les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec les capitaines et
les hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que la salle est bien
chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors. Vient un petit
oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte,
sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour lui plein de
douceur, il ne sent plus ni pluie, ni orage; mais cet instant est
rapide, l'oiseau fuit en un clin d'oeil, _et, de l'hiver, il repasse
dans l'hiver_. Telle me semble la vie des hommes sur cette terre et sa
durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui
la suit.» (_Traduction d'Augustin Thierry._)
De l'hiver, il va dans l'hiver. «Of wintra in wintra cometh.»
* * * * *
Page 205. _Nids, éclosion_.--Dans toute l'étendue des îles qui relient
l'Inde à l'Australie, une espèce d'oiseaux de la famille des Gallinacées
se dispense de couver ses oeufs. Élevant un énorme monticule d'herbes
dont la fermentation produira un degré de chaleur favorable à l'éclosion
des oeufs, les parents, ce travail d'entassement une fois fait, s'en
remettent à la nature pour la reproduction de leur espèce. M. Gould, qui
a donné ces détails curieux, parle aussi de nids singuliers construits
par une autre espèce d'oiseaux. C'est une avenue formée de petites
branches plantées dans le sol et réunies en dôme à leur extrémité
supérieure. Des herbes entrelacées consolident la construction. Ce
premier travail achevé, les artistes songent à l'embellir. Ils vont,
cherchant de tous côtés, et souvent au loin, les plumes les plus
brillantes, les coquillages les mieux polis, les pierres qui ont le plus
d'éclat, pour en joncher l'entrée. Cette avenue semblerait ne pas être
le nid, mais le lieu des premiers rendez-vous. (Voy., dans le magnifique
ouvrage de M. Gould, _Australian birds_, les gravures coloriées.)
* * * * *
Page 135. _Instinct et raison_.--L'ignorant, l'inattentif, croit tout _à
peu près semblable_. Et la science voit que tout diffère, à mesure qu'on
apprend à voir. Les diversités apparaissent; cette nuance imperceptible
et à peu près sans valeur, qui d'abord n'empêchait pas de confondre les
choses entre elles, se caractérise et devient une différence saillante,
une distance considérable d'un objet à l'autre, une lacune, un hiatus,
parfois un abîme énorme qui les sépare et les éloigne, si bien qu'entre
ces choses, _d'abord à peu près semblables_, parfois tout un monde
tiendrait sans pouvoir les rapprocher.
On avait dit et répété que les travaux des insectes étaient absolument
semblables, d'une régularité mécanique. Et voilà que les Réaumur, les
Huber ont trouvé nombre de faits absolument en dehors de cette
régularité prétendue, spécialement pour la fourmi, une vie compliquée de
tant d'incidents, de tant d'exigences imprévues, que jamais elle n'y
ferait face sans un discernement rapide, une vive présence d'esprit qui
est un des plus hauts attributs de la personnalité.
On avait cru que les oiseaux construisaient des nids toujours
identiques. Point du tout. En observant mieux, on a trouvé qu'ils les
varient selon les climats et les temps. À New-York, le baltimore fait un
nid feutré à l'abri du froid. À la Nouvelle-Orléans, il fait un nid à
claire-voie, où l'air passe librement et lui diminue la chaleur. Des
perdrix du Canada, qui l'hiver se couvrent d'un petit auvent, à
Compiègne, sous un ciel plus doux ont supprimé cet abri qu'elles
jugeaient inutile. Même discernement en ce qui touche les saisons. Le
printemps américain étant devenu tardif dans les premières années du
siècle, le vrillot (de Wilson) a sagement fait son nid plus tard aussi,
l'ajournant de deux semaines. J'ose ajouter que j'ai vu, dans le midi de
la France, ces appréciations varier d'année en année; par une
inexplicable prévision, quand l'été devait être froid, les nids se
trouvaient mieux feutrés.
Le guillemot du nord (_mergula_), qui craint surtout le renard, friand
de ses oeufs, niche sur un rocher à fleur d'eau, afin qu'à peine éclose,
la couvée, quelque près qu'elle soit guettée, ait le temps de sauter à
l'eau. Au contraire, sur nos côtes où il n'a à craindre que l'homme, il
niche où l'homme a peine à atteindre, dans les falaises les plus hautes,
les plus escarpées.
