le gardien de la Hollande! Et c'est aussi une insigne imprudence de
détruire, comme on fait, ses oeufs. (Quatrefages, _Souvenirs d'un
naturaliste_.)
La France, depuis près d'un siècle, a subi l'importation d'un monstre
non moins à craindre, le _termite_, qui dévore le bois sec, comme le
taret le bois mouillé. L'unique femelle de chaque essaim a l'horrible
fécondité de pondre, par jour, 80 000 oeufs. La Rochelle commence à
craindre le sort de cette ville d'Amérique qui est suspendue en l'air,
les termites ayant dévoré toutes les substructions et creusé dessous
d'immenses catacombes.
À la Guyane, les demeures de termites sont d'énormes monticules de
quinze pieds de haut, qu'on n'ose attaquer que de loin et avec la
poudre. Qu'on juge de l'importance du fourmilier (ailé ou à quatre
pattes) qui ose entrer dans ce gouffre, et chercher l'horrible femelle
d'où sort ce torrent maudit. (Smeathmann, _Mémoire sur les termites_.)
Le climat nous sauve-t-il? Les termites prospèrent en France. Le
hanneton y prospère; jusque sur les pentes septentrionales des Alpes,
sous le souffle des glaciers, il dévore la végétation. En présence d'un
tel ennemi, tout oiseau insectivore devrait être respecté. Tout au moins
le canton de Vaud vient-il de mettre l'hirondelle sous la protection de
la loi. (Voy. l'ouvrage de _Tschudi_.)
* * * * *
Page 81. _Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc_.--La plaine
de Cumana, dit M. de Humboldt, présente, après de fortes ondées, un
phénomène extraordinaire. La terre, humectée et réchauffée par les
rayons du soleil, répand cette odeur de musc qui, sous la zone torride,
est commune à des animaux de classes très-différentes, au jaguar, aux
petites espèces de chat-tigre, au cabiaï, au vautour galinazo, au
crocodile, aux vipères, au serpent à sonnettes. Les émanations gazeuses
qui sont les véhicules de cet arome ne semblent se dégager qu'à mesure
que le terreau renfermant les dépouilles d'une innombrable quantité de
reptiles, de vers et d'insectes, commence à s'imprégner d'eau. Partout
où l'on remue le sol, on est frappé de la masse de substances organiques
qui tour à tour se développent, se transforment ou se décomposent. La
nature, dans ces climats, paraît plus active, plus féconde, on dirait
plus prodigue de la vie.
* * * * *
Pages 83, 84. _Oiseaux-mouches et colibris_, etc.--Les éminents
naturalistes (Lesson, Azara, Stedmann, etc.) qui nous ont donné tant de
descriptions excellentes des lépidoptères, ne sont pas malheureusement
aussi riches en détails sur leurs moeurs, leurs caractères, leur
nourriture, etc.
Quant à la terrible insalubrité des lieux où ils vivent (et d'une vie si
intense! ) les récits des vieux voyageurs, des Labat et autres, sont
pleinement confirmés par les modernes. MM. Durville et Lesson, dans leur
voyage à la Nouvelle-Guinée, ont à peine osé passer le seuil de ses
profondes forêts vierges, d'une beauté étrange et terrible.
Le côté le plus fantastique de ces forêts, leur prodigieuse féerie
d'illumination nocturne par des milliards de mouches brillantes, est
attesté et très-bien décrit, pour les contrées voisines de Panama, par
un voyageur français, M. Caqueray, qui les a visitées récemment. (Voy.
son journal dans la nouvelle _Revue française_, 10 juin 1855.)
* * * * *
Page 107. _La suppression de la douleur_.--Celle de la mort est sans
doute impossible; mais on pourra allonger la vie. On pourra, à la
longue, rendre rare, moins cruelle et presque _supprimer la douleur_.
Que le vieux monde endurci rie de ce mot, à la bonne heure! Nous avons
eu ce spectacle qu'aux jours où notre Europe, barbarisée par la guerre,
mit toute la médecine dans la chirurgie, ne sut guérir que par le fer,
par une horrible prodigalité de douleurs, la jeune Amérique trouva le
miracle de ce profond rêve où la douleur est annulée.
