l'organisation d'un gouvernement qui concentrât la force, et de la
réunion des faibles fît une puissance défensive. La seconde (mais
miraculeuse? impossible? imaginative?) aurait été la réalisation de la
_ville aérienne_ d'Aristophane, la construction d'une demeure gardée,
par sa légèreté, des lourds brigands de l'air, inaccessible aux
approches des brigands de la terre, au chasseur, au serpent.
Ces deux choses, l'une difficile, l'autre qui semble impossible,
l'oiseau les a réalisées.
L'association d'abord et le gouvernement. La monarchie est l'essai
inférieur. De même que les singes ont un roi qui conduit chaque bande,
plusieurs espèces d'oiseaux, dans les dangers surtout, paraissent suivre
un chef.
Les fourmiliers ont un roi; les oiseaux de paradis ont un roi. Le tyran
intrépide, petit oiseau d'audace extraordinaire, couvre de son abri des
espèces plus grosses, qui le suivent et se fient à lui. On assure que le
noble épervier, réprimant ses instincts de proie pour certaines espèces,
laisse nicher sous lui, autour de lui, des familles craintives qui
croient à sa générosité.
Mais l'association la plus sûre est celle des égaux. L'autruche, le
manchot, une foule d'espèces, s'unissent pour cela. Plusieurs espèces,
unies pour voyager, forment, au moment de l'émigration, des républiques
temporaires. On sait la bonne entente, la gravité républicaine, la
parfaite tactique des cigognes et des grues. D'autres, plus petits et
moins armés, dans des climats d'ailleurs où la nature, cruellement
féconde, leur engendre sans cesse de redoutables ennemis, n'osent pas
s'écarter les uns des autres, rapprochent leurs demeures sans les
confondre, et sous un toit commun vivant en cellules à part, forment de
véritables ruches.
La description donnée par Paterson paraissait fabuleuse. Mais elle a été
confirmée par Levaillant, qui trouva souvent en Afrique, étudia,
anatomisa cette étrange cité. La gravure donnée dans l'_Architecture of
birds_ fait mieux comprendre son récit. C'est l'image d'un immense
parapluie posé sur un arbre et couvrant de son toit commun plus de trois
cents habitations. «Je me le fis apporter, dit Levaillant, par plusieurs
hommes qui le mirent sur un chariot. Je le coupai avec une hache, et je
vis que c'était surtout une masse d'herbe de bosman, sans aucun mélange,
mais si fortement tressée qu'il était impossible à la pluie de le
traverser. Cette masse n'est que la charpente de l'édifice: chaque
oiseau se construit un nid particulier sous le pavillon commun. Les nids
occupent seulement le rebord du toit; la partie supérieure reste vide,
sans cependant être inutile: car, s'élevant plus que le reste, elle
donne au tout une inclinaison suffisante, et préserve ainsi chaque
petite habitation. En deux mots, qu'on se figure un grand toit oblique
et irrégulier, dont tous les bords à l'intérieur sont garnis de nids
serrés l'un contre l'autre, et l'on aura une idée exacte de ces
singuliers édifices.
«Chaque nid a trois ou quatre pouces de diamètre, ce qui est suffisant
pour l'oiseau: mais, comme ils sont en contact l'un avec l'autre autour
du toit, ils paraissent à l'oeil ne former qu'un seul bâtiment, et ne
sont séparés que par une petite ouverture qui sert d'entrée au nid, et
souvent une seule entrée est commune à trois nids, dont l'un est au
fond, et les deux autres de chaque côté. Il y avait 320 cellules, ce qui
ferait 640 habitants, si chacune refermait un couple, ce dont on peut
douter. Chaque fois, pourtant, que j'ai tiré sur un essaim, j'ai tué en
même nombre les mâles et les femelles.»
Louable exemple! digne d'imitation!... Je voudrais seulement croire que
la fraternité de ces pauvres petits est une garantie suffisante. Leur
nombre et leur bruit peuvent parfois alarmer l'ennemi, inquiéter le
monstre, lui faire prendre un autre chemin. Mais pourtant s'il
s'obstine; si, fort de sa peau écaillée, le boa, sourd aux cris, monte à
l'assaut, envahit la cité au temps où les petits n'ont pas encore de
plumes pour voler, ce nombre ne peut guère que multiplier les victimes.
