Chose étrange! Plus ils nous servent, plus nous les trouvons odieux.

Nous ne voulons pas les prendre pour ce qu'ils sont, dans leur vrai

rôle, pour de bienfaisants creusets de flamme vivante où la nature fait

passer tout ce qui corromprait la vie supérieure. Elle leur a fait dans

ce but un appareil admirable qui reçoit, détruit, transforme, sans se

rebuter, se lasser, ni même se satisfaire. Ils mangent un hippopotame,

et ils restent affamés. Ils dévorent un éléphant, et ils restent

affamés. Aux mouettes (les vautours de mer), une baleine semble un

morceau raisonnable. Elles la dissèquent, la font disparaître mieux que

les meilleurs baleiniers. Tant qu'il en reste, elles restent; tirez-les,

sous le fusil elles reviennent intrépides. Rien ne fait lâcher le

vautour; sur le corps d'un hippopotame, Levaillant en tua un qui, blessé

à mort, arrachait encore des morceaux. Était-il à jeun? point du tout;

on lui en trouva six livres qu'il avait dans l'estomac.

Gloutonnerie automatique, plus que de férocité. Si leur figure est

triste et sombre, la nature les a la plupart favorisés d'une parure

délicate et féminine, le fin duvet blanc de leur cou.

Devant eux, vous vous sentez en présence des ministres de la mort, mais

de la mort pacifique, naturelle, et non du meurtre. Ils sont, comme les

éléments, sérieux, graves, inaccusables, au fond, innocents, plutôt

méritants. Avec cette force de vie qui reprend, dompte, absorbe tout,

ils restent, plus qu'aucun être, soumis aux influences générales,

dominés par l'atmosphère et la température, essentiellement

hygrométriques, de vrais baromètres vivants. L'humidité du matin

alourdit leurs pesantes ailes; la plus faible proie, à cette heure,

passe impunément devant eux. Tel est leur asservissement à la nature

extérieure, que ceux d'Amérique, perchés par rangées uniformes aux

branches du cocotier, suivent, nous l'avons dit, à la lettre l'heure où

les feuilles se couchent, s'endorment bien avant le soir, et ne se

lèvent que quand le soleil, déjà haut sur l'horizon, rouvre avec les

feuilles de l'arbre leurs blanches et lourdes paupières.

Ces admirables agents de la bienfaisante chimie qui conserve et

équilibre la vie ici-bas travaillent pour nous dans mille lieux où

jamais nous ne pénétrâmes. On remarque bien leur présence, leur service

dans les villes; mais personne ne peut mesurer leurs bienfaits dans des

déserts d'où les vents souffleraient la mort. Dans l'insondable forêt,

dans les profonds marécages, sous l'impur ombrage des mangles, des

palétuviers, où fermentent, battus, rabattus de la mer, les cadavres des

deux mondes, la grande armée épuratrice seconde, abrége l'action et des

flots et des insectes. Malheur au monde habité si son travail

mystérieux, inconnu, cessait un instant!

En Amérique, la loi protége ces bienfaiteurs publics.

L'Égypte fait plus pour eux; elle les révère et les aime. S'ils n'y ont

plus leur culte antique, ils y trouvent l'amicale hospitalité de

l'homme, comme au temps de Pharaon. Demandez au fellah d'Égypte pourquoi

il se laisse assiéger, assourdir par les oiseaux, pourquoi il souffre

patiemment l'insolence de la corneille perchée sur la corne du buffle,

sur la bosse du chameau, ou par troupes s'abattant sur les dattiers dont

elle fait tomber les fruits: il ne dira rien. Tout est permis à

l'oiseau. Plus vieux que les Pyramides, il est l'ancien de la contrée.

L'homme n'y est que par lui; il ne pourrait y subsister sans le

persévérant travail de l'ibis, de la cigogne, de la corneille et du

vautour.

De là une sympathie universelle pour l'animal, une tendresse instinctive

pour toute vie, qui, plus qu'aucune autre chose, fait le charme de

l'Orient. L'Occident a d'autres splendeurs: l'Amérique n'est pas moins

brillante pour le sol et le climat; mais l'attrait moral de l'Asie,

c'est le sentiment d'unité qu'on sent dans un monde où l'homme n'a pas

divorcé avec la nature, où la primitive alliance est entière encore, où

les animaux ignorent ce qu'ils ont à craindre de l'espèce humaine. On en

rira, si l'on veut; mais c'est une grande douceur d'observer cette

confiance, de voir, à l'appel du brame, les oiseaux voler en foule et

manger jusque dans sa main, de voir sur les toits des pagodes les singes

dormir en famille, jouant, allaitant leurs petits, en toute sécurité,

comme ils feraient au sein des plus profondes forêts.

