avaient été proscrites quelque temps. Les hannetons, dès lors, tellement
profitèrent, leurs larves multipliées à l'infini poussèrent si bien
leurs travaux souterrains, qu'une prairie entière qu'on me montra avait
séché à la surface; toute racine d'herbe était rongée, et la prairie
entière, aisément détachée, roulée sur elle-même, pouvait s'enlever
comme un tapis.
Tout travail, tout appel de l'homme à la nature, suppose l'intelligence
de l'ordre naturel. L'ordre est tel, et telle est sa loi. _La vie a
autour d'elle, en elle, son ennemi, le plus souvent son hôte, le
parasite qui la mine et la ronge._
La vie inerte et sans défense, la végétale surtout, privée de
locomotion, y succomberait sans l'appui supérieur de l'infatigable
ennemi du parasite, âpre chasseur, vainqueur ailé des monstres.
Guerre extérieure sous les tropiques où partout ils surgissent. Guerre
intérieure dans nos climats où tout est plus caché, plus mystérieux et
plus profond.
Dans la fécondité exubérante de la zone torride, les insectes, ces
destructeurs terribles des végétaux, consommaient le trop-plein. Ils
volent ici le nécessaire. Là, ils fourragaient dans le luxe prodigue des
plantes spontanées, des semences perdues, des fruits dont la nature
jonche le désert. Ici, dans le champ resserré qu'arrose la sueur de
l'homme, ils récoltent à sa place, dévorent son travail et son fruit;
ils s'attaquent à sa vie même.
Ne dis pas: «L'hiver est pour moi, il tuera l'ennemi.» L'hiver tue
l'ennemi qui mourrait de lui-même; il tue surtout les éphémères, dont la
durée était déjà mesurée à celle de la fleur, de la feuille où fut liée
leur existence. Mais, avant de mourir, le prévoyant atome garantit sa
postérité; il abrite, cache et dépose profondément son avenir, le germe
de sa reproduction. Comme oeufs ou larves, ou même en leur propre
personne, vivants, adultes; armés, ces invisibles, dans le sein de la
terre, dorment en attendant le temps. Est-elle immobile, cette terre?
Dans les prairies, je la vois onduler, le noir mineur, la taupe,
continue son travail. Plus haut, dans les lieux secs, s'étendent des
greniers où le rat philosophe, sur un bon tas de blé, prend la saison en
patience.
Tout cela va surgir au printemps. D'en haut, d'en bas, à droite, à
gauche, ces peuples rongeurs, échelonnés par légions qui se succèdent et
se relayent chacun à son mois, à son jour, immense, irrésistible
conscription de la nature, marchera à la conquête des oeuvres de
l'homme. La division du travail est parfaite. Chacun a son poste
d'avance et ne se trompera pas. Chacun tout droit ira à son arbre, à sa
plante. Et tel sera leur nombre épouvantable, qu'il n'y aura pas une
feuille qui n'ait sa légion.
Que feras-tu, pauvre homme? Comment te multiplieras-tu? as-tu des ailes
pour les suivre? as-tu même des yeux pour les voir? Tu peux en tuer à
ton plaisir; leur sécurité est complète: tue, écrase à millions; ils
vivent par milliards. Où tu triomphes par le fer et le feu en détruisant
la plante même, tu entends à côté le bruissement léger de la grande
armée des atomes, qui ne songe guère à ta victoire et qui ronge
invisiblement.
Écoute, je vais te donner deux conseils. Examine, choisis le meilleur.
Le premier remède à cela, que l'on commence à suivre, c'est
d'empoisonner tout. Trempe-moi les semences dans le sulfate de cuivre;
mets ton blé sous la protection du vert-de-gris. L'ennemi ne s'attend
pas à cela; il est déconcerté. S'il y touche, il meurt ou languit. Toi
aussi, il est vrai, tu n'es guère florissant; ton hardi stratagème peut
aider aux fléaux qui dévastent notre âge. Heureux temps! le bon
laboureur empoisonne d'abord; ce blé cuivré, transmis au boulanger
artiste, fermente par le sulfate de cuivre; moyen simple, agréable, qui
fait lever, gonfler la pâte légère qu'on va se disputer.
