La décadence du héron est moins sensible en Amérique. Il est moins

poursuivi. Les solitudes sont plus vastes. Il trouve encore, sur ses

marais chéris, des forêts sombres et presque impénétrables. Dans ces

ténèbres il est plus sociable; dix ou quinze ménages s'y établissent

ensemble, ou à peu de distance. L'obscurité parfaite des grands cèdres

sur les eaux livides les rassure et les réjouit. Vers le haut de ces

arbres, ils construisent avec des bâtons une large plate-forme qu'ils

couvrent de petites branches; voilà le domicile de la famille et l'abri

des amours; là, la ponte tranquille, l'éclosion, l'éducation du vol, les

enseignements paternels qui formeront le petit pêcheur. Ils n'ont pas

fort à craindre que l'homme vienne les inquiéter dans ces retraites;

elles se trouvent non loin de la mer, spécialement dans les Carolines,

dans des terrains bas et fangeux, lieux chéris de la fièvre jaune. Tel

marais, ancien bras de mer ou de rivière, vieille flaque oubliée

derrière dans la retraite des eaux, s'étend parfois sur la largeur d'un

mille, à cinq ou six milles de longueur. L'entrée n'est pas fort

invitante; vous voyez un front de troncs d'arbres, tous parfaitement

droits et dépouillés de branches, de cinquante ou soixante pieds,

stériles jusqu'au sommet, où ils mêlent et rapprochent leurs flèches

végétales d'un sombre vert, de manière à garder sur l'eau un crépuscule

sinistre. Quelle eau! une fermentation de feuilles et de débris, où les

vieilles souches montent pêle-mêle l'une sur l'autre, le tout d'un jaune

sale, où nage à la surface une mousse verte et écumeuse. Avancez; ce qui

semble ferme est une mare où vous plongez. Un laurier à chaque pas

intercepte le passage; pour passer outre, il faut une lutte pénible avec

ses branches, avec des débris d'arbres, des lauriers toujours

renaissants. De rares lueurs percent l'obscurité; ces régions affreuses

ont le silence de la mort. Sauf la note mélancolique de deux ou trois

petits oiseaux, que l'on entend parfois, ou le héron et son cri enroué,

tout est muet, désert; mais, que le vent s'élève, de la cime des arbres,

le triste héron gémit, soupire. Si la tempête vient, ces grands cèdres

nus, ces grands mâts, se balancent et se heurtent; toute la forêt hurle,

crie gronde, imite à s'y tromper les loups, les ours, toutes les bêtes

de proie.

Aussi ce ne fut pas sans étonnement que, vers 1805, les hérons, si bien

établis, virent rôder sous leurs cèdres, en pleine mare, un rare visage,

un homme. Un seul était capable de les visiter là, patient, voyageur

infatigable, et brave autant que pacifique, l'ami, l'admirateur des

oiseaux, Alexandre Wilson.

Si ce peuple avait su le caractère du visiteur, loin de s'en effrayer,

il fût venu sans doute à sa rencontre pour lui faire de ses cris, de ses

battements d'ailes, un salut amical, une fraternelle ovation.

Dans ces années terribles où l'homme fit de l'homme la plus vaste

destruction qui jamais se soit vue, il y avait en Écosse un homme de

paix. Pauvre tisserand de Glascow, dans son logis humide et sombre il

rêvait la nature, l'infini des libres forêts, la vie ailée surtout. Son

métier de cul-de-jatte, condamné à rester assis, lui donna l'amour

extatique du vol et de la lumière. S'il ne prit pas des ailes, c'est que

ce don sublime n'est encore dans ce monde que le rêve et l'espoir de

l'autre. Nul doute qu'aujourd'hui, Wilson, tout à fait affranchi, ne

vole, oiseau de Dieu, dans une étoile moins obscure, observant plus à

l'aise sur l'aile du condor et de l'oeil du faucon.

Il avait essayé d'abord de satisfaire son goût pour les oiseaux en

compulsant les livres de gravures qui prétendent les représenter.

