réfléchi de la demeure. Ceux que j'observais à Nantes d'une des collines
de l'Erdre passaient le matin sur ma tête, repassaient le soir. Ils
avaient évidemment maisons de ville et de campagne. Le jour, ils
perchaient en observation sur les tours de la cathédrale, éventant les
bonnes proies que pouvait offrir la ville. Repus, ils regagnaient les
bois, les rochers bien abrités où ils aiment à passer la nuit. Ce sont
gens domiciliés, et non point oiseaux de voyage. Attachés à la famille,
à leur épouse surtout, dont ils sont époux très-fidèles, l'unique maison
serait le nid. Mais la crainte des grands oiseaux de nuit les décide à
dormir ensemble vingt ou trente, nombre suffisant pour combattre, s'il y
avait lieu. Leur haine et leur objet d'horreur, c'est le hibou; quand
ils le trouvent le jour, ils prennent leur revanche pour ses méfaits de
la nuit; ils le huent, lui donnent la chasse; profitant de son embarras,
ils le persécutent à mort.
Nulle forme d'association dont ils ne sachent profiter. La plus douce
d'abord, la famille, ne leur fait pas, on le voit, oublier celle de
défense, ni la ligue, d'attaque. Bien plus, ils s'associent même à leurs
rivaux supérieurs, aux vautours, et les appellent, les précèdent où les
suivent, pour manger à leurs dépens. Ils s'unissent, ce qui est plus
fort, avec leur ennemi, l'aigle, du moins l'environnent pour profiter de
ses combats, de la lutte par laquelle il a triomphé d'un grand animal.
Ces spéculateurs habiles attendent à peu de distance que l'aigle ait
pris ce qu'il peut prendre, qu'il se soit gorgé de sang; cela fait, il
part, et tout est aux corbeaux.
Leur supériorité sensible sur un si grand nombre d'oiseaux doit tenir à
leur longue vie et à l'expérience que leur excellente mémoire leur
permet de se former. Tout différents de la plupart des animaux où la
durée de la vie est proportionnée à la durée de l'enfance, ils sont
adultes au bout d'un an, et, dit-on, vivent un siècle.
La grande variété de leur alimentation, qui comprend toute nourriture
animale ou végétale, toute proie morte ou vivante, leur donne une grande
connaissance des choses et du temps, des récoltes, des chasses. Ils
s'intéressent à tout et observent tout. Les anciens qui, bien plus que
nous, vivaient dans la nature, trouvaient grandement leur compte à
suivre, en cent choses obscures où l'expérience humaine ne donne encore
point de lumière, les directions d'un oiseau si prudent, si avisé.
N'en déplaise aux nobles rapaces, le corbeau qui souvent les guide,
malgré sa couleur funèbre et son visage baroque, malgré l'indélicatesse
d'alimentation dont il est taxé, n'en est pas moins le génie supérieur
des grosses espèces, dont il est, pour le volume, déjà un
amoindrissement.
Mais le corbeau, ce n'est encore que la prudence utilitaire, la sagesse
de l'intérêt. Pour arriver aux êtres supérieurs, aux héros de la race
ailée, grands artistes aux coeurs chaleureux, il nous faut dégrossir
l'oiseau, atténuer la matière pour l'exaltation de l'esprit et le
développement moral. La nature, comme tant de mères, a du faible pour
les plus petits.
DEUXIÈME PARTIE
LA LUMIÈRE.
LA NUIT.
«Lumière! plus de lumière encore!» Tel fut le dernier mot de Goethe. Ce
mot du génie expirant, c'est le cri général de la nature, et il retentit
de monde en monde. Ce que disait cet homme puissant, l'un des aînés de
Dieu, ses plus humbles enfants, les moins avancés dans la vie animale,
les mollusques le disent au fond des mers; ils ne veulent point vivre
partout où la lumière n'atteint pas. La fleur veut la lumière, se tourne
vers elle, et sans elle languit. Nos compagnons de travail, les animaux,
se réjouissent comme nous, ou s'affligent, selon qu'elle vient ou s'en
va. Mon petit-fils, qui a deux mois, pleure dès que le jour baisse.