Non, fais mieux. Prends-en ton parti. Contre tant d'ennemis, reculer
n'est pas honte. Laisse faire, et croise tes bras. Couche-toi et
regarde. Fais comme, au soir de Waterlo, fit ce brave qui, blessé et
couché, se releva encore et regarda à l'horizon; mais il y vit Blücher,
la grande nuée de l'armée noire. Il retomba alors, en disant: «Ils sont
trop!»
Et combien plus tu as droit de le dire! tu es seul contre l'universelle
conjuration de la vie. Tu peux dire aussi: «Ils sont trop!»
Tu insistes: «Voici pourtant des champs qui donnaient espérance; voici
un pâturage humide où je prendrais plaisir à voir mes boeufs perdus dans
l'herbe. Menons-y les troupeaux.»
Ils y sont attendus. Que deviendraient sans eux ces vivants nuages
d'insectes qui n'aiment que le sang? Le sang du boeuf est bon, et le
sang de l'homme est meilleur. Entre, assois-toi au milieu d'eux; tu
seras bien reçu, car tu es le festin. Ces dards, ces trompes et ces
tenailles trouveront en ta chair d'exquises délices; une orgie
sanguinaire s'ouvrira sur ton corps pour la danse effrénée de ce monde
famélique, qui ne lâchera pas à moins de défaillir; tu en verras plus
d'un tournoyer et mourir sur la source enivrante que s'est creusée son
dard. Blessé, sanglant, gonflé de plaies bouffies, n'espère pas de
repos. D'autres viennent, et puis d'autres, et toujours, et sans fin.
Car si le climat est moins âpre que dans les zones du Midi, en revanche,
la pluie éternelle, cet océan d'eau douce et tiède qui noie
infatigablement nos plages, enfante dans une fécondité désespérante ces
vies commencées et avides, qui sont impatientes de monter, naître et
s'achever par la destruction des vies supérieures.
J'ai vu, non pas dans les marais, mais sur les hauteurs de l'Ouest,
aimables et verdoyantes collines, couvertes de bois ou de prairies, j'ai
vu d'immenses eaux pluviales séjourner sans écoulement, puis, bues d'un
rayon de soleil, laisser la terre couverte d'une riche et plantureuse
production animale, limaces, limaçons, insectes de mille sortes, tous
gens de terrible appétit, nés dentus, armés d'appareils admirables,
d'ingénieuses machines à détruire. Impuissants contre l'irruption d'un
monde inattendu qui grouillait, s'agitait, montait, entrait, nous eût
mangé nous-mêmes, nous luttions au moyen de quelques poules intrépides
et voraces, qui ne comptaient pas les ennemis, ne discutaient pas,
avalaient. Ces poules bretonnes et vendéennes, braves du génie de la
contrée, faisaient cette campagne d'autant mieux, qu'elles guerroyaient
chacune à sa manière. La _noire_, la _grise_ et la _pondeuse_ (c'étaient
leurs noms de guerre) allaient ensemble en corps d'armée, et ne
reculaient devant rien; la rêveuse ou la _philosophe_ aimait mieux
chouanner, et n'en faisait que plus d'ouvrage. Un superbe chat noir,
leur compagnon de solitude, étudiait tout le jour la trace du mulot, du
lézard, chassait la guêpe, mangeait la cantharide, du reste devant les
poules respectueux et toujours à distance.
Un mot encore sur elles, et un regret. Tout finit, il fallut partir. Et
que deviendraient-elles? Données, elles allaient être mangées
certainement. Longuement nous délibérâmes. Puis, par un parti vigoureux,
d'après la vieille foi des sauvages, qui croient qu'il vaut mieux mourir
par ceux qu'on aime, et pensent, en mangeant des héros, devenir
héroïque, nous en fîmes, non sans gémir, un funèbre banquet.