Lourdes et gauches caricatures qui donnent une idée ridicule de la

forme, et du mouvement rien; or, qu'est-ce que l'oiseau hors la grâce et

le mouvement? Il n'y tint pas. Il prit un parti décisif: ce fut de

quitter tout, son métier, son pays. Nouveau Robinson Crusoé, par un

naufrage volontaire, il voulait s'exiler aux solitudes d'Amérique, là,

voir lui-même, observer, décrire, peindre. Il se souvint alors d'une

chose: c'est qu'il ne savait ni dessiner, ni peindre, ni écrire. Voilà

cet homme fort, patient et que rien ne pouvait rebuter, qui apprend à

écrire, très-bien, très-vite. Bon écrivain, artiste infiniment exact,

main fine et sûre, il parut, sous sa mère et maîtresse la Nature, moins

apprendre que se souvenir.

Armé ainsi, il se lance au désert, dans les forêts, aux savanes

malsaines, ami des buffles et convive des ours, mangeant les fruits

sauvages, splendidement couvert de la tente du ciel. Où il a chance de

voir un oiseau rare, il reste, il campe, il est chez lui. Qui le presse

en effet? Il n'a pas de maison qui le rappelle, ni femme, ni enfant qui

l'attende. Il a une famille, c'est vrai; mais la grande famille qu'il

observe et décrit. Des amis, il en a: ceux qui n'ont pas encore la

défiance de l'homme et qui viennent percher à son arbre et causer avec

lui.

Et vous avez raison, oiseaux, vous avez là un très-solide ami, qui vous

en fera bien d'autres, qui vous fera comprendre, ayant été oiseau

lui-même de pensée et de coeur. Un jour, le voyageur, pénétrant dans vos

solitudes, et voyant tel de vous voler et briller au soleil, sera

peut-être tenté de sa dépouille, mais se souviendra de Wilson. Pourquoi

tuer l'ami de Wilson? et ce nom lui venant à la mémoire, il baissera son

fusil.

Je ne vois pas, au reste, pourquoi on étendrait à l'infini ces massacres

d'oiseaux, du moins pour les espèces qui sont dans nos musées, et dans

les musées peints de Wilson, d'Audubon, son disciple admirable, dont le

livre royal, donnant et la famille, et l'oeuf, le nid, la forêt, le

paysage même, est une lutte avec la nature.

Ces grands observateurs ont une chose qui les met à part. Leur sentiment

est si fin, si précis, que nulle généralité n'y satisfait; ils observent

par individu. Dieu ne s'informe pas, je pense, de nos classifications:

il crée tel être, s'inquiète peu des lignes imaginaires, dont nous

isolons les espèces. De même, Wilson ne connaît pas d'oiseaux en

général, mais tel individu, de tel âge, de telle plume, dans telles

circonstances. Il le sait, l'a vu, revu, et il vous dira ce qu'il fait,

ce qu'il mange, comme il se comporte, telle aventure enfin, telle

anecdote de sa vie. «J'ai connu un pivert. J'ai souvent vu un

baltimore.» Quand il s'exprime ainsi, vous pouvez vous fier à lui; c'est

qu'il a été avec eux en relation suivie, dans une sorte d'amitié et

d'intimité de famille. Plût au ciel que nous connussions l'homme à qui

nous avons affaire, comme il a connu l'oiseau _qua_, ou le héron des

Carolines!

Il est bien entendu et facile à deviner que, quand cet homme-oiseau

revint parmi les hommes, il ne trouva personne pour l'entendre. Son

originalité toute nouvelle, de précision inouïe; sa faculté unique

d'_individualiser_ (seul moyen de refaire, de recréer l'être vivant) fut

justement l'obstacle à son succès. Ni les libraires, ni le public, ne

voulaient rien que de nobles, hautes et vagues généralités, tous fidèles

au précepte du comte de Buffon: Généraliser, c'est ennoblir; donc prenez

le mot général.

Il a fallu le temps, il a fallu surtout que ce génie fécond après sa

mort fît un génie semblable, l'exact, le patient Audubon, dont l'oeuvre

colossale a étonné et conquis le public, démontrant que la vraie et

vivante représentation de l'individualité est plus noble et plus

grandiose que les oeuvres forcées de l'art généralisateur.

La douceur d'âme du bon Wilson, si indignement méconnue, éclate dans sa

belle préface. Tel peut la trouver enfantine, mais nul coeur innocent ne

se défendra d'en être touché.

