dit-il, que j'observai cet oiseau, dans la Caroline du Nord, je le
blessai légèrement à l'aile, et, lorsque je le pris, il poussa un cri
tout à fait semblable à celui d'un enfant, mais si fort et si lamentable
que mon cheval effrayé faillit me renverser. Je l'apportai à Wilmington:
en passant dans les rues, les cris prolongés de l'oiseau attirèrent aux
portes et aux fenêtres une foule de personnes, surtout de femmes
remplies d'effroi. Je continuai ma route et, en rentrant dans la cour de
l'hôtel, je vis venir le maître de la maison et beaucoup de gens alarmés
de ce qu'ils entendaient. Jugez comme augmenta cette alarme quand je
demandai ce qu'il fallait pour mon enfant et pour moi. Le maître resta
pâle et stupide, et les autres furent muets d'étonnement. Après m'être
amusé à leurs dépens une minute ou deux, je découvris mon pic, et un
éclat de rire universel se fit entendre. Je le montai, le plaçai dans ma
chambre, le temps de voir mon cheval et d'en prendre soin. J'y retournai
au bout d'une heure, et, en ouvrant la porte, j'entendis de nouveau le
même cri terrible, qui cette fois paraissait venir de la douleur d'avoir
été découvert dans ses tentatives d'évasion. Il était monté le long de
la fenêtre, presque jusqu'au plafond, immédiatement au-dessous duquel il
avait commencé de creuser. Le lit était couvert de larges morceaux de
plâtre, la latte du plafond à découvert dans l'étendue d'à peu près
quinze pouces carrés, et un trou capable de laisser passer le poing,
déjà formé dans les abat-jour; de sorte que dans l'espace d'une heure
encore, il serait certainement parvenu à se frayer une issue. Je lui
attachai au cou une corde que je fixai à la table et le laissai: je
voulais lui conserver la vie, et j'allai lui chercher de la nourriture.
En remontant, j'entendis qu'il s'était remis à l'ouvrage, et à mon
entrée je vis qu'il avait presque détruit la table à laquelle il avait
été attaché et contre laquelle il avait tourné toute sa colère. Lorsque
je voulus en prendre le dessin, il me coupa plusieurs fois avec son bec,
et il déploya un si noble et indomptable courage que j'eus la tentation
de le rendre à ses forêts natales. Il vécut avec moi à peu près trois
jours, refusant toute nourriture, et j'assistai à sa mort avec regret.»
LE CHANT.
Il n'est personne qui n'ait remarqué que des oiseaux tenus en cage dans
un salon ne manquent guère, s'il vient des visiteurs, si la conversation
s'anime, d'y prendre part à leur manière, de jaser ou de chanter.
C'est leur instinct universel et même en liberté. Ils sont l'écho et de
Dieu et de l'homme. Ils s'associent aux bruits, aux voix, y ajoutent
leur poésie, leurs rhythmes naïfs et sauvages. Par analogie, par
contraste, ils augmentent et complètent les grands effets de la nature.
Au sourd battement des flots, l'oiseau de mer oppose ses notes aiguës,
stridentes; au monotone bruissement des arbres agités, la tourterelle et
cent oiseaux donnent une douce et triste assonance; au réveil des
campagnes, à la gaieté des champs, l'alouette répond par son chant, elle
porte au ciel les joies de la terre.
Ainsi, partout, sur l'immense concert instrumental de la nature, sur ses
soupirs profonds, sur les vagues sonores qui s'échappent de l'orgue
divin, une musique vocale éclate et se détache, celle de l'oiseau,
presque toujours par notes vives qui tranchent sur ce fond grave, par
d'ardents coups d'archet.
Voix ailées, voix de feu, voix d'anges, émanations d'une vie intense,
supérieure à la nôtre, d'une vie voyageuse et mobile, qui donne au
travailleur fixé sur son sillon des pensées plus sereines et le rêve de
la liberté.