C'est un très-grand spectacle de voir contre cet effrayant frétillement
du monstre universel qui s'éveille au printemps, sifflant, bruissant,
coassant, bourdonnant, dans son immense faim, de voir descendre (on peut
le dire) du ciel l'universel Sauveur, en cent formes et cent légions
diverses d'armes et de caractère, mais toutes ayant des ailes,
précipitant au divin privilége du Saint-Esprit, d'être présent partout.
À l'universelle présence de l'insecte, à l'ubiquité du nombre, répond
celle de l'oiseau, de la célérité, de l'aile. Le grand moment, c'est
celui où l'insecte, se développant par la chaleur, trouve l'oiseau en
face, l'oiseau multiplié, l'oiseau qui, n'ayant point de lait, doit
nourrir à ce moment une nombreuse famille de sa chasse et de proie
vivante. Chaque année, le monde serait en péril, si l'oiseau allaitait,
si l'alimentation était le travail d'un individu, d'un estomac. Mais
voici la couvée bruyante exigeante et criante, qui appelle la proie par
dix, quinze ou vingt becs; et l'exigence est telle, telle est la fureur
maternelle pour répondre à ces cris, que la mésange, qui a vingt
enfants, désespérée, ne pouvant les faire taire avec trois cents
chenilles par jour, ira même au nid des oiseaux ouvrir la cervelle aux
petits.
De nos fenêtres qui donnent sur le Luxembourg, nous observions dès
l'hiver commencer cet utile guerre de l'oiseau contre l'insecte. Nous le
voyions, en décembre, ouvrir le travail de l'année. L'honnête et
respectable ménage du merle, qu'on peut appeler tourne-feuilles, faisait
par couples sa besogne; au rayon qui suivait la pluie, ils arrivaient
aux mares, levaient les feuilles une à une avec adresse et conscience,
ne laissant rien passer sans un attentif examen.
Ainsi, dans les plus tristes mois, où le sommeil de la nature ressemble
de si près à la mort, l'oiseau nous continuait le spectacle de la vie.
Sur la neige même, le merle nous saluait au réveil. Aux sérieuses
promenades d'hiver, nous avions toujours près de nous le roitelet à
huppe d'or, son petit chant rapide, son rappel doux et flûté. Les
moineaux, plus familiers, paraissaient sur nos balcons; exacts aux
heures, ils savaient qu'ils trouveraient deux fois par jour le couvert
mis, sans qu'il en coûtât à leur liberté.
Du reste, honnêtes travailleurs, lorsque le printemps est venu, ils se
font scrupule de rien demander. Dès que leurs enfants éclos ont commencé
à voler, ils les ont joyeusement amenés à la fenêtre, comme pour
remercier et bénir.
LE TRAVAIL.
LE PIC.
Dans les calomnies ineptes dont les oiseaux sont l'objet, nulle ne l'est
plus que de dire, comme on a fait, que le pic, qui creuse les arbres,
choisit les arbres sains et durs, ceux qui présentent le plus de
difficultés et peuvent augmenter son travail. Le bon sens indique assez
que le pauvre animal, qui vit de vers et d'insectes, cherche les arbres
malades, cariés, qui résistent moins et qui lui promettent, d'ailleurs,
une proie plus abondante. La guerre obstinée qu'il fait à ces tribus
destructives qui gagneraient les arbres sains, c'est un signalé service
qu'il nous rend. L'État lui devrait, sinon les appointements, du moins
le titre honorifique de conservateur des forêts. Que fait-on? pour tout
salaire, d'ignorants administrateurs ont souvent mis sa tête à prix.
Mais le pic ne serait pas l'idéal du travailleur, s'il n'était calomnié
et persécuté. Sa corporation modeste, répandue dans les deux mondes,
sert l'homme, l'enseigne et l'édifie. L'habit varie; le signe commun de
reconnaissance est le chaperon écarlate dont ce bon ouvrier couvre
généralement sa tête, son crâne épais et solide. L'instrument de son
état, qui sert de pioche et d'alêne, de ciseau et de doloire, c'est son
bec, carrément taillé. Ses jambes nerveuses, armées de forts ongles
noirs d'une prise ferme et solide, l'assurent parfaitement sur sa
branche, où il reste les jours entiers dans une attitude incommode,
frappant toujours de bas en haut. Sauf le matin où il s'agite, remue ses
membres en tous sens, comme font les meilleurs travailleurs qui
s'apprêtent quelques moments pour ne plus se déranger, il pioche toute
une longue journée avec une application singulière. On l'entend tard
encore, qui prolonge le travail dans la nuit et gagne ainsi quelques
heures.
