peuplée pêle-mêle d'une demi-douzaine d'oiseaux de tailles fort
différentes, on me montra un prisonnier que je n'aurais pas distingué,
un jeune rossignol pris le matin même. L'oiseleur, par un habile
machiavélisme, avait mis le triste captif dans un monde de petits
esclaves fort gais et déjà tout faits à la réclusion. C'étaient de
jeunes troglodytes, nés en cage et récemment; il avait fort bien calculé
que la vue des jeux de l'enfance innocente trompe parfois les grandes
douleurs.
Grande évidemment, immense était celle-ci, plus frappante qu'aucune de
celles que nous exprimons par les larmes. Douleur muette, enfermée en
soi, qui ne voulait que ténèbres. Il était au plus loin reculé dans
l'ombre, au fond de la cage, caché à demi au fond d'une petite
mangeoire, se faisant gros et gonflé de ses plumes un peu hérissées,
fermant les yeux, sans les ouvrir même quand il était heurté dans les
jeux folâtres, indiscrets, de ces petits turbulents qui se poussaient
souvent sur lui. Visiblement, il ne voulait ni voir, ni entendre, ni
manger, ni se consoler. Ces ténèbres volontaires, je le sentais bien,
étaient, dans sa cruelle douleur, _un effort pour ne pas être_, un
suicide intentionnel. D'esprit, il embrassait la mort, et mourait,
autant qu'il pouvait, par la suspension des sens et de toute activité
extérieure.
Notez que, dans cette attitude, il n'y avait rien de haineux, rien
d'amer, rien de colérique, rien de ce qui eût rappelé son voisin, l'âpre
pinson, dans son attitude d'effort si violente et si tourmentée. Même
l'indiscrétion des oiseaux enfants qui, sans souci ni respect, se
jetaient par moments sur lui, ne tirait de lui aucune marque
d'impatience. Il disait visiblement: «Qu'importe à celui qui n'est
plus?» Quoique ses yeux fussent fermés, je n'en lisais pas moins en lui.
Je sentais une âme d'artiste, toute douceur et toute lumière, sans fiel
et sans dureté contre la barbarie du monde et la férocité du sort. Et
c'est de cela qu'il vivait, c'est par là qu'il ne mourait pas, trouvant
en lui, dans ce grand deuil, le tout-puissant cordial inhérent à sa
nature: _la lumière intérieure, le chant_. Ces deux mots disent même
chose en langue de rossignol.
Je compris qu'il ne mourait pas, parce qu'alors même, malgré lui, malgré
ce goût de la mort, il ne laissait pas de chanter. Son coeur chantait le
chant muet que j'entendais parfaitement:
_Lascia che io pianga!
La libertà..._
la liberté!... Laissez-moi, que je pleure!
Je ne m'étais pas attendu à retrouver là ce chant qui jadis, par une
autre bouche (une bouche qui ne s'ouvrira plus), m'avait déjà mordu le
coeur, et mis là une blessure que le temps n'effacera pas.
Je demandais à son geôlier si l'on pouvait l'acheter. Cet homme rusé me
répondit qu'il était trop jeune pour être vendu, qu'il ne mangeait pas
encore seul: chose fausse évidemment, car il n'était pas de l'année,
mais il le gardait pour le vendre à l'hiver, lorsque la voix, revenue,
lui donnerait un haut prix. Un tel rossignol né libre, qui seul est le
vrai rossignol, a une bien autre valeur que celui qui naît en cage: il
chante bien autrement, ayant connu la liberté, la nature et les
regrettant. La meilleure part du génie du grand artiste est la
douleur...
_Artiste!_ J'ai dit ce mot, et je ne m'en dédis pas. Ce n'est pas une
analogie, une comparaison de choses qui se ressemblent: non, c'est la
chose elle-même.
Le rossignol, à mon sens, n'est pas le premier, mais le seul, dans le
peuple ailé, à qui l'on doive ce nom.
Pourquoi? Seul il est créateur; seul il varie, enrichit, amplifie son
chant, y ajoute des chants nouveaux. Seul, il est fécond et varié par
lui-même; les autres le sont par l'enseignement et l'imitation. Seul, il
les résume, les contient presque tous: chacun d'eux, des plus brillants,
donne un couplet du rossignol.