De même que la vie végétale se renouvelle au printemps par le retour des
feuilles, la vie animale est renouvelée, rajeunie, par le retour des
oiseaux, par leurs amours et par leurs chants. Rien de pareil dans
l'hémisphère austral, jeune monde à l'état inférieur, qui, encore en
travail, aspire à trouver une voix. Cette suprême fleur de l'âme et de
la vie, le chant, ne lui est pas donnée encore.
Le beau, le grand phénomène de cette face supérieure du monde, c'est
qu'au moment où la nature commence par les feuilles et les fleurs son
silencieux concert, sa chanson de mars et d'avril, sa symphonie de mai,
tous nous vibrons à cet accord; hommes, oiseaux, nous prenons le
rhythme. Les plus petits, à ce moment, sont poëtes, souvent chanteurs
sublimes. Ils chantent pour leurs compagnes dont ils veulent gagner
l'amour. Ils chantent pour ceux qui les écoutent, et plus d'un fait des
efforts inouïs d'émulation. L'homme aussi répond à l'oiseau. Le chant de
l'un fait chanter l'autre. Accord inconnu aux climats brûlants. Les
éclatantes couleurs qui y remplacent l'harmonie ne créent pas un lien
comme elle. Dans une robe de pierreries, l'oiseau n'est pas moins
solitaire.
Bien différent de cet être d'élite, éblouissant, étincelant, l'oiseau de
nos contrées, humble d'habit, riche de coeur, est près du pauvre. Peu,
très-peu, cherchent les beaux jardins, les allées aristocratiques,
l'ombrage des grands parcs. Tous vivent avec le paysan. Dieu les a mis
partout. Bois et buissons, clairières, champs, vignobles, prairies
humides, roseaux des étangs, forêts des montagnes, même les sommets
couverts de neiges, il a doué chaque lieu de sa tribu ailée, n'a
déshérité nul pays, nul site, de cette harmonie, de sorte que l'homme ne
pût aller nulle part, si haut monter, si bas descendre, qu'il n'y
trouvât un chant de joie et de consolation.
Le jour commence à peine, à peine de l'étable sonne la clochette des
troupeaux, que la bergeronnette est prête à les conduire et sautille
autour d'eux. Elle se mêle au bétail et familièrement s'associe au
berger. Elle sait qu'elle est aimée et de l'homme et des bêtes qu'elle
défend contre les insectes. Elle pose hardiment sur la tête des vaches
et le dos des moutons. Le jour elle ne les quitte guère, et les ramène
fidèlement au soir.
La lavandière, non moins exacte, est à son poste: elle voltige autour
des laveuses; elle court sur ses longues jambes jusque dans l'eau et
demande des miettes; par un étrange instinct mimique, elle baisse et
relève la queue, comme pour imiter le mouvement du battoir sur le linge,
pour travailler aussi et gagner son salaire.
L'oiseau des champs par excellence, l'oiseau du laboureur, c'est
l'alouette, sa compagne assidue, qu'il retrouve partout dans son sillon
pénible pour l'encourager, le soutenir, lui chanter l'espérance.
_Espoir_, c'est la vieille devise de nos Gaulois, et c'est pour cela
qu'ils avaient pris comme oiseau national cet humble oiseau si
pauvrement vêtu, mais si riche de coeur et de chant.
La nature semble avoir traité sévèrement l'alouette. La disposition de
ses ongles la rend impropre à percher sur les arbres. Elle niche à
terre, tout près du pauvre lièvre et sans abri que le sillon. Quelle vie
précaire, aventurée, au moment où elle couve! Que de soucis, que
d'inquiétudes! À peine une motte de gazon dérobe au chien, au milan, au
faucon, le doux trésor de cette mère. Elle couve à la hâte, elle élève à
la hâte la tremblante couvée. Qui ne croirait que cette infortunée
participera à la mélancolie de son triste voisin, le lièvre?
Cet animal est triste et la crainte le ronge. (LA FONT.)