«Cet été, me promenant dans mon jardin, j'entendis, je vis sur une
branche un oiseau qui chantait au soleil couchant; il se dressait vers
la lumière, et il était visiblement ravi... Je le fus de le voir; nos
tristes oiseaux privés ne m'avaient jamais donné l'idée de cette
intelligente et puissante créature, si petite, si passionnée... Je
vibrais à son chant... Il renversait en arrière sa tête, sa poitrine
gonflée: jamais chanteur, jamais poëte n'eut si naïve extase.--Ce
n'était pourtant pas l'amour (le temps était passé), c'était
manifestement le charme du jour qui le ravissait, celui du doux soleil!
«Science barbare, dur orgueil, qui ravale si bas la nature animée, et
sépare tellement l'homme de ses frères inférieurs!
«Je lui dis avec des larmes: «Pauvre fils de la lumière, qui la
réfléchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter! La nuit,
pleine d'embûches et de dangers pour toi, ressemble de bien près à la
mort. Verras-tu seulement la lumière de demain?» Puis, de sa destinée,
passant en esprit à celle de tous les êtres qui, des profondeurs de la
création, montent si lentement au jour, je dis comme Goethe et le petit
oiseau: «De la lumière! Seigneur! plus de lumière encore!» (MICHELET,
_le Peuple_, p. 62, 1846.)
* * * * *
Le monde des poissons est celui du silence. On dit: «Muet comme un
poisson.»
Le monde des insectes est celui de la nuit. Ils sont tous lucifuges.
Ceux même, comme l'abeille, qui travaillent le jour, préfèrent pourtant
l'obscurité.
Le monde des oiseaux est celui de la lumière, du chant.
Tous vivent du soleil, s'en imprègnent ou s'en inspirent. Ceux du Midi
en mettent les reflets sur leurs ailes, ceux de nos climats dans leur
chants; beaucoup le suivent de contrées en contrées.
«Voyez, dit Saint-John, comme au matin ils saluent le soleil levant, et
le soir, fidèlement, s'assemblent pour voir son coucher de nos rivages
d'Écosse. Vers le soir, le coq de bruyères, pour le voir plus longtemps,
se hausse et se balance sur la branche du plus haut sapin.»
Lumière, amour et chant, sont pour eux même chose. Si l'on veut que le
rossignol captif chante hors du temps d'amour, on lui couvre sa cage,
puis tout à coup on lui rend la lumière, et il retrouve la voix.
L'infortuné pinson, que des barbares rendent aveugle, chante avec une
animation désespérée et maladive, se créant par la voix sa lumière
d'harmonie, se faisant son soleil à lui par la flamme intérieure.
Je croirais volontiers que c'est la cause principale qui fait chanter
l'oiseau des climats sombres, où le soleil apparaît en vives éclaircies.
Par rapport aux zones brillantes, où il ne quitte pas l'horizon, nos
contrées, voilées de brouillards, de nuages, mais brillantes par
moments, ont justement l'effet de la cage couverte, puis rouverte, du
rossignol. Ils provoquent le chant, font jaillir l'harmonie, équivalent
de la lumière.
Et le vol même dans l'oiseau en dépend. Le vol dépend de l'oeil, tout
autant que de l'aile. Chez les espèces douées d'une vue délicate et
perçante, comme le faucon, qui du plus haut du ciel, voit le roitelet
dans un buisson, comme l'hirondelle, qui voit un moucheron à mille pieds
de distance, le vol est sûr, hardi, charmant à voir, par son assurance
infaillible. D'autres (on le voit à leur allure) sont des myopes qui
vont avec précaution, tâtonnent, ont peur de se heurter.
L'oeil et l'aile, le vol et la vue, à ce haut degré de puissance qui
fait sans cesse embrasser d'un regard, franchir des paysages immenses,
de vastes contrées, des royaumes, qui permet, non de rétrécir comme une
carte géographique, mais de voir en complet détail, cette grande variété
d'objets, de posséder et percevoir presque à l'égal de Dieu! oh! quelle
source de jouissance! quel étrange et mystérieux bonheur, presque
incompréhensible à l'homme!...
Notez que ces perceptions sont si fortes et si vives qu'elles
s'enfoncent dans la mémoire, au point qu'un pigeon même (animal
inférieur) retrouve, reconnaît tous les accidents d'une route qu'il n'a
parcourue qu'une fois. Qu'est-ce donc de la sage cigogne, de l'avisé
corbeau, de l'intelligente hirondelle?