* * * * *
Page 104. _Précieux musée d'imitations anatomiques_, celui de M. le
docteur Auzoux.--Je ne puis trop remercier, à cette occasion, notre cher
et habile professeur, qui daigne nous initier, nous autres ignorants,
gens de lettres, gens du monde et femmes. Il a voulu que l'anatomie
descendît à tous, devînt populaire, et cela s'est fait. Ses imitations
admirables, ses lucides démonstrations, accomplissent peu à peu cette
grande révolution dont on sent déjà la portée. Oserai-je dire ma pensée
aux savants? Eux-mêmes auraient avantage à avoir toujours sous la main
ces objets d'étude sous une forme si commode et dans des proportions
grossies, qui diminuent tellement la fatigue d'attention. Mille objets
qu'on croit différents, parce qu'ils diffèrent de grosseur, reparaissent
analogues et dans leurs vrais rapports de forme, par le simple
grossissement.
L'Amérique paraît du reste sentir ces avantages beaucoup mieux que nous.
Un spéculateur américain eût voulu que M. Auzoux lui fournît par an deux
mille exemplaires de sa figure de l'homme, étant sûr de la placer dans
toutes les petites villes, et même dans les villages. Tel village
d'Amérique, dit M. Ampère, travaille à avoir un petit Muséum, un
Observatoire, etc.
* * * * *
Page 109. _Aplatissement du cerveau_.--Le poids du cerveau est,
relativement au poids du corps, pour l'
Autruche 1 : 1200
Oie 1 : 360
Canard 1 : 257
Aigle 1 : 160
Pluvier 1 : 122
Faucon 1 : 102
Perroquet 1 : 45
Rouge-gorge 1 : 32
Geai 1 : 28
Pinson, coq, moineau, chardonneret 1 : 25
Mésange nonette 1 : 16
Mésange à tête bleue 1 : 12
(calcul d'Haller et de Leuret).--Je dois cette note à l'obligeance de
notre illustre micrographe et anatomiste, M. Robin.
* * * * *
Page 109. _Le noble faucon_.--Les oiseaux _nobles_ (faucon, gerfaut,
sacre, etc.) sont ceux qui _lient_ la proie de la _main_ et tuent du
bec; leur bec, à cet effet, est dentelé. Ils sont rameurs. Les oiseaux
_ignobles_ (l'aigle, le milan, etc.), sont la plupart voiliers; ils
agissent des griffes, déchirent et étouffent la proie. Les rameurs ont
peine à monter, ce qui fait que les voiliers leur échappent plus
aisément. La tactique des rameurs est de faire préalablement l'effort de
monter très-haut; alors, n'ayant qu'à se laisser tomber, ils déjouent la
manoeuvre des voiliers. (Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784, in-4º
C'est le premier de cette savante dynastie: Huber des oiseaux, Huber des
abeilles, Huber des fourmis.)
* * * * *
Page 108. _Le balancement utile de la vie et de la mort_.--De nombreuses
espèces d'oiseaux ne font plus de halte en France. On les voit à peine
voler à d'inaccessibles hauteurs, déployant leurs ailes en hâte,
accélérant le passage, disant: «Passons! passons vite! Évitons la terre
de mort, la terre de destruction!»
La Provence, et bien d'autres pays du Midi, sont ras, déserts, inhabités
de toutes tribus vivantes; et d'autant la nature végétale en est
appauvrie. On ne rompt pas impunément les harmonies naturelles. L'oiseau
lève un droit sur la plante, mais il en est le protecteur.
Il est de notoriété que l'outarde a presque disparu de la Champagne et
de la Provence. Le héron a passé, la cigogne est rare. À mesure que nous
empiétons sur le sol, ces espèces amies des déserts poudreux et des
marécages s'en vont chercher leur vie ailleurs. Nos progrès font en un
sens notre pauvreté. En Angleterre, le même fait est signalé. (Voy. les
excellents articles de _sport_ et d'histoire naturelle, traduits de Mm
John, Knox, Gosse, et d'autres, dans la _Revue britannique_.) Le coq de
bruyère se retire devant les pas du cultivateur, la caille passe en
Irlande; les rangs des hérons s'éclaircissent chaque jour devant les
_perfectionnements utilitaires_ du XIXe siècle. Mais il faut joindre à
ces causes de disparition la barbarie de l'homme, qui détruit si
légèrement une foule d'espèces innocentes. Nulle part, dit un voyageur
français, M. Pavie, le gibier n'est plus fuyard que dans nos campagnes.