«Au Caire, dit un voyageur, les tourterelles se sentent si bien sous la

protection publique, qu'elles vivent au milieu du bruit même. Tout le

jour je les voyais roucouler sur mes contrevents, dans une rue fort

étroite, à l'entrée d'un bazar bruyant, et au moment le plus agité de

l'année, peu avant le Ramazan, lorsque les cérémonies de mariage

remplissent la ville, jour et nuit, de tapage et de tumulte. Les toits

aplatis des maisons, promenade ordinaire des captives du harem et de

leurs esclaves, n'en sont pas moins hantés d'une foule d'oiseaux. Les

aigles dorment en confiance sur les balcons des minarets.»

Les conquérants n'ont jamais manqué de tourner en dérision cette

douceur, cette tendresse pour la nature animée. Les Perses, les Romains

en Égypte, nos Européens dans l'Inde, les Français en Algérie, ont

souvent outragé, frappé ces frères innocents de l'homme, objets de son

respect antique. Un Cambyse tuait la vache sacrée, un Romain l'ibis ou

le chat qui détruit les reptiles immondes. Qu'est-ce pourtant que cette

vache? c'est la fécondité de la contrée. Et l'ibis? sa salubrité.

Détruisez ces animaux, le pays n'est plus habitable. Ce qui, à travers

tant de malheurs, a sauvé l'Inde et l'Égypte et les a maintenues

fécondes, ce n'est ni le Nil ni le Gange; c'est le respect de l'animal,

la douceur, le bon coeur de l'homme.

Le mot du prêtre de Saïs au Grec Hérodote est profond: «Vous serez

toujours des enfants.»

Nous le serons toujours, hommes de l'Occident, subtiles et légers

raisonneurs, tant que nous n'aurons pas, d'une vue plus simple et plus

compréhensive, embrassé la raison des choses. Être enfant, c'est ne

saisir la vie que par des vues partielles. Être homme, c'est en sentir

l'harmonique unité. L'enfant se joue, brise et méprise; son bonheur est

de défaire. Et la science enfant est de même; elle n'étudie pas sans

tuer; le seul usage qu'elle fasse d'un miracle vivant, c'est de le

disséquer d'abord. Nul de nous ne porte dans la science ce tendre

respect de la vie que récompense la nature en nous révélant ses

mystères.

Entrez dans les catacombes où dorment _les monuments grossiers d'une

superstition barbare_, pour parler notre langue hautaine; visitez les

collections de l'Inde et de l'Égypte, vous trouvez à chaque pas des

intuitions naïves, qui n'en sont pas moins profondes, du mystère

essentiel de la vie et de la mort. Que la forme ne vous trompe pas;

n'envisagez pas ceci comme une oeuvre artificielle, fabriquée de la main

du prêtre. Sous la complexité bizarre et la tyrannie pesante de la forme

sacerdotale, je vois partout deux sentiments se produire d'une manière

humaine et touchante:

_L'effort pour sauver l'âme aimée_ du naufrage de la mort;

_La tendre fraternité de l'homme et de la nature_, la religieuse

sympathie pour l'animal muet, agent des dieux qui protégea la vie

humaine.

L'instinct antique avait vu ce que disent l'observation et la science:

que l'oiseau est l'agent du grand passage universel et de la

purification, l'accélérateur salutaire de l'échange des substances.

Surtout dans les contrées brûlantes où tout retard est un péril, il est,

comme le dit l'Égypte, il est la barque de salut qui reçoit la morte

dépouille, et la fait passer, rentrer au domaine de la vie et dans le

monde des choses pures.

L'âme égyptienne, tendre et reconnaissante, a senti ces bienfaits. Elle

ne veut pas du bonheur si elle n'y introduit ses bienfaiteurs, les

animaux. Elle ne veut pas se sauver seule. Elle s'efforce de les

associer à son immortalité. Elle veut que l'oiseau sacré l'accompagne au

royaume sombre, comme pour l'emporter de ses ailes.

