l'Orient. Moi, mon berceau m'appelle: il faut que je revoie ce ciel
éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; il
faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me
baigne de soleil... Là est le mystère de la vie, là, la flamme féconde
où renaîtra mon chant; ma voix, ma muse est la lumière.»
Donc, il part; mais je crois que le coeur doit lui battre dès l'approche
des Alpes, quand les cimes neigeuses annoncent la porte redoutable où
posent sur leurs rocs les cruels fils du jour et de la nuit, le vautour,
l'aigle, tous les brigands griffus, crochus, altérés de sang chaud, les
espèces maudites qui sont la sotte poésie de l'homme, les uns _nobles_
brigands qui saignent vite et sucent, d'autres brigands _ignobles_ qui
étouffent, détruisent, toutes les formes enfin du meurtre et de la mort.
Je me figure qu'alors le pauvre petit musicien dont la voix est éteinte,
non l'_ingegno_ ni la fine pensée, n'ayant personne à consulter, se pose
pour bien songer encore avant d'entrer dans le long piége du défilé de
la Savoie. Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien,
ou au bois sacré des charmettes, délibère et se dit: «Si je passe de
jour, ils sont tous là; ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je
suis mort. Si je passe de nuit, le grand duc, le hibou, l'armée des
horribles fantômes, aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me
porte à ses petits... Las! que ferai-je?... J'essayerai d'éviter et la
nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide
détrempe et morfond sur son aire la grosse bête féroce qui ne sait pas
bâtir un nid, je passe inaperçu... Et quand il me verrait, j'aurais
passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses
ailes mouillées.»
Bien calculé. Pourtant, vingt accidents surviennent. Parti en pleine
nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent
d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses
ailes... Dieu! il est déjà jour... Ces mornes géants, en octobre, déjà
vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point
noir qui vole à tire-d'ailes. Qu'elles sont déjà lugubres, ces
montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis!...
Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux
une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se
battent entre eux, si furieux parfois qu'il faut attendre. «Que je passe
plus bas, les torrents qui hurlent dans l'ombre avec un fracas de
noyades ont des trombes qui m'entraîneront. Et si je monte aux hautes et
froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même: le givre
saisira, ralentira mes ailes.»
Un effort l'a sauvé. La tête en bas, il plonge, il tombe en Italie. À
Suse ou vers Turin, il niche, il raffermit ses ailes. Il se retrouve au
fond de la gigantesque corbeille lombarde, de ce grand nid de fruits et
de fleurs où l'écouta Virgile. La terre n'a pas changé; aujourd'hui,
comme alors, l'Italien, exilé chez lui, triste cultivateur du champ d'un
autre, le _durus arator_, poursuit le rossignol. Mangeur d'insectes, si
utile, il est proscrit comme un mangeur de grains. Qu'il passe donc,
s'il peut, l'Adriatique d'île en île, malgré les corsaires ailés qui
veillent sur les mêmes écueils, il arrivera peut-être à la terre sacrée
des oiseaux, à la bonne, hospitalière et plantureuse Égypte, où tous
sont épargnés, nourris, bénis et bien reçus.
Terre plus heureuse encore, si dans son aveugle hospitalité elle ne
choyait les assassins. Rossignols et tourterelles sont accueillis, c'est
vrai; mais non moins bien les aigles. Sur ces terrasses des sultanes,
sur ces balcons des minarets, ah! pauvre voyageur! je vois des yeux
brillants, terribles, qui se tournent de ce côté... Et je vois qu'ils
t'ont vu déjà!
N'y reste pas longtemps. Ta saison ne durera guère. Le vent destructif
du désert s'en va souffler à mort, sécher, faire disparaître ta maigre
nourriture. Pas une mouche tout à l'heure pour nourrir ton aile et ta
voix. Souviens-toi du vieux nid que tu as laissé dans nos bois, de tes
amours d'Europe. Le ciel était plus sombre, mais tu t'y fis un ciel.
L'amour était autour de toi; tous vibraient de t'entendre; la plus pure
palpitait pour toi... C'est là le vrai soleil, le plus bel orient. La
vraie lumière est où l'on aime.
SUITE DES MIGRATIONS.
L'HIRONDELLE.