Malheur aux peuples ingrats!... Et ce mot veut dire ici, les peuples
chasseurs, qui, sans mémoire de tant de biens que nous devons aux
animaux, ont exterminé la vie innocente. Une sentence terrible du
créateur pèse sur les tribus de chasseurs: _Elles ne peuvent rien
créer_. Nulle industrie n'est sortie d'eux, nul art. Ils n'ont rien
ajouté au patrimoine héréditaire de l'espèce humaine. Qu'a-t-il servi
aux indiens de l'Amérique du nord d'être des héros? N'ayant rien
organisé, rien fait de durable, ces races, d'une énergie unique,
disparaissent de la terre devant des hommes inférieurs, les derniers
émigrants d'Europe.
Ne croyez pas cet axiome: que les chasseurs deviennent peu à peu des
agriculteurs. Point du tout, ils tuent ou meurent; c'est toute leur
destinée. Nous le voyons bien par expérience. Celui qui a tué, tuera;
celui qui a créé, créera.
Dans le besoin d'émotion que tout homme apporte en naissant, l'enfant
qui y satisfait habituellement par le meurtre, par un petit drame féroce
de surprise et de trahison, de torture du faible, ne trouvera pas grand
goût aux douces et lentes émotions que donne le succès progressif du
travail et de l'étude, de la petite industrie qui fait quelque chose
d'elle-même. Créer, détruire, ce sont les deux ravissements de
l'enfance: créer est long; détruire est court, facile. La moindre
création implique les dons du Créateur et de la bonne Nature: la douceur
et la patience.
Une chose choquante et hideuse, c'est de voir un enfant chasseur, de
voir la femme goûter, admirer le meurtre, y encourager son enfant. Cette
femme sensible et délicate ne lui donnerait pas un couteau, mais elle
lui donne un fusil; tuer de loin, à la bonne heure! on ne voit pas la
souffrance. Et telle mère, la voyant très-bien, trouvera bon qu'un
enfant, captif à la chambre, se désennuie en arrachant l'aile aux
mouches, en torturant un oiseau ou un petit chien.
Mère prévoyante! Elle saura plus tard ce que c'est qu'avoir formé un
coeur dur. Vieille et faible, rebut du monde, elle sentira à son tour la
brutalité de son fils.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais le tir? objectera-t-on. Ne faut-il pas que l'enfant l'apprenne en
tuant, que, de meurtre en meurtre, il aille jusqu'à tuer l'hirondelle au
vol? Le seul pays de l'Europe où tout le monde sache tirer, c'est celui
où on tire le moins à l'oiseau. La patrie de Guillaume Tell a su montrer
à ses enfants un but plus juste et plus sublime, quand ils affranchirent
leur pays.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La France n'est pas féroce. Pourquoi cet amour du meurtre, cette
extermination des bêtes?
_C'est le peuple impatient, peuple jeune, peuple enfant_, et d'une rude
et mobile enfance. S'il n'agit pas en créant, il agira en brisant.
Ce qu'il brise surtout, c'est lui-même. Une éducation violente,
orageusement passionnée d'amour ou de sévérité, brise chez l'enfant,
flétrit, étouffe la prime fleur morale de sensibilité native, ce qui
restait de meilleur du lait maternel, germe d'amour universel qui
refleurit bien rarement.
Une sécheresse incroyable attriste chez beaucoup d'enfants. Quelques-uns
en reviennent, par le long circuit de la vie, quand ils sont devenus
hommes, hommes expérimentés, éclairés. La lumière leur rend la
tendresse. Mais la première fraîcheur de coeur? elle ne reviendra
jamais.
Pourquoi ce peuple, du reste, si heureusement né, est-il (sauf de rares
et locales exceptions) frappé d'une impuissance singulière pour
_l'harmonie_? Il a ses chansons à lui, de petites mélodies charmantes de
vivacité, de gaieté. Mais il lui faut un long effort, une éducation
spéciale, pour arriver à l'harmonie.