«Dans une visite à un ami, je trouvai son jeune fils de huit ou neuf ans

qu'on élève à la ville, mais qui, alors à la campagne, venait de

recueillir, en courant dans les champs, un beau bouquet de fleurs

sauvages de toutes couleurs. Il les présenta à sa mère, dans la plus

grande animation, disant: «Chère maman, voyez quelles belles fleurs j'ai

recueillies!... Oh! j'en pourrai cueillir bien d'autres qui viennent

dans nos bois, et plus belles encore! N'est-ce pas, maman, je vous en

apporterai encore?» Elle prit le bouquet avec un sourire de tendresse,

admira silencieusement cette beauté simple et touchante de la nature, et

lui dit: «Oui, mon fils.» L'enfant partit sur l'aile du bonheur.

«Je me trouvai moi-même dans cet enfant, et je fus frappé de la

ressemblance. Si ma terre natale reçoit avec une gracieuse indulgence

les échantillons que je lui présente humblement, si elle exprime le

désir _que je lui en porte encore plus_, ma plu haute ambition sera

d'être satisfaite. Car, comme dit mon petit ami, nos bois en sont

pleins; j'en puis cueillir bien d'autres et plus belles encore.»

(Philadelphie, 1808.)

LE COMBAT.

LES TROPIQUES.

Une dame de nos parentes, qui vivait à la Louisiane, allaitait son jeune

enfant. Chaque nuit, son sommeil était troublé par la sensation étrange

d'un objet froid et glissant qui aurait tiré le lait de son sein. Une

fois, même impression; mais elle était éveillée; elle s'élance, elle

appelle, on apporte de la lumière, on cherche, on retourne le lit; on

trouve l'affreux nourrisson, un serpent de forte taille et de dangereuse

espèce. L'horreur qu'elle en eut lui fit à l'instant perdre son lait.

Levaillant raconte qu'au Cap, dans un cercle, au milieu d'une paisible

conversation, la dame de la maison pâlit, jette un cri terrible. Un

serpent lui montait aux jambes, un de ceux dont la piqûre fait mourir en

deux minutes. À grand'peine on le tua.

Aux Indes, un de nos soldats, reprenant son havre-sac qu'il avait posé,

trouve derrière le dangereux serpent noir, le plus venimeux de tous. Il

allait le couper en deux. Un bon Indien s'interpose, obtient grâce,

prend le serpent. Piqué, il meurt sur le coup.

Telles sont les terreurs de la nature dans ces climats formidables. Mais

les reptiles, rares aujourd'hui, n'y sont pas le plus grand fléau. Celui

de tous les instants, de tous les lieux, c'est l'insecte. Il est

partout, il est dans tout; il a toutes les allures pour venir à vous; il

marche, nage, se glisse, vole; il est dans l'air, vous le respirez.

Invisible, il se révèle par les plus cuisantes piqûres. Récemment, dans

un de nos ports, un employé des archives ouvre un carton de papiers des

colonies apporté depuis longtemps. Une mouche en sort furieuse; elle le

suit, elle le pique; en deux jours, il était mort.

Les plus endurcis des hommes, les boucaniers et flibustiers, disaient

que, de tous les dangers et de toutes les douleurs, ce qu'ils

redoutaient le plus, c'étaient les piqûres d'insectes.

Intangibles le plus souvent, invisibles, irrésistibles, ils sont la

destruction même, sous la forme inéluctable. Que leur opposer, quand ils

viennent en guerre et par légions? Une fois, à la Barbade, on observa

une armée immense de grosses fourmis, qui, poussée de causes inconnues,

avançait en colonne serrée dans le même sens contre les habitations. En

tuer, c'était peine perdue. Nul moyen de les arrêter. On imagina

heureusement de faire sur leur route des traînées de poudre auxquelles

on mettait le feu. Ces volcans les épouvantèrent, et le torrent peu à

peu se détourna de côté.

