Cette même avidité, il l'eut un moment après pour les aliments. Il

voulut vivre, dévora le pavot, l'oubli...

Les chants de femme, Toussenel l'avait dit, sont ce qui les attache le

plus, non pas l'ariette légère d'une fillette étourdie, mais une mélodie

douce et triste. La _sérénade_ de Schubart a particulièrement effet sur

celui-ci. Il semble s'être senti et reconnu dans cette âme allemande

aussi tendre que profonde.

La voix cependant ne lui revient pas. Il avait commencé son chant de

décembre, quand il a été transporté ici. Les émotions du transport, le

changement de lieu, de personne, l'inquiétude où il a été de sa nouvelle

condition, surtout le salut féroce, l'attentat du rouge-gorge, l'ont

trop profondément ému. Il se calme, ne nous en veut plus, mais la muse,

si violemment interrompue, se tait encore; elle ne s'éveillera qu'au

printemps.

Maintenant il sait certainement que la personne qui chante est loin de

lui vouloir du mal; il l'accepte, apparemment comme un rossignol d'autre

forme. Elle peut sans difficulté approcher, et même mettre la main dans

la cage. Il regarde attentivement ce qu'elle veut, mais ne remue pas.

La question curieuse pour moi, qui n'ai pas fait avec lui d'alliance

musicale, était de savoir s'il m'accepterait aussi. Je ne montrai nul

empressement indiscret, sachant que le regard seul, dans certains

moments, le trouble. Je restais donc de longs jours attentif sur les

vieux livres ou papiers du XIVe siècle, sans le regarder. Mais lui, il

me regardait très-curieusement lorsque j'étais seul. Bien entendu que,

sa maîtresse présente, il m'oubliait entièrement, j'étais annulé.

Il s'habituait ainsi à me voir sans inquiétude, comme un être

inoffensif, pacifique, de peu de mouvement et de peu de bruit. Le feu

dans l'âtre, et, près du feu, ce lecteur paisible, c'étaient, dans les

absences de la personne préférée, dans les heures silencieuses, quasi

solitaires, l'objet de sa contemplation.

Je me hasardai hier, étant seul, d'approcher de lui, de lui parler comme

je fais au rouge-gorge, et il ne s'agita pas, il ne parut pas troublé;

il attendit paisiblement, avec un oeil plein de douceur. Je vis que la

paix était faite, et que j'étais accepté.

Ce matin, j'ai de ma main mis le pavot dans la cage, et il ne s'est

point effrayé. On dira: «Qui donne, est le bienvenu.» Mais je tiens à

constater que notre traité est d'hier, avant que j'eusse donné rien

encore, et parfaitement désintéressé.

Voilà donc qu'en moins d'un mois, le plus nerveux des artistes, le plus

craintif et le plus défiant des êtres, s'est réconcilié avec l'espèce

humaine.

Preuve curieuse de l'union naturelle, du traité préexistant qui est

entre nous et ces êtres instinctifs, que nous appelons inférieurs.

* * * * *

Ce traité, ce pacte éternel, que notre brutalité, nos inintelligences

violentes n'ont pas pu déchirer encore, auquel ces pauvres petits

reviennent si facilement, auquel nous reviendrons nous-mêmes, lorsque

nous serons vraiment hommes, c'est justement la conclusion où tout ce

livre tendait et celle que j'allais écrire, quand le rossignol est

entré, et le père au rossignol.

L'oiseau a été lui-même, dans cette amnistie facile qu'il nous donne à

nous, ses tyrans, ma conclusion vivante.

* * * * *

Les voyageurs qui les premiers ont abordé dans des pays nouveaux où

l'homme n'était jamais venu, rapportent unanimement que tous les

animaux, mammifères, amphibies, oiseaux, ne fuyaient point, au contraire

venaient plutôt les regarder avec un air de curiosité bienveillante, à

quoi ils répondaient à coups de fusil.

Même aujourd'hui que l'homme les a si cruellement traités, les animaux,

dans leurs périls, n'hésitent nullement à se rapprocher de lui.

L'ennemi antique et naturel de l'oiseau, c'est le serpent: pour les

quadrupèdes, c'est le tigre. Et leur protecteur, c'est l'homme.

Du plus loin que le chien sauvage odore le tigre ou le lion, il vient se

serrer près de nous.