Mais le contraire a lieu par un miracle inattendu de gaieté et d'oubli
facile, de légèreté, si l'on veut, et d'insouciance française: l'oiseau
national, à peine hors de danger, retrouve toute sa sérénité, son chant,
son indomptable joie. Autre merveille: ses périls, sa vie précaire, ses
épreuves cruelles, n'endurcissent pas son coeur; elle reste bonne autant
que gaie, sociable et confiante, offrant un modèle, assez rare parmi les
oiseaux, d'amour fraternel; l'alouette, comme l'hirondelle, au besoin,
nourrira ses soeurs.
Deux choses la soutiennent et l'animent: la lumière et l'amour. Elle
aime la moitié de l'année. Deux fois, trois fois, elle s'impose le
périlleux bonheur de la maternité, le travail incessant d'une éducation
de hasards. Mais quand l'amour lui manque, la lumière lui reste et la
ranime. Le moindre rayon de lumière suffit pour lui rendre son chant.
C'est la fille du jour. Dès qu'il commence, quand l'horizon s'empourpre
et que le soleil va paraître, elle part du sillon comme une flèche,
porte au ciel l'hymne de joie. Sainte poésie, fraîche comme l'aube, pure
et gaie comme un coeur enfant! Cette voix sonore, puissante, donne le
signal aux moissonneurs. «Il faut partir, dit le père; n'entendez-vous
pas l'alouette?» Elle les suit, leur dit d'avoir courage; aux chaudes
heures, les invite au sommeil, écarte les insectes. Sur la tête penchée
de la jeune fille à demi éveillée elle verse des torrents d'harmonie.
«Aucun gosier, dit Toussenel, n'est capable de lutter avec celui de
l'alouette pour la richesse et la variété du chant, l'ampleur et le
velouté du timbre, la tenue et la portée du son, la souplesse et
l'infatigabilité des cordes de la voix. L'alouette chante une heure
d'affilée sans s'interrompre d'une demi-seconde, s'élevant verticalement
dans les airs jusqu'à des hauteurs de mille mètres, et courant des
bordées dans la région des nues pour gagner plus haut, et sans qu'une
seule de ses notes se perde dans ce trajet immense.
«Quel rossignol pourrait en faire autant?»
C'est un bienfait donné au monde que ce chant de lumière, et vous le
retrouvez presque en tout pays qu'éclaire le soleil. Autant de contrées
différentes, autant d'espèces d'alouettes: alouettes de bois, alouettes
de prés, de buissons, de marais, alouettes de la Crau de Provence,
alouettes des craies de la Champagne, alouettes des contrées boréales de
l'un et l'autre mondes; vous les trouvez encore dans les steppes salés,
dans les plaines brûlées du vent du nord de l'affreuse tartarie.
Persévérante réclamation de l'aimable nature, tendres consolations de la
maternité de Dieu!
Mais l'automne est venue. Pendant que l'alouette fait derrière la
charrue sa récolte d'insectes, nous arrivent les hôtes des contrées
boréales: la grive exacte à nos vendanges, et, fier sous sa couronne,
l'imperceptible roi du nord. De Norwége, au temps des brouillards, nous
vient le roitelet, et, sous un sapin gigantesque, le petit magicien
chante sa chanson mystérieuse jusqu'à ce que l'excès du froid le décide
à descendre, à se mêler, à se populariser parmi les petits troglodytes
qui habitent avec nous et charment nos chaumières de leurs notes
limpides.
La saison devient rude: tous se rapprochent de l'homme. Les honnêtes
bouvreuils, couples doux et fidèles, viennent, avec un petit ramage
mélancolique, solliciter et demander secours. La fauvette d'hiver quitte
aussi ses buissons; craintive, vers le soir, elle s'enhardit à faire
entendre aux portes une voix tremblotante, monotone et d'accent
plaintif.
«Quand, par les premières brumes d'octobre, un peu avant l'hiver, le
pauvre prolétaire vient chercher dans la forêt sa chétive provision de
bois mort, un petit oiseau s'approche de lui, attiré par le bruit de la
cognée; il circule à ses côtés et s'ingénie à lui faire fête en lui
chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C'est le rouge-gorge,
qu'une fée charitable a député vers le travailleur solitaire pour lui
dire qu'il y a encore quelqu'un dans la nature qui s'intéresse à lui.