Avouons cette supériorité. Sans envie, regardons ces joies de vision
auxquelles peut-être nous parviendrons un jour dans une existence
meilleure. Ce bonheur de tant voir, de voir si loin, si bien, de percer
l'infini du regard et de l'aile, presque en même moment, à quoi
tient-il? à cette vie qui est notre idéal lointain: _Vivre en pleine
lumière et sans ombre._
Déjà l'existence de l'oiseau en est comme un essai. Elle serait pour lui
une divine source de science, si, dans cette liberté sublime, il ne
portait les deux fatalités qui retiennent ce globe à l'état barbare et y
neutralisent l'essor.
Fatalité du ventre, qui nous ralentit tous, mais qui persécute surtout
cette flamme vivante, ce foyer dévorant, l'oiseau, forcé sans cesse de
se renouveler, de chercher, d'errer, d'oublier, condamné sans remède à
la mobilité stérile d'impressions trop variées.
L'autre fatalité, c'est la nuit, le sommeil, les heures de l'ombre et de
l'embûche, où son aile est brisée, où, livré sans défense, il perd le
vol, la force et la lumière.
Lumière veut dire sécurité pour tous les êtres.
C'est la garantie de la vie pour l'homme et l'animal; c'est comme le
sourire rassurant, pacifique et serein, la franchise de la nature. Elle
met fin aux terreurs sombres qui nous suivent dans les ténèbres, aux
craintes trop fondées, et aussi au tourment des songes, non moins
cruels, aux pensées troubles qui agitent et bouleversent l'âme.
Dans la sécurité de l'association civile qu'il s'est faite à la longue,
l'homme comprend à peine les angoisses de la vie sauvage aux heures où
la nature laisse si peu de défense, où sa terrible impartialité ouvre la
carrière à la mort, légitime autant que la vie. En vain vous réclamez.
Elle dit à l'oiseau que le hibou aussi a le droit de vivre. Elle répond
à l'homme: «Je dois nourrir mes lions.»
Lisez dans les voyages l'effroi des malheureux égarés dans les solitudes
d'Afrique, du misérable esclave fugitif qui n'échappe à la barbarie
humaine que pour rencontrer une nature barbare. Quelles angoisses, dès
qu'au soleil couché commencent à rôder les sinistres éclaireurs du lion,
les loups et les chacals, qui l'accompagnent à distance, le précèdent en
flairant, ou le suivent en croque-morts! Ils vous miaulent
lamentablement: «Demain, on cherchera tes os.» Mais quelle profonde
horreur! le voici à deux pas... il vous voit, vous regarde, rugit
profondément, du gouffre de son gosier d'airain, comme sa proie vivante,
l'exige et la réclame!... Le cheval n'y tient pas; il frissonne, il sue
froid, se cabre... L'homme, accroupi entre les feux, s'il peut en
allumer, garde à peine la force d'alimenter ce rempart de lumière qui
seul protége sa vie.
La nuit est tout aussi terrible pour l'oiseau même en nos climats qui
sembleraient moins dangereux. Que de monstres elle cache, que de chances
effrayantes pour lui dans son obscurité! Ses ennemis nocturnes ont cela
de commun, qu'ils arrivent sans faire aucun bruit. Le chat-huant vole
d'une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. La longue belette
s'insinue au nid, sans frôler une feuille. La fouine ardente, altérée de
sang chaud, est si rapide, qu'en un moment elle saigne et parents et
petits, égorge la famille entière.
Il semble que l'oiseau, quand il a des enfants, ait une seconde vue de
ces dangers. Il a à protéger une famille plus faible, plus dénuée encore
que celle du quadrupède dont le petit marche en naissant. Mais quelle
protection? il ne peut guère que rester et mourir, il ne s'envole pas,
l'amour lui a cassé les ailes. Toute la nuit, l'étroite entrée du nid
est gardée par le père, qui ne dort ni ne veille, qui tombe de fatigue
et présente au danger son faible bec et sa tête branlante. Que sera-ce
s'il voit apparaître la gueule énorme du serpent, l'oeil horrible de
l'oiseau de mort, démesurément agrandi?
Inquiet pour les siens, il l'est bien moins pour lui. Au temps où il est
seul, la nature lui épargne les tourments de la prévoyance. Triste et
morne plutôt qu'alarmé, il se tait, il s'affaisse, il cache sa petite
tête sous son aile, et son cou même disparaît dans les plumes. Cette
position d'abandon complet, de confiance, qu'il avait eue dans l'oeuf,
dans l'heureuse prison maternelle où sa sécurité fut si entière, il la
reprend chaque soir au milieu des dangers et sans protection.