L'hirondelle s'est, sans façon, emparée de nos demeures; elle loge sous
nos fenêtres, sous nos toits, dans nos cheminées. Elle n'a point du tout
peur de nous. On dira qu'elle se fie à son aile incomparable; mais non:
elle met aussi son nid, ses enfants, à notre portée. Voilà pourquoi elle
est devenue la maîtresse de la maison. Elle n'a pas pris seulement la
maison, mais notre coeur.
Dans un logis de campagne où mon beau-père faisait l'éducation de ses
enfants, l'été, il leur tenait la classe dans une serre où les
hirondelles nichaient, sans s'inquiéter du mouvement de la famille,
libres dans leurs allures, tout occupées de leur couvée, sortant par la
fenêtre et rentrant par le toit, jasant avec les leurs très-haut, et
plus haut que le maître, lui faisant dire, comme disait saint François:
«Soeurs hirondelles, ne pourriez-vous vous taire?»
Le foyer est à elles. Où la mère a niché, nichent la fille et la
petite-fille. Elles y reviennent chaque année; leurs générations s'y
succèdent plus régulièrement que les nôtres. La famille s'éteint, se
disperse, la maison passe à d'autres mains, l'hirondelle y revient
toujours; elle y maintient son droit d'occupation.
C'est ainsi que cette voyageuse s'est trouvée le symbole de la fixité du
foyer. Elle y tient tellement que la maison réparée, démolie en partie,
longtemps troublée par les maçons, n'en est pas moins souvent reprise et
occupée par ces oiseaux fidèles, de persévérant souvenir.
C'est _l'oiseau du retour_. Si je l'appelle ainsi, ce n'est pas
seulement pour la régularité du retour annuel, mais pour son allure
même, et la direction de son vol, si varié, mais pourtant circulaire, et
qui revient toujours sur lui.
Elle tourne et _vire_ sans cesse, elle plane infatigablement autour du
même espace et sur le même lieu, décrivant une infinité de courbes
gracieuses qui varient, mais sans s'éloigner. Est-ce pour suivre sa
proie, le moucheron qui danse et flotte en l'air? est-ce pour exercer sa
puissance, son aile infatigable, sans s'éloigner du nid? N'importe, ce
vol circulaire, ce mouvement éternel de retour, nous a toujours pris les
yeux et le coeur, nous jetant dans le rêve, dans un monde de pensées.
Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais sa petite face noire.
Qui donc es-tu, toi qui te dérobes toujours, qui ne me laisses voir que
tes tranchantes ailes, faux rapides comme celle du Temps? Lui, s'en va
sans cesse; toi, tu reviens toujours. Tu m'approches, tu m'en veux, ce
semble, tu me rases, voudrais me toucher?... Tu me caresses de si près,
que j'ai au visage le vent, et presque le coup, de ton aile... Est-ce un
oiseau? est-ce un esprit?... Ah! si tu es une âme, dis-le-moi
franchement, et dis-moi cet obstacle qui sépare le vivant des morts.
Nous le serons demain; nous sera-t-il donné de venir à tire-d'ailes
revoir ce cher foyer de travail et d'amour? de dire un mot encore, en
langue d'hirondelle, à ceux qui, même alors, garderont notre coeur?
Mais n'anticipons pas, et n'ouvrons pas la source amère. Prenons-le
plutôt, cet oiseau, dans les pensées du peuple, dans la bonne vieille
sagesse populaire, plus voisine sans doute de la pensée de la nature.
Le peuple n'y a vu que l'horloge naturelle, la division des saisons, des
deux grandes _heures de l'année_. À Pâques et à la Saint-Michel, aux
époques des réunions, des foires et marchés, des baux et fermages,
l'hirondelle apparaît, blanche et noire, et nous dit le temps. Elle
vient couper et marquer la saison passée, la nouvelle. On se réunit ces
jours-là, mais on ne se retrouve pas toujours; les six mois ont fait
disparaître celui-ci, celui-là. L'hirondelle revient, mais pas pour
tous; car plusieurs sont partis pour un très-long voyage, plus que _le
tour de France_. Et d'Allemagne? Non, plus loin encore.
Nos _compagnons_, ouvriers voyageurs, suivaient la vie de l'hirondelle,
sauf qu'au retour souvent ils ne retrouvaient plus le nid. L'oiseau
prudent les en avise dans un vieux dicton allemand, où la petite sagesse
populaire veut les retenir au foyer. Sur ce dicton, le grand poëte
Rückert, se faisant lui-même hirondelle, reproduisant son vol
rhythmique, circulaire, son constant retour, en a tiré ce chant, dont
tel peut rire; mais plus d'un en pleurera:
De la jeunesse, de la jeunesse,
Un chant me revient toujours...