Les ignorants, et encore les naturalistes de cabinet accordent les
diversités d'espèce à espèce, mais croient que dans chaque espèce, actes
et travaux, tout se ressemble. On a pu le soutenir, tant qu'on a vu les
choses _de loin et de haut_ dans une _généralité majestueuse_. Mais le
jour où les naturalistes ont pris le bâton de voyage, le jour où,
modestes, opiniâtres, infatigables pèlerins de la nature, ils ont mis
leurs souliers de fer, toutes choses ont changé d'aspect; ils ont vu,
noté, comparé nombre d'oeuvres individuelles, dans les travaux de chaque
espèce, en ont saisi les différences, et sont arrivés à cette conclusion
qu'eût d'avance donnée la logique: _que vraiment rien ne se ressemble_.
Dans ces oeuvres identiques aux yeux inexpérimentés, les Wilson et les
Audubon ont surpris les diversités d'un art très-variable, selon les
moyens et les lieux, selon les caractères, les talents des artistes,
dans une spontanéité infinie. Ainsi s'est étendu le domaine de la
liberté, de la fantaisie et de l'_ingegno_.
Formons le voeu que nos collections rapprochent plusieurs échantillons
de chaque espèce, rangés, échelonnés selon le progrès et le talent
individuel, notant l'âge approximatif des oiseaux qui ont fait les nids.
Si ces diversités infinies ne résultent point d'une activité libre,
d'une spontanéité personnelle; si on veut les rapporter à un instinct
identique, il faudra, pour soutenir cette thèse miraculeuse, faire
croire un autre miracle, que cet instinct, quoique le même, a la
singulière élasticité de s'accommoder et de se proportionner à une
variété de circonstances qui changent sans cesse, à un infini de
hasards.
Que sera-ce, si l'on trouve dans l'histoire des animaux tel acte de
prétendu instinct, qui suppose une résistance à tout ce que semble
vouloir notre nature instinctive? Que dire de l'éléphant blessé dont
parle Fouché d'Obsonville?
Ce voyageur judicieux, très-froid et fort éloigné de tendances
romanesques, vit dans l'Inde un éléphant qui, ayant été blessé à la
guerre, allait tous les jours faire panser sa blessure à l'hôpital. Or,
devinez quel était ce pansement. Une brûlure... Dans ce dangereux climat
où tout se corrompt, on est souvent obligé de cautériser les plaies. Il
endurait ce traitement, il l'allait chercher tous les jours; il ne
prenait pas en haine le chirurgien qui lui infligeait une si cuisante
douleur. Il gémissait, rien de plus. Il comprenait évidemment qu'on ne
voulait que son bien, que son bourreau était son ami, que cette cruauté
nécessaire avait pour but sa guérison.
Cet éléphant agissait évidemment par réflexion, nullement par un
instinct aveugle, il agissait avec une volonté éclairée et forte contre
la nature.
* * * * *
Page 237. _Le rossignol professeur_.--Je dois ce détail à une dame qui a
bien droit de juger en ces choses, à Mme Garcia Viardot. Les paysans de
Russie, qui ont l'oreille délicate, et une sensibilité très-grande pour
la nature (en proportion de ses sévérités pour eux), disaient, quand ils
entendaient parfois la cantatrice espagnole: «Le rossignol chante moins
bien.»
* * * * *
Page 239. _Le petit hésite encore_, etc. «Un jour, je me promenais avec
mon fils à Montier. Nous aperçûmes du côté du nord, sur le petit Salève,
un aigle qui s'échappait de l'anfractuosité des rochers. Quand il fut
assez près du grand Salève, il s'arrêta, et deux aiglons qu'il avait
portés sur son dos se hasardèrent à voler, d'abord très-près de lui en
cercles resserrés; puis, quelques moments après, se sentant fatigués,
ils vinrent se reposer sur le dos de leur instituteur. Peu à peu les
essais furent plus longs, et à la fin de la leçon, les petits aigles
firent des tours notablement plus considérables, toujours sous les yeux
de leur maître de gymnastique. Quand une heure environ se fut écoulée,
les deux écoliers reprirent leur place sur le dos paternel. L'aigle
rentra dans le rocher d'où il était sorti.» (M. CHENVIÈRES DE GENÈVE.)