Grande pour tous les êtres est la tristesse du soir, et même pour les
protégés. Les peintres hollandais l'ont bien naïvement saisie et
exprimée pour les bestiaux laissés dans les prairies. Le cheval se
rapproche volontiers de son compagnon, pose sur lui sa tête. La vache
revient à la barrière suivie de son petit, et veut retourner à l'étable.
Car ceux-ci ont une étable, un logis, un abri contre les embûches
nocturnes. L'oiseau, pour toit, n'a qu'une feuille!
Quel bonheur aussi, le matin, quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre
disparaît, que le moindre buisson s'éclaire et s'illumine! quel
gazouillement au bord des nids, et quelles vives conversations! C'est
comme une félicitation mutuelle de se revoir, de vivre encore. Puis
commencent les chants. Du sillon, l'alouette va montant et chantant, et
elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre.
Tel l'oiseau, et tel l'homme. C'est l'impression universelle. Les
antiques Védas de l'Inde sont à chaque ligne un hymne à la lumière,
gardienne de la vie, au soleil qui chaque jour, en révélant le monde, le
crée encore et le conserve. Nous revivons, nous respirons, nous
parcourons notre demeure, nous retrouvons la famille, nous comptons nos
troupeaux. Rien n'a péri, et la vie est entière. Le tigre ne nous a pas
surpris. La horde des animaux sauvages n'a pas fait invasion. Le noir
serpent n'a pas profité de notre sommeil. Béni sois-tu, soleil, de nous
donner encore un jour!
Tout animal, dit l'Inde, et surtout le plus sage, _le brame de la
création_, l'éléphant, saluent le soleil, et le remercient à l'aurore;
ils lui chantent en eux-mêmes un hymne de reconnaissance.
Mais un seul le prononce, le dit pour tous, le chante. Qui? l'un des
faibles, celui qui craint le plus la nuit et qui sent le plus la joie du
matin, celui qui vit de lumière, dont la vue tendre, infiniment
sensible, étendue, pénétrante, en perçoit tous les accidents, et qui est
plus intimement associé aux défaillances, aux éclipses du jour, à ses
résurrections.
L'oiseau, pour la nature entière, dit l'hymne du matin et la bénédiction
du jour. Il est son prêtre et son augure, sa voix innocente et divine.
L'ORAGE ET L'HIVER.
MIGRATIONS.
Un confident de la nature, âme sacrée, simple autant que profonde,
Virgile a vu l'oiseau, comme l'avait vu la vieille sagesse italique,
comme augure et prophète du changement du ciel:
Nul, sans être averti, n'éprouva les orages...
La grue, avec effroi, s'élançant des vallées,
Fuit ces noires vapeurs de la terre exhalées...
L'hirondelle en volant effleure le rivage;
Tremblante pour ses oeufs, la fourmi déménage.
Des lugubres corbeaux les noires légions
Fendent l'air qui frémit sous leurs longs bataillons...
Vois les oiseaux de mer, et ceux que les prairies
Nourissent près des eaux sur des rives fleuries.
De leur séjour humide on les voit s'approcher,
Offrir leur tête aux flots qui battent le rocher,
Promener sur les eaux leur troupe vagabonde,
Se plonger dans leur sein, reparaître sur l'onde,
S'y replonger encor, et, par cent jeux divers,
Annoncer les torrents suspendus dans les airs.
Seule, errante à pas lents sur l'aride rivage,
La corneille enrouée appelle aussi l'orage.
Le soir, la jeune fille, en tournant son fuseau,
Tire encor de sa lampe un présage nouveau,
Lorsque la mèche en feu, dont la clarté s'émousse,
Se couvre en petillant de noirs flocons de mousse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais la sécurité reparaît à son tour...
L'alcyon ne vient plus sur l'humide rivage,
Aux tiédeurs du soleil, étaler son plumage...
L'air s'éclaircit enfin; du sommet des montagnes,
Le brouillard affaissé descend dans les campagnes,
Et le triste hibou, le soir, au haut des toits,
En longs gémissements ne traîne plus sa voix.
Les corbeaux même, instruits de la fin de l'orage,
Folâtrent à l'envie parmi l'épais feuillage,
Et, d'un gosier moins rauque, annonçant les beaux jours,
Vont revoir dans leurs nids le fruit de leurs amours.