Sa constitution répond à une vie si appliquée. Ses muscles, toujours
tendus, rendent sa chair dure et coriace. La vésicule du fiel,
très-grande chez lui, semble accuser une grande disposition bilieuse,
acharnée, violente au travail, du reste aucunement colérique.
Les opinions qu'on a prises de cet être singulier devaient être
très-diverses. On a jugé en bien ou en mal le grand travailleur, selon
qu'on estimait ou mésestimait le travail, selon qu'on était soi-même
plus ou moins laborieux, et qu'on regardait une vie sédentaire et
appliquée comme maudite ou bénie du ciel.
On s'est demandé aussi si le pic était triste ou gai, et l'on a fait
diverses réponses, peut-être également bonnes, selon l'espèce et le
climat. Je crois aisément que Wilson, Audubon, qui parlent surtout du
beau pic aux ailes d'or qu'on trouve aux Carolines sur la lisière des
tropiques, l'ont vu plus gai, plus remuant; ce pic gagne aisément sa
vie, dans un pays chaud et riche en insectes; son bec courbé, élégant,
moins dur que le bec du nôtre, semble dire aussi qu'il travaille des
bois moins rebelles. Pour le pic de France et d'Allemagne, qui a à
percer l'enveloppe de nos vieux chênes européens, il a un tout autre
instrument, un bec carré, lourd et fort. Il est probable qu'il donne
bien plus d'heures de travail que l'autre. C'est un ouvrier placé dans
des conditions plus dures, travaillant plus et gagnant moins. Dans les
sécheresses surtout, son métier est misérable; la proie le fuit, se
retire au plus loin, cherchant la fraîcheur. Aussi, il appelle la pluie,
criant toujours: _Plieu! Plieu!_ Le peuple comprend ainsi son cri; il
l'appelle dans la Bourgogne le _Procureur du meunier_; pic et meunier,
si l'eau ne tombe, chôment et risquent de jeûner.
Notre grand ornithologiste, excellent et ingénieux observateur,
Toussenel, ne se méprend-il pas pourtant sur le caractère du pic en le
jugeant gai? Sur quoi? sur les courbettes amusantes qu'il fait pour
gagner sa femelle. Mais qui de nous, et des plus sérieux, en ce cas,
n'en fait pas de même? Il l'appelle aussi farceur, bateleur, parce qu'à
sa vue le pic tournait rapidement. Pour un oiseau dont le vol est fort
médiocre, c'était peut-être le plus sage, en présence surtout d'un si
excellent tireur. Et ceci prouve son bon sens. Devant un chasseur
vulgaire, le pic, qui sait sa chair mauvaise, se serait laissé
approcher. Mais devant un tel connaisseur, un ardent ami des oiseaux, il
avait grandement à craindre de s'en aller empaillé orner une collection.
Je prie l'illustre écrivain de considérer encore les habitudes morales
et l'humeur que doit donner un travail si persévérant. La _papillonne_
n'est pour rien ici, et la longueur de telles journées dépasse
infiniment la mesure commode de ce que Fourier appelle travail
attrayant. Le pic est un ouvrier solitaire et à son compte; il ne se
plaint pas sans doute; il sent qu'il a intérêt de travailler beaucoup,
longtemps. Ferme sur ses fortes jambes, dans une attitude pénible, il
reste là tout le jour, et persiste encore au delà. Est-il heureux? je le
crois. Gai? j'en doute. Triste? nullement. Le travail passionné, qui
nous rend si sérieux, en revanche bannit les tristesses.