Un seul oiseau avec lui, dans le naïf et le simple, atteint des effets
sublimes: c'est l'alouette, fille du soleil. Et le rossignol aussi est
inspiré de la lumière, tellement qu'en captivité, seul, privé d'amour,
elle suffit pour le faire chanter. Tenu quelque temps dans l'ombre, puis
tout à coup rendu au jour, il délire d'enthousiasme, il éclate en
hymnes. Il y a, toutefois, cette différence: l'alouette ne chante pas la
nuit; elle n'a pas la mélodie nocturne, l'entente des grands effets du
soir, la profonde poésie des ténèbres, la solennité de minuit, les
aspirations d'avant l'aube, enfin ce poëme si varié qui nous traduit,
nous dévoile, en toutes ses péripéties, un grand coeur plein de
tendresse. L'alouette a le génie lyrique; le rossignol a l'épopée, le
drame, le combat intérieur: de là une lumière à part. En pleines
ténèbres, il voit dans son âme et dans l'amour; par moments, au delà, ce
semble, de l'amour individuel, dans l'océan de l'Amour infini.
Comment ne pas l'appeler artiste? Il en a le tempérament au degré
suprême où l'homme l'a lui-même rarement. Tout ce qui y tient, qualités,
défauts, en lui surabonde. Il est sauvage et craintif, défiant, mais
point du tout rusé. Il ne consulte point sa sûreté et ne voyage que
seul. Il est ardemment jaloux, en émulation égal au pinson. «Il se
crèverait à chanter,» dit un de ses historiens. Il s'écoute, il
s'établit surtout où il y a écho, pour entendre et répondre. Nerveux à
l'excès, on le voit, en captivité, tantôt dormir longtemps le jour avec
des rêves agités, parfois se débattre, veiller et se démener. Il est
sujet aux attaques de nerfs, à l'épilepsie.
Il est bon, il est féroce. Je m'explique. Son coeur est tendre pour les
faibles et les petits; donnez-lui des orphelins, il s'en charge, les
prend à coeur; mâle et vieux, il les nourrit, les soigne attentivement,
comme ferait une femelle. D'autre part il est extrêmement âpre à la
proie, engloutissant et avide; la flamme qui brûle en lui et le tient
presque toujours maigre lui fait constamment sentir le besoin du
renouvellement: et c'est aussi une des raisons qui font qu'on le prend
si aisément. Il suffit de tendre au matin, en avril et mai surtout,
quand il s'épuise à chanter dans toute la longueur des nuits. À
l'aurore, exténué, faible, avide, il se jette à l'aveugle sur l'appât.
Il est d'ailleurs fort curieux; et, pour voir des objets nouveaux, il
vient également se faire prendre.
Une fois pris, si l'on n'avait soin de lier ses ailes, ou plutôt de
couvrir à l'intérieur et de matelasser le haut de sa cage, il se tuerait
par sa violence effarée et ses mouvements.
Cette violence est extérieure. Au fond, il est doux et docile: c'est là
ce qui le met si haut et le fait vraiment artiste. Il est non-seulement
le plus inspiré, mais le plus éducable, le plus civilisable, le plus
laborieux.
C'est un spectacle de voir les petits autour du père, écouter
attentivement, profiter, se former la voix, corriger peu à peu leurs
fautes, leur rudesse de novices, assouplir leurs jeunes organes.
Mais combien plus curieux est-il de le voir se former lui-même, se
juger, se perfectionner, s'écouter sur de nouveaux thèmes! Cette
persévérance, ce sérieux, qui vient du respect de son art et d'une
religion intérieure, c'est la moralité de l'artiste, son sacre divin,
qui le met à part, ne permettant pas de le confondre avec le vain
improvisateur, dont le babil sans conscience est un simple écho de la
nature.
Ainsi l'amour et la lumière sont sans doute son point de départ; mais
l'art même, l'amour du beau, confusément entrevus et très-vivement
sentis, sont un second aliment qui soutient son coeur et lui donne un
souffle nouveau. Et cela est sans limites, un jour ouvert sur l'infini.
La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser son objet, et de faire
plus qu'il ne veut, et tout autre chose, de passer par-dessus le but, de
traverser le possible, et de voir encore au delà.
De là de grandes tristesses, une source intarissable de mélancolie; de
là le ridicule sublime de pleurer les malheurs qu'il n'a jamais eus. Les
autres oiseaux s'en étonnent et lui demandent parfois ce qu'il a, ce
qu'il regrette. Heureux, libre en sa forêt, il ne leur répond pas moins
par ce que, dans son silence, chantait mon captif:
_Lascia ch' io pianga!_
SUITE DU ROSSIGNOL.
