Ta part! répond Cavet, avec mépris: je te la rendrai, et tu pourras au

moins la recevoir, de ma main, sans rougir.

Cavet s'éloigne à ces mots: il sent le besoin d'être seul. La lettre que

lui ont remise les pilotes, il la pose sur son coeur, qu'elle brûle.

Cette lettre, qu'il relit cent fois et qu'il déteste, il la gardera par

un secret instinct de vengeance. Il sait enfin le nom de celui qui lui

a ravi sa soeur; si jamais il pouvait!.... Elle se dit heureuse,

s'écrie-t-il! L'infortunée ne sait pas encore le sort qu'on lui prépare:

son ravisseur lui a fait donner de l'éducation pour rendre ses infâmes

plaisirs plus piquants, et le déshonneur de sa victime plus digne

de lui. Et il voulait encore nous faire accepter le prix de cette

malheureuse enfant!... Le lâche! Que ne peut-il savoir le cas que j'ai

fait de ses honteux présents, et l'espèce de reconnaissance qu'ils

m'inspirent! Mais l'homme à qui il en destinait une partie, pleure

peut-être l'or dont je l'ai privé. Je lui ai promis de lui payer la part

sur laquelle il comptait, ce malheureux: il l'aura sa part, il l'aura

bientôt, dussé-je acheter de ma vie la somme qu'il lui faut? Il y

compte, le malheureux; il l'aura....

Errant toute la nuit sur les rochers de l'île, absorbé dans ses cruelles

réflexions, il n'entend ni la voix des pêcheurs qui l'appellent,

inquiets de son absence, ni les pas de ses camarades, qui le cherchent

dans les cavernes qu'il parcourt; accablé de fatigues et de douleur, il

s'arrête quelquefois enfin, et ce sommeil, qui ressemble aux spasmes de

l'agonie, s'empare de ses organes vaincus. Il s'endort, sa tête exaltée

se penche: un rêve bondissant vient agiter encore ses sens déjà si

cruellement tourmentés. C'est un navire ennemi dont il s'empare avec

une simple barque de pêcheur. Cette idée fantastique, que poursuit son

imagination en délire, convulsionne tous ses membres, et ses lèvres

frémissantes laissent échapper plusieurs fois ces mots: _Tu la veux, ta

part: tu l'auras. Tiens, la voilà!_

Ses paupières fatiguées se rouvrirent bientôt. Le jour éclairait

déjà l'horizon, et s'étendait sur la mer tranquille, qui gémissait

mélancoliquement sur les plages de l'île. Tout préoccupé encore du songe

auquel il vient de s'arracher, Cavet aperçoit sur les flots, que la nuit

abandonne, un bâtiment immobile..... C'est mon rêve, s'écrie-t-il, en

s'essuyant les yeux, comme s'il craignait de s'abuser encore: puis il

court au milieu des pêcheurs, qu'il réveille, en répétant toujours:

_C'est mon rêve, c'est mon rêve!_

Les pêcheurs attribuent d'abord le désordre de ses sens et de ses

discours à la douleur qui l'égarait la veille; mais il leur montre le

navire dérivant vers l'île, au sein du calme; mais il leur raconte le

songe qu'il a fait, les moyens que dans son sommeil la Providence semble

lui avoir révélés, pour s'emparer du bâtiment ennemi: les jeunes marins

l'écoutent. Convaincu comme il l'est, il les persuade; superstitieux

comme ils sont, ils se laissent entraîner. On va chercher quelques armes

dans les cahuttes voisines, et quinze ou seize petits marins consentent

à s'embarquer sur le bateau de Tanguy, sur cette _Croix-du-bon-Dieu_, si

heureuse jusque-là dans tous les événements de mer, qu'Ouessant a été

appelée à admirer.

Tanguy consent aussi à prêter sa barque chérie à son fils adoptif;

mais, devenu prudent, il se refuse à partager le sort de ces corsaires

improvisés, qui partent armés seulement de quelques mauvais fusils de

chasse.

--Si c'est un navire de guerre encalminé, que feras-tu? demanda-t-il à

Cavet.

--Nous jetterons nos armes à la mer, et nous lui dirons que nous sommes

venus pour lui porter secours, en voyant le danger qu'il court avec les

courants qui le drossent.

--Et si c'est un navire marchand?

Oh! alors nous tapperons à bord, et Dieu ou le diable fera le reste. La

division anglaise est loin; et avant qu'elle ne puisse le secourir, il

sera à nous et à vous aussi.

En disant ces mots, il embrasse avec une sorte de délire son père

Tanguy, il jette un coup d'oeil de mépris à Jean-Marie. et saute à bord

du bateau avec son nouvel équipage. La barque était lourde en calme. Les

avirons sont bordés: ils frappent à coups réguliers la mer immobile;

les deux voiles que l'on hisse tombent flasques sur les mâts qu'elles

frappent à chaque coup de roulis. Cavet, placé à la barre, encourage ses

nageurs à ramer ensemble et avec force. _La Croix-du-bon-Dieu_ s'éloigne

du rivage couvert de la foule des spectateurs impatients. Le bâtiment

aperçu grossit déjà à la vue de ceux qui se proposent de l'abandonner

s'il est armé, et de l'attaquer s'il est sans défense. Une mauvaise

longue vue est braquée sur lui, et Cavet, après l'avoir observé, annonce

que c'est un-brick marchand. Le courage redouble: les avirons font

bouillonner la mer le long de la barque, qu'ils forcent à _sailler_

avec une extrême vitesse. Le jour se fait; le navire encalminé met ses

embarcations à la mer, et les fait nager sur son avant, pour se haller

au large; mais cette masse reste immobile au sein des flots que nos

petits pilotes fendent avec rapidité: ils gagnent le navire, et

tellement même, que bientôt ils parlent de faire feu sur lui.