De même l'oiseau, dans l'horreur que lui inspire le serpent, quand il

menace surtout sa couvée encore sans ailes, trouve le langage le plus

expressif pour implorer l'homme, et pour le remercier s'il tue son

ennemi.

Voilà pourquoi le colibri aime à nicher près de l'homme. Et c'est

très-probablement pour le même motif que les hirondelles et les

cigognes, dans les âges féconds en reptiles, ont pris l'habitude de

loger chez nous.

* * * * *

Observation essentielle. On prend souvent pour défiance la fuite de

l'oiseau et la crainte qu'il a de la main de l'homme. Cette crainte ne

serait que trop juste. Mais lors même qu'elle n'existe pas, l'oiseau est

un être infiniment nerveux, délicat, qui souffre à être touché.

Mon rouge-gorge, qui appartient à une espèce d'oiseau très-robuste et

très-familière, qui approche sans cesse de nous, le plus près qu'il

peut, et qui certes n'a aucune crainte de sa maîtresse, frémit de tomber

sous la main. Le frôlement de ses plumes, le dérangement de son duvet,

tout hérissé quand on l'a pris, lui est très-antipathique. La vue

surtout de cette main qui avance et va le saisir, le fait reculer

instinctivement et sans qu'il en soit le maître.

Quand il s'attarde le soir, qu'il ne rentre pas dans sa cage, il ne

refuse pas d'y être remis; mais plutôt que de se voir prendre, il tourne

le dos, se cache dans un rideau ou dans un pli de la robe où il sait

bien qu'on va le prendre infailliblement.

Tout cela n'est pas défiance.

* * * * *

L'art de la domestication n'irait pas loin, s'il n'était préoccupé que

des utilités dont les animaux apprivoisés seront à l'homme.

Il doit sortir principalement de la considération de l'utilité dont

l'homme peut être aux animaux;

De son devoir d'initier tous les hôtes de ce globe à une société plus

douce, pacifique et supérieure.

* * * * *

Dans la barbarie où nous sommes encore, nous ne connaissons guère que

deux états pour l'animal, la liberté absolue ou l'esclavage absolu; mais

il est des formes très-variées de demi-servage que les animaux

d'eux-mêmes acceptent très-volontiers.

Le petit faucon du Chili (_cernicula_), par exemple, aime à demeurer

chez son maître. Il va tout seul à la chasse, et, fidèle, revient chaque

soir rapporter ce qu'il a pris et le manger en famille. Il a besoin

d'être loué du père, flatté de la dame, caressé surtout des enfants.

* * * * *

L'homme, protégé jadis par les animaux, tant qu'il était si mal armé,

s'est mis peu à peu en état de devenir leur protecteur, surtout depuis

qu'il a la poudre et qu'il foudroie à distance les plus redoutés des

êtres. Il a rendu aux oiseaux le service essentiel de diminuer

infiniment le nombre des brigands de l'air.

* * * * *

Il peut leur en rendre un autre, non moins grand, celui d'abriter, la

nuit, les espèces innocentes. La nuit! le sommeil! l'abandon complet aux

chances les plus affreuses! Ô dureté de la Nature!... Mais elle s'est

justifiée en mettant aussi ici-bas l'être prévoyant et industrieux qui,

de plus en plus, sera pour les autres une seconde providence.

Je sais une maison sur l'Indre, dit Toussenel, où les serres, ouvertes

le soir, reçoivent tout honnête oiseau qui vient y chercher asile contre

les dangers de la nuit, où celui qui s'est attardé frappe du bec en

confiance. Contents d'être enfermés la nuit, sûrs de la loyauté de

l'homme, ils s'envolent heureux au matin, et payent son hospitalité du

spectacle de leur joie et de leurs libres chansons.

* * * * *

Je me garderai bien de parler de la domestication, lorsque mon ami, M.

Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, rouvre d'une manière si louable cette

voie longtemps oubliée.

Un rapprochement suffit. L'antiquité nous a légué en ce genre le

patrimoine admirable dont a vécu le genre humain: la domestication du

chien, du cheval et de l'âne, du chameau, de l'éléphant, du boeuf, du

mouton et de la chèvre, des gallinacées.

Quel progrès dans les deux mille ans qui viennent de s'écouler? Quelle

acquisition nouvelle?

Deux seulement, et légères à coup sûr: l'importation du dindon et du

faisan de la Chine!

* * * * *

Nul effort direct de l'homme n'a agi pour le bien du globe autant que

l'humble travail des modestes auxiliaires de la vie humaine.