Oh! que c'est loin! Oh! que c'est loin
Tout ce qui fut autrefois!
Ce que chantait, ce que chantait
Celle qui ramène le printemps,
Rasant le village de l'aile, rasant le village de l'aile,
Est-ce bien ce qu'elle chante encore?
«Quand je partis, quand je partis,
Étaient pleins l'armoire et le coffre.
Quand je revins, quand je revins,
Je ne trouvai plus que le vide.»
Ô mon foyer de famille,
Laisse-moi seulement une fois
M'asseoir à la place sacrée
Et m'envoler dans les songes!
Elle revient bien l'hirondelle,
Et l'armoire vidée se remplit.
Mais le vide du coeur reste, mais reste le vide du coeur.
Et rien ne le remplira.
Elle rase pourtant le village,
Elle chante comme autrefois...
«Quand je partis, quand je partis,
Coffre, armoire, tout était plein.
Quand je revins, quand je revins,
Je ne trouvai plus que le vide.»
* * * * *
L'hirondelle, prise dans la main et envisagée de près, est un oiseau
laid et étrange, avouons-le; mais cela tient précisément à ce qu'elle
est l'_oiseau_ par excellence, l'être entre tous né pour le vol. La
nature a tout sacrifié à cette destination: elle s'est moquée de la
forme, ne songeant qu'au mouvement; et elle a si bien réussi, que cet
oiseau, laid au repos, au vol est le plus beau de tous.
Des ailes en faux, des yeux saillants, point de cou (pour tripler la
force); de pied, peu ou point: tout est aile. Voilà les grands traits
généraux. Ajoutez un très-large bec, toujours ouvert, qui happe sans
arrêter, au vol, se ferme et se rouvre encore. Ainsi, elle mange en
volant, elle boit, se baigne en volant, en volant nourrit ses petits.
Si elle n'égale pas en ligne droite le vol foudroyant du faucon, en
revanche elle est bien plus libre; elle tourne, fait cent cercles, un
dédale de figures incertaines, un labyrinthe de courbes variées, qu'elle
croise, recroise à l'infini. L'ennemi s'y éblouit, s'y perd, s'y
brouille, et ne sait plus que faire. Elle le lasse, l'épuise; il
renonce, et la laisse non fatiguée. C'est la vraie reine de l'air; tout
l'espace lui appartient par l'incomparable agilité du mouvement. Qui
peut changer ainsi à tout moment d'élan et tourner court? Personne. La
chasse infiniment variée et capricieuse d'une proie toujours
tremblotante, de la mouche, du cousin, du scarabée, de mille insectes
qui flottent et ne vont point en ligne droite, c'est sans nul doute la
meilleure école du vol, et ce qui rend l'hirondelle supérieure à tous
les oiseaux.
La nature, pour arriver là, pour produire cette aile unique, a pris un
parti extrême, celui de supprimer le pied. Dans la grande hirondelle
d'église, qu'on appelle martinet, le pied est atrophié. L'aile y gagne:
on croit que le martinet fait jusqu'à quatre-vingts lieues par heure.
Cette épouvantable vitesse l'égale à la frégate même. Le pied, fort
court chez la frégate, n'est chez le martinet qu'un tronçon; s'il pose,
c'est sur le ventre: aussi, il ne pose guère. Au rebours de tout autre
être, le mouvement seul est son repos. Qu'il se lance des tours, se
laisse aller en l'air, l'air le berce amoureusement, le porte et le
délasse. Qu'il veuille s'accrocher, il le peut, de ses faibles petites
griffes. Mais qu'il pose, il est infirme et comme paralytique, il sent
toute aspérité; la dure fatalité de la gravitation l'a repris; le
premier des oiseaux semble tombé au reptile.
Prendre l'essor d'un lieu, c'est pour lui le plus difficile: aussi, s'il
niche si haut, c'est qu'au départ il doit se laisser choir dans son
élément naturel. Tombé dans l'air, il est libre, il est maître, mais
jusque-là serf, dépendant de toute chose, à la discrétion de qui
mettrait la main sur lui.