Mais c'est en ce moment décisif que la scène la plus plaisante se passe

à leur bord! Beaucoup plus au fait de manoeuvrer pacifiquement leur

barque, que de faire le coup de fusil, ils ne savent'trop comment

commencer le feu. Cavet passe de l'arrière à l'avant dans cet instant

solennel: il ordonne à ses guerriers, encore bien novices, de l'imiter;

et pendant qu'une partie de l'équipage continue à ramer, l'autre portion

ajuste l'arrière de l'ennemi, et fait pétiller la fusillade, non sans

que chacun des héros n'ait fait le signe de la croix, et n'ait fixé son

bonnet brun sur ses oreilles, avant de lâcher son coup. Cette attaque,

toute grotesque qu'elle est, réussit. Le navire assailli par nos

nouveaux Jean-Bart, hisse son pavillon, un large pavillon espagnol.

Attention, voici le moment! s'écrie Cavet, prenant une posture héroïque:

il arbore sa couleur, c'est pour nous envoyer du tabac par l'arrière!»

Tous ses intrépides compagnons se couchent dans le fond du bateau, à ce

mot d'avertissement. Mais le pavillon espagnol n'a été hissé que

pour être bientôt amené, et pour donner aux vainqueurs un signal de

reddition. Des cris de victoire s'élèvent à cette vue, du groupe des

petits corsaires, qui deviennent indomptables. Ils abordent, le fusil

couché en joue, le brick vaincu. C'était un bâtiment de Cadix, qui

venait d'être pris par des mousses en sabots!...

5

_Première Prise._

Grande était sans doute la joie de nos petits vainqueurs, et leur

embarras aussi.

Ils venaient d'amariner un navire dont ils ne savaient plus que faire.

--Comment le conduirons-nous à Ouessant? demande un des gens de Cavet à

celui-ci.

--Comment? tu vas le voir. Il faut que nos prisonniers nous aident

eux-mêmes à conduire leur bâtiment au port.

--Parles-tu espagnol, Cavet, et pourras-tu te faire entendre d'eux?

--Tu vas voir qu'avec ce bras-là on parle toutes les langues.

Et au même instant, Cavet ordonne d'un geste impérieux, aux matelots

espagnols qui se sont jetés dans la cale, de monter sur le pont et de

sauter dans leurs embarcations, pour nager sur l'avant de la prise.

Ils obéissent au geste du capitaine Cavet, et bientôt ils hallent sur

l'avant la touline qu'on leur présente, et le navire s'achemine vers

l'île, roulant tribord et babord au sein du calme, qui favorise avec le

courant le projet des petits Ouessantins.

Le capitaine espagnol se montrait altéré. Être pris par des enfants!

Mais ces enfants tenaient toujours leurs fusils à la main, et ils

couchaient en joue de temps à autre les canotiers, qui nageaient

péniblement sur l'avant du navire. Il n'y avait pas moyen de résister,

et il fallait bien se résigner, car les vainqueurs heureux ne sont pas

ordinairement faciles.

Les pilotes, qui, restés à terre, avaient suivi de l'oeil avec la plus

grande anxiété toute la manoeuvre des petits pêcheurs, ne pouvaient

encore s'expliquer comment ils étaient parvenus à se rendre maîtres du

brick à vue. Mais quand ils virent la prise s'approcher avec le pavillon

espagnol renversé, ils ne purent plus douter du succès que ces enfants

venaient de remporter. La joie des habitants de l'île fut au comble. On

détacha du rivage toutes les embarcations dont on put disposer. Tout

le monde voulut aller à la rencontre de la prise: le curé d'Ouessant

lui-même se jeta, malgré son obésité, dans un des canots, et en moins de

quelques minutes le _Palafox_ (c'était le nom du bâtiment capturé) se

trouva environné d'une multitude de chaloupes, qui aidèrent à l'envi à

faire cingler le navire à terre.

Tanguy, en embrassant son fils adoptif, ne sut que pleurer d'ivresse: il

ne put lui parler.

Le curé, en montant à bord de la prise, s'empressa de bénir le premier

navire capturé par ses ouailles. On plaça le ministre des autels à la

barre du gouvernail, pour porter bonheur à la prise, et pour faire

honneur au bâtiment.

Jean-Marie tendit la main à Cavet; mais celui-ci, avant de recevoir

les félicitations du pauvre Jean-Marie, lui dit solennellement:--Tu

regrettais hier la part d'or qui te revenait de la charité du commodore

anglais; tiens, voilà de quoi te payer ta part!