Nul arsenal du moyen âge, avec toutes les armes étranges dont on se

servait alors; nulle boutique de coutelier pour la chirurgie, avec les

milliers d'instruments effrayants de l'art moderne, ne peut se comparer

aux monstrueuses armures des insectes des tropiques, aux pinces, aux

tenailles, aux dents, aux scies, aux trompes, aux tarières, à tous les

outils de combat, de mort et de dissection, dont ils vont armés en

guerre, dont ils travaillent, percent, coupent, déchirent, divisent

finement, avec autant d'adresse et de dextérité que d'âpreté furieuse.

Les plus grands ouvrages n'ont rien qui soit au-dessus des forces de ces

terribles légions. Donnez-leur un vaisseau de ligne, que dis-je? une

ville à dévorer. Ils s'en chargent avec joie. À la longue, ils ont

creusé sous Valence, près de Caraccas, des abîmes et des catacombes;

elle est maintenant suspendue. Quelques individus de ces tribus

dévorantes, malheureusement apportés à la Rochelle, se sont mis à manger

la ville, et déjà plus d'un édifice chancelle sur des charpentes qui

n'ont plus que l'apparence et dont l'intérieur est rongé.

Que ferait un homme livré aux insectes? On n'ose y penser. Un

malheureux, qui était ivre, tomba près d'une charogne. Les insectes qui

dépeçaient le mort, n'en distinguèrent point le vivant; ils en prirent

possession, y entrèrent par toutes les portes, remplirent toutes les

cavités naturelles. Nul moyen de le sauver. Il expira au milieu

d'effroyables convulsions.

Dans les brûlantes contrées où la décomposition rapide rend tout cadavre

dangereux, où toute mort menace la vie, à l'infini se multiplient ces

terribles accélérateurs de la disparition des êtres. Un corps touche à

peine la terre qu'il est saisi, attaqué, désorganisé, disséqué. Il en

reste à peine les os. La nature, mise en péril par sa propre fécondité,

les appelle, les excite, les pique par la chaleur, par l'excitation d'un

monde d'épices et de substances âcres. Elle en fait de furieux

chasseurs, d'insatiables gloutons. Le tigre et le lion sont des êtres

doux, modérés, sobres, en comparaison du vautour; mais qu'est-ce que le

vautour devant tel insecte qui parvient, en vingt-quatre heures, à

manger trois fois son poids?

La Grèce avait vu la nature sous la noble et froide image de Cybèle

traînée par les lions. L'Inde a vu son dieu Syva, dieu de la vie et de

la mort, qui sans cesse cligne de l'oeil, ne regarde jamais fixement,

parce qu'un seul de ses regards mettrait tous les mondes en poudre.

Faibles imaginations des hommes en présence de la réalité! Leurs

fictions, que sont-elles devant le brûlant foyer où, par atome ou par

seconde, la vie meurt, naît, flamboie, scintille?... Qui pourra en

soutenir la foudroyante étincelle sans vertige et sans effroi?

Trop juste et trop légitime l'hésitation du voyageur à l'entrée des

redoutables forêts où la nature tropicale, sous des formes souvent

charmantes, fait son plus âpre combat. Il y a lieu d'hésiter, quand on

sait que l'on considère comme la meilleure défense des forteresses

espagnoles un simple bois de cactus qui, planté autour, est bientôt

plein de serpents. Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc,

odeur fade, odeur sinistre. Elle vous dit que vous marchez sur une terre

qui n'est que poussière des morts; débris d'animaux qui ont cette odeur,

de chats-tigres, de crocodiles, de vautours, de vipères et de serpents à

sonnettes.

Le danger est plus grand peut-être dans ces forêts vierges, où tout vous

parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la

nature.

Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et

par des arbres géants, et par des enlacements de lianes, et par des

herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par place, ces

herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds

plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes

se mirent dans le brûlant soleil.

Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une

scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons,

oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui

s'agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante! commence

l'illumination féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de

millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de

lumière, des grimoires de feu.

Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur,

un monde sale de caïmans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres

énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants

de l'air corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et

semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se

baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie,

et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, l'ivresse de la

nature.

N'y cédez pas, défendez-vous, ne laissez point gagner au charme votre

tête appesantie. Debout! debout! sous cent formes, le danger vous

environne. La fièvre jaune est sous ces fleurs, et le _vomito nero_; à

vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée

silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de vous, et

d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable

dentelle, une gaze, un souffle, un néant.