(_Géorg._ tr. par DELILLE.)
* * * * *
Être éminemment électrique, l'oiseau est plus qu'aucun autre en rapport
avec nombre de phénomènes de météorologie, de chaleur et de magnétisme
que nos sens ni notre appréciation n'atteignent pas. Il les perçoit dans
leur naissance, dans leurs premiers commencements, bien avant qu'ils ne
se prononcent. Il en a comme une espèce de prescience physique. Quoi de
plus naturel que l'homme, d'une perception plus lente, et qui ne les
sent qu'après coup, interroge ce précurseur instinctif qui les annonce?
C'est le principe des augures. Rien de plus sage que cette prétendue
folie de l'antiquité.
La météorologie, spécialement, en tirait un grand avantage. Elle aura
des moyens plus sûrs. Mais déjà elle trouvait un guide dans la
prescience des oiseaux. Plût au ciel que Napoléon, en septembre 1811,
eût tenu compte du passage prématuré des oiseaux du Nord! Les cigognes
et les grues l'auraient bien informé. Dans leur émigration précoce, il
eût deviné l'imminence du grand et terrible hiver. Elles se hâtèrent
vers le midi, et lui, il resta à Moscou.
Au milieu de l'Océan, l'oiseau fatigué qui repose une nuit sur le mât
d'un vaisseau, entraîné loin de sa route par ce mobile abri, la retrouve
néanmoins sans peine. Il reste dans un rapport si parfait avec le globe
et si bien orienté que, le lendemain matin, il prend le vent, sans
hésiter: la plus courte consultation avec lui-même lui suffit. Il
choisit, sur l'abîme immense, uniforme et sans autre voie que le sillage
du vaisseau, la ligne précise qui le mène où il veut aller. Là, ce n'est
point comme sur terre, nulle observation locale, nul point de repère;
nul guide: les seuls courants de l'air, en rapport avec ceux de l'eau,
peut-être aussi d'invisibles courants magnétiques, pilotent ce hardi
voyageur.
Science étrange! non-seulement l'hirondelle sait en Europe que l'insecte
qui lui manque ici l'attend ailleurs, et le cherche en voyageant en
longitude; mais, en latitude même et sous les mêmes climats, le loriot
des États-Unis sait que la cerise est mûre en France, et part sans
hésitation pour venir récolter nos fruits.
On croit à tort que ces migrations se font en leur saison, sans choix
précis du jour, à époques indéterminées. Nous avons pu observer au
contraire la nette et lucide décision qui y préside, pas une heure plus
tôt ni plus tard.
Quand nous étions à Nantes (octobre 1851), la saison étant très-belle
encore, les insectes nombreux et la pâture des hirondelles facile et
plantureuse, nous eûmes cet heureux hasard de voir la sage république en
une immense et bruyante assemblée siéger, délibérer sur le toit d'une
église, Saint-Félix, qui domine l'Erdre et, de côté, la Loire. Pourquoi
ce jour, cette heure plutôt qu'une autre? Nous l'ignorions; bientôt nous
pûmes le comprendre.
Le ciel était beau le matin, mais avec un vent qui soufflait de la
Vendée. Mes pins se lamentaient, et de mon cèdre ému sortait une basse
et profonde voix. Les fruits jonchaient la terre. Nous nous mîmes à les
ramasser. Peu à peu le temps se voila, le ciel devint fort gris, le vent
tomba, tout devint morne. C'est alors, vers quatre heures, qu'en même
temps de tous les points, et du bois, et de l'Erdre, et de la ville, et
de la Loire, de la Sèvre, je pense, d'infinies légions, à obscurcir le
jour, vinrent se condenser sur l'église, avec mille voix, mille cris,
des débats, des discussions. Sans savoir cette langue, nous devinions
très-bien qu'on n'était pas d'accord. Peut-être les jeunes, retenus par
ce souffle tiède d'automne, auraient voulu rester encore. Mais les
sages, les expérimentés, les voyageurs éprouvés insistaient pour le
départ. Ils prévalurent; la masse noire, s'ébranlant à la fois comme un
immense nuage, s'envola vers le sud-est, probablement vers l'Italie. Ils
n'étaient pas à trois cents lieues (quatre ou cinq heures de vol) que
toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent pour abîmer la terre; nous
crûmes un moment au déluge. Retirés dans notre maison qui tremblait aux
vents furieux, nous admirions la sagesse des devins ailés qui avaient si
prudemment devancé l'époque annuelle.