Le vrai nom du genre, qui dit tout, c'est le nom grec _Sans pied_
(A-pode). Le grand peuple des hirondelles, avec ses soixante espèces,
qui remplit la terre, l'égaye et la charme de sa grâce, de son vol et de
son gazouillement, doit toutes ses qualités aimables à cette difformité
d'avoir peu, très-peu de pied; elle se trouve à la fois la première de
la gent ailée par le don, l'art complet du vol, d'autre part la plus
sédentaire et la plus attachée au nid.
Chez cette tribu à part, le pied ne suppléant point l'aile, l'éducation
des jeunes étant celle de l'aile seule et le long apprentissage du vol,
les petits ont longtemps gardé le nid, longtemps sollicité les soins,
développé la prévoyance et la tendresse maternelle. Le plus mobile des
oiseaux s'est trouvé lié par le coeur. Le nid n'a pas été le lit nuptial
d'un moment, mais un foyer, une maison, l'intéressant théâtre d'une
éducation difficile et des sacrifices mutuels. Il y a eu une mère
tendre, une épouse fidèle; que dis-je? bien plus, de jeunes soeurs qui
s'empressent d'aider la mère, petites mères elles-mêmes et nourrices
d'enfants plus jeunes encore. Il y a eu tendresse maternelle, soins et
enseignement mutuel des petits aux plus petits.
Le plus beau, c'est que cette fraternité s'est étendue: dans le péril,
toute hirondelle est soeur; qu'une crie, toutes accourent; qu'une soit
prise, toutes se lamentent, se tourmentent pour la délivrer.
Que ces charmants oiseaux étendent leur intérêt aux oiseaux même
étrangers à leur espèce, on le conçoit. Elles ont moins à craindre que
nul autre les bêtes de proie, avec une aile si légère, et ce sont elles
qui les premières avertissent la basse-cour de leur apparition. La poule
et le pigeon se blottissent et cherchent asile, dès qu'ils entendent le
cri, l'avertissement de l'hirondelle.
Non, le peuple ne se trompe pas en croyant que l'hirondelle est la
meilleure du monde ailé.
Pourquoi? Elle est la plus heureuse, étant de beaucoup la plus libre.
Libre par un vol admirable.
Libre par la nourriture facile.
Libre par le choix du climat.
Aussi, quelque attention que j'aie prêtée à son langage (elle parle
amicalement à ses soeurs, plus qu'elle ne chante), je ne l'ai jamais
entendue que bénir la vie, louer Dieu.
_Libertà! Molto e desiato bene!_ je roulais ce mot en mon coeur sur la
grande place de Turin, où nous ne pouvions nous lasser de voir voler les
hirondelles innombrables, avec mille petits cris de joie. Elles y
trouvent, en descendant des Alpes, de commodes habitations toutes
faites, qui les attendent dans les trous que laissent les échafaudages,
aux murs mêmes des palais. Parfois, et souvent le soir, elles jasaient
très-haut, criaient, à empêcher de s'entendre; souvent elles se
précipitaient, tombaient presque, rasant la terre, mais si vite relevées
qu'on les aurait crues lancées d'un ressort ou dardées d'un arc. Au
rebours de nous qui sommes sans cesse rappelés à la terre, elles
semblaient graviter en haut. Jamais je ne vis l'image d'une liberté plus
souveraine. C'étaient des jeux, des divertissements infinis.
Voyageurs, nous regardions volontiers ces voyageuses qui prenaient
insoucieusement et gaiement leur pèlerinage. L'horizon cependant était
grave, cerné par les Alpes, qui semblent plus près à cette heure. Les
bois noirs de sapins étaient déjà obscurcis et enténébrés du soir; les
glaciers rayonnaient encore d'une blancheur pâlissante. Le double deuil
de ces grands monts nous séparait de la France, vers laquelle nous
allions bientôt nous acheminer lentement.
HARMONIES DE LA ZONE TEMPÉRÉE.
Pourquoi l'hirondelle et tant d'autres oiseaux placent-ils leur
habitation si près de celle de l'homme? pourquoi se font-ils nos amis,
se mêlant à nos travaux et les égayant par leur chant? Pourquoi, dans
nos seuls climats de la zone tempérée, a-t-on cet heureux spectacle
d'alliance et d'harmonie qui est le but de la nature?