* * * * *
Page 279. _Le petit faucon du Chili_ (cernicula).--Je tire le détail
d'un livre nouveau, curieux et peu connu, qu'un Chilien a écrit en
français: _Le Chili_, par B. _Vicuna Mackenna_, 1855, p. 100.--Contrée
bien digne d'intérêt (voy. les beaux articles de M. Bilbao), qui, par
l'énergie de ses citoyens, doit modifier beaucoup l'opinion peu
favorable que les citoyens des États-Unis ont des Américains
méridionaux. L'Amérique n'existera pas comme un monde, tant qu'elle ne
se sera pas sentie en ses deux pôles opposés qui doivent faire sa grande
harmonie.
* * * * *
_Dernière note sur la vie ailée_.--Pour apprécier des êtres si étrangers
aux conditions de notre vie prosaïque, il faut un moment perdre terre et
se faire un sens à part. On entrevoit que c'est quelque chose
d'inférieur et de supérieur, d'en deçà et d'au delà, les limbes de la
vie animale aux frontières de la vie des anges. À mesure qu'on prendra
ce sens, on perdra la tentation de ramener la vie ailée, ce délicat, cet
étrange, ce puissant rêve de Dieu, aux banalités de la terre.
Aujourd'hui même, en un lieu infiniment peu poétique, négligé, sale et
obscur, parmi les noires boues de Paris, et dans les ténèbres humides
d'un rez-de-chaussée qui vaut une cave, je vis, j'entendis gazouiller à
demi-voix un petit être qui ne semblait point d'ici-bas. C'était une
fauvette, et d'espèce commune, non la fauvette à tête noire que l'on
paye si cher pour son chant. Celle-ci ne chantait pas alors; elle jasait
avec elle-même, en quelques notes aussi peu variées que sa situation.
L'hiver, l'ombre, la captivité, tout était contre elle. Captive d'un
homme fort rude, d'un spéculateur en ce genre, elle n'entendait autour
d'elle que ce qui peut briser le chant: sur sa tête, de puissants
oiseaux, un moqueur entre autres, par moments faisaient éclater leur
brillant clairon. Le plus souvent, elle devait être réduite au silence.
Elle avait pris l'habitude, on l'entrevoyait, de chanter à demi-voix.
Mais dans cet essor contenu, dans cette habitude de résignation et de
demi-plainte, une délicatesse charmante, une morbidesse plus que
féminine se faisait sentir. Ajoutez la grâce unique du corsage et du
mouvement, d'une honnête parure gris de lin, lustrée pourtant et
brillant d'un léger reflet de soie.
Je me rappelai les tableaux où MM. Ingres et Delacroix nous ont donné
des captives d'Alger ou de l'orient, exprimant parfaitement la morne
résignation, l'indifférence, l'ennui de ces vies si uniformes et aussi
l'attiédissement (faut-il dire l'extinction?) de toute flamme
intérieure.
Ah! ici, c'était autre chose. La flamme restait tout entière. C'était
plus et moins qu'une femme. Nulle comparaison n'eût servi. Inférieure
par l'animalité, par son joli masque d'oiseau, elle était très-haut
placée et par l'aile, et par l'âme ailée qui chantait dans ce petit
corps. Un tout-puissant _alibi_ la tenait bien loin, dans son bocage
natal, dans le nid d'où toute petite elle avait été enlevée, ou dans son
futur nid d'amour. Elle gazouilla cinq ou six notes, et j'en fus tout
réchauffé; moi-même, ailé en ce moment, je l'accompagnai dans son rêve.
FIN.
TABLE DES CHAPITRES.
INTRODUCTION.--Comment l'auteur fut conduit à l'étude de la nature. III
PREMIÈRE PARTIE.
L'oeuf. 3
Le pôle. Oiseaux-poissons. 13
L'aile. 23
Premiers essais de l'aile. 35
Le triomphe de l'aile. La frégate. 45
Les rivages. Décadence de quelques espèces. 57
Les héronnières d'Amérique. Wilson. 67
Le combat. Les tropiques. 77
L'épuration. 91
La mort. Les rapaces. 103
DEUXIÈME PARTIE.
La lumière. La nuit. 123
L'orage et l'hiver. Migrations. 135
Suite des migrations. L'hirondelle. 149
Harmonies de la zone tempérée. 161
L'oiseau, ouvrier de l'homme. 169
Le travail. Le pic. 181
Le chant. 195
Le nid. Architecture des oiseaux. 207
Villes des oiseaux. Essais de république. 219
Éducation. 229
Le rossignol, l'art et l'infini. 243
Suite du rossignol. 257
CONCLUSION. 269
ÉCLAIRCISSEMENTS. 287
FIN DE LA TABLE.