* * * * *
Page 129. _Quel bonheur le matin quand les terreurs s'enfuient_.--«Avant
(dit Tschudi) que les teintes vermeilles de la rosée matinale aient
annoncé l'approche du soleil, souvent même avant que la plus légère
lueur ait signalé l'aube à l'orient, alors que les étoiles scintillent
encore dans le sombre azur du ciel, un bruit sourd retentit sur le faîte
d'un vieux sapin, bientôt suivi d'un caquetage de plus en plus accentué;
puis les notes s'élèvent et une interminable série de sons aigus frappe
l'air de toutes parts comme un cliquetis de lames continuellement
heurtées l'une contre l'autre. C'est le temps de l'accouplement du coq
des bois. L'oeil en feu, il danse et sautille sur sa branche, tandis
qu'au-dessous de lui, dans le taillis, ses poules reposent
tranquillement et contemplent avec respect les folles gambades de leur
seigneur et maître. Il n'est pas longtemps seul à animer la forêt. Le
merle s'élève à son tour, secouant la rosée de ses plumes brillantes. Le
voilà qui aiguise son bec sur la branche, et, de rameau en rameau,
sautille jusqu'au sommet de l'érable où il a dormi, étonné de voir que
presque tout sommeille encore dans la forêt quand l'aube du jour a
remplacé la nuit. Deux fois, trois fois, il lance sa fanfare aux échos
de la montagne et de la vallée, qu'un épais brouillard lui dérobe
encore.
«De minces colonnes de fumée blanchâtre s'échappent du toit des
chaumières; les chiens jappent autour des fermes, et les clochettes
sonnent au cou des vaches. Les oiseaux quittent alors leurs buissons,
agitent leurs ailes et s'élancent dans les airs pour saluer le soleil,
qui vient une fois de plus leur donner sa bienfaisante lumière. Plus
d'un pauvre petit moineau se réjouit d'avoir échappé aux dangers de la
nuit. Perché sur une petite branche, il avait cru pouvoir dormir sans
crainte, la tête ensevelie sous ses plumes, quand, à la lueur d'une
étoile, il a vu se glisser dans les arbres la chouette silencieuse,
méditant quelque forfait. La fouine était venue du fond de la vallée,
l'hermine était descendue du rocher, la martre des sapins avait quitté
son nid, le renard rôdait dans les broussailles. Tous ces ennemis, le
pauvre petit les avait vus pendant cette nuit terrible. Sur son arbre, à
terre, dans l'air, partout la destruction le menaçait. Qu'elles avaient
été longues, ces heures où, n'osant bouger, il n'avait pour protection
que les jeunes feuilles qui le cachaient! Aussi maintenant, quel plaisir
pour lui de s'élancer à tire-d'aile, de vivre en sécurité, protégé,
défendu par la lumière!
«Le pinson lance à plein gosier sa note claire et sonore; le rouge-gorge
chante au faîte du mélèze, le chardonneret dans les aunes, le bruant et
le bouvreuil sous les ramées. La mésange, le roitelet et le troglodyte
confondent leurs voix. Le pigeon ramier roucoule, et le pic frappe son
arbre. Mais au-dessus de ces cris joyeux retentissent les notes
mélodieuses de l'alouette des bois et l'inimitable chant de la grive.»
* * * * *
Page 135. _Migrations_.--Pour l'Arabe affamé, le maigre habitant du
désert, l'arrivée des oiseaux voyageurs, fatigués, lourds à cette époque
et si faciles à prendre, est une bénédiction de Dieu, une manne céleste.
La Bible nous dit les ravissements des Israélites, errants dans l'Arabie
Pétrée, à jeun et défaillants, quand ils virent tout à coup descendre la
nourriture ailée: non pas les sauterelles du sobre Élie, non pas le pain
dont le corbeau nourrissait ses entrailles, mais la caille lourde de
graisse, délicieuse et substantielle, qui d'elle-même tombait dans la
main. Ils mangèrent à crever, et les grasses marmites de Pharaon ne leur
laissèrent plus de regret.
J'excuse de bon coeur la gloutonnerie des affamés. Mais que dire des
nôtres, dans les plus riches pays de l'Europe, qui, après moisson et
vendange, les greniers et les celliers pleins, n'en poursuivent pas
moins avec furie ces pauvres voyageurs? Gras ou maigre, tout leur est
bon; ils mangeraient jusqu'aux hirondelles; ils dévorent les oiseaux
chanteurs, «ceux qui n'ont que le son.» Leur frénésie sauvage met le
rossignol à la broche, plume et tue l'hôte de la maison, le pauvre
rouge-gorge, qui mangeait hier dans la main.