Pour descendre à ce qu'on méprise si sottement, à la basse-cour, quand

on voit les milliards d'oeufs que font éclore les fours d'Égypte, ou

dont notre Normandie charge des vaisseaux, des flottes, qui chaque année

passent la Manche, on apprend à apprécier comment les petits moyens de

l'économie domestique produisent les plus grands résultats.

Si la France n'avait pas le cheval, et que quelqu'un le lui donnât, une

telle conquête serait pour elle plus que la conquête du Rhin, de la

Belgique, de la Savoie; le cheval seul vaut trois royaumes.

Maintenant voici un animal qui représente à lui seul le cheval, l'âne,

la vache, la chèvre, qui a toutes leurs utilités, et qui donne

par-dessus une incomparable laine; animal dur et robuste, qui supporte

le froid à merveille. On entend bien que je parle du lama, que M.

Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire s'efforce d'introduire ici avec une si

louable persévérance. Tout semble se liguer à l'encontre: le beau

troupeau de Versailles a péri par la malveillance; celui du Jardin des

Plantes périra par l'étroitesse du local et l'humidité.

La conquête du lama est dix fois plus importante que la conquête de

Crimée.

* * * * *

Mais, encore une fois, il faut à ce genre de transplantation une

générosité de moyens, un ensemble de précautions, disons-le, une

tendresse d'éducation, qui se trouvent réunies rarement.

Un mot ici, un petit fait, dont la portée n'est pas petite.

Un grand écrivain, qui ne fut point un savant, Bernardin de

Saint-Pierre, avait dit qu'on ne réussirait pas à transplanter l'animal,

si on n'importait à côté de lui le végétal auquel il est

particulièrement sympathique. Ce mot passa comme tant d'autres vues qui

font sourire les savants, et qu'ils appellent _poésie_.

Mais il n'a pas passé en vain pour un amateur éclairé qui s'est fait

ici, à Paris, une collection d'oiseaux vivants. Quelque soin qu'il prît,

une perruche fort rare, qu'il avait acquise, restait obstinément

stérile. Il s'informa du végétal dans lequel elle fait son nid, et donna

commission au Havre pour qu'il lui fût apporté. Il ne put l'avoir

vivant; il l'eut sans feuille, sans branche; un simple tronc mort.

N'importe, l'oiseau, dans ce tronc creux, retrouva sa place ordinaire,

ne manqua pas d'y faire son nid. Il aima et prit famille; il eut des

oeufs, il les couva, et maintenant il a des petits.

* * * * *

Recréer les circonstances d'habitation, de nourriture, l'entourage

végétal, les harmonies de toute espèce, qui pourront tromper l'exilé et

faire oublier la patrie, c'est chose non-seulement de science, mais

d'ingénieuse invention.

Déterminer la mesure de liberté, de servage, d'alliance et de

collaboration avec nous, dont chaque être est susceptible, c'est un des

plus graves sujets qui puissent occuper.

Art nouveau, où l'on ne pénétrera pas sans un approfondissement moral,

un affinement, une délicatesse d'appréciation, qui commence à peine, et

qui n'existera peut-être que quand la femme entrera dans la science,

dont elle est exclue jusqu'ici.

Cet art suppose une tendresse infinie dans la justice et la sagesse.

ÉCLAIRCISSEMENTS.

Le principal éclaircissement pour un livre est incontestablement la

formule qui le résume. La voici en peu de mots:

Ce livre a considéré l'oiseau _en lui-même_, et peu par rapport à

l'homme.

L'oiseau, né plus bas que l'homme (ovipare, comme le reptile), a sur

l'homme trois avantages qui sont sa mission spéciale:

I. _L'aile, le vol,_ puissance unique, qui est le rêve de l'homme. Toute

autre créature est lente. Près du faucon, de l'hirondelle, le cheval

arabe est un limaçon.

II. Le vol même ne tient pas seulement à l'aile, mais à une puissance

incomparable de _respiration et de vision_. L'oiseau est proprement le

fils de l'air et de la lumière.

III. Être essentiellement électrique, l'oiseau voit, sait et prévoit la

terre et le ciel, les temps, les saisons. Soit par un rapport intime

avec le globe, soit par une prodigieuse mémoire des localités, des

routes, il est toujours orienté et toujours sait son chemin.