Reste l'idée d'Aristophane, _la cité aérienne_, s'isoler de la terre, de
l'eau, et bâtir dans les airs.
Ceci est un coup de génie. Et pour le faire, il fallait le miracle des
deux premières puissances qui soient au monde: de l'amour, de la peur.
De la peur la plus vive, de celle qui vous glace le sang: si, regardant
dans un trou d'arbre, la tête noire et plate d'un froid reptile se lève
et vous siffle au visage, homme et fort, vous tremblez.
Combien plus doit frémir, s'abîmer d'épouvante la faible créature
désarmée, prise en son nid, et sans pouvoir se servir de ses ailes!
La découverte de la ville aérienne s'est faite au pays des serpents.
L'Afrique, terre des monstres, dans les horribles sécheresses, les voit
couvrir la terre. L'Asie, sur son brûlant rivage de Bombay, dans ses
forêts où le limon fermente, les fait pulluler et grossir; se gonfler de
venin. Aux Moluques, ils sont innombrables.
De là l'inspiration de la _Loxia pensilis_ (gros-bec des Philippines).
Tel est le nom du grand artiste.
Il choisit un bambou, tout près des eaux. Aux branches de cet arbre, il
suspend délicatement des filaments de plantes. D'avance, il sait le
poids du nid, et ne se trompe pas. Aux filaments, il attache une à une
(ne s'appuyant sur rien et travaillant en l'air) des herbes assez dures.
L'ouvrage est infiniment long et fatigant; il suppose une patience, un
courage infinis.
Le vestibule seul n'est pas moins qu'un cylindre de douze à quinze pieds
qui pend sur l'eau, l'ouverture par en bas, de sorte qu'on entre en
montant. L'extrémité d'en haut semble une gourde ou un sac gonflé, comme
la cornue d'un chimiste. Parfois, cinq ou six cents nids semblables
pendent à un seul arbre.
Voilà ma ville aérienne, non rêvée et fantastique, comme celle
d'Aristophane, mais certaine, réalisée, répondant aux trois conditions,
sûre du côté de l'eau et de la terre, même inaccessible aux brigands de
l'air par ses étroites ouvertures, où l'on n'entre qu'en montant avec
tant de difficulté.
Maintenant, ce qu'on dit à Colomb quand il défia de faire tenir un oeuf
debout, vous le direz peut-être à l'ingénieux oiseau pour sa cité
suspendue. Vous lui direz: «C'était bien simple.» À quoi l'oiseau
répondra, comme Colomb: «Que ne le trouviez-vous?»
ÉDUCATION
Voilà donc le nid fait, et garanti par tous les moyens de prudence qu'a
pu trouver la mère. Elle s'arrête sur son oeuvre finie, et rêve l'hôte
nouveau qu'il contiendra demain.
À ce moment sacré, ne devons-nous pas, nous aussi, réfléchir, et nous
demander ce que contient ce coeur de mère?
Une âme? oserons-nous dire que cette ingénieuse architecte, cette mère
tendre ait une âme?
Bien des personnes, du reste, fort sensibles et fort sympathiques, se
récrieraient, repousseraient cette idée si naturelle comme une
scandaleuse hypothèse.
Leur coeur les y mènerait; leur esprit les en éloigne, du moins leur
éducation, telle idée qu'on a de bonne heure imposée à leur esprit.
Les _bêtes_ ne sont que des machines, des automates mécaniques; ou, si
l'on croit voir en elles des lueurs de sensibilité et de raison, c'est
le pur effet de l'_instinct_. Mais l'instinct, qu'est-ce que c'est? Je
ne sais quel sixième sens qui ne se définit pas, qui a été mis en elles,
non acquis par elles-mêmes, force aveugle qui agit, construit et fait
mille choses ingénieuses, sans qu'elles en aient conscience, sans que
leur activité personnelle y soit pour rien.
S'il en est ainsi, cet instinct sera une chose invariable, et ses
oeuvres seront choses immuablement régulières, que le temps ni les
circonstances ne diversifieront jamais.
Les esprits indifférents, distraits, occupés ailleurs, qui n'ont pas le
temps d'observer, recevront ceci sur parole. Pourquoi pas? Au premier
coup d'oeil, tels actes des animaux, telles oeuvres aussi, paraissent _à
peu près_ régulières. Pour en juger autrement, peut-être il faudrait
plus d'attention, de suite, de temps et d'étude, que la chose n'en vaut
la peine.