Les temps de silence ne sont pas stériles pour le rossignol: il se
recueille et réfléchit; il couve les chants qu'il entendit ou qu'il
essaya lui-même; il les modifie et les améliore avec un goût, un tact
parfait. Aux fausses notes d'un maître ignorant, il substitue des
variantes harmoniques, ingénieuses. L'air imparfait qu'on lui apprit, et
qu'il n'avait pas répété, il le reproduit alors; mais vraiment sien,
approprié à son génie et devenu une mélodie de rossignol.
«Ne vous découragez pas, dit un vieil et naïf auteur, si le jeune oiseau
ne veut pas répéter votre leçon et continue à gazouiller; bientôt il
vous fera voir qu'il n'a pas perdu la mémoire des leçons reçues pendant
l'automne et l'hiver, _temps propre à méditer, par la longueur des
nuits_; il les redira au printemps.»
Il est fort intéressant de suivre pendant l'hiver les pensées du
rossignol dans la cage obscure, enveloppée de drap vert qui trompe un
peu son regard et lui rappelle sa forêt. Dès décembre, il commence à
rêver tout haut, à discourir, à décrire en notes émues ce qui se passe
devant son esprit, les objets absents, aimés. Peut-être oublie-t-il
alors qu'il n'a pas pu émigrer, et se croit-il arrivé en Afrique ou en
Syrie, aux contrées d'un meilleur soleil. Peut-être il le voit, ce
soleil; il voit refleurir la rose, il recommence pour elle, au dire des
poëtes de la Perse, son hymne de l'impossible amour (_Ô soleil, ô mer, ô
rose!..._ Rückert).
Moi, je croirai simplement que ce chant noble et pathétique, d'un accent
si élevé, n'est autre chose que lui-même, sa vie d'amour et de combat,
son drame de rossignol. Il voit les bois, l'objet aimé qui les
transfigure; il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie
ailée, que la nôtre ne peut percevoir. Il lui parle, elle lui répond; il
se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par
de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lui
apparaisse le ravissement de sa vie, la tendre intimité du nid, la
pauvre petite maison qui aurait été son ciel... Il s'y croit, il ferme
les yeux, complète cette illusion. L'oeuf est éclos, le miracle de son
Noël en est sorti, son fils, le futur rossignol, déjà grand et
mélodieux; il écoute avec extase, dans la nuit de sa cage sombre, la
future chanson de son fils.
Tout cela, bien entendu, dans une confusion poétique, où les obstacles,
les combats coupent et troublent la fête d'amour. Nul bonheur ici-bas
n'est pur: un tiers survient; le captif tout seul s'anime et s'irrite;
il lutte manifestement contre l'adversaire invisible, _l'autre_,
l'indigne rival qui est présent à son esprit.
La scène se passe en lui, comme elle aurait lieu au printemps, quand les
mâles reviennent, vers mars ou avril, avant le retour des femelles,
décidés à régler entre eux leur grand duel de jalousie. Dès qu'elles
seront revenues, tout doit être calme et tranquille, rien qu'amour,
douceur et paix. Ce combat dure quinze jours; et si elles reviennent
plus tôt, mortel est l'effort; l'histoire de Roland se réalise à la
lettre: il sonna de son cor d'ivoire jusqu'à extinction de force et de
vie. Eux aussi, ils chantent jusqu'au dernier souffle, à mort; ils
veulent l'emporter ou mourir.
S'il est vrai, comme on assure, que les amants soient deux fois, trois
fois plus nombreux que les amantes, on conçoit la violence de cette
brûlante émulation: c'est là la première étincelle, peut-être, et le
secret de leur génie.
Le sort du vaincu est affreux, pire que la mort. Il faut qu'il fuie,
qu'il quitte le canton, le pays, qu'il aille se faire commensal des
tribus d'oiseaux inférieurs, que du chant il tombe au patois, qu'il
s'oublie et se dégrade, vulgarisé chez ce peuple vulgaire, peu à peu ne
sachant plus ni sa langue ni la leur, nulle langue. On trouve parfois de
ces exilés qui n'ont plus que figure de rossignol.
Le rival chassé, rien n'est fait. Il faut plaire, il faut la fléchir.
Beau moment, douce inspiration du nouveau chant qui touchera ce petit
coeur fier et sauvage, et lui fera pour l'amour abandonner la liberté!