Et en prononçant ces mots avec l'accent du reproche, Cavet montrait à

Jean-Marie humilié le pont du navire, de l'avant à l'arrière.

En peu d'instants le _Palafox_ se trouva amené, amarré à terre dans

une des bonnes criques de la côte escarpée d'Ouessant. On remit les

prisonniers à l'autorité, qui, de son côté, s'empressa d'apposer les

scellés sur les panneaux et les écoutilles de la prise, afin d'assurer,

disait-on, l'intégrité du partage à chaque intéressé. Le vin de

Bénicarlos, extrait de la cambuse du _Palafox_, alla abreuver à flots

épais tous les gens qui venaient féliciter Cavet du succès de sa

téméraire entreprise. L'enthousiasme était dans toute l'île. On ne

parlait que de l'audace et du sang-froid des petits corsaires, et de

leur intrépide petit chef.

Qu'une prise fait bien à terre dans une île sauvage, lorsque ses vergues

et sa haute mâture dominent au loin les rochers arides au milieu

desquels s'ébat un large pavillon renversé! De quel orgueil se sentaient

animés les naturels d'Ouessant, en voyant le Palafox enterré entre les

cailloux du rivage, comme un renard dans un piège de fer! Et quel bon

air de piraterie cette prise donnait à l'île, où les marins à la jambe

velue, à la figure arénacée, n'avaient encore su conduire que des

paquets immenses de goémon pour fumer leurs terres paresseuses! Eux qui

ne se croyaient que les premiers _lamaneurs_[5] de la côte de Bretagne,

les voilà devenus des espèces de _corsairiens_, d'intrépides forbans.

Ils ne se sentaient pas d'aise, et tous voulaient armer leurs bateaux de

pêche, en course, et aller au loin écumer la mer, à laquelle jusque-là

ils n'avaient demandé que du poisson à pêcher et des navires à piloter.

[Note 5: Nom que l'on donne aux pilotes côtiers.]

Il fallut songer à conduire à Brest le brick _le Palafox_, ce brick si

précieux pour eux, ce gage parlant de leur gloire. On lui composa un

équipage d'élite. Le commandement en fut laissé à Cavet, sons lequel

maître Tanguy s'honora de remplir les fonctions de second dans le petit

trajet d'Ouessant au Fer-à-Cheval. Avec quelle sollicitude nos bons

pêcheurs pilotèrent leur prise, pendant les huit lieues qu'ils avaient

à faire pour mettre leur capture en sûreté! Ils rangeaient tous les

cailloux à les toucher, comme s'ils avaient été à chaque instant

poursuivis par la division anglaise qui louvoyait au large. Nulle passe

dangereuse ne leur paraissait assez sûre contre l'audace des croiseurs

qui ne songeaient seulement pas à eux: ils _fignolaient_ tous les

écueils en fins pilotes, jaloux d'employer la fleur de leur science

_côtière_, à préserver de toute tentative ennemie ce qu'ils avaient de

plus cher au monde.

Enfin, après quelques heures de travail et d'anxiété, ils mouillèrent

dans le port de Brest, après avoir salué le stationnaire de quelques

coups de canon, tirés par deux mauvaises pièces qu'ils avaient sur le

pont.

La foule curieuse assista au débarquement de nos pilotes. Un

commissaire-général de marine fendit les flots de la multitude pour

demander aux insulaires: Qu'est-ce que c'est que ce navire?

--_Le Palafox_, brick espagnol, si vous savez, monsieur le commissaire,

ce que c'est qu'un brick.

--Et qui a pris ce bâtiment?

--Moi!

--Vous?

--Et pourquoi pas? Il me semble que j'ai tout ce qu'il faut pour

prendre, aussi bien qu'un autre, un navire comme ça.

--J'avais cru que c'était un bâtiment de l'État qui avait capturé ce

brick.

--Ah! oui, c'aurait été plus régulier, n'est-ce pas? Mais c'est un

bateau de pêche avec une douzaine de mousses comme moi. La manière de

prendre, au surplus, ne fait rien à l'affaire. Ce qu'il est important de

savoir, c'est la part qui nous reviendra pour avoir mis ce brick là dans

le sac.

--Mais, mon petit ami, vous pourrez avoir le tiers du navire.

--Pourquoi pas tout, puisque c'est nous qui l'avons pris tout et tout

seuls?

--Parce qu'il faut que le conseil des prises détermine si ce bâtiment

doit être considéré comme prise ou comme épave on débris résultant d'un

naufrage.

--Comment, si c'est une prise! Mais il me semble que la chose est toute

décidée par le fait. Comment le conseil pourrait-il décider qu'une prise

faite, n'est pas une prise?

--Comment pourriez-vous prouver que ce n'est pas une épave?

--On vous en donnera des épaves comme ça, trouvées à coups de fusil!

Ici maître Tanguy s'approche, et se mêle à la discussion. C'est-à-dire,

monsieur le commissaire, que l'État veut mettre la patte sur notre

bien....

--Pilote, apprenez que l'État n'a pas de patte, et que vous devriez

parler avec plus de respect d'un gouvernement aussi équitable et aussi

intègre que celui sous lequel nous avons le bonheur de vivre.