Ajournons cette dispute, et voyons l'objet lui-même. Prenons le plus
humble exemple, un exemple individuel; faisons appel à nos yeux, à notre
observation propre, telle que chacun peut la faire avec le sens le plus
vulgaire.
Qu'on me permette de donner ici bonnement et simplement le journal de ma
serine Jonquille, comme je l'écrivis heure par heure à la naissance de
son premier enfant; journal très-exact, et, bref, acte de naissance
authentique:
«Il faut dire d'abord que Jonquille était née en cage et n'avait pas vu
faire de nid. Dès que je la vis agitée de sa maternité prochaine, je lui
ouvris souvent la porte, et la laissai libre de recueillir dans
l'appartement les éléments de la couche dont aurait besoin le petit.
Elle les ramassait en effet, mais sans savoir les employer. Elle les
réunissait, les poussait et les fourrait dans quelque coin de la cage.
Il était très-évident que l'art de la construction n'était point inné en
elle, que (tout comme l'homme) l'oiseau ne sait pas sans avoir appris.
«Je lui donnai le nid tout fait, du moins la petite corbeille qui fait
la charpente et les murs de la construction. Elle fit alors le matelas,
et feutra tellement quellement les parois. Elle couva ensuite son oeuf
pendant seize jours avec une persévérance, une ferveur, une dévotion
maternelle étonnantes, sortant à peine quelques minutes par jour de
cette position si fatigante, et seulement lorsque le mâle voulait bien
la remplacer.
«Le seizième jour à midi, la coquille fut cassée en deux, et on vit
ramper dans le nid de petites ailes sans plumes, de petits pieds,
quelque chose qui travaillait à se dégager entièrement de l'enveloppe.
Le corps était un gros ventre, arrondi comme une boule. La mère, avec de
grands yeux, le cou en avant, les ailes frémissantes, du bord du panier,
regardait l'enfant et me regardait aussi, comme en disant: _N'approchez
pas!_
«Sauf quelques longs duvets aux ailes et à la tête, il était tout à fait
nu.
«Ce premier jour, elle lui donna seulement à boire. Il ouvrait cependant
déjà un bec fort raisonnable.
«De temps en temps, pour le faire mieux respirer, elle s'écartait un
peu, puis le remettait sous son aile et le frictionnait délicatement.
«Le second jour, il mangea, mais une becquée fort légère, de mouron,
bien préparée, apportée par le père d'abord, reçue par la mère et
transmise par elle avec de petits cris. Vraisemblablement c'était moins
nourriture que purgation.
«Tant que l'enfant a ce qu'il faut, elle laisse le père voler, aller et
venir, vaquer à ses occupations. Mais dès que l'enfant demande, la mère,
de sa plus douce voix, appelle le nourricier, qui remplit son bec,
arrive en hâte et lui transmet l'aliment.
«Le cinquième jour, les yeux sont moins proéminents; le sixième au
matin, des plumes percent le long des ailes, et le dos se rembrunit; le
huitième, l'enfant ouvre les yeux quand on l'appelle, et commence à
bégayer; le père hasarde de nourrir le petit lui-même. La mère prend des
vacances et fait de fréquentes absences. Elle se pose souvent au bord,
et contemple amoureusement son enfant. Mais celui-ci s'agite, sent le
besoin du mouvement. Pauvre mère! dans bien peu il voudra t'échapper.
«Dans cette première éducation de la vie élémentaire et passive encore,
comme dans la seconde (active, celle du vol), dont je parlerai, ce qui
était évident, perceptible à chaque moment, c'est que tout était
proportionné avec une prudence infinie à la chose la moins prévue, chose
essentiellement variable, la force individuelle de l'enfant; les
quantités, les qualités, le mode de la préparation alimentaire, les
soins de réchauffement, de friction et de propreté, administrés avec une
adresse et une attention de détails, nuancés selon l'occurence, tels que
la femme la plus délicate, la plus prévoyante, y aurait à peine atteint.
«Quand je voyais son coeur battre avec violence, son oeil s'illuminer en
regardant son cher trésor, je disais: «Ferais-je autrement près du
berceau de mon fils?»