À cet abîme engloutissant de mort absorbante, de vie famélique,

qu'oppose Dieu qui nous rassure? Un autre abîme non moins affamé, altéré

de vie, mais moins implacable à l'homme. Je vois l'oiseau, et je

respire.

Quoi! c'est vous, fleurs animées, topazes et saphirs ailés, c'est vous

qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l'épuration de

cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée

de la dangereuse féerie. Vous absentes, la nature jalouse ferait, sans

que le plus hardi eût osé jamais l'observer, son travail mystérieux de

fermentation solitaire. Qui suis-je ici? et comment me défendre? Quelle

puissance y servirait? L'éléphant, l'ancien mammouth, y périrait sans

ressource d'un million de dards mortels. Qui les brave? l'aigle? le

condor? non, un peuple plus puissant, l'intrépide, l'innombrable légion

des gobe-mouches.

Oiseaux-mouches et colibris, leurs frères de toutes couleurs, vivent

impunément dans ces brillantes solitudes où tout est danger, parmi les

plus venimeux insectes, et sur les plantes lugubres dont l'ombre seule

fait mourir. L'un d'eux (huppé, vert et bleu), aux Antilles, suspend son

nid à l'arbre qui fait la terreur, la fuite de tous les êtres, au

spectre dont le regard semble glacer pour toujours, au funèbre

mancenillier.

Miracle! il est tel perroquet qui moissonne intrépidement les fruits de

l'arbre terrible, s'en nourrit, en prend la livrée et semble, dans son

vert sinistre, puiser l'éclat métallique de ses triomphantes ailes.

La vie, chez ces flammes ailées, le colibri, l'oiseau-mouche, est si

brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement

d'ailes est si vif, que l'oeil ne le perçoit pas; l'oiseau-mouche semble

immobile, tout à fait sans action. Un _hour! Hour!_ continuel en sort,

jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond

d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et pêle-mêle les

petits insectes: tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y

ressemble; mouvement âpre, colérique d'une impatience extrême, parfois

emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et

chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas

de ne point l'avoir attendu. Il s'y acharne, l'extermine, en fait voler

les pétales.

Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de l'air, les fleurs

les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs,

de leurs sucs brûlants et âcres, en réalité, de poisons. Ces acides

semblent leur donner et leur âpre cri, et l'éternelle agitation de leurs

mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement

que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à

l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu'à des plumes ou à des

fleurs.

Le contraste est violent entre eux et l'homme. Celui-ci, partout dans

les mêmes lieux, périt ou défaille. Les Européens qui viennent à la

lisière de ces forêts pour essayer la culture du cacao et autres denrées

tropicales ne tardent pas à succomber. Les indigènes languissent,

énervés et atrophiés. Le point de la terre où l'homme tombe le plus près

de la bête est celui où l'oiseau triomphe, où sa parure extraordinaire,

luxueuse et surabondante, lui a mérité son nom d'oiseau de paradis.

N'importe! de tout plumage, de toute couleur, de toute forme, ce grand

peuple ailé, vainqueur, dévorateur des insectes, et, dans ses fortes

espèces, chasseur acharné des reptiles, s'envole par toute la terre

comme le précurseur de l'homme, épurant, préparant son habitation. Il

nage intrépidement sur cette grande mer de mort, sifflante, coassante et

grouillante, sur les miasmes terribles, les aspire et les défie.

C'est ainsi que la grande oeuvre du salut, l'antique combat de l'oiseau

contre les tribus inférieures qui durent rendre très-longtemps le monde

inhabitable à l'homme, elle continue cette oeuvre par toute la terre.

Les quadrupèdes, l'homme même, n'y ont qu'une faible part. C'est

toujours la guerre de l'Hercule ailé.

En lui, les lieux habités ont toute leur sécurité. Dans l'extrême

Afrique, au Cap, le bon serpentaire défend l'homme contre les reptiles.