--Quand je dis la patte, monsieur le commissaire, c'est la griffe que je

voulais dire, car je respecte toujours tous les gouvernements. Mais vous

dites que si la prise est regardée _censément_ comme une épave trouvée

en mer, nous n'aurons pas grand'chose à gratter.

--Vous aurez ce que le conseil des prises et la loi devront vous

accorder. Voilà ce que je puis au moins vous affirmer.

--Eh bien, c'est bon, je vais vous prendre là-dessus:

Vous voyez bien ce petit garçon-là qui a pris _le Palafox_? Eh bien! je

l'ai trouvé en mer avec sa petite soeur, qu'un gueux d'Anglais nous a

enlevée; mais ça ne fait rien à l'affaire que je veux vous conter.

Je vous disais donc que j'ai pêché ce petit garçon-là et sa soeur.

C'étaient bien des épaves aussi, puisque je les ai trouvés à la mer,

dans une cage à poules. Cependant l'État n'a pas réclame sa part dans

ces débris-là, et il m'a laissé à moi toute ma trouvaille, parce qu'il

savait bien qu'il fallait nourrir ces épaves, et l'État, comme vous

dites, n'a pas _exercé la loi_; mais aujourd'hui que nous avons fait

une prise qui vaut de l'argent, et que l'État sent qu'il y a non pas de

dépenses à faire, mais de la monnaie à gratter, il veut qu'un navire

halle dedans, sans que ça lui ait coûté un sou, soit une épave, pour

qu'il puisse mettre la patte,.... non, non, pardon, pas la patte, mais

son grappin dessus, enfin!.... C'est juste, si l'on veut; mais c'est

juste d'une drôle de manière, et j'ai dans l'idée que si je faisais de

la justice, j'en ferais mieux que ça, ou je ne m'en mêlerais pas du

tout.

--Je ne suis chargé ni d'expliquer ni de commenter les lois. Mon devoir

est de les faire exécuter. Quand le conseil des prises aura prononcé, on

vous fera connaître sa décision.

Cette contestation ne laissait pas que de contrarier nos insulaires,

plus habitués à interpréter la loi naturelle selon leur instinct, qu'à

se soumettre au texte de la loi civile, et à la lettre des décrets

impériaux. Une autre difficulté vint les blesser dans leurs affections,

à la suite de celle qui les avait déjà trompés dans leurs espérances.

L'ancien maître de pension de Cavet conseilla à Tanguy, pendant son

séjour à Brest, de faire des démarches afin d'obtenir la naturalisation

de son fils adoptif. Tanguy s'empressa ensuivre l'avis du maître de

pension, qui lui fit comprendre, non sans quelque peine, tous les

avantages attachés à la qualité de Français. Il fallait en effet que

Cavet fût naturalisé pour pouvoir prétendre un jour au grade éminent

de capitaine au long-cours. Cette considération seule aurait déterminé

maître Tanguy. Il alla présenter une déclaration au greffe du juge de

paix.

Mais ce fut là une nouvelle difficulté! Le magistrat lui prouva clair et

net, le Code civil à la main, que, d'après les art. 543, 344 et 346,

il n'avait été que le _tuteur officieux_ de celui qu'il avait regardé

jusque-là comme son fils d'adoption. Cette circonstance étonna, affligea

notre pauvre pêcheur; mais le Code était là, mais le texte de la loi

venait d'arracher au bon Tanguy une illusion qui avait fait une partie

du charme de sa vie si simple, et la consolation de sa confiante

vieillesse.--Va, on aura beau me prouver que tu n'es pas mon enfant,

dit-il à Cavet, je sais bien que tu es pour moi quelque chose de plus

qu'un étranger. Allons-nous-en d'ici le plus tôt possible. La ville de

Brest, avec ses lois, me pèse sur le coeur. Retournons à Ouessant, on y

respire plus à l'aise.

Cavet, irrité de tout ce qu'un peu d'expérience lui avait appris,

s'efforçait de consoler le vieux pilote. Qu'importé, lui répétait-il, en

s'efforçant de lui cacher son propre dépit, qu'importé que je ne puisse

pas être reconnu par ces gens-là comme votre fils et comme un bon

Français! Cela change-t-il les sentiments que j'ai pour vous et ceux

que vous avez pour moi? Croyez-vous qu'avec leurs lois inhumaines, ces

gens-là m'empêcheront de gagner ma vie et de secourir vos vieux jours?

Nous serions bien bons, ma foi, de nous affliger pour si peu de chose!

Tenez, si vous m'en croyez, pour oublier toutes ces sottes contrariétés,

nous irons, ce soir même, au spectacle.

--Au spectacle? Ah! oui, il me souvient qu'il y a trente ans à peu près,

quand monsieur Hector était gouverneur, on me paya une fois la comédie;

c'était bien beau alors! Mais quelle diable de mine irai-je faire au

milieu de tout ce monde, avec mes _bragou-brasse_[6] et ma veste de

paysan? Que verrons-nous enfin de si curieux à ton spectacle?

[Note 6: Bragou-brasse, larges braies, grandes culottes, en

bas-breton.]