L'épreuve que, dans d'autres espèces, la femelle impose, c'est d'aider à
creuser ou bâtir le nid, de montrer qu'on est habile, qu'on prendra la
famille à coeur. L'effet est parfois admirable. Le pic, comme nous avons
vu, d'ouvrier devient artiste, et de charpentier sculpteur. Mais hélas!
Le rossignol n'a pas cette adresse, il ne sait rien faire. Le moindre
des petits oiseaux est cent fois plus adroit que lui du bec, de l'aile
et de la patte; il n'a que la voix, qu'il s'en serve: là va éclater sa
puissance, là il sera irrésistible; d'autres pourront montrer leurs
oeuvres, mais son oeuvre à lui, c'est lui-même: il se montre, il se
révèle; il apparaît grand et sublime.
Je ne l'ai jamais entendu dans ce moment solennel sans croire que
non-seulement il devait la toucher au coeur, mais qu'il pouvait la
transformer, l'ennoblir et l'élever, lui transmettre un haut idéal,
mettre en elle le rêve enchanté d'un sublime rossignol qui naîtrait de
leurs amours.
C'est son incubation, à lui; il couve le génie de l'amante, la féconde
de poésie, l'aide à se créer en pensée celui qu'elle va concevoir. Tout
germe est une idée d'abord.
Résumons. Jusqu'ici, nous avons pu compter trois chants:
Le drame du chant de combat, avec ses alternatives de dépit, d'orgueil,
de bravade, d'âpres et jalouses fureurs.
Le chant de sollicitation, de tendre et douce prière, mais mêlé de fiers
mouvements d'impatience presque impérieuse, où visiblement le génie
s'étonne d'être encore méconnu, s'irrite et gémit du retard, en revenant
vite pourtant à la plainte respectueuse.
Enfin, vient le chant du triomphe: _Je suis vainqueur, je suis aimé, le
roi, le Dieu, et le seul... Créateur..._ Dans ce dernier mot est
l'intensité de la vie et de l'amour; car c'est surtout elle qu'il crée,
y mirant et réfléchissant son génie, et la transformant, de sorte qu'il
n'y ait plus en elle un mouvement, un trouble, un frémissement d'aile
qui ne soit sa mélodie, à lui, devenue visible dans cette grâce
enchantée.
De là le nid, l'oeuf et l'enfant. Tout cela, c'est la chanson réalisée
et vivante. Et voilà pourquoi il ne s'éloigne pas d'un moment pendant le
travail sacré de l'incubation. Il ne se tient pas dans le nid, mais sur
une branche voisine, un peu plus élevée. Il sait à merveille que la voix
agit bien plus à distance. De ce poste supérieur, le tout-puissant
magicien continue de fasciner et de féconder le nid, il coopère au grand
mystère, et du chant, du coeur, du souffle, de tendresse et de volonté,
il engendre encore.
C'est alors qu'il faut l'entendre, l'entendre dans sa forêt, participer
aux émotions de cette puissance fécondante, la plus propre à révéler
peut-être, à faire saisir ici-bas le grand Dieu caché qui nous fuit. Il
recule à chaque pas devant nous, et la science ne fait que mettre un peu
plus loin le voile où il se dérobe. «Le voici, disait Moïse, qui passe,
je l'ai vu par derrière.»--«N'est-ce pas lui, disait Linné, qui passe?
je l'ai vu de profil.» Et moi, je ferme les yeux; je le sens d'un coeur
ému, je le sens qui glisse en moi dans une nuit enchantée par la voix du
rossignol.
Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignez-vous, c'est un dieu. La
mélodie ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et
s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui
emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du
fils qui doit naître; mais, de loin, autre est cette amante, autre est
le fils; c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle, qui se chante
et se célèbre; c'est l'infini de l'Amour qui aime en tous et chante en
tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercîments, qui
s'échangent de la terre au ciel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Enfant, j'avais senti cela dans nos campagnes du midi, dans les belles
nuits étoilées, près de la maison de mon père. Plus tard, je le sentis
mieux, spécialement près de Nantes, dans ce verger solitaire dont on a
parlé plus haut. Les nuits, moins étincelantes, étaient légèrement
gazées d'une brume tiède, à travers laquelle les étoiles discrètement
envoyaient de doux regards. Un rossignol nichait à terre, dans un lieu
bien peu caché, sous mon cèdre, parmi des pervenches. Il commençait vers
minuit, et continuait jusqu'à l'aube, heureux, visiblement fier, de
veiller seul, de remplir de sa voix ce grand silence. Personne ne
l'interrompait, sauf, vers le matin, le coq, être d'un monde différent,
étranger aux chants des esprits, mais exacte sentinelle, qui se sentait
obligée, pour avertir le travailleur, de chanter l'heure en conscience.