«Quand le bûcheron a rapproché l'un de l'autre les tisons de la veille,
engourdis dans la cendre; quand le copeau et la branche sèche petillent
dans la flamme, le rouge-gorge accourt en chantant pour prendre sa part
du feu et des joies du bûcheron.
«Quand la nature s'endort et s'enveloppe de son manteau de neige; quand
on n'entend plus d'autre voix que celle des oiseaux du nord, qui
dessinent dans l'air leurs triangles rapides, ou celle de la bise qui
mugit et s'engouffre au chaume des cabanes, un petit chant flûté, modulé
à voix basse, vient protester encore au nom du travail créateur contre
l'atonie universelle, le deuil et le chômage.»
Ouvrez, de grâce, donnez-lui quelques miettes, un peu de grain. S'il
voit des visages amis, il entrera dans la chambre; il n'est pas
insensible au feu; de l'hiver, par ce court été, le pauvre petit va plus
fort rentrer dans l'hiver.
Toussenel s'indigne avec raison qu'aucun poëte n'ait chanté le
rouge-gorge. Mais l'oiseau même est son poëte; si l'on pouvait écrire sa
petite chanson, elle exprimerait parfaitement l'humble poésie de sa vie.
Celui que j'ai chez moi et qui vole dans mon cabinet, faute d'auditeurs
de son espèce, se met devant la glace, et, sans me déranger, à
demi-voix, dit toutes ses pensées au rouge-gorge idéal qui lui apparaît
de l'autre côté. En voici le sens à peu près, tel qu'une main de femme a
essayé de le noter:
Je suis le compagnon
Du pauvre bûcheron.
Je le suis en automne,
Au vent des premiers froids,
Et c'est moi qui lui donne
Le dernier chant des bois.
Il est triste, et je chante
Sous mon deuil mêlé d'or.
Dans la brume pesante
Je vois l'azur encor.
Que ce chant te relève
Et te garde l'espoir!
Qu'il te berce d'un rêve,
Et te ramène au soir!
. . . . . . . . . . . .
Mais quand vient la gelée,
Je frappe à ton carreau.
Il n'est plus de feuillée,
Prends pitié de l'oiseau!
C'est ton ami d'automne
Qui revient près de toi.
Le ciel, tout m'abandonne...
Bûcheron, ouvre-moi!
Qu'en ce temps de disette,
Le petit voyageur,
Régalé d'une miette,
S'endorme à ta chaleur!
Je suis le compagnon
Du pauvre bûcheron.
LE NID.
ARCHITECTURE DES OISEAUX.
J'écris en face d'une jolie collection de nids d'oiseaux français, qu'un
de mes amis a faite pour moi. Je suis à même d'apprécier, vérifier les
descriptions des auteurs, de les améliorer peut-être, si les ressources
bien limitées du style pouvaient donner idée d'un art tout spécial,
moins analogue aux nôtres qu'on ne serait tenté de le croire au premier
coup d'oeil. Rien ne supplée ici à la vue des objets. Il faut voir et
toucher: on sent alors que toute comparaison est inexacte et fausse. Ce
sont choses d'un monde à part. Faut-il dire _au-dessus_, _au-dessous_
des oeuvres humaines? Ni l'un ni l'autre; mais différentes
essentiellement, et dont les rapports ne sont guère qu'extérieurs.