C'est qu'ici, les deux partis, l'oiseau et l'homme, sont libres des
fatalités pesantes qui dans le Midi les séparent et les opposent l'un à
l'autre. La chaleur, qui alanguit l'homme, irrite au contraire l'oiseau,
lui donne l'activité brûlante, l'inquiétude, l'âcre violence qui se
traduit en cris rauques. Sous les tropiques, tous deux sont en
divergence complète, esclaves d'une nature tyrannique qui pèse sur eux
diversement.
Passer de ces climats aux nôtres, c'est entrer dans la liberté. Cette
nature que nous subissions, ici nous la dominons. Je m'éloigne
volontiers et sans retourner les yeux de l'accablant paradis où j'ai
langui, faible enfant, aux bras de la grande nourrice qui, d'un trop
puissant breuvage, m'enivrait, croyant m'allaiter.
Celle-ci fut faite pour moi, c'est ma femme légitime, je la reconnais.
Et d'avance, elle me ressemble; comme moi, elle est sérieuse,
laborieuse; elle a l'instinct du travail, de la patience. Ses saisons
renouvelées partagent son grand jour annuel, comme la journée de
l'ouvrier alterne du travail au repos. Elle ne donne aucun fruit gratis;
elle donne ce qui vaut tous les fruits: l'industrie, l'activité.
Avec quel ravissement j'y trouve aujourd'hui mon image, la trace de ma
volonté, les créations de mon effort et de mon intelligence!
Profondément travaillée par moi, par moi métamorphosée, elle me raconte
mes travaux, me reproduit à moi-même. Je la vois comme elle fut avant
d'avoir subi cette création humaine, avant de s'être faite homme.
Monotone au premier coup d'oeil, mélancolique, elle offrait des forêts
et des prairies, mais celles-ci et celles-là singulièrement différentes
de ce qui se voit ailleurs.
La prairie, le beau tapis vert de l'Angleterre et de l'Irlande, au
délicat et fin gazon d'herbe toujours renouvelée, non la rude bourre des
steppes d'Asie, non l'épineuse et hostile végétation de l'Afrique, non
le hérissement sauvage des savanes américaines, où la moindre plante est
ligneuse, durement arborescente; la prairie européenne par sa végétation
éphémère et annuelle, ses humbles petites fleurs aux senteurs faibles et
douces, a un caractère de jeunesse, et je dirai plus, d'innocence, qui
s'harmonise à nos pensées et nous rafraîchit le coeur.
Sur cette assise première d'une herbe humble et docile, qui n'a pas la
prétention de monter plus haut, se détache par contraste la forte
individualité des arbres les plus robustes, si différents de la
végétation confuse des forêts méridionales. Qui démêlera sous la masse
des lianes, des orchidées, de cent plantes parasites, les arbres,
herbacées eux-mêmes, qui y sont comme engloutis? Dans nos antiques
forêts de la Gaule et de l'Allemagne se dresse fort et sérieux,
lentement, solidement bâti, l'orme ou le chêne, ce héros végétal aux
bras noueux, au coeur d'acier, qui a vaincu huit ou dix siècles, et qui,
abattu par l'homme, associé à ses ouvrages, leur communique l'éternité
des oeuvres de la nature.
Tel arbre, tel homme. Qu'il nous soit donné de lui ressembler, à ce
chêne fort et pacifique dont l'absorption puissante a concentré tout
élément et en a fait l'individu grave, utile et persistant, la
personnalité solide à qui tous avec confiance demandent un appui, un
abri, qui tend ses bras secourables aux diverses tribus animales et les
abrite de ses feuilles!... De mille bruits, en reconnaissance, elles
égayent jour et nuit la majesté silencieuse de ce vieux témoin des
temps. Les oiseaux le remercient et charment son ombre paternelle de
chants, d'amour et de jeunesse.
Indestructible vigueur des climats de l'Occident! Pourquoi vit-il mille
ans, ce chêne? parce que tous les ans il est jeune. C'est lui qui date
le printemps. L'émotion de la vie nouvelle ne commence pas pour nous
quand toute la nature se couvre de la verdure uniforme des végétations
vulgaires. Elle commence quand nous voyons le chêne, du feuillage
ligneux de l'autre an qu'il retient encore, arracher sa feuille
nouvelle; quand l'orme, laissant passer devant lui l'impatience des
arbres inférieurs, nuance d'un vert léger la délicatesse austère de ses
rameaux aériens, finement dessinés sur le ciel.