--Nous y verrons, parbleu, la pièce que l'on donne ce soir! C'est

justement _le Petit Matelot_ que l'on va représenter. Cet opéra vous

plaira, j'en suis sûr, car on y parle de marine: c'est un corsaire et

son fils; ce sera vous et moi enfin, que vous vous imaginerez voir..

--Un corsaire? un pilote peut-être et son enfant? Quoi! ce serait comme

qui dirait toi et moi, n'est-ce pas, Cavet? Eh bien, allons-y, mon

enfant, si ça ne coûte pas trop cher cependant; car des pauvres gens

comme nous ne doivent pas faire de folies pour s'amuser un instant.

Nos deux insulaires se rendent au théâtre. Cavet place aux premières

galeries son père endimanché. La toile se lève: la pièce commence.

Tanguy, étonné, écoute d'abord avec attention, et puis, au bout de

quelques minutes, se prend à rire de toutes ses forces. Les spectateurs

le regardent avec un peu de surprise et d'ironie. Les acteurs chantent,

et le pilote devient inattentif; de la distraction il passe à l'ennui,

et pendant que le public, plus occupé du costume étrange du spectateur

que de la pièce, observe ses mouvements assez plaisants, il s'endort

à moitié sur l'épaule de son fils, qui veille, lui, et qui enrage, en

promenant sur le parterre et sur les loges des regards remplis de mépris

et de colère.

Au moment où l'acteur chargé du rôle du capitaine Sabord doit dire: _Il

fallait un vent de Nord-Est pour nous relever de la côte_, le marin

de coulisses se trompe, et parle d'un vent de _Nord-Ouest_, et en

prononçant encore ce dernier terme comme il est écrit. Tanguy, à cette

expression, qui résonne assez mal à son oreille, semble se réveiller

d'un somme, et se met à crier de sa grosse voix d'ancien aide-canonnier:

_Dis donc au moins un vent de Nordais et non pas de Norois, espèce

de Parisien, puisque la côte court Nord et Sud!_ A cette sauvage

interruption, qui n'amuse qu'une partie du public, le parterre hurle: _A

la porte, le vieux borgne! à la porte!...._ Tanguy, tout consterné, se

trouble; des commissaires de police arrivent pour mettre à exécution

l'arrêt porté par le parterre contre le pauvre pilote. A la vue du

commissaire, Cavet, indigné, se lève:--Qui osera, s'écrie-t-il, en

grinçant des dents, porter la main sur ce brave homme dont je suis le

fils? Apprenez que celui que vous traitez ici avec tant d'inhumanité est

le pilote qui, au péril de sa vie, a jeté une frégate ennemie sur

vos côtes. Quel est celui d'entre vous tous, qui méprisez tant sa

simplicité, qui oserait se vanter d'avoir rendu autant de services que

lui à son pays? Qu'il se montre celui-là, s'il en a le coeur, et je lui

ferai payer cher son insolence et son stupide orgueil!...» Un profond

silence succède à cette chaleureuse provocation: personne ne se présente

à Cavet, qai semble chercher des yeux le premier qui osera se montrer.

C'est au tour des spectateurs d'être stupéfaits.... Mais le bonhomme

Tanguy, profitant de cet instant de calme, se lève tout ému; il saisit

avec énergie la main palpitante de son garçon: Viens-t'en, viens-t'en

d'ici, mon pauvre Cavet, lui dit-il, presque en sanglotant. Ils m'ont

appelé _vieux borgne_. Allons-nous-en, puisque c'est une honte pour ces

gens-là, que d'avoir perdu un oeil dans un combat. Le pilote et son fils

s'éloignent alors, l'un en essuyant une larme, l'autre en menaçant les

imbéciles qui n'ont pas craint d'insulter aux cicatrices du vieillard

dont il protège avec passion les cheveux blancs et la tête mutilée.

Le lendemain de cette scène, nos pilotes retournèrent dans leur île,

désabusés tristement des illusions qu'ils s'étaient faites en arrivant

à Brest avec leur prise. Oh! que leur vie innocente, obscure et

laborieuse, leur parut bonne à retrouver, après les tribulations qu'ils

venaient d'éprouver, et le bruit qu'ils venaient d'entendre à la ville!

Ici, dit Tanguy, en revoyant son île paternelle, je suis chef, je me

sens aimé, et enfin on me croit quelque chose. À peine sait-on dans le

pays si je suis borgne ni comment j'ai perdu mon oeil. A Brest je me

suis vu rebuté, méprisé: ce n'est pas là qu'est ma place, et c'est ici

qu'est le bonheur pour un pauvre diable démon espèce.

La décision du conseil des prises touchant _le Palafox_ arriva.

L'autorité annonça aux capteurs que l'arrêt ne leur était pas favorable,

et ils s'en étonnèrent peu, car une fois que l'on s'est habitué à croire

à l'injustice, l'arbitraire n'a plus le pouvoir de nous surprendre:

c'est à peine s'il a encore le privilège de nous affliger.

_Le Palafox_ ayant été considéré comme épave, les petits marins qui s'en

étaient emparés ne pouvaient prétendre qu'au tiers de la valeur de la

prise, tandis que, s'ils avaient capturé ce bâtiment avec un bateau

commissionné du gouvernement pour courir sur l'ennemi, on leur aurait

accordé les deux tiers de leur capture.