Il plane, il pénètre, il atteint ce que n'atteindrait jamais l'homme.

Cela est sensible, surtout dans sa merveilleuse guerre contre le reptile

et l'insecte.

Ajoutez le travail immense d'épuration continuelle que font certaines

espèces de toute chose dangereuse, immonde. Si cette guerre et ce

travail cessaient un seul jour, l'homme disparaîtrait de la terre.

Cette victoire de chaque jour du fils aimé de la lumière sur la mort,

sur la vie meurtrière et ténébreuse, c'est le juste sujet du _chant_, de

cet hymne de joie immense dont l'oiseau salue chaque aurore.

Mais avec le chant, l'oiseau a beaucoup d'autres langages. Comme

l'homme, il jase, prononce, dialogue. Il est avec nous le seul être qui

ait vraiment une langue. L'homme et l'oiseau sont le verbe du monde.

L'oiseau, qui est un augure, se rapproche toujours de l'homme, qui

toujours lui fait du mal. Il le devine et le pressent tel sans doute

qu'il sera un jour, quand il sortira de la barbarie où nous le voyons

encore.

Il reconnaît en lui la créature unique, sanctifiée et bénie, qui doit

être l'arbitre de toutes, qui doit accomplir le destin de ce globe par

un suprême bienfait: _Le ralliement de toute vie et la conciliation des

êtres._

Ce ralliement pacifique doit s'opérer à la longue par un grand art

d'éducation et d'initiation, que l'homme commence à entrevoir.

* * * * *

Page 5. _Éducation du vol_, et page 26.--Est-ce à tort que l'homme, en

ses rêveries, pour se faire croire à lui-même qu'il sera plus qu'homme

un jour, s'attribue des ailes? rêve ou pressentiment, n'importe.

Il est sûr que le vol, tel que le possède l'oiseau, est vraiment un

_sixième sens_. Il serait stupide de n'y voir qu'une dépendance du tact.

(Voyez, entre autres ouvrages, Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784.)

L'aile n'est si rapide et si infaillible que parce qu'elle est aidée

d'une puissance visuelle qui ne se retrouve non plus dans toute la

création.

L'oiseau, il faut en convenir, est tout dans l'air, dans la lumière.

S'il est une vie sublime, une vie de feu, c'est celle-là.

Qui embrasse et perçoit toute la terre? Qui la mesure du regard et de

l'aile? Qui en sait toutes les routes? et non pas sur ligne tracée, mais

à la fois dans tous les sens: car, qui n'est route pour l'oiseau?

Ses rapports avec la chaleur, l'électricité et le magnétisme, toutes les

forces impondérables, nous sont à peine connus; on les entrevoit

pourtant dans sa singulière prescience météorologique.

Si nous l'avions sérieusement étudié, nous aurions eu le ballon depuis

des milliers d'années; mais avec le ballon même, et le ballon _dirigé_,

nous serons encore énormément loin d'être oiseaux. En imiter les

appareils et les reproduire un à un, ce n'est nullement en avoir

l'accord, l'ensemble, l'unité d'action, qui meut le tout dans cette

aisance et cette vélocité terrible.

Renonçons, pour cette vie du moins, à ces dons supérieurs, et

bornons-nous à regarder les deux machines, la nôtre et la sienne, en ce

qu'elles ont de moins différent.

Celle de l'homme est supérieure, en ce qu'elle est moins spéciale,

susceptible de se plier à des emplois plus divers, et surtout en ce

qu'elle a l'omnipuissance de la main.

En revanche, elle est bien moins unifiée et centralisée. Nos membres

inférieurs, cuisses et jambes, qui sont fort longs, traînent

excentriques loin du foyer de l'action. La circulation y est plus lente;

chose sensible aux dernières heures, où l'homme est mort des pieds

longtemps avant que le coeur ait cessé de battre.

L'oiseau, presque tout sphérique, est certainement le sommet, sublime et

divin, de centralisation vivante. On ne peut ni voir, ni imaginer même

un plus haut degré d'unité. Excès de concentration qui fait la grande

force personnelle de l'oiseau, mais qui implique son extrême

individualité, son isolement, sa faiblesse sociale.

La solidarité profonde, merveilleuse, qui existe dans les insectes

supérieurs (abeilles, fourmis, etc.), ne se trouve point chez les

oiseaux. Les bandes y sont communes, mais les vraies républiques, rares.