Rappelons-nous d'abord que cet objet charmant, plus délicat qu'on ne
peut dire, doit tout à l'art, à l'adresse, au calcul. Les matériaux, le
plus souvent, sont fort rustiques, pas toujours ceux qu'eût préférés
l'artiste. Les instruments sont très-défectueux. L'oiseau n'a pas la
main de l'écureuil, ni la dent du castor. N'ayant que le bec et la patte
(qui n'est point du tout une main), il semble que le nid doive lui être
un problème insoluble. Ceux que j'ai sous les yeux sont la plupart
formés d'un tissu ou enchevêtrement de mousses, petites branches
flexibles ou longs filaments de végétaux; mais c'est moins encore un
tissage qu'une condensation; un feutrage de matériaux mêlés, poussés et
fourrés l'un dans l'autre avec effort, avec persévérance: art
très-laborieux et d'opération énergique, où le bec et la griffe seraient
insuffisants. L'outil, réellement, c'est le corps de l'oiseau lui-même,
sa poitrine, dont il presse et serre les matériaux jusqu'à les rendre
absolument dociles, les mêler, les assujettir à l'oeuvre générale.
Et au dedans, l'instrument qui imprime au nid la forme circulaire n'est
encore autre que le corps de l'oiseau. C'est en se tournant constamment
et refoulant le mur de tous côtés, qu'il arrive à former ce cercle.
Donc, la maison, c'est la personne même, sa forme et son effort le plus
immédiat; je dirai sa souffrance. Le résultat n'est obtenu que par une
pression constamment répétée de la poitrine. Pas un de ces brins d'herbe
qui, pour prendre et garder la courbe, n'ait été mille et mille fois
poussé du sein, du coeur, certainement avec trouble de la respiration,
avec palpitation peut-être.
Tout autre est la demeure du quadrupède. Il naît vêtu; qu'a-t-il besoin
de nid? Aussi, ceux qui bâtissent ou creusent travaillent pour eux-mêmes
plus que pour leurs petits. La marmotte est un mineur habile dans son
oblique souterrain, qui lui sauve le vent de l'hiver. L'écureuil, d'une
main adroite, élève la jolie tourelle qui le défendra de la pluie. Le
grand ingénieur des lacs, le castor, qui prévoit la crue des eaux, se
fait plusieurs étages où il montera à volonté: tout cela pour
l'individu. L'oiseau bâtit pour la famille. Insouciant, il vivait sous
la claire feuillée, en butte à ses ennemis; mais dès qu'il n'est plus
seul, la maternité prévue, espérée, le fait artiste. Le nid est une
création de l'amour.
Aussi, l'oeuvre est empreinte d'une force de volonté extraordinaire,
d'une passion singulièrement persévérante. Vous le sentirez surtout à
ceci, qu'elle n'est pas, comme les nôtres, préparée par une charpente
qui en fixe le plan, soutient et régularise le travail. Ici le plan est
si bien dans l'artiste, l'idée si arrêtée, que sans charpente ni
carcasse, sans appui préalable, le navire aérien se bâtit pièce à pièce,
et pas une ne trouble l'ensemble. Tout vient s'y ajouter à propos,
symétriquement, en parfaite harmonie: chose infiniment difficile dans un
tel défaut d'instrument et dans ce rude effort de concentration et de
feutrage par la pression de la poitrine.
La mère ne se fie point au mâle pour tout cela, mais elle l'emploie
comme pourvoyeur. Il va chercher des matériaux, herbes, mousses, racines
ou branchettes. Mais quand le bâtiment est fait, quand il s'agit de
l'intérieur, du lit, du mobilier, l'affaire devient plus difficile. Il
faut songer que cette couche doit recevoir un oeuf infiniment prenable
au froid, dont tout point refroidi serait pour le petit un membre mort.
Ce petit naîtra nu. Le ventre, au ventre de la mère bien appliqué, ne
craindra pas le froid; mais le dos, dépouillé encore, le lit seul doit
le réchauffer: la mère est là-dessus d'une précaution, d'une inquiétude
bien difficiles à satisfaire. Le mari apporte du crin, mais c'est trop
dur: il ne servirait que dessous, et comme un sommier élastique. Il
apporte du chanvre, mais c'est trop froid: la soie ou le duvet soyeux de
certaines plantes, le coton ou la laine, sont admis seuls; ou mieux, ses
propres plumes, son duvet, qu'elle arrache et qu'elle met sous le
nourrisson.