Comment, répétait encore Cavet, en s'indiquant toujours, comment, pour

avoir le droit de faire tort à l'ennemi qui cherche tous les moyens de

nous nuire, il faut que le gouvernement que nous voulons servir, nous

permette, par brevets, de nous emparer d'un bâtiment ennemi! Il ne veut

donc pas du bien qu'on veut lui faire, ni du mal que l'on veut causer

à nos rivaux?--Si, si fait, répondit Tanguy, il veut bien recevoir le

bien, puisque tu vois qu'il s'empare du navire que tu as enlevé.

--Ce n'est pas ainsi que je comprends le gouvernement qui doit nous

régir, ni la société au milieu de laquelle je prétends vivre.

--Eh bien, veux-tu nous faire un autre gouvernement et une autre société

qui t'arrangent mieux? Tu es bien malin, mon garçon; mais il n'y a pas

moyen: c'est à prendre ou à laisser.

--Vous avez raison; c'est à laisser. Aussi. ne pouvant changer ce qui ne

me convient pas, je veux du moins m'ôter de dessous les yeux les choses

qui me blessent la vue, qui me font mal au coeur, et qui révoltent ma

fierté d'homme.

--Qu'as-tu donc encore qui te passe en travers dans la tête?

--Ce que j'ai? J'ai, que je veux vivre ailleurs que dans ce monde qui

me gêne, et dont je me sens trop près. Je veux enfin être corsaire, me

faire tuer, ou devenir quelque chose en respirant l'odeur de la

poudre au milieu des combats, et non cet air pesant et corrompu qui

m'empoisonne.

--Corsaire! corsaire! Mais si tu te fais _chenoper_ en course par les

Anglais, qui vous font de si belles rafles sur la mer?

--Eh bien, peut-être alors je reverrai ma soeur en Angleterre, et ce

sera au moins une consolation que de pouvoir espérer d'être réuni à

elle.

--Et à bord de quel corsaire encore veux-tu courir bon bord.

--A bord du premier venu. Il y en a une pacotille de mouillés à

Labreuvrack. J'irai trouver un capitaine qui ne me demandera pas qui je

suis, mais bien ce que je sais faire, et je lui dirai: J'ai du courage

et de la force...

--Oh! pour ça, c'est vrai.

--Je connais la côte de Bretagne aussi bien que n'importe quel pilote.

--Ça, c'est encore vrai.

--Prenez-moi à l'essai, si vous croyez que je vous trompe.

--Oh! il te prendra, pour quelque chose de mieux qu'à l'essai.

--Et puis après...

--Et puis après?

--Et puis après, ma foi, largue les huniers, hisse le grand foc, et

adieu la terre... Ici, le père Tanguy s'essuya une larme d'une main, et

de l'autre prit celle de son fils... Puisque tu le veux, et que ce que

tu as dans la tête n'en sort jamais, je ne te dirai rien pour t'empêcher

de faire la course. Il y a long-temps que je sais bien que tu as trop

d'esprit pour rester avec de pauvres gens comme nous. C'est quand tu

seras malheureux qu'il faudra revenir ici; mais si tu as du bonheur, ne

reviens pas, et pense seulement quelquefois à moi; à ton vieux Tanguy,

qui n'a d'autre peine que celle de ne pas t'avoir donné le jour....

Cavet était attendri des larmes du vieillard, mais sa résolution était

prise. Il comprit qu'il fallait brusquer son départ, et saisir son père

au mot, pour ne pas lui donner le temps de la réflexion. Le matin, après

avoir embrassé tout le monde, reçu les bénédictions de sa famille et les

voeux de ses amis, il fit voile avec quelques pilotes dans un bateau qui

devait le conduire, muni d'un léger paquet d'effets, à Labreuvrack, port

de réunion de quelques corsaires en relâche.

Il arrive la nuit avec sa barque dans ce havre immense et sauvage.

Quelques masses noires, qui se balancent çà et là sur les flots

plaintifs de la rade, lui indiquent le mouillage des corsaires. Il

gouverne sur les navires ancrés en tête. Lequel abordera-t-il le

premier? Quel est celui d'entre tous auquel il va confier sa destinée?

Ici est mouillé un brick avec un fanal sur l'avant. Là s'élance sur la

mer un lougre avec sa mâture de forban et ses longues vergues amenées en

pagaie sur ses hauts bastingages. Plus loin, un côtre au large bau, au

lourd beaupré, au gui immense, se présente silencieux et immobile sur

les flots, sur la surface desquels il semble étendre ses flancs garnis

de longs canons. On travaille à bord du brick, on chante à bord du

lougre, et l'on dort à bord du côtre. C'est à bord du lougre qu'il se

rendra, certain d'être mieux accueilli au milieu d'un équipage qui

boit et qui danse, que par des hommes qu'il faudrait distraire de leur

travail ou arracher au sommeil, pour se faire écouter.

En approchant du lougre avec son bateau, le tumulte cesse un instant à

bord de ce navire, et une grosse voix lui crie:

--_Oh de la chaloupe, ho?_

--_Holà!_ répond Cavet, selon l'usage en pareille circonstance.