Évidemment ce n'était pas la faim qui les avait chassés. En présence
d'une nature belle et riche encore, ils avaient senti, saisi l'heure
précise sans la devancer. Le lendemain, c'eût été tard. Tous les
insectes, abattus par cette immensité de pluie, étaient devenus
introuvables; tout ce qui en subsistait vivant s'était réfugié dans la
terre.
Du reste, ce n'est pas la faim seule, la prévoyance de la faim, qui
décide aux migrations les espèces voyageuses. Si ceux qui vivent
d'insectes sont forcés de partir, les mangeurs de baies sauvages
pourraient rester à la rigueur. Qui les pousse? Est-ce le froid? la
plupart y résisteraient. À ces causes spéciales, il faut en ajouter une
autre, plus générale et plus haute, c'est le besoin de la lumière.
De même que la plante suit invinciblement le jour et le soleil, de même
que le mollusque (nous l'avons dit) s'élève et vit de préférence vers
les régions mieux éclairées, l'oiseau, dont l'oeil est si sensible,
s'attriste des jours abrégés, des brouillards de l'automne. Cette
diminution de lumière, que nous aimons parfois pour telles causes
morales, elle est pour lui une tristesse, une mort... «De la lumière!
plus de lumière!... Plutôt mourir que ne plus voir le jour!» C'est le
vrai sens du dernier chant d'automne, du dernier cri, à leur départ
d'octobre. Je l'entendais dans leurs adieux.
Résolution vraiment hardie et courageuse quand on songe à la route
immense qu'il leur faut faire deux fois par an, par delà les montagnes,
les mers et les déserts, sous des climats si différents, par des vents
variables, à travers tant de périls et de tragiques aventures. Pour les
voiliers légers, hardis, pour le martinet des églises, pour la vive
hirondelle qui défie le faucon, l'entreprise est légère peut-être. Mais
les autres tribus n'ont nullement cette force et ces ailes. Elles sont
la plupart appesanties alors par une nourriture abondante; elles ont
traversé la brûlante saison, l'amour et la maternité; la femelle a
achevé ce grand travail de la nature, enfanté, bâti, élevé; lui, comme
il s'est dépensé en chansons! Ces deux époux ont consommé la vie: «une
vertu est sortie d'eux;» un siècle déjà les sépare de leur énergie du
printemps.
Beaucoup pourraient rester; un aiguillon les pousse. Les plus lourds
sont les plus ardents. La caille française franchira la Méditerranée,
dépassera l'Atlas; par-dessus le Zaarah, elle plonge aux royaumes noirs,
les passe encore; enfin, si elle stationne au Cap, c'est qu'au delà
commence l'infinie mer australe, qui ne lui promet plus d'abri que les
glaçons du pôle et l'hiver qui l'exila d'Europe.
Qui les rassure pour de telles entreprises? Tels se fient à leurs armes,
les plus faibles à leur nombre, et s'abandonnent au sort; le ramier se
dit: «Sur dix mille ou cent mille, l'assassin n'en prendra pas dix... et
sans doute je n'en serai pas.» Il prend son temps; la nue volante passe
la nuit; si la lune se lève, sur sa blanche lumière les blanches ailes
se détachent peu: ils échappent confondus dans le pâle rayon. La
vaillante alouette, l'oiseau national de notre Gaule antique et de
l'invincible espérance, se fie au nombre aussi; elle passe de jour
(plutôt elle erre de province en province); décimée, poursuivie, elle
n'en chante pas moins sa chanson.
Mais celui qui n'a pas le nombre et qui n'a pas la force, le solitaire,
que fera-t-il?... Que feras-tu, pauvre rossignol isolé, qui dois, comme
les autres, mais sans appui, sans camarades, affronter la grande
aventure? Toi, qu'es-tu, ami? une voix. Nulle puissance en toi que celle
qui te dénoncerait. Dans ton habit obscur tu dois passer muet, confondu
avec les teintes des bois décolorés d'automne. Mais quoi! La feuille est
pourpre encore; elle n'a pas le brun sourd et mort de l'arrière-saison.
Eh! que ne restes-tu? que n'imites-tu la timidité de tant d'oiseaux qui
ne vont qu'en Provence? Là, derrière un rocher, tu trouverais, je
t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afrique. La gorge d'Olioule vaut bien les
vallées de Syrie.