LA MORT.

LES RAPACES.

Une de mes plus sombres heures fut celle où, cherchant contre les

pensées du temps l'_alibi_ de la nature, je rencontrai pour la première

fois la tête de la vipère. C'était dans un précieux musée d'imitations

anatomiques. Cette tête, merveilleusement reproduite et grossie

énormément, jusqu'à rappeler celle du tigre et du jaguar, offrait dans

sa forme horrible une chose plus horrible encore. On y saisissait à nu

les précautions délicates, infinies, effroyablement prévoyantes, par

lesquelles se trouve armée cette puissante machine de mort.

Non-seulement elle est pourvue de dents nombreuses, affilées;

non-seulement ces dents sont aidées de l'ingénieuse réserve d'un poison

qui tue sur l'heure; mais leur extrême finesse, qui les rend sujettes à

casser, est compensée par l'avantage que nul animal n'a peut-être: c'est

un magasin de dents de rechange, qui viennent à point prendre la place

de celle qui se brise en mordant. Oh! que de soins pour tuer! quelle

attention pour que la victime ne puisse échapper! quel amour pour cet

être horrible!... J'en restai scandalisé, si j'ose dire, et l'âme

malade. La grande mère, la Nature, près de laquelle je me refugiais,

m'épouvanta d'une maternité si cruellement impartiale.

Je m'en allais sombre, emportant dans l'esprit plus de brouillard qu'il

n'y en avait dans ce jour, l'un des plus noirs de l'hiver. J'étais venu

comme un fils, et je sortais comme orphelin, sentant défaillir en moi la

notion de la providence.

Les impressions ne sont guère moins pénibles quand on voit dans nos

galeries les séries interminables des oiseaux de mort, brigands de jour

et de nuit, masques effrayants d'oiseaux, fantômes qui terrifient le

jour même. On est tristement affecté d'observer leurs armes cruelles; je

ne dis pas ces becs terribles qui peuvent d'un coup donner la mort, mais

ces griffes, ces serres aiguës, ces instruments de torture qui fixent la

proie frémissante, prolongent les dernières angoisses et l'agonie de la

douleur.

Ah! notre globe est un monde barbare, je veux dire jeune encore, monde

d'ébauche et d'essai, livré aux cruelles servitudes: la nuit! la faim!

la mort! la peur!... La mort, on la prendrait encore; notre âme contient

assez de foi et d'espérance pour l'accepter comme un passage, un degré

d'initiation, une porte aux mondes meilleurs. Mais la douleur, hélas!

était-il donc si utile de la prodiguer?... Je la sens, je la vois

partout, je l'entends... Pour ne pas l'entendre, pour conserver le fil

de ma pensée, il me faut boucher mes oreilles. Toute l'activité de mon

âme en serait suspendue et tout mon nerf brisé; je ne ferais plus rien

et je n'irais plus en avant; ma vie et ma production en resteraient

stériles, anéanties par la pitié!

«Et pourtant la douleur n'est-elle pas l'avertissement qui nous apprend

à prévoir et à pourvoir, à nous garder par tous moyens de notre

dissolution? Cette cruelle école est l'éveil, l'aiguillon de la prudence

pour tout ce qui a vie, une contraction puissante de l'âme sur elle-même

qui autrement se laisserait flotter à la nature, énerver au bonheur, aux

douces et débilitantes impressions.

«Ne peut-on dire que le bonheur a une attraction centrifuge qui nous

répand tout au dehors, nous détend, nous dissipe, nous évaporerait et

nous rendrait aux éléments si l'on s'y livrait tout entier? La douleur,

au contraire, éprouvée sur un point, ramène tout au centre, resserre,

continue, assure l'existence et la fortifie.

«La douleur est en quelque sorte l'artiste du monde qui nous fait, nous

façonne, nous sculpte à la fine pointe d'un impitoyable ciseau. Elle

retranche la vie débordante. Et ce qui reste, plus exquis et plus fort,

enrichi de sa perte même, en tire le don d'une vie supérieure.»

Ces pensées de résignation m'étaient rappelées par une personne

souffrante elle-même et pénétrante, qui voit souvent (même avant moi)

mes troubles et mes doutes.