L'inintelligent travailleur, ou le pauvre surmené, qui ne conçoit le
bonheur que dans l'immobilité, ne pouvait manquer de voir dans une vie
si assidue la malédiction du sort. L'artisan des villes allemandes
assure que c'est un boulanger qui, oisif dans son comptoir, affamait le
pauvre peuple, le trompait, vendait à faux poids. En punition,
maintenant, il travaille et travaillera jusqu'au jour du Jugement, ne
vivant plus que d'insectes.
Triste et baroque explication. J'aime mieux la vieille fable italienne.
Picus, fils du Temps (de Saturne), était un héros austère qui dédaigna
l'amour trompeur et les illusions de Circé. Pour la fuir, il a pris des
ailes et s'est enfui dans les forêts. S'il n'a plus la figure humaine,
il a mieux, un génie divin, prévoyant et fatidique; il entend ce qui est
à naître, il voit ce qui n'est pas encore.
Un jugement fort sérieux sur le pic, c'est celui des Indiens du nord de
l'Amérique. Ces héros ont bien vu que le pic était un héros. Ils aiment
à porter la tête de celui qu'on nomme _pic à bec d'ivoire_, et croient
que son ardeur, son courage passera en eux. Croyance très-fondée, comme
l'expérience le prouve. Le plus ferme coeur se sent affermi, en voyant
sans cesse sur lui ce parlant symbole; il se dit: «Je serai tel pour la
force et pour la constance.»
Seulement, il faut remarquer que, si le pic est un héros, c'est le héros
pacifique du travail. Il ne réclame rien de plus. Son bec qui pourrait
être redoutable, ses ergots très-forts, sont préparés cependant pour
tout autre chose que pour le combat. Le travail l'a pris tellement
qu'aucune rivalité ne le conduit à la guerre. Il l'absorbe, exige de lui
tout l'effort de ses facultés.
Travail varié et compliqué. D'abord l'excellent forestier, plein de tact
et d'expérience, éprouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il
ausculte comment résonne cet arbre, ce qu'il dit, ce qu'il a en lui. Le
procédé d'auscultation, si récent en médecine, était l'art principal du
pic, depuis des milliers d'années. Il interrogeait, sondait, voyait par
l'ouïe les lacunes caverneuses qu'offrait le tissu de l'arbre. Tel, sain
et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a désigné, marqué
le marteau de la marine, le pic, bien autrement habile, le juge véreux,
carié, susceptible de manquer de la manière la plus funeste, de plier en
construction, ou de faire une voie d'eau et de causer un naufrage.
L'arbre éprouvé mûrement, le pic se l'adjuge, s'y établit; là il
exercera son art. Ce bois est creux, donc gâté, donc peuplé; une tribu
d'insectes y habite. Il faut frapper à la porte de la cité. Les
citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par-dessus les murailles de la
ville, ou en bas, par les égouts. Il y faudrait des sentinelles; au
défaut, l'unique assiégeant veille, et de moment en moment regarde
derrière pour happer les fugitifs au passage, à quoi sert parfaitement
une langue d'extrême longueur qu'il darde comme un petit serpent.
L'incertitude de cette chasse, le bon appétit qu'il y gagne, le
passionnent; il voit à travers l'écorce et le bois; il assiste aux
terreurs et aux conseils du peuple ennemi. Parfois, il descend
très-vite, pensant qu'une issue secrète pourrait sauver les assiégés.
Un arbre sain au dehors, rongé, pourri au dedans, c'est une terrible
image pour le patriote qui rêve au destin des cités. Rome, aux temps où
la république commençait à s'affaisser, se sentant semblable à cet
arbre, frissonna un jour que le pic vint tomber en plein forum sur le
tribunal, sous la main même du préteur. Le peuple s'émut grandement, et
roulait de tristes pensées. Mais les devins mandés arrivent: si l'oiseau
part impunément, la république mourra; s'il reste, il ne menace plus que
celui qui l'a dans sa main, le préteur. Ce magistrat, qui était Ælius
Tubero, tua l'oiseau à l'instant, mourut lui-même bientôt, et la
république dura deux siècles encore.
Cela est grand, non ridicule. Elle dura par ce noble appel au dévouement
du citoyen. Elle dura par cette réponse muette que lui fit un grand
coeur. De tels actes sont féconds, ils font des hommes et des héros; ils
font la durée des cités.