--_Vient-elle à bord?_

--_Oui._

--_Y a-t-il des officiers?_

--_Non; mais il y a du bois pour en faire_, ajoute plaisamment un des

pilotes.

On accoste le lougre, et aussitôt cinquante ou soixante bandits, en

bonnets et en chemises rouges, passent tous du bord qu'élonge la

chaloupe, pour savoir ce qu'elle vient faire à bord du navire, à cette

heure de la nuit.

--Qui êtes-vous, vous autres? demande un des maîtres du bord.

--Des pilotes d'Ouessant.

--Ah! oui, des pilotes en cheveux mal peignés, en sabots crottés et le

reste. Nous connaissons ça. Et que voulez-vous? Boire un coup? on vous

en donnera deux. Fumer une pipe? vous en fumerez quatre et non pas sans

tabac encore. Mais enfin qu'y a-t-il pour votre vilain service?

--Nous voudrions parler au capitaine, dit Cavet.

--Pas moyen, pour le quart d'heure, mon ancien, vu que notre capitaine

est _sâ_ comme un anglais (est soûl).

--Et le second?

--Hors de combat aussi.

--Mais puis-je au moins parler à un des lieutenants?

--Les lieutenants ne peuvent pas dans le moment actuel te donner

audience, attendu qu'ils dorment comme des bûches qu'ils sont, pour leur

propre compte et celui de l'armateur. C'est moi qui suis le plus à jeûn

de tout l'équipage et de l'état-major.

--Oui, et encore vous êtes joliment _bituré_, vous! s'écrie l'équipage.

--Mais c'est égal; j'entends bien les raisons des autres, quand je suis

_paff_, et que je ne peux plus parler couramment. Parle, petit pilote;

mais parle vite, si tu veux commencer à ne pas m'embêter.

--Je désirais demander au capitaine s'il veut de moi à bord de son

corsaire. Comment d'abord se nomme le navire?

--Oh! pour ce qui est de ça, tu n'as pas besoin de le demander au

capitaine. Le corsaire, mon garçon, s'appelle le lougre _l'Empereur_,

et avec un nom de ce calibre on peut aller partout, et même en prison

d'Angleterre. _L'Empereur!_ hein, j'espère que c'est un nom joliment

_estropé_ et proprement garni en _queue-de-rat!_ Mais à quoi te sens-tu

bon à bord?

--Je me sens bon à gouverner, à haller sur une manoeuvre, à piloter

le lougre ou une prise dans tous les ports de la côte, depuis Bréhat

jusqu'à Concarneau, et puis, ma foi, à faire le coup de feu comme un

autre.

--Dites donc, vous autres, là-devant: v'là un petit jeune homme qui

est _pratique_ de la côte, et il demande à courir bon bord avec nous.

Faut-il rembarquer à la part?

--Faites comme vous voudrez, répondent les bandits, qui chantaient sur

l'avant; et laissez-nous tranquillement nous rafraîchir et nous tapper

entre nous.

--En ce cas, petit pilote, je te reçois, en attendant la _réveillaison_

du capitaine, matelot à la part, à bord du lougre _l'Empereur_, de

Saint-Malo-de-l'Ile. Si tu n'as pas de papiers, on t'en fera. Si tu en

as, tu pourras te les mettre, je ne te dirai pas où, car ici on navigue

à la douce, sans feuille de route et sans paquet. À propos, as-tu un

sac?

--Oui; le voilà.

--Ah! en v'là une bonne, dites donc, vous autres, il a fait sa malle

dans un bas de soie! C'est bon signe, mon ami; on voit que tu as besoin

de refaire ton butin à la mer. Mais embarque toujours ta malle de poche,

et dis à ces paysans qui sont avec toi, de monter à bord pour boire un

coup de trop. Il faut ici que tout le monde vive. Voilà la touque au

rogomme. Enfle!

Les compagnons de Cavet s'empressèrent de se rendre à une aussi aimable

invitation, et ils firent, en montant à bord de _l'Empereur_, retentir

le pont du bruit de leurs lourds sabots. Je vous laisse à penser si

la gauche tournure de ces pauvres pêcheurs amusa les corsaires déjà à

moitié ivres! Viens-t'en donc voir, disaient les uns à leurs camarades,

viens-t'en donc voir ces espèces de gabiers-volants en escarpins de

bois! On voit bien que ces voltigeurs-là ne montent pas souvent sur

leurs vergues pour _manger du ris_[7]. Mais si nous les invitions à

faire une contredanse sans façon, avec leurs souliers fins: ils ne

feraient peut-être pas tant les bégueules....

[Note 7: Prendre des ris.]

--Oui, oui, faisons-les danser _an anigous_[8], et _paffons-les_, mais

du bon numéro.

[Note 8: Nom d'un chant bas-breton.]

On invite les Bas-Bretons à danser: ils refusent d'abord en se grattant

l'oreille. On leur propose de grandes lampées d'eau-de-vie: ils

acceptent en s'essuyant les lèvres; puis, après avoir reçu d'autres

invitations, ils consentent enfin à sauter en rond avec tous les

corsaires, qui s'égaient beaucoup de leur pesante allure et des grands

coups de sabots qu'ils lancent sur le pont pour suivre la cadence.