Il est intéressant de voir le mâle en quête des matériaux, quête habile
et furtive: il craint qu'en le suivant des yeux, on n'apprenne trop bien
le chemin de son nid. Souvent, si vous le regardez, pour vous tromper,
il prend un chemin différent. Cent petits vols ingénieux répondront aux
désirs de la mère. Il suivra les brebis pour recueillir un peu de laine.
Il prendra à la basse-cour les plumes tombées de la pondeuse. Il épiera,
dans son audace, si la fermière, sous l'auvent, laisse un moment sa
pelote ou sa quenouille, et s'en ira riche d'un fil dérobé.
Les collections de nids sont fort récentes, peu nombreuses, peu riches
encore. Dans celle de Rouen, cependant, remarquable par l'arrangement,
dans celle de Paris, où se voient plusieurs très-curieux spécimens, on
distingue déjà les industries diverses qui créent ce chef-d'oeuvre du
nid. Quelle en est la chronologie, le crescendo? non d'un art à un autre
(non du maçonnage au tressage, par exemple). Mais dans chaque art, les
oiseaux qui s'y livrent vont plus ou moins haut, selon l'intelligence
des espèces, la facilité des matériaux ou l'exigence des climats.
Chez les oiseaux mineurs, le manchot, le pingouin, dont le petit, à
peine né, sautera à la mer, se contentent de faire un trou. Mais le
guêpier, l'hirondelle de mer, qui doivent élever leurs petits, se
creusent sous la terre une véritable habitation, très-bien
proportionnée, non sans quelque géométrie. Ils la meublent de plus et la
jonchent de matières molles sur lesquelles le petit sentira moins la
dureté ou la fraîcheur du sol humide.
Dans les oiseaux maçons, le flamant, qui élève la boue en pyramide pour
isoler ses oeufs de la terre inondée, et les couve debout sous ses
longues jambes, se contente d'une oeuvre grossière. C'est encore un
manoeuvre. Le vrai maçon, c'est l'hirondelle qui suspend sa maison aux
nôtres.
La merveille du genre est peut-être l'étonnant cartonnage que travaille
la grive. Son nid, fort exposé sous l'humide abri des vignes, est de
mousse au dehors et échappe aux yeux, mêlé à la verdure; mais regardez
dedans: c'est une coupe admirable de propreté, de poli, de luisant, qui
ne cède point au verre. On pourrait s'y mirer.
L'art rustique, et propre aux forêts, de la charpente, du menuisage, de
la sculpture en bois, a son infime essai dans le toucan, dont le bec est
énorme, mais faible et mince; il ne s'attaque qu'aux arbres vermoulus.
Le pic, mieux armé, on l'a vu, peut davantage; c'est le vrai
charpentier; mais l'amour vient, c'est le sculpteur.
Infinie en genres, en espèces, est la corporation des vanniers, des
tisseurs. Marquer leur point de départ, leur progrès et le terme d'une
industrie si variée, ce serait un très-long travail.
Les oiseaux de rivage tressent déjà, mais avec peu d'adresse. Pourquoi
feraient-ils plus? Vêtus si bien par la nature d'une plume onctueuse et
presque impénétrable, ils comptent moins avec les éléments. Leur grand
art est la chasse; toujours au maigre et faiblement nourris, les
piscivores sont dominés par un estomac exigeant.
Le tressage fort élémentaire des hérons, des cigognes, est dépassé déjà,
non de beaucoup, par les vanniers des bois, par le geai, le moqueur,
l'étourneau, le bouvreuil. Leur famille plus nombreuse leur impose un
travail plus grand. Ils fondent des assises grossières, mais par-dessus
adaptent un panier plus ou moins élégant, un tressage de racines et
bûchettes fortement liées. La cistole entrelace délicatement trois
roseaux dont les feuilles, mêlées au tissu, en font la base mobile et
sûre; il ondule avec elle. La mésange suspend son berceau en forme de
bourse par un côté, et se confie au vent pour bercer sa famille.