Le temps des migrations est un temps de carnage. La loi qui pousse au
sud les tribus des oiseaux, pour des millions d'entre eux, c'est une loi
de mort. Beaucoup partent, quelques-uns reviennent; à chaque station de
la route, il leur faut payer un tribut de sang. L'aigle attend sur son
roc, et l'homme attend dans la vallée. Ce qui échappera au tyran de
l'air, celui de la terre le prendra. «Beau moment!» dit l'enfant ou le
chasseur, enfant féroce dont le meurtre est le jeu. «Dieu l'a voulu
ainsi! dit le pieux glouton; résignons-nous!» Voilà les jugements de
l'homme sur cette fête de massacre. Nous n'en savons pas plus,
l'histoire n'a pas écrit encore ce qu'en pensent les massacrés.
* * * * *
--Les migrations sont des échanges pour tout pays (excepté les pôles à
l'époque de l'hiver). Telle cause de climat ou de nourriture, qui décide
le départ d'un oiseau, est précisément celle qui détermine l'arrivée
d'une autre espèce. Quand l'hirondelle nous quitte aux pluies d'automne,
nous voyons apparaître l'armée des pluviers et des vanneaux à la
recherche des lombrics exilés de leur demeure par l'inondation. En
octobre, et plus les froids avancent, les bruants, les cabarets, les
roitelets remplacent les oiseaux chanteurs qui nous ont fuis. Les
perdrix, les bécasses descendent de leurs montagnes au moment où la
caille et la grive émigrent vers le Midi. C'est alors aussi que les
grandes armées des espèces aquatiques quittent l'extrême Nord pour les
contrées tempérées où les mers, les étangs et les lacs ne gèlent pas.
Les oies sauvages, les cygnes, les plongeons, les canards, les
sarcelles, fendent l'air en ordre de bataille et s'abattent sur les lacs
d'Écosse, de Hongrie, sur nos étangs du Midi, etc. La cigogne au
tempérament délicat fuit au Midi, quand la grue sa cousine va partir du
Nord où manquent les vivres. Passant sur nos terres, elle y paye tribut
en nous délivrant des derniers reptiles et batraciens qu'un souffle
tiède d'automne avait fait revivre.
* * * * *
Page 138. _C'est le besoin de la lumière_.--Et pourtant, le rossignol
lui échappe quand il nous revient d'Asie. Mais pour les véritables
artistes, il la faut doucement ménagée, mêlée de rayons et d'ombres.
Rembrandt a puisé dans la science du clair-obscur les effets à la fois
doux et chauds de ses peintures. Le rossignol commence à chanter quand
la brume du soir se mêle aux derniers rayons du soleil; et c'est pour
cela que nous vibrons à sa voix. Notre âme, à ces heures indécises du
crépuscule, reprend possession de sa lumière intérieure.
* * * * *
Page 169. _Et ne dis pas: L'hiver tuera les insectes_.--Quand M. de
Custine fit son voyage en Russie, il raconte qu'à la foire de Nijni, il
fut épouvanté de la multitude de blattes qui couraient dans sa chambre
avec une odeur infecte, et qu'on ne put faire disparaître. Le docteur
Tschudi, patient voyageur qui a vu la Suisse dans ses moindres détails,
assure qu'au souffle de l'autan qui en douze heures fait fondre les
neiges, d'innombrables armées de hannetons ravagent le pays. Ils sont un
fléau non moins terrible que les sauterelles au Midi.
À notre voyage en Italie, nous fîmes une observation qui n'aura pas
échappé aux naturalistes, c'est que les hannetons n'y meurent pas
l'automne. Des pièces inhabitées de notre palazzo, presque entièrement
fermé l'hiver, nous vîmes s'échapper au printemps des nuées de hannetons
qui paisiblement avaient dormi en attendant la chaleur. Du reste, en ce
pays, les insectes, même éphémères, ne meurent pas. De gigantesques
cousins nous faisaient la guerre toutes les nuits, demandant notre sang
d'une voie aiguë et stridente.
Si, à côté de ces preuves de la multiplication des insectes, même dans
les pays tempérés ou froids, nous disons qu'une hirondelle n'a pas assez
de 1000 mouches par jour; qu'un couple de moineaux porte à ses petits
4300 chenilles ou scarabées par semaine; une mésange 300 par jour, nous
verrons à la fois le mal et le remède. Nous tirons ces chiffres de M.