Pacifique et d'un doux aspect, il semble accomplir sans colère ses rudes

et dangereux combats. Le gigantesque jabiru ne travaille pas moins aux

déserts de la Guyane, où l'homme n'ose pas vivre encore. Leurs

dangereuses savanes, noyées et séchées tour à tour, océan douteux où

fourmille au soleil un peuple terrible de monstres encore inconnus, ont

pour habitant supérieur, pour épurateur intrépide, un noble oiseau de

combat, à qui la nature a laissé quelque trace des armures antiques dont

les oiseaux primitifs furent très-probablement munis dans leur lutte

contre le dragon. C'est un dard placé sur la tête, un dard sur chacune

des ailes. Du premier, il fouille, éveille, remue dans la fange son

ennemi. Les autres le gardent et le protégent; le reptile qui l'étreint,

le serre, s'enfonce en même temps les dards, et de sa contraction, de

son propre effort, il est poignardé.

Ce bel et vaillant oiseau, dernier né des mondes antiques et qui reste

pour témoigner de ces luttes oubliées, qui naît, vit, meurt sur le

limon, sur le cloaque primitif, n'a rien de ce berceau immonde. Je ne

sais quel instinct moral l'élève et le tient au-dessus. Sa grande et

redoutable voix, qui domine le désert, annonce au loin la gravité, le

sérieux héroïque du noble et fier épurateur. Le kamichi, c'est son nom,

est rare; à lui seul, il est tout un genre, une classe qui n'est point

divisée.

Méprisant l'ignoble promiscuité du bas monde dont il vit, il est seul,

et n'a qu'un amour. Sans doute, dans cette vie de guerre, l'amante est

un compagnon d'armes; ils aiment et combattent ensemble, ils suivent

même destinée. C'est le mariage guerrier dont parle Tacite: _sic

vivendum, sic pereundum_ (À la vie et à la mort). Quand cette tendre

société, cette consolation, ce secours, manque au kamichi, il dédaigne

de prolonger son existence, la rejoint, jamais ne survit.

L'ÉPURATION.

Le matin, non à l'aurore, mais quand déjà le soleil est sur l'horizon, à

l'heure précise où s'entr'ouvrent les feuilles du cocotier, sur les

branches de cet arbre, perchés par quarante ou cinquante, les urubus

(petits vautours) ouvrent leurs beaux yeux de rubis. Le labeur du jour

les réclame. Dans la paresseuse Afrique, cent villages noirs les

appellent; dans la somnolente Amérique, au sud de Panama ou Caraccas,

ils doivent, épurateurs rapides, balayer, nettoyer la ville, avant que

l'Espagnol se lève, avant que le puissant soleil ait mis en fermentation

les cadavres et les pourritures. S'ils y manquaient un seul jour, le

pays deviendrait désert.

Quand c'est le soir pour l'Amérique, quand l'urubu, sa journée faite, se

replace sur son cocotier, les minarets de l'Asie blanchissent aux rayons

de l'aurore. De leurs balcons, non moins exacts que leurs frères

américains, vautours, corneilles, cigognes, ibis, partent pour leurs

travaux divers: les uns vont aux champs détruire les insectes et les

serpents, les autres, s'abattant dans les rues d'Alexandrie ou du Caire,

font à la hâte leurs travaux d'expurgation municipale. S'ils prenaient

la moindre vacance, la peste serait bientôt le seul habitant du pays.

Ainsi, sur les deux hémisphères, s'accomplit le grand travail de la

salubrité publique avec une régularité merveilleuse et solennelle. Si le

soleil est exact à venir féconder la vie, ces épurateurs jurés et

patentés de la nature ne sont pas moins exacts à soustraire à ses

regards le spectacle choquant de la mort.

Ils semblent ne pas ignorer l'importance de leurs fonctions. Approchez;

ils ne fuient point. Quand leurs confrères les corbeaux, qui souvent

marchent devant eux et leur désignent leur proie, les ont avertis, vous

voyez (on ne sait d'où, comme du ciel) fondre la nuée des vautours.

Solitaire de leur nature, et sans communication, silencieux pour la

plupart, ils se mettent une centaine au banquet; rien ne les dérange.

Nul débat entre eux, nulle attention au passant. Imperturbables, ils

accomplissent leurs fonctions dans une âpre gravité: le tout décemment,

proprement; le cadavre disparaît, la peau reste. En un moment, une

effrayante masse de fermentation putride dont on n'osait plus approcher

a disparu, est rentrée au courant pur et salubre de la vie universelle.

L'oiseau · 第 5 / 15 段