Ah! si c'est là une machine, que suis-je moi-même? et qui prouve alors
que je suis une personne? S'il n'y a pas là une âme, qui me répond de
l'âme humaine? À quoi se fier donc alors? Et tout ce monde n'est-il pas
un rêve, une fantasmagorie, si, des actes les plus personnels, les plus
manifestement raisonnés et calculés, je dois conclure qu'il n'y a rien
qu'absence de la raison, mécanisme, automatisme, une espèce de pendule
qui joue la vie et la pensée!
Notez que notre observation portait sur un être captif qui opérait dans
des circonstances fatales et déterminées de logement, de nourriture,
etc., etc. Mais combien son action eût-elle été encore plus évidemment
choisie, voulue et réfléchie, si tout cela s'était passé dans la liberté
des forêts, où elle eût dû s'inquiéter de tant d'autres circonstances
auxquelles la captivité la dispensait de songer! Je pense surtout aux
soins de sécurité, qui pour l'oiseau sont peut-être les premiers dans la
vie sauvage, et qui plus qu'aucune chose exercent et constatent son
libre génie.
Cette première initiation à la vie, dont je viens de donner un exemple,
est suivie de ce que j'appellerais l'_éducation professionnelle_; chaque
oiseau a un métier.
Éducation plus ou moins laborieuse selon le milieu et les circonstances
où est placée chaque espèce. Celle de la pêche, par exemple, est simple
pour le manchot, qui, peu ingambe, a assez de peine pour mener le petit
à la mer; sa grande nourrice l'attend et lui tient la nourriture prête;
il n'a qu'à ouvrir le bec. Chez le canard, cette éducation est plus
compliquée. J'observais, cet été, sur un étang de Normandie, une cane,
suivie de sa couvée, qui donnait sa première leçon. Les nourrissons,
attroupés, avides, ne demandaient qu'à vivre. La mère, docile à leurs
cris, plongeait au fond de l'eau, rapportant quelque vermisseau ou un
petit poisson qu'elle distribuait avec impartialité, ne donnant jamais
deux fois de suite au même caneton.
Le plus touchant dans ce tableau, c'est que la mère, dont sans doute
l'estomac réclamait aussi, ne gardait rien pour elle et semblait
heureuse du sacrifice. Sa préoccupation visible était d'amener sa
famille à faire comme elle, à disparaître intrépidement sous l'eau pour
saisir la proie. D'une voix presque douce, elle sollicitait cet acte de
courage et de confiance. J'eus le bonheur de voir l'un après l'autre
chacun des petits plonger, peut-être en frémissant, au fond du noir
abîme. L'éducation venait d'être achevée.
Éducation fort simple, et d'un des métiers inférieurs. Resterait à
parler de celle des arts, de l'art du vol, de l'art du chant, de l'art
architectural. Rien de plus compliqué que l'éducation de certains
oiseaux chanteurs. La persévérance du père, la docilité des petits, sont
dignes de toute admiration.
Et cette éducation s'étend au delà de la famille. Les rossignols, les
pinsons, jeunes encore ou moins habiles, savent écouter et profiter
auprès de l'oiseau supérieur qu'on leur donne pour maître. Dans les
palais de Russie où on a ce noble goût oriental pour le chant de Bulbul,
on voit parfois de ces écoles. Le maître rossignol, dans sa cage
suspendue au centre d'une salle, a autour de lui ses disciples dans
leurs cages respectives. On paye tant par heure pour qu'ils viennent
écouter et prendre leçon. Avant que le maître chante, ils jasent entre
eux, gazouillent, se saluent et se reconnaissent. Mais dès que le
puissant docteur, d'un impérieux coup de gosier, comme d'une fine cloche
d'acier, a imposé le silence, vous les voyez écouter avec une déférence
sensible, puis timidement répéter. Le maître, avec complaisance, revient
aux principaux passages, corrige, rectifie doucement. Quelques-uns alors
s'enhardissent et, par quelques accords heureux, essayent de
s'harmoniser à cette mélodie supérieure.
Une éducation si délicate, si variée, si compliquée, est-elle d'une
machine, d'une brute réduite à l'instinct? Qui peut y méconnaître une
âme?