Tel l'individu, tel le monde, disait-elle encore. La terre elle-même a

été améliorée par la douleur. La nature l'a travaillée par la violente

action de ces ministres de la mort. Leurs espèces, de plus en plus

rares, sont les souvenirs, les témoins d'un état antérieur du globe où

pullulait la vie inférieure, où la nature travaillait à purger l'excès

de sa fécondité.

On peut remonter en pensée dans l'échelle des nécessités successives de

destruction que la terre dut subir alors.

Contre l'air non respirable qui l'enveloppa d'abord, les végétaux furent

des sauveurs. Contre l'étouffement, la densité effroyable de ces

végétaux inférieurs, bourre grossière qui la couvrait, l'insecte

rongeur, qu'on maudit depuis, fut un agent de salut. Contre l'insecte,

le crapaud et la masse des reptiles, le reptile venimeux fut un utile

expurgateur. Enfin quand la vie supérieure, la vie ailée prit son vol,

elle trouva une barrière contre l'élan trop rapide de sa jeune fécondité

dans les légions destructrices des puissants voraces, aigles, faucons ou

vautours.

Mais ces destructeurs utiles vont diminuant peu à peu en devenant moins

nécessaires. La masse des petits animaux rampants, sur qui

principalement frappait la dent de la vipère, s'éclaircissant

infiniment, la vipère aussi devient rare. Le monde du gibier ailé

s'étant éclairci à son tour, soit par les destructions de l'homme, soit

par la disparition de certains insectes dont vivaient les petits

oiseaux, on voit d'autant diminuer les odieux tyrans de l'air; l'aigle

devient rare, même aux Alpes, et les prix exagérés, énormes, dont on

paye le faucon semblent indiquer que le premier, le plus noble des

oiseaux de proie a presque aujourd'hui disparu.

Ainsi la nature gravite vers un ordre moins violent. Est-ce à dire que

la mort puisse diminuer jamais? La mort, non, mais bien la douleur.

Le monde tombe peu à peu sous la puissance de l'être qui seul a la

notion du balancement utile de la vie et de la mort, qui peut régler

celle-ci de manière à maintenir l'équilibre entre les espèces vivantes,

à les favoriser selon leur mérite ou leur innocence, à simplifier,

adoucir et (je hasarderai ce mot) à moraliser la mort en la rendant

douce et rapide, dégagée de la douleur.

La mort ne fut jamais notre objection sérieuse. N'est-elle pas un simple

masque des transformations de la vie? Mais la douleur est une grave,

cruelle, terrible objection. Or, elle ira peu à peu disparaissant de la

terre. Les agents de la douleur, les cruels bourreaux de la vie qui

l'arrachaient par les tortures sont déjà plus rares ici-bas.

En vérité, quand je regarde au Muséum la sinistre assemblée des oiseaux

de proie nocturnes et diurnes, je ne regrette pas beaucoup la

destruction de ces espèces. Quelque plaisir que nos instincts personnels

de violence, notre admiration de la force, nous fassent prendre à

regarder ces brigands ailés, il est impossible de méconnaître sur leurs

masques funèbres la bassesse de leur nature. Leurs crânes tristement

aplatis témoignent assez qu'énormément favorisés de l'aile, du bec

crochu, des serres, ils n'ont pas le moindre besoin d'employer leur

intelligence. Leur constitution, qui les a faits les plus rapides des

rapides, les plus forts des forts, les a dispensés d'adresse, de ruse et

de tactique. Quant au courage qu'on est tenté de leur attribuer, quelle

occasion ont-ils de le déployer, ne rencontrant que des ennemis toujours

inférieurs? Des ennemis? non, des victimes. Quand la saison rigoureuse,

la faim pousse les petits à l'émigration, elle amène en nombre

innombrable, au bec de ces tyrans stupides, ces innocents, bien

supérieurs en tous sens à leurs meurtriers; elle prodigue les oiseaux

artistes, chanteurs, architectes habiles, en proie aux vulgaires

assassins; à l'aigle, à la buse, elle sert des repas de rossignols.

L'aplatissement du crâne est le signe dégradant de ces meurtriers. Je le

trouve dans les plus vantés, ceux qu'on a le plus flattés, et même dans

le noble faucon; noble, il est vrai, je lui conteste moins ce titre,

puisque, à la différence de l'aigle et autres bourreaux, il sait donner

la mort d'un coup, dédaigne de torturer la proie.