Ils burent et dansèrent tant, qu'ils tombèrent enfin de lassitude et

d'ivresse.

--Pardieu, dit un des matelots du corsaire, pour finir la bamboche, il

faut affaler au palan, ces ivrognes-là dans leur bateau. Donne-moi

une élingue, quelqu'un, et avec la candelette nous allons faire le

déchargement de ces sacs-à-vin, au coup de sifflet de maître Boinet.

--Maître Boinet consent à prêter à l'opération du déchargement, le

secours de son coup de sifflet académique.

--Mais il me vient une idée, fait maître Boinet, en se ravisant. Pour

savoir ce que le petit pilote sait faire en matelotage, si nous

l'invitions, avec aisance et facilité, à élinguer lui-même, de sa main

blanche, le casaquin de ses pas-propres de compagnons de voyage?

--Volontiers, dit Cavet, en prenant l'élingue, et en passant le croc de

la candelette dans la croisure. Hisse à présent!

À ce mot prononcé avec sang-froid et avec une plaisante gravité,

l'équipage, enchanté de la bonne volonté et de la science matelotière du

nouveau venu, se range sur le garant de la candelette: le sifflet aigre

du maître part comme un trait, et roucoule en vrai rossignol; on hisse

chaque pilote ivre-mort, et Cavet les reçoit dans le bateau, où ils sont

affalés comme des ballots de marchandises que l'on va mettre à terre.

De long-temps l'équipage de _l'Empereur_ n'avait ri de si bon aloi.

C'étaient farces innocentes de corsaires, petits jeux enfantins de

cette société de loups de mer, jeux bien lourds sans doute, mais qui

suffisaient pour amuser la pesante oisiveté de ces gaillards-là.

Le bateau pilote fut mouillé au large avec ses gens cuvant leur

eau-de-vie dans la cale. Cavet revint à bord du lougre, où déjà

les matelots, las de danser, de boire et de chanter, s'endormirent

pêle-mêle, couchés sur le pont, sur les canons et les panneaux. Notre

jeune homme finit lui-même par se laisser aussi aller au sommeil, et

la nuit couvrit de l'obscurité qui lui restait encore, la fin de cette

orgie, au délire de laquelle succéda le ronflement de tout l'équipage,

livré aux douceurs d'un court repos.

Image trop frappante de cette bonne vie de corsaires, qu'il faut avoir

faite pour la connaître, la concevoir et pour pouvoir bien la décrire!

Dangers, insouciance, orgies, prodigalité, combats, querelles et

misères, voilà de quoi elle se compose. Et pourtant qu'elle finit vite,

remplie comme elle l'est de tout ce qui peut la varier et la rendre

irritante!

Le soleil se leva pour le lougre _l'Empereur_, mais à travers des

vapeurs brumeuses et froides, comme en hiver avec un bon frais de

vent de nord. La piquante fraîcheur du matin réveilla le premier, le

capitaine Felouc, qui, en se frottant les yeux, encore tout rouges de la

ribote de la veille, aperçut tout son monde étalé sur le pont, dans les

postures les plus nonchalantes. Le capitaine Felouc n'était pas tendre à

jeûn. En voyant son lougre éviter le cap au Nord par l'impulsion de la

brise qui lui glace l'oreille, il tourne sa mine refrognée du côté du

vent, et, après avoir jeté un regard scrutateur sur les nuages qui

filent vers le sud, il prend une barre d'anspect, réveille ses gens à

grands coups, et en criant d'une voix passée au rum: _Debout tout le

monde, et va à terre me chercher un pilote!_

A ces mots, et surtout à ces gestes, nos corsaires, endormis

très-profondément une minute auparavant, se lèvent tous comme s'ils

avaient été parés depuis une heure à obéir à l'ordre de leur capitaine.

On vire à pic sur le câble; on largue les rabans des voiles paquetées:

c'est le grand appareil qui doit être hissé, car il s'agit de louvoyer

pour sortir. Une embarcation se dispose à aller chercher le pilote à

terre.

Mais à ce mot de pilote, le jeune Cavet, qui n'a pas encore parlé au

capitaine Felouc, s'avance vers loi, le chapeau bas.

--Que veux tu? lui demande Felouc, en fixant sur lui ses deux yeux de

loup.

--Mettre le corsaire dehors, si vous le voulez, capitaine, et faire la

course avec vous?

--A quoi es-tu bon?

--A vous conduire partout où vous voudrez, dans les cailloux de la côte,

depuis les Penmarck jusqu'au raz de Bréhat.

--Sans _badigoincer_?

--Sans badigoincer, capitaine.

--Et qui me répondra de ton savoir-faire?

--Qui? mais moi, donc!

--Toi; mais qui me répondra de toi?

--Ma vie, s'il le faut. Envoyez-moi par-dessus le bord, si je ne vous

pilote pas à votre idée, et si je fais une bêtise.

--Allons, voyons un peu comment tu vas te patiner. Je suis aussi un peu

_côtier_, et je verrai bien si tu connais ton affaire, en mettant le

lougre dehors. D'ailleurs, je serai là pour veiller au grain, et pour

corriger la route, si tu ne fais pas gouverner droit et à l'oeil.

Les pilotes de l'Iroise · 第 1 / 7 题