Alors, alors la nature parle à tous; sa voix puissante trouble l'âme
même des sages. Pourquoi pas? N'est-elle pas sainte? et ce surprenant
réveil qui a évoqué toute vie, du coeur dur et muet des chênes jusqu'à
leur pointe sublime où l'oiseau chante sa joie, n'est-ce pas comme un
retour de Dieu?
J'ai vécu dans les climats où l'olivier, l'oranger, conservent leur
verdure éternelle. Sans méconnaître la beauté de ces arbres d'élite et
leur distinction spéciale, je ne pouvais m'habituer à la fixité monotone
de leur costume immuable, dont la verdure répondait à l'immuable bleu du
ciel. J'attendais toujours quelque chose, un renouvellement qui ne
venait pas. Les jours passaient, mais identiques. Pas une feuille de
moins sur la terre, pas un léger nuage au ciel. «Grâce, disais-je,
nature éternelle! Au coeur changeant que tu m'as fait accorde au moins
un changement. Pluie, boue, orage, j'accepte tout; mais que du ciel ou
de la terre l'idée du mouvement me revienne, l'idée de rénovation; que
chaque année le spectacle d'une création nouvelle me rafraîchisse le
coeur, me rende l'espoir que mon âme pourra se refaire et revivre, et,
par les alternatives de sommeil, de mort ou d'hiver, se créer de
nouveaux printemps.»
Homme, oiseau, toute la nature, nous disons la même chose. Nous sommes
par le changement. À ces fortes alternatives de chaud, de froid, de
brume et de soleil, de tristesse et de gaieté, nous devons la trempe, la
puissante personnalité de notre Occident. La pluie ennuie aujourd'hui:
le beau temps viendra demain. Les splendeurs de l'Orient, les merveilles
des tropiques, ne valent pas, mises ensemble, la première violette de
Pâques, la première chanson d'avril, l'aubépine en fleur, la joie de la
jeune fille qui remet sa robe blanche.
Au matin, une voix puissante, d'une fraîcheur, d'une netteté singulière,
d'un mordant timbre d'acier, la voix du merle retentit, et il n'est pas
de coeur malade, pas de vieillesse chagrine, qui puisse s'empêcher de
sourire.
Un printemps, allant, à Lyon, dans les vignes mâconnaises qu'on
travaillait à relever, j'entendais une pauvre femme, misérable, vieille,
aveugle, qui chantait avec un accent de gaieté extraordinaire cette
vieille chanson villageoise:
Nous quittons nos grands habits,
Pour en prendre de plus petits.
L'OISEAU, OUVRIER DE L'HOMME.
L'_avare_ agriculteur, mot juste et senti de Virgile. Avare, aveugle,
réellement, qui proscrit les oiseaux destructeurs des insectes et
défenseurs de ses moissons.
Pas un grain à celui qui, dans les hivers pluvieux, poursuivant
l'insecte à venir, cherchait les nids des larves, examinait, retournait
chaque feuille, détruisait chaque jour des milliers de futures
chenilles. Mais des sacs de froment aux insectes adultes, des champs aux
sauterelles que l'oiseau aurait combattues!
Les yeux sur le sillon, sur le moment présent, sans voir et sans
prévoir, aveugle sur la grande harmonie qu'on ne rompt pas en vain, il a
partout sollicité ou applaudi les lois qui supprimaient l'aide
nécessaire de son travail, l'oiseau destructeur des insectes. Et ceux-ci
ont vengé l'oiseau. Il a fallu en hâte rappeler le proscrit. À l'île
Bourbon, par exemple, la tête du martin était à prix; il disparaît, et
alors les sauterelles prennent possession de l'île, dévorant,
desséchant, brûlant d'une âcre aridité ce qu'elles ne dévorent pas. Il
en a été de même dans l'Amérique du Nord pour l'étourneau, défenseur du
maïs. Le moineau même, qui, attaque le grain, mais qui le protége encore
plus, le moineau, pillard et bandit, flétri de tant d'injures et frappé
de malédiction, on a vu en Hongrie qu'on périssait sans lui, que lui
seul pouvait soutenir la guerre immense des hannetons et des mille
ennemis ailés qui règnent sur les basses terres; on a révoqué le
bannissement, rappelé en hâte cette vaillante _landwehr_ qui, peu
disciplinable, n'en est pas moins le salut du pays.