Ces voraces, au petit cerveau, font un contraste frappant avec tant

d'espèces aimables, visiblement spirituelles, qu'on trouve dans les

moindres oiseaux. La tête des premiers n'est qu'un bec; celle des petits

a un visage. Quelle comparaison à faire de ces géants brutes avec

l'oiseau intelligent, tout humain, le rouge-gorge qui, dans ce moment,

vole autour de moi, sur mon épaule ou mon papier, regardant ce que

j'écris, se chauffant au feu, ou curieux, à la fenêtre, observant si le

printemps ne va pas bientôt revenir.

S'il fallait choisir entre les rapaces, le dirai-je? autant que l'aigle

j'aimerais certainement le vautour. Je n'ai vu, entre les oiseaux, rien

de si grand, si imposant, que nos cinq vautours d'Algérie (au Jardin des

Plantes), perchés ensemble comme autant de pachas turcs, fourrés de

superbes cravates du plus délicat duvet blanc, drapés d'un noble manteau

gris. Grave divan d'exilés qui semblent rouler en eux les vicissitudes

des choses et les événements politiques qui les mirent hors de leur

pays.

Quelle différence réelle entre l'aigle et le vautour? L'aigle aime fort

le sang et préfère la chair vivante, mais mange fort bien la morte. Le

vautour tue rarement, et sert directement la vie, remettant à son

service et dans le grand courant de la circulation vitale les choses

désorganisées qui en associeraient d'autres à leur désorganisation.

L'aigle ne vit guère que de meurtre, et on peut l'appeler le ministre de

la mort. Le vautour est au contraire le serviteur de la vie.

La beauté, la force de l'aigle, l'ont fait choisir pour symbole par plus

d'un peuple guerrier qui vivait, comme lui, de meurtre. Les Perses, les

Romains l'adoptèrent. On l'associa aux hautes idées que donnaient ces

grands empires. Des gens graves, un Aristote! accueillirent la fable

ridicule qu'il regardait le soleil et, pour éprouver ses petits, le leur

faisait regarder. Une fois en si beau chemin, les savants ne

s'arrêtèrent plus. Buffon a été au plus loin. Il loue l'aigle sur sa

_tempérance_! Il ne mange pas tout, dit-il. Ce qui est vrai, c'est que,

pour peu que la proie soit grosse, il se rassasie sur place et rapporte

peu à sa famille. Ce roi des airs, dit-il encore, _dédaigne les petits

animaux_. Mais l'observation indique précisément le contraire. L'aigle

ordinaire s'attaque surtout au plus timide des êtres, au lièvre; l'aigle

tacheté aux canards. Le jean-le-blanc mange de préférence les mulots et

les souris, et si avidement qu'il les avale sans même leur donner un

coup de bec. L'aigle cul-blanc, ou pygargue, est sujet à tuer ses

petits; souvent il les chasse avant qu'ils puissent se nourrir

eux-mêmes.

Près du Havre, j'observai ce qu'on peut croire en vérité de la royale

noblesse de l'aigle, surtout de sa sobriété. Un aigle qu'on a pris en

mer, mais qui est tombé en trop bonnes mains, dans la maison d'un

boucher, s'est fait si bien à l'abondance d'une viande obtenue sans

combat, qu'il paraît ne rien regretter. Aigle Falstaff, il engraisse et

ne se soucie plus guère de la chasse, des plaines du ciel. S'il ne

_fixe_ plus le soleil, il regarde la cuisine, et se laisse, pour un bon

morceau, tirer la queue par les enfants.

Si c'est à la force à donner les rangs, le premier n'est pas à l'aigle,

mais à celui qui figure dans les _Mille et une nuits_ sous le nom de

l'oiseau Roc, le condor, géant des monts géants des Cordillères. C'est

le plus grand des vautours, le plus rare heureusement, le plus nuisible,

n'aimant guère que la proie vivante. Quand il trouve un gros animal, il

s'ingurgite tant de viande qu'il ne peut plus remuer; on le tue à coups

de bâton.

Pour bien juger ces espèces, il faut regarder l'aire de l'aigle, le

grossier plancher, mal construit, qui lui sert de nid; comparer l'oeuvre

gauche et rude, je ne dis pas au délicieux chef-d'oeuvre d'un nid de

pinson, mais aux travaux des insectes, aux souterrains des fourmis, par

exemple, où l'industrieux insecte varie son art à l'infini et montre un

génie si étrange de prévoyance et de ressources.