«L'autre persistait quelque temps, semblant dire, comme Juliette à
Roméo: «Non, ce n'est pas l'aube encore.»
«Son établissement près de nous montrait qu'il ne nous craignait guère,
qu'il avait un sentiment de la sécurité profonde qu'il pouvait avoir à
côté de deux ermites du travail, très-occupés, très-bienveillants, et,
non moins que l'ermite ailé, pleins de leur chant et de leur rêve. Nous
pouvions le voir à notre aise, ou voleter en famille, ou soutenir des
duels de chant avec un orgueilleux voisin, qui parfois venait le braver.
À la longue, nous lui devenions, je crois, plutôt agréables, comme
auditeurs assidus, amateurs, connaisseurs peut-être. Le rossignol a
besoin d'être apprécié, applaudi; il estime visiblement l'oreille
attentive de l'homme, et comprend très-bien son admiration.
«Je le vois encore près de moi, à dix ou quinze pas au plus, sautillant
et avançant à mesure que je marchais, observant la même distance, de
manière à rester hors de portée, mais à même d'être entendu et admiré.
«Le costume qu'ils vous voient n'est nullement indifférent. J'ai
remarqué qu'en général les oiseaux n'aiment pas le noir, et qu'ils en
ont peur. J'étais vêtue à sa guise, de blanc nuancé de lilas, avec un
chapeau de paille orné de quelques bluets. Par minute, je le voyais
fixer sur moi son oeil noir, d'une vivacité singulière, farouche et
doux, quelque peu fier, qui disait visiblement: «Je suis libre et j'ai
des ailes; contre moi tu ne peux rien. Mais je veux bien chanter pour
toi.»
«Nous eûmes de très-grands orages au temps des couvées, et, dans l'un,
la foudre tomba près de nous. Nulle scène plus émouvante que l'approche
de ces moments: l'air manque; les poissons remontent pour respirer
quelque peu; la fleur se courbe languissante: tout souffre, et les
larmes viennent. Je voyais bien que lui aussi il était à l'unisson. De
sa poitrine oppressée, autant que l'était la mienne, une sorte de rauque
soupir s'arrachait comme un cri sauvage.
«Mais le vent, tout à coup levé, vint s'engouffrer dans nos bois; les
plus grands arbres pliaient, et le cèdre même. Des torrents fondirent,
tout nagea. Que devint le pauvre nid, ouvert, à terre, sans abri que la
feuille de pervenche. Il échappa; car je vis, avec le soleil reparu,
dans l'air épuré, mon oiseau plus gai que jamais, qui volait le coeur
plein de chant. Tout le peuple ailé chantait la lumière, mais lui bien
plus que les autres. Sa voix de clairon était revenue. Je le voyais sous
mes fenêtres, l'oeil en feu et le sein gonflé, s'enivrant du même
bonheur qui faisait palpiter le mien.
«Douce alliance des âmes, comment n'est-elle pas partout, entre nous et
nos frères ailés, entre l'homme et l'universalité de la nature vivante?»
CONCLUSION.
Au moment où j'allais écrire la conclusion de ce livre, notre illustre
maître arrive de ses grandes chasses d'automne. Toussenel m'apporte un
rossignol.
Je lui avais demandé de m'aider de ses conseils, de me guider dans le
choix d'un rossignol chanteur. Il n'écrit pas, mais il vient; il ne
conseille pas, il cherche, trouve, donne, réalise mon rêve... À coup
sûr, voilà l'amitié.
Bienvenu sois-tu, oiseau, et pour la chère main qui t'apporte, et pour
toi-même, pour ta muse sacrée, le génie qui réside en toi!
Voudrais-tu bien chanter pour moi, et, par ta puissance d'amour et de
paix, harmoniser un coeur troublé de la cruelle histoire des hommes?
Ce fut un événement de famille, et nous établîmes le pauvre artiste
prisonnier dans une embrasure de fenêtre, mais enveloppé d'un rideau: de
sorte que, tout à la fois seul et en société, il s'habituât tout
doucement à ses nouveaux hôtes, reconnût les lieux, vît bien qu'il était
dans une maison sûre, bienveillante et pacifique.