Pour revenir à notre oiseau, ce travailleur, ce solitaire, ce grand
prophète n'échappe pas à la loi universelle. Deux fois par an, il se
dément, sort de son austérité, et, faut-il le dire? devient ridicule.
Heureux, dans l'espèce humaine, qui ne l'est que deux fois par an!
Ridicule? il ne l'est pas par cela qu'il est amoureux, mais il aime
comiquement. Noblement endimanché et dans son meilleur plumage, relevant
sa mine un peu sombre de sa belle grecque écarlate, il tourne autour de
sa femelle; ses rivaux en font autant. Mais ces innocents travailleurs,
faits aux oeuvres plus sérieuses, étrangers aux arts du beau monde, aux
grâces des colibris, ne savent rien autre chose que présenter leurs
devoirs et leurs très-humbles hommages par d'assez gauches courbettes.
Du moins, gauches à notre sens, elles le sont moins pour l'objet dont
elles captent l'attention. Elles plaisent, et c'est tout ce qu'il faut.
Le choix prononcé par la reine, nulle bataille. Moeurs admirables des
bons et dignes ouvriers! les autres, chagrins, se retirent, mais avec
délicatesse conservent religieusement le respect de la liberté.
Le préféré et sa belle, vous croyez qu'ils vont faire l'amour oisifs,
errer dans les forêts? Point du tout. Immédiatement, ils se mettent à
travailler. «Prouve-moi tes talents, dit-elle, et que je ne me suis pas
trompée.» Quelle occasion pour un artiste! Elle anime son génie. De
charpentier il devient menuisier et ébéniste; de menuisier, géomètre! La
régularité des formes, ce rhythme divin, lui apparaît dans l'amour.
C'est justement la belle histoire du fameux forgeron d'Anvers, Quintin
Metzys, qui aima la fille d'un peintre et qui, pour se faire aimer,
devint le plus grand peintre de la Flandre au XVIe siècle.
D'un noir Vulcain, l'amour fit un Apelle.
Donc un matin le pic devient sculpteur. Avec la précision sévère, le
parfait arrondissement que donnerait le compas, il creuse une élégante
voûte d'un beau demi-globe. Le tout reçoit le poli du marbre et de
l'ivoire. Les précautions hygiéniques et stratégiques ne manquent pas.
Une entrée sinueuse, étroite, dont la pente incline au dehors pour que
l'eau n'y pénètre pas, favorise la défense; il suffit d'une tête et d'un
bec courageux pour la fermer.
Quel coeur résisterait à cela? Qui n'accepterait cet artiste, ce
pourvoyeur laborieux des besoins de la famille, ce défenseur intrépide?
Qui ne croirait pouvoir sûrement, derrière le généreux rempart de ce
champion dévoué, accomplir le délicat mystère de la maternité?
Aussi l'on ne résiste plus, et les voilà installés. Il ne manque ici
qu'un hymne (Hymen! ô hymenæe!). Ce n'est pas la faute du pic si la
nature, à son génie, a refusé la muse mélodieuse. Du moins dans son âpre
voix on ne méconnaîtra pas le véhément accent du coeur.
Qu'ils soient heureux! qu'une jeune et aimable génération éclose et
croisse sous leurs yeux! Les oiseaux de proie ne pourraient aisément
pénétrer ici. Puisse seulement le serpent, l'affreux serpent noir, ne
pas visiter ce nid! Puisse la main de l'enfant n'en pas arracher
cruellement la douce espérance! Puisse surtout l'ornithologiste, l'ami
des oiseaux, se tenir loin de ces lieux!
Si le travail persévérant, l'ardent amour de la famille, l'héroïque
défense de la liberté, pouvaient imposer le respect, arrêter les mains
cruelles de l'homme, nul chasseur ne toucherait à ce digne oiseau. Un
jeune naturaliste, qui en étouffa un pour l'empailler, m'a dit qu'il
resta malade de cette lutte acharnée, et plein de remords; il lui
semblait qu'il eût fait un assassinat.