Ouvrons les yeux à l'évidence. Laissons là les préjugés, les choses
apprises et convenues. De quelque idée préconçue, de quelque dogme qu'on
parte, on ne peut pas offenser Dieu en rendant une âme à la bête.
Combien n'est-il pas plus grand s'il a créé des personnes, des âmes et
des volontés, que s'il a construit des machines!
Laissez l'orgueil, et convenez d'une parenté qui n'a rien dont rougisse
une âme pieuse. Que sont ceux-ci? ce sont vos frères.
Que sont-ils? des âmes ébauchées, des âmes spécialisées encore dans
telles fonctions de l'existence, des candidats à la vie plus générale et
plus vastement harmonique où est arrivée l'âme humaine.
Y viendront-ils? et comment? Dieu s'est réservé ces mystères.
Ce qui est sûr, c'est qu'il les appelle, eux aussi, à monter plus haut.
Ceux-ci sont, sans métaphore, les petits enfants de la nature,
nourrissons de la Providence, qui s'essayent à sa lumière pour agir,
penser, qui tâtonnent, mais peu à peu iront plus loin.
ô pauvre enfantelet! du fil de tes pensées
L'échevelet n'est encor débrouillé...
Âmes d'enfants, en réalité; mais, bien plus que celles des enfants de
l'homme, douces, résignées et patientes. Voyez dans quelle débonnaireté
muette la plupart supportent (comme nos chevaux) les mauvais
traitements, les coups, les blessures! Tous savent porter la maladie,
tous la mort. Ils s'en vont à part, s'enveloppent de silence, se
couchent et se cachent; cette douceur leur sert souvent des remèdes les
plus efficaces. Sinon, ils acceptent leur sort, passent comme s'ils
s'endormaient.
Aiment-ils autant que nous? Comment en douter, quand on voit les plus
timides devenir tout à coup héroïques pour défendre leurs petits et leur
famille? Le dévouement de l'homme qui brave la mort pour ses enfants,
vous le retrouverez tous les jours chez le tyran, chez le martin, qui
non-seulement résiste à l'aigle, mais le poursuit avec une fureur
héroïque.
Voulez-vous voir deux choses étonnamment analogues? Regardez d'une part
la femme au premier pas de l'enfant, et d'autre part l'hirondelle au
premier vol du petit.
C'est la même inquiétude, les mêmes encouragements, les exemples et les
avis, la sécurité affectée, au fond la peur, le tremblement...
«Rassure-toi... rien n'est plus facile.» En réalité, les deux mères
frémissent intérieurement.
Les leçons sont curieuses. La mère se lève sur ses ailes; il regarde
attentivement et se soulève un peu aussi. Puis, vous la voyez voleter;
il regarde, agite ses ailes... Tout cela va bien encore, cela se fait
dans le nid... La difficulté commence pour se hasarder d'en sortir. Elle
l'appelle, elle lui montre quelque petit gibier tentant, elle lui promet
récompense, elle essaye de l'attirer par l'appât d'un moucheron.
Le petit hésite encore. Et mettez-vous à sa place. Il ne s'agit pas ici
de faire un pas dans une chambre, entre la mère et la nourrice, pour
tomber sur des coussins. Cette hirondelle d'église, qui professe au haut
de sa tour la première leçon de vol, a peine à enhardir son fils, à
s'enhardir peut-être elle-même à ce moment décisif. Tous deux, j'en suis
sûr, du regard plus d'une fois mesurent l'abîme et regardent le pavé...
Pour moi, je vous le déclare, le spectacle est grand, émouvant. Il faut
_qu'il croie_ sa mère, il faut _qu'elle se fie à l'aile_ du petit si
novice encore... Des deux côtés, Dieu exige un acte de foi, de courage.
Noble et sublime point de départ!... Mais il a cru, il est lancé, et il
ne retombera pas. Tremblant, il nage soutenu du paternel souffle du
ciel, des cris rassurants de sa mère... Tout est fini... Désormais, il
volera indifférent par les vents et par les orages, fort de cette
première épreuve où il a volé dans la foi.
LE ROSSIGNOL, L'ART et L'INFINI.
Le célèbre Pré-aux-Clercs, aujourd'hui marché Saint-Germain, est, comme
on sait, le dimanche, le marché aux oiseaux de Paris. Lieu curieux à
plus d'un titre. C'est une vaste ménagerie, fréquemment renouvelée,
musée mobile et curieux de l'ornithologie française.