L'estime traditionnelle qu'on a pour le courage des grands rapaces est

bien diminuée quand on voit (dans Wilson) un petit oiseau, un

gobe-mouches, le tyran, ou le martin-pourpre, chasser le grand aigle

noir, le poursuivre, le harceler, le proscrire de son canton, ne pas lui

donner de repos. Spectacle vraiment extraordinaire de voir ce petit

héros, ajoutant son poids à sa force pour faire plus d'impression,

monter et se laisser tomber de la nue sur le dos du gros voleur, le

chevaucher sans lâcher prise et le chasser du bec au lieu d'éperon.

Sans aller jusqu'en Amérique, vous pourrez, au jardin des plantes, voir

l'ascendant des petits sur les grands, de l'esprit sur la matière, dans

le singulier tête-à-tête du gypaëte et du corbeau. Celui-ci, animal

très-fin et le plus fin des rapaces, qui, dans son costume noir, a l'air

d'un maître d'école, travaille à civiliser son brutal compagnon de

captivité, le gypaëte (aigle-vautour). Il est amusant d'observer comme

il lui enseigne à jouer, l'humanise, si l'on peut dire, par cent tours

de son métier, dégrossit sa rude nature. Ce spectacle est donné surtout

quand le corbeau a un nombre raisonnable de spectateurs. Il m'a paru

qu'il dédaigne de montrer son savoir-faire pour un seul témoin. Il tient

compte de l'assistance, s'en fait respecter au besoin. Je l'ai vu

relancer du bec les petits cailloux qu'un enfant lui avait jetés. Le jeu

le plus remarquable qu'il impose à son gros ami, c'est de lui faire

tenir par un bout un bâton qu'il tire de l'autre. Cette apparence de

lutte entre la force et la faiblesse, cette égalité simulée est

très-propre à adoucir le barbare qui s'en soucie peu, mais qui cède à

l'insistance et finit par s'y prêter avec une bonhomie sauvage.

En présence de cette figure d'une férocité repoussante, armée

d'invincibles serres et d'un bec crochu de fer, qui tuerait du premier

coup, le corbeau n'a point du tout peur. Avec la sécurité d'un esprit

supérieur, devant cette lourde masse, il va, vient et tourne autour, lui

prend sa proie sous le bec; l'autre gronde, mais trop tard; son

précepteur, plus agile, de son oeil noir, métallique et brillant comme

l'acier, a vu le mouvement d'avance, il sautille; au besoin, il monte

plus haut d'une branche ou deux, il gronde à son tour, admoneste

l'autre.

Ce facétieux personnage a, dans la plaisanterie, l'avantage que donne le

sérieux, la gravité, la tristesse de l'habit. J'en voyais un tous les

jours dans les rues de Nantes sur la porte d'une allée, qui, en

demi-captivité, ne se consolait de son aile rognée qu'en faisant des

niches aux chiens. Il laissait passer les roquets; mais, quand son oeil

malicieux avisait un chien de belle taille, digne enfin de son courage,

il sautillait par derrière, et par une manoeuvre habile, inaperçue,

tombait sur lui, donnait (sec et dru) deux piqûres de son fort bec noir;

le chien fuyait en criant. Satisfait, paisible et grave, le corbeau se

replaçait à son poste, et jamais on n'eût pensé que cette figure de

croque-mort vînt de prendre un tel passe-temps.

On dit que, dans la liberté, forts de leur esprit d'association et de

leur grand nombre, ils hasardent des jeux téméraires jusqu'à guetter

l'absence de l'aigle, entrer dans son nid redouté, lui voler ses oeufs.

Chose plus difficile à croire, on prétend en avoir vu de grosses bandes

qui, l'aigle présent et défendant sa famille, venaient l'assourdir de

cris, le défier, l'attirer dehors, et parvenaient, non sans combat, à

enlever un aiglon.

Tant d'effort et de danger pour cette misérable proie! Si la chose était

réelle, il faudrait supposer que la prudente république, vexée souvent

ou poursuivie par le tyran de la contrée, décrète l'extinction de sa

race, et croit devoir, par un grand acte de dévouement, coûte que coûte,

exécuter le décret.

L'oiseau · 第 6 / 15 段