Le serin, le chardonneret, le pinson, sont des feutreurs habiles. Ce
dernier, inquiet, défiant, colle à l'ouvrage fait, avec beaucoup d'art
et d'adresse, des lichens blancs, dont la moucheture désoriente
entièrement le chercheur, et lui fait prendre ce charmant nid, si bien
dissimulé, pour un accident de verdure, une chose fortuite et naturelle.
Le collage et le feutrage jouent au reste un grand rôle dans l'oeuvre
même des tisseurs. On aurait tort d'isoler trop ces arts.
L'oiseau-mouche consolide avec la gomme des arbres sa petite maison. La
plupart des autres y emploient la salive. Quelques-uns, chose étrange!
subtile invention de l'amour, y joignent l'art pour lequel leurs organes
leur donnent le moins de secours. Un sansonnet américain parvient à
coudre des feuilles avec son bec, et très-adroitement.
Quelques tresseurs habiles, non contents du bec, y joignent le pied. La
chaîne préparée, ils la fixent du pied, pendant que le bec y insère la
trame. Ils deviennent de vrais tisserands.
L'adresse ne manque pas, en résumé. Elle est même étonnante; mais les
instruments manquent. Ils sont étrangement impropres à ce qu'ils ont à
faire. La plupart des insectes sont en comparaison merveilleusement
armés, ustensilés. Ce sont de véritables ouvriers qui naissent tels.
L'oiseau ne l'est que pour un temps, par l'inspiration de l'amour.
VILLES DES OISEAUX.
ESSAIS DE RÉPUBLIQUE.
Plus j'y songe, plus je vois que l'oiseau n'est pas, comme l'insecte, un
animal industriel. C'est le poëte de la nature, le plus indépendant des
êtres, d'une vie sublime, aventureuse, au total, très-peu protégée.
Entrons dans les forêts sauvages de l'Amérique, examinons les moyens de
sûreté qu'inventent ou possèdent les êtres isolés. Comparons les
ressources de l'oiseau, l'effort de son génie, aux inventions de son
voisin, l'homme, qui vit aux mêmes lieux. La différence fait honneur à
l'oiseau; l'invention humaine est tout offensive. L'indien a trouvé le
casse-tête, le couteau de pierre à scalper; l'oiseau n'a trouvé que le
nid.
Pour la propreté, la chaleur, pour la grâce élégante, le nid est
supérieur de tout point au wigwam de l'indien, à la case du nègre, qui
souvent, en Afrique, n'est qu'un baobab creusé par le temps.
Le nègre n'a pas encore trouvé la porte; sa maison reste ouverte. Contre
l'invasion nocturne des bêtes, il en obstrue l'entrée d'épines.
L'oiseau non plus ne sait fermer son nid. Quelle sera sa défense? Grande
et terrible question.
Il fait l'entrée étroite et tortueuse. S'il choisit un nid naturel,
comme fait la sistelle, au creux d'un arbre, il en rétrécit l'ouverture
par un habile maçonnage. Plusieurs, comme le fournier, bâtissent un nid
double en deux appartements: dans l'alcôve couve la mère; au vestibule
veille le père, sentinelle attentive, pour repousser l'invasion.
Que d'ennemis à craindre! serpents, hommes ou singes, écureuils! Et que
dis-je? les oiseaux eux-mêmes. Ce peuple aussi a ses voleurs. Les
voisins aident parfois le faible à recouvrer son bien, à chasser par la
force l'injuste usurpateur. On assure que les freux (espèces de
corneilles) poussent plus loin l'esprit de justice. Ils ne pardonnent
pas au jeune couple qui, pour être plus tôt en ménage, vole les
matériaux, le mobilier d'un autre nid. Ils se mettent huit ou dix
ensemble pour mettre en pièces le nid coupable, détruisent de fond en
comble cette maison de vol. Et les voleurs punis s'en vont bâtir au
loin, forcés de tout recommencer.
N'est-ce pas là une idée de la propriété et du droit sacré du travail?
Où en trouver les garanties, et comment assurer un commencement d'ordre
public? Il est curieux de savoir comment les oiseaux ont résolu la
question.