La famille y est très-forte, la maternité, l'amour. La fraternité, la

sympathie d'espèces, les secours mutuels entre oiseaux même d'espèces

diverses, ne leur sont pas inconnus. Pourtant, la fraternité y est fort

en seconde ligne. Le coeur tout entier de l'oiseau est dans l'amour, est

dans le nid.

Là est son isolement, sa faiblesse et sa dépendance; là aussi la

tentation de se créer un protecteur.

Le plus sublime des êtres n'en est pas moins un de ceux qui demandent le

plus la protection.

* * * * *

Page 8. _Sur la vie de l'oiseau dans l'oeuf_.--Je tire ces détails du

très-exact M. _Duvernoy_. L'ovologie, de nos jours, est devenue une

science. Cependant, sur l'oeuf de l'oiseau en particulier, je ne connais

que peu d'ouvrages. Le plus ancien est d'un abbé _Manesse_, du dernier

siècle, très-verbeux et peu instructif (manuscrit de la bibliothèque du

Muséum). La même bibliothèque possède l'ouvrage allemand de _Wirfing et

Gunther_, sur les nids et les oeufs, et un autre, allemand aussi, dont

les planches me semblent meilleures, quoique défectueuses encore. J'ai

vu une livraison d'une nouvelle collection de gravures, beaucoup plus

soignée.

* * * * *

Page 14. _Mers gélatineuses, nourrissantes_.--M. de Humboldt, dans l'un

de ses premiers ouvrages (_Scènes des tropiques_), a le premier, je

crois, constaté ce fait. Il l'attribue à la prodigieuse quantité de

méduses et autres êtres analogues qui sont en décomposition dans ces

eaux. Si pourtant une telle dissolution cadavéreuse y dominait, ne

rendrait-elle pas les eaux funestes au poisson, bien loin de le nourrir?

Peut-être ce phénomène doit-il être attribué moins aux vies éteintes

qu'aux vies commencées, à une première fermentation vivante où se

forment les premières organisations microscopiques.

C'est particulièrement dans les mers des pôles, en apparence si sauvages

et si désolées, qu'on observe ce caractère. La vie y surabonde tellement

que la couleur des eaux en est entièrement changée. Elles sont

vert-olive foncé, épaisses de matière vivante et de nourriture.

* * * * *

Page 34. _Notre Muséum_.--En parlant de ses collections, je ne puis

oublier sa précieuse bibliothèque qui a reçu celle de Cuvier, et qui

s'est enrichie des dons de tous les savants de l'Europe. J'ai eu

infiniment à me louer de l'obligeance du conservateur, M. Desnoyers, et

de M. le docteur Lemercier, qui a bien voulu aussi me communiquer nombre

de brochures et mémoires curieux de sa collection personnelle.

* * * * *

Page 38. _Buffon_.--Je trouve qu'aujourd'hui on oublie trop que ce grand

généralisateur n'en a pas moins reçu, enregistré nombre d'observations

très-exactes, que lui transmettaient des hommes spéciaux, officiers de

vénerie, gardes-chasse, marins et gens de tous métiers.

* * * * *

Page 40. _Le pingouin_.--Frère du manchot, mais plus dégrossi, il porte

ses ailes comme un véritable oiseau; ce ne sont plus des membranes

flottantes sur une poitrine évidée. L'air plus raréfié de notre pôle

boréal, où il vit, a déjà dilaté ses poumons, et le sternum veut faire

saillie. Les jambes, plus dégagées du corps, gardent mieux l'équilibre,

et le port gagne en assurance. Il y a une différence notable entre les

produits analogues des deux hémisphères.

* * * * *

Page 47. _Le pétrel, effroi du marin_.--La légende du pétrel marchant

sur les eaux, autour du vaisseau qu'il semble mener à la perdition, est

originairement hollandaise. Cela devait être ainsi. Les hollandais, qui

naviguent en famille et emmènent leurs femmes, leurs enfants, jusqu'aux

animaux domestiques, ont été plus impressionnés du sinistre présage que

les autres navigateurs. Les plus hardis de tous peut-être, vrais

amphibies, ils n'en ont pas moins été soucieux et imaginatifs, ne

risquant pas seulement leurs corps, mais leurs affections, livrant aux

hasards fantasques de la mer le cher foyer, un monde de tendresse. Ce

gros petit bateau lourd, qui est plutôt une maison flottante, va

pourtant toujours roulant à travers les mers du Nord, le grand océan

Boréal et la sauvage Baltique, faisant sans cesse les traversées les

plus dangereuses, comme celle d'Amsterdam à Cronstadt. On rit de ces

massives embarcations d'une forme surannée; mais celui qui les sent si

heureusement combinées pour le double aménagement de la cargaison et de

la famille, ne peut les voir dans les ports de Hollande sans s'y

intéresser et sans les combler de voeux.