Nul autre oiseau dans ce salon. Malheureusement mon rouge-gorge
familier, qui vole libre dans mon cabinet, pénétra dans cette pièce. On
s'en inquiéta d'autant moins qu'il voit toute la journée, sans s'en
émouvoir, d'autres oiseaux, serins, bouvreuils, chardonnerets; mais la
vue du rossignol le jeta dans un incroyable accès de fureur. Colérique
et intrépide, sans regarder si l'objet de sa haine n'est pas deux fois
plus gros que lui, il fond sur la cage du bec et des griffes; il eût
voulu l'assassiner. Cependant le rossignol poussait des cris de terreur;
d'une voix lamentable et rauque, il appelait au secours. L'autre, arrêté
par les barreaux, mais fixé des griffes tout près sur le cadre d'un
tableau, grinçait, sifflait, _petillait_ (ce mot populaire rend seul
l'âcre petit cri), en le perçant de son regard. Il disait ceci mot à
mot:
«Roi du chant, que viens-tu faire?... N'est-ce pas assez que dans les
bois ta voix, impérieuse et absorbante, fasse taire toutes nos chansons,
supprime nos airs à demi-voix, et seule emplisse le désert?... Tu viens
encore me prendre ici cette nouvelle existence que je me suis faite, ce
bocage artificiel où je perche tout l'hiver, bocage dont les rameaux
sont des planches de bibliothèque, dont les livres sont les feuilles!...
Tu viens partager, usurper l'attention dont j'étais l'objet, la rêverie
de mon maître et le sourire de ma maîtresse!... Malheur à moi! j'étais
aimé!»
Le rouge-gorge, en réalité, arrive à un haut degré d'intimité avec
l'homme. L'habitude d'un long hiver me prouve qu'il préfère de beaucoup
la société humaine à celle de son espèce. Il participe en notre absence
au petit bavardage des oiseaux de volière; mais, dès que nous arrivons,
il les quitte, et curieusement revient se placer devant nous, reste avec
nous, semble dire: «Vous voilà donc! Mais où avez-vous été?... Et
pourquoi donc si longtemps délaissez-vous la maison?»
L'invasion du rouge-gorge, que nous oubliâmes bientôt, n'était pas
oubliée, ce semble, de sa craintive victime. Le malheureux rossignol
voletait toujours d'un air d'effroi, et rien ne le rassurait.
On avait soin cependant que personne n'en approchât. Sa maîtresse avait
pris sur elle les soins nécessaires. La mixture particulière qui peut
seule alimenter ce brûlant foyer de vie (le sang, le chanvre et le
pavot) fut faite consciencieusement. Sang et chair, c'est la substance;
le chanvre est l'herbe de l'ivresse; mais le pavot la neutralise. Le
rossignol est le seul être à qui il faille incessamment verser le
sommeil et les songes.
Mais tout cela était inutile. Deux jours ou trois se passèrent dans une
violente agitation et une abstinence de désespoir. J'étais triste et
plein de remords. Moi, ami de la liberté, j'avais pourtant un
prisonnier, un prisonnier inconsolable!... Ce n'était pas sans scrupule
que j'avais eu l'idée d'avoir à moi un rossignol, jamais, pour le simple
plaisir, je ne m'y serais décidé. Je savais bien que la vue seule d'un
tel captif, profondément sensible à la captivité, était un sujet
permanent de mélancolie. Mais comment le délivrer? la question de
l'esclavage est de toutes la plus difficile; le tyran en est puni par
l'impossibilité d'y porter remède. Mon captif, qui, avant de venir chez
moi, avait déjà deux ans de cage, n'a plus l'aile, ni l'industrie de
chercher sa nourriture; l'eût-il, il ne pourrait plus revenir chez les
oiseaux libres. Dans leur fière république, quiconque a été esclave,
quiconque a été en cage et n'est pas mort de douleur, est
impitoyablement condamné et exécuté.
Nous ne serions pas sortis aisément de cet état, si le chant n'était
venu à notre secours. Un chant doux, peu varié, chanté à distance,
surtout un peu avant le soir, parut le prendre et le gagner. Quand
seulement on le regardait, il écoutait moins, s'agitait; mais quand on
ne regardait pas, il venait au bord de la cage, tendait son long cou de
biche (d'un charmant gris de souris), dressait par moments la tête, le
corps restant immobile, avec un oeil vif, curieux. Visiblement avide, il
dégustait, savourait cette douceur inattendue avec recueillement, avec
une attention délicate et sentie.