D'autre part, un tel encan d'êtres vivants, après tout, de captifs dont
un grand nombre sentent vivement la captivité, d'esclaves que le
marchand montre, vend et fait valoir plus ou moins adroitement, rappelle
indirectement les marchés de l'Orient, les encans d'esclaves humains.
Les esclaves ailés, sans savoir nos langues, n'expriment pas moins
clairement la pensée de l'esclavage, les uns nés ainsi, résignés,
ceux-là sombres et muets, rêvant toujours la liberté. Quelques-uns
paraissent s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander
qu'un bon maître. Que de fois nous vîmes un chardonneret intelligent, un
aimable rouge-gorge, nous regarder tristement, mais d'un regard non
équivoque qui disait: «achète-moi!»
Un dimanche de cet été, nous y fîmes une visite que nous n'oublierons
jamais. Le marché n'était pas riche, encore moins harmonieux: les temps
de mue et de silence avaient commencé. Nous n'en fûmes pas moins saisi
et vivement intéressé de la naïve attitude de quelques individus. Le
chant, le plumage, ces deux hauts attributs de l'oiseau, préoccupent
ordinairement, et empêchent d'observer leur vive et originale pantomime.
Un seul, le moqueur d'Amérique, a le génie du comédien, marquant tous
ses chants d'une mimique strictement appropriée à leur caractère et
souvent très-ironique. Nos oiseaux n'ont pas cet art singulier; mais,
sans art et à leur insu, ils expriment, par des mouvements
significatifs, souvent pathétiques, ce qui traverse leur esprit.
Ce jour, la reine du marché était une fauvette à tête noire, oiseau
artiste de grand prix, mis à part dans l'étalage, au-dessus des autres
cages, et comme un bijou sans pair. Elle voletait, svelte et charmante;
en elle tout était grâce. Formée à la captivité dans une longue
éducation, elle semblait ne regretter rien, et ne pouvait donner à l'âme
que des impressions douces, heureuses. C'était visiblement un être tout
suave, et si harmonique de chant et de mouvement, qu'en la voyant se
mouvoir, je croyais l'entendre chanter.
Plus bas, bien plus bas, dans une étroite cage, un oiseau un peu plus
gros, fort inhumainement resserré, donnait une impression bizarre et
toute contraire. C'était un pinson, et le premier que j'aie vu aveugle.
Nul spectacle plus pénible. Il faut avoir une nature étrangère à toute
harmonie, une âme barbare, pour acheter par une telle vue le chant de
cette victime. Son attitude tourmentée, laborieuse, me rendait son chant
douloureux. Le pis, c'est qu'elle était humaine: elle rappelait les
tours de tête et d'épaules disgracieux que se donnent souvent les myopes
ou les hommes devenus aveugles. Tel n'est jamais l'aveugle-né. Dans un
effort violent, mais constant, devenu un tic, la tête inclinée à droite,
de ses yeux vides, il cherchait la lumière. Le cou tendait à rentrer
dans les épaules et se gonflait comme pour y prendre plus de force, cou
tors, épaules un peu bossues. Ce malheureux virtuose, qui chantait quand
même, contrefait et déformé, eût été une image basse des laideurs de
l'esclave artiste, s'il n'eût été ennobli par cet indomptable effort de
poursuivre la lumière, la cherchant toujours en haut, et puisant
toujours son chant dans l'invisible soleil qu'il avait gardé dans
l'esprit.
Médiocrement éducable, cet oiseau répète, d'un merveilleux timbre
d'acier, la chanson de son bois natal, et de l'accent particulier du
canton où il est né: autant de dialectes de pinsons que de cantons
différents. Il se reste fidèle à lui-même; il ne chante que son berceau,
et cela d'une même note, mais d'une âpre passion, d'une émulation
extraordinaire. Mis en face d'un rival, il la redira huit cents fois de
suite; parfois, il en meurt. Je ne m'étonne pas que les belges célèbrent
avec passion les combats de ce héros du chant national, du chantre de
leurs forêts d'Ardennes, décernent des prix, des couronnes, même des
arcs de triomphe à ces dévouements suprêmes, qui donnent la vie pour la
victoire.