* * * * *

Page 59. _Épiornis_.--Voir au Muséum les restes de ce gigantesque oiseau

et son oeuf énorme. On a calculé qu'il devait être cinq fois plus gros

que l'autruche.

Combien il est regrettable que notre riche collection de fossiles reste

enterrée, en majeure partie, dans les tiroirs du Muséum, faute de place.

Pour trente ou quarante mille francs on élèverait une galerie de bois où

l'on pourrait tout étaler.

En attendant, l'on raisonne comme si ces vastes études, qui commencent,

étaient déjà épuisées. Qui ne sait que l'homme a à peine vu l'entrée du

prodigieux monde des morts! Il a gratté à peine la surface du globe.

L'exploration plus profonde où le conduisent mille nécessités nouvelles

d'art et d'industrie (celle par exemple de percer les Alpes pour le

nouveau chemin de fer) pourra ouvrir à la science des perspectives

inattendues. La paléontologie est bâtie jusqu'ici sur la base étroite

d'un nombre minime de faits. Si l'on songe que les morts (de tant de

milliers d'années que ce globe a déjà vécu) sont énormément plus

nombreux que les vivants, on trouve bien audacieuse cette manière de

raisonner sur quelques spécimens. Il y a cent, mille à parier contre un,

que tant de millions de morts, une fois déterrés, nous convaincront

d'avoir erré au moins par _énumération incomplète_.

* * * * *

Page 60. _L'homme eût péri cent fois_.--C'est là une des causes

premières de l'étroite fédération où furent originairement l'homme et

l'animal, pacte oublié par notre orgueil ingrat, et sans lequel pourtant

l'homme n'était pas possible.

Quand les oiseaux gigantesques dont nous voyons les débris lui eurent

préparé le globe, subordonné la vie grouillante et rampante qui

dominait; quand l'homme arriva sur la terre, en face de ce qui restait

des reptiles, en face des nouveaux hôtes du globe, non moins

redoutables, les tigres et les lions, il trouva l'oiseau, le chien,

l'éléphant à côté de lui.

On montra à Alexandre les rares et derniers individus de ces chiens

géants, qui pouvaient étrangler un lion. Ce ne fut pas par terreur que

ces animaux formidables se mirent avec l'homme, mais par sympathie

naturelle, et par l'horreur très-spéciale qu'ils ont pour l'espèce

féline, pour le chat géant (tigre ou lion).

Sans l'alliance du chien contre les bêtes féroces et celle de l'oiseau

contre les serpents et les crocodiles (que l'oiseau tue dans l'oeuf

même), l'homme à coup sûr était perdu.

L'utile amitié du cheval lui vint de même. On la devine à l'horreur

inexprimable et convulsive que tout jeune cheval éprouve à la seule

odeur du lion; il se serre et se livre à l'homme.

S'il n'avait eu le cheval, le boeuf, le chameau, s'il eût tiré de son

cou et de son échine les fardeaux énormes dont ils lui sauvent la

charge, il serait resté le serf misérable de sa faible organisation.

Dominé par la disproportion habituelle des poids et des forces, ou il

aurait renoncé au travail, eût vécu de proie fortuite, sans art ni

progrès, ou bien il aurait été l'éternel portefaix, courbé, traînant et

tirant, tête basse, sans regarder le ciel, sans penser, sans s'élever

jamais à l'invention.

* * * * *

Page 79. _Sur la puissance des insectes_.--Ce n'est pas seulement sous

les tropiques qu'ils sont redoutables. Au commencement du dernier

siècle, la moitié de la Hollande faillit périr, parce que les pilotis de

ses digues s'étaient rompus à la fois, invisiblement minés par le ver

qu'on nomme _taret_.

Ce redoutable rongeur, qui a souvent un pied de long, ne se trahit

nullement; il ne travaille qu'au dedans. Un matin, la poutre se brise,

le pilotis cède, le navire dévoré sombre dans les flots.

L'oiseau · 第 13 / 15 段