Quatrefages (_Souvenirs_), et d'une _Lettre écrite par M. Walter
Trevelyan à l'éditeur des Oiseaux de la Grande-Bretagne_, et traduite
dans la _Revue britannique_, 7 juillet 1850.
Voici un aperçu bien incomplet, des services que nous rendent les
oiseaux de notre climat:
Plusieurs sont les gardiens assidus des troupeaux. Le héron garde-boeuf,
usant de son bec comme d'un ciseau, coupe le cuir du boeuf pour en
extraire un ver parasite qui suce le sang et la vie de l'animal. Les
bergeronnettes, les étourneaux rendent à peu près les mêmes services à
nos bestiaux. Les hirondelles détruisent des milliers d'insectes ailés
qui ne posent guère, et que nous voyons danser dans les rayons du
soleil: cousins, libellules, tipules, mouches, etc. Les engoulevents,
les martinets, chasseurs de crépuscule, font disparaître les hannetons,
les blattes, les phalènes, et une foule de rongeurs qui ne travaillent
que de nuit. Le pic chasse les insectes qui, cachés sous l'écorce des
arbres, vivent aux dépens de la séve. Les colibris, les oiseaux-mouches,
les soui-mangas, dans les pays chauds, épurent le calice des fleurs. Le
guêpier, en toute contrée, livre une rude guerre aux guêpes affamées de
nos fruits. Le chardonneret, ami des terres incultes et de la graine du
chardon, l'empêche d'envahir le sol. Les oiseaux de nos jardins,
fauvettes, pinsons, bruants, mésanges, dépouillent nos arbrisseaux et
nos grands arbres des pucerons, chenilles, scarabées, etc., dont les
ravages seraient incalculables. Beaucoup de ces insectes restent l'hiver
à l'état d'oeuf ou de larve, attendant la belle saison pour éclore;
mais, en cet état, ils sont attentivement recherchés par les merles, les
roitelets, les troglodytes. Les premiers retournent les feuilles qui
jonchent le sol; les seconds grimpent aux plus hautes branches, ou
émouchent le tronc. Dans les prairies humides, on voit les corbeaux et
les cigognes piocher la terre pour s'emparer du _ver blanc_, qui, trois
années durant avant de devenir hanneton, ronge les racines de nos foins.
Nous nous arrêtons, afin de ne pas lasser notre lecteur, et pourtant la
liste des oiseaux utiles est à peine effleurée.
* * * * *
Page 179. _Le pic, comme augure_.--Les méthodes d'observations adoptées
par la météorologie sont-elles sérieuses, efficaces? Quelques savants en
doutent. Il serait bon peut-être d'examiner si l'on ne peut tirer aucun
parti de la météorologie des anciens, de leur divination par les
oiseaux. Les textes principaux sont indiqués dans l'Encyclopédie de
Pauly (Stuttgard), article _Divinatio_.
«Le pic est un oiseau chéri dans les steppes de Pologne et de Russie.
Dans ces plaines peu boisées, il se dirige toujours vers les arbres; en
le suivant, on retrouve un ravin pour se cacher, des sources plus tard,
enfin on descend vers le fleuve. Sous la direction de cet oiseau on peut
ainsi s'orienter et reconnaître le pays.» (Michiewicz, _les slaves_, t.
Ier, p. 200.)
* * * * *
Page 193. _Chant_.--N'isolons pas ce que Dieu a réuni. Quand vous placez
un oiseau dans une cage, tout près de vous, son chant vous lasse bientôt
par son timbre sonore ou sa monotonie. Mais dans le grand concert de la
nature, cet oiseau donnait sa note et complétait l'harmonie. Telle voix
puissante s'adoucissait aux modulations de l'air; telle, fine et douce,
glissait emportée par la brise.
Et puis, au fond des bois, le chanteur se déplace sans cesse, s'éloigne,
ou se rapproche; il y a les effets lointains qui amènent la rêverie, et
le coup d'archet qui fait vibrer le coeur.
Chez vous, ce chant serait toujours même chose; mais sur l'aile des
vents, cette musique est divine, elle pénètre l'âme et la ravit.
* * * * *
Page 201. _L'oiseau qui vient se chauffer au foyer_.--Je trouve ce
passage admirable dans la _Conquête de l'Angleterre par les normands_.
Le chef des Saxons barbares réunit ses prêtres et ses sages pour savoir
s'ils doivent se faire chrétiens. L'un d'eux parle ainsi: