Ce n'est pas là un dépôt fortuit. Ce sont des séries très-suivies,

formées et composées systématiquement par de profonds penseurs. Les

espèces qui forment les plus curieuses transitions entre les genres y

sont richement représentées. C'est là qu'on voit bien mieux qu'ailleurs

ce qu'ont dit Linné et Lamark: qu'à mesure que nos musées

s'enrichiraient, deviendraient plus complets, auraient moins de lacunes,

on avouerait que la nature ne fait rien brusquement, mais par

transitions douces et insensibles. Où nous croyons voir dans ses oeuvres

un saut, un vide, un passage brusque et inharmonique, accusons-nous

nous-mêmes; cette lacune, c'est notre ignorance.

Arrêtons-nous quelques moments aux solennels passages où la vie

incertaine semble osciller encore, où la nature paraît s'interroger

elle-même, tâter sa volonté. _Serai-je poisson ou mammifère?_ se dit

l'être; il hésite, et reste poisson à sang chaud; c'est la bonne et

douce tribu des lamentins, des phoques. _Serai-je oiseau ou quadrupède?_

Grande question, hésitation perplexe, long combat et varié. Toutes les

péripéties en sont racontées, les solutions diverses des problèmes

naïvement posées, réalisées, par des êtres bizarres, comme

l'ornithorynque, qui n'aura d'oiseau que le bec, comme la pauvre

chauve-souris, être innocent et tendre dans son nid de famille, dont la

forme indécise fait la laideur et l'infortune. En elle, on voit que la

nature cherche l'aile, et ne trouve encore qu'une membrane velue,

hideuse, qui toutefois en fait déjà la fonction.

Je suis oiseau; voyez mes ailes.

Mais l'aile même ne fait pas l'oiseau.

Placez-vous vers le centre du musée, et tout près de l'horloge. Là, vous

apercevez, à gauche, le premier rudiment de l'aile dans le manchot du

pôle austral, et dans son frère le pingouin boréal, plus développé d'un

degré. Ailerons écailleux, dont les pennes luisantes rappellent le

poisson bien mieux que l'oiseau. Sur terre, c'est un infirme; la terre

est difficile pour lui, l'air impossible. Ne le plaignez pas trop. Sa

prévoyante mère le destine aux mers des pôles, où il n'aura guère à

marcher. Elle l'habille soigneusement d'un beau fourreau de graisse et

d'une imperméable robe. Elle veut qu'il ait chaud dans les glaces. Quel

en est le meilleur moyen? Il semble qu'elle ait hésité, tâtonné; à côté

du manchot, on voit avec surprise un essai d'un tout autre genre, mais

non pas moins frappant comme précaution maternelle: c'est un gorfou

très-rare, que je n'ai vu dans nul autre musée, habillé d'une rude

fourrure de quadrupède, comme d'une sorte de poil de chèvre, mais plus

luisant peut-être dans l'animal vivant, et certainement impénétrable à

l'eau.

Pour mettre ensemble les oiseaux qui ne volent pas, il nous faudrait

rapprocher de ceux-ci le navigateur du désert, l'oiseau-chameau,

l'autruche analogue au chameau même par la structure intérieure. Du

moins, si son aile ébauchée ne peut l'enlever de terre, elle l'aide

puissamment à marcher, lui donne une extrême vitesse; c'est sa voile

pour traverser son aride océan d'Afrique.

Revenons au manchot, véritable point de départ de la série, au manchot

dont l'aile vraiment rudimentaire ne sert point comme voile, n'aide

point à la marche, n'est qu'une indication comme un souvenir de la

nature.

Elle s'en détache, se soulève péniblement dans un premier essai de vol

par deux figures étranges, qui nous semblent grotesques et

prétentieuses. Le manchot ne l'est pas: honnête et simple créature, on

voit qu'il n'eut jamais l'ambition du vol. Mais en voici qui

s'émancipent, qui semblent chercher la parure, ou la grâce du mouvement.

Le gorfou paraît être un manchot décidé à quitter sa condition; il prend

une aigrette coquette qui met en relief sa laideur. L'informe macareux,

qui semble la caricature d'une caricature, le perroquet lui ressemble

par un gros bec, mal dégrossi, mais sans tranchant ni force, sans queue

et mal équilibré, il peut toujours être emporté par le poids de sa

grosse tête. Il se hasarde à voleter pourtant au risque des culbutes. Il

plane noblement tout près de terre et fait l'envie peut-être des

manchots et des phoques. Parfois il se hasarde en mer; malencontreux

vaisseau, le moindre vent fait son naufrage.

On ne peut le nier pourtant, l'essor est pris. Des oiseaux de diverses

sortes continuent plus heureusement. Le genre si riche des plongeons,

dans ses espèces très-diverses, relie les voiliers aux nageurs: telles,

d'une aile accomplie, d'un vol hardi et sûr, font les plus grands

voyages: telles, encore revêtues des pennes luisantes du manchot,

frétillent et jouent au fond des mers; les nageoires seules leur

manquent et la respiration pour être des poissons parfaits; ils

alternent, ils sont maîtres de l'un et de l'autre élément.

LE TRIOMPHE DE L'AILE.

LA FRÉGATE.

N'essayons pas d'énumérer tous les intermédiaires. Passons à l'oiseau

blanc que je vois là-haut dans les nues, oiseau qu'on voit partout, sur

l'eau, sur terre, sur les écueils couverts et découverts des flots,

oiseau qu'on aime à voir, familier et glouton, et qu'on peut appeler

petit vautour des mers. Je parle de ces myriades de goëlands ou de

mouettes, dont toute côte répète les cris. Trouvez-moi des êtres plus

libres. Jour et nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou

vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils

promènent vaguement des flots au ciel leur blanche voile; le vent

nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils

voulaient aller.

Sont-ils autre chose que l'air, la mer, les éléments qui ont pris aile

et volent? Je n'en sais rien: à voir leur oeil gris, terne et froid

(qu'on n'imite nullement dans nos musées), on croit voir la mer grise,

l'indifférente mer du Nord, dans sa glaciale impersonnalité. Que dis-je?

cette mer est plus émue. Parfois phosphorescente, électrique, il lui

arrive de s'animer bien plus. Le vieux père Océan, sournois, colère,

souvent sous sa face pâle roule bien des pensées. Ses fils, les

goëlands, semblent moins animaux que lui. Ils volent de leurs yeux morts

cherchant quelque proie morte, s'attroupant, hâtant en famille la

destruction des grands cadavres qui pour eux flottent sur la mer. Point

féroces d'aspect, égayant le navigateur par leurs jeux, par l'apparition

fréquente de leurs blanches ailes, ils lui parlent des terres

lointaines, des rives qu'il quitte ou qu'il va voir, des amis absents,

espérés. Et ils le servent aussi à l'approche des orages, qu'ils

annoncent et prédisent. Souvent leur voile éployée lui conseille de

serrer les siennes.

Car ne supposez pas que, l'orage venu, ils daigneront plier les ailes.

Tout au contraire, ils partent. L'orage est leur récolte; plus la mer

est terrible, moins le poisson peut se soustraire à ces hardis pêcheurs.

Dans la baie de Biscaye, où la houle, poussée du nord-ouest, traversant

l'Atlantique, arrive entassée, exhaussée à des hauteurs énormes, avec

des chocs épouvantables, les goëlands placides travaillent

imperturbablement. «Je les voyais, dit M. de Quatrefages, décrire en

l'air mille courbes, plonger entre deux vagues, reparaître avec un

poisson. Plus rapides quand ils suivaient le vent, plus lents quand ils

restaient en face, ils planaient cependant avec la même aisance, sans

paraître donner un coup d'aile de plus que dans les plus beaux jours. Et

cependant les flots remontaient les talus, comme des cataractes à

l'envers, aussi haut que la plate-forme de Notre-Dame, et l'écume plus

haut que Montmartre. Ils n'en semblaient pas plus émus.»

L'homme n'a pas leur philosophie. Les matelots sont fort émus lorsque,

le jour baissant, une subite nuit se faisant sur les mers, ils voient

autour du navire voler une sinistre petite figure, un funèbre oiseau

noir. Noir n'est pas le mot propre, le noir serait plus gai; la vraie

nuance est celle d'un brun fumeux qu'on ne définit pas. Ombre d'enfer,

ou mauvais songe, qui marche sur les eaux, se promène à travers la

vague, foule aux pieds la tempête. Ce pétrel (ou Saint-Pierre) est

l'horreur du marin, qui croit y voir une malédiction vivante. D'où

vient-il? D'où peut-il surgir, à des distances énormes de toute terre?

que veut-il? que vient-il chercher, si ce n'est le naufrage? Il voltige

impatient, et déjà choisit les cadavres que lui va livrer sa complice,

l'atroce et méchante mer.

Voilà les fictions de la peur. Des esprits moins effrayés verraient dans

le pauvre oiseau un autre navire en détresse, un navigateur imprudent

qui, lui aussi, a été surpris loin de la côte et sans abri. Ce vaisseau

est pour lui une île, où il voudrait bien reposer. Le sillage seul du

navire qui coupe et le flot et le vent, c'est déjà un refuge, un secours

contre la fatigue. Sans cesse, d'un vol agile, il met le rempart du

vaisseau entre lui et la tempête. Timide et myope, on ne le voit guère

que quand elle fait la nuit. Il nous ressemble, il craint l'orage, il a

peur, ne veut pas périr, et dit comme vous, marins: «Que deviendraient

mes petits?»

Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point

bleu au ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix par-dessus

l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense

nage à dix mille pieds de haut. Goëland? non: l'aile est noire. Aigle?

non, l'oiseau est petit.

C'est le petit aigle de mer, le premier de la race ailée, l'audacieux

navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête,

contempteur de tous les dangers: le guerrier ou la frégate.

Nous avons atteint le terme de la série commencée par l'oiseau sans

aile. Voici l'oiseau qui n'est plus qu'aile. Plus de corps: celui du coq

à peine, avec des ailes prodigieuses qui vont jusqu'à quatorze pieds. Le

grand problème du vol est résolu et dépassé, car le vol semble inutile.

Un tel oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu'à se

laisser porter. L'orage vient? Il monte à de telles hauteurs qu'il y

trouve la sérénité. La métaphore poétique, fausse de tout autre oiseau,

n'est point figure pour celui-ci: à la lettre il dort sur l'orage.

S'il veut ramer sérieusement, toute distance disparaît. Il déjeune au

Sénégal, dîne en Amérique.

Ou, s'il veut mettre plus de temps, s'amuser en route, il le peut; il

continuera dans la nuit indéfiniment, sûr de se reposer... sur quoi? sur

sa grande aile immobile, qu'il lui suffit de déployer sur l'air, qui se

charge seul de la fatigue du voyage, sur le vent, son serviteur, qui

s'empresse à le bercer.

Notez que cet être étrange a de plus cette royauté de ne rien craindre

en ce monde. Petit, mais fort, intrépide, il brave tous les tyrans de

l'air; il mépriserait au besoin le pycargue et le condor; ces énormes et

lourdes bêtes s'ébranleraient à grand'peine qu'il serait déjà à dix

lieues.

Oh! C'est là que l'envie nous prend, lorsque dans l'azur ardent des

tropiques nous voyons passer en triomphe, à des hauteurs incroyables,

presque imperceptible par la distance, l'oiseau noir dans la solitude,

unique dans le désert du ciel. Tout au plus, un peu plus bas, le croise

dans sa grâce légère un blanc voilier, le paille-en-queue.

Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue,

maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps? Qui plus

que toi est détaché des basses fatalités de l'être?

Une chose pourtant m'étonnait: c'était qu'envisagé de près, ce premier

du royaume ailé n'a rien de la sérénité que promet une vie libre. Son

oeil est cruellement dur, âpre, mobile, inquiet. Son attitude tourmentée

est celle d'une vigie malheureuse qui doit, sous peine de mort, veiller

sur l'infini des mers. Celui-ci visiblement fait effort pour voir au

loin. Et si sa vue ne le sert, l'arrêt est sur son noir visage; la

nature le condamne, il meurt.

En y regardant de près, on le voit, il n'a pas de pieds. Fort courts du

moins et palmés, ils ne peuvent marcher, percher. Avec un bec

formidable, il n'a pas les griffes du véritable aigle de mer. Faux

aigle, et supérieur au vrai par l'audace comme par le vol, il n'a

pourtant pas sa force, il n'a pas ses prises invincibles. Il frappe et

tue; peut-il saisir?

De là sa vie tout incertaine, de hasards, vie de corsaire, de pirate,

plus que de marin, et la question permanente qu'on lit trop bien sur son

visage: «Dînerai-je?... aurai-je ce soir de quoi donner à mes petits?»

L'immense et superbe appareil de ses ailes devient à terre un danger, un

embarras. Il lui faut, pour s'enlever, beaucoup de vent ou un lieu

élevé, une pointe, un roc. Surprise sur un sable plat, sur les bancs,

les bas écueils où elle s'arrête souvent, la frégate est sans défense;

elle a beau menacer, frapper, elle est assommée à coups de bâton.

Sur mer, ces ailes immenses, admirables quand elles s'élèvent, sont peu

propres à raser l'eau. Mouillées, elles peuvent s'alourdir, enfoncer. Et

dès lors malheur à l'oiseau! il appartient aux poissons, il nourrit les

basses tribus dont il comptait se nourrir: le gibier mange le chasseur,

le preneur est pris.

Et cependant comment faire? Sa nourriture est dans les eaux. Il faut

toujours qu'il s'en rapproche, qu'il y retourne, qu'il rase sans cesse

l'odieuse et féconde mer qui menace de l'engloutir.

Donc cet être si bien armé, ailé, supérieur à tous par la vue, le vol,

l'audace, n'a qu'une vie tremblante et précaire. Il mourrait de faim

s'il n'avait l'industrie de se créer un pourvoyeur auquel il escroque sa

nourriture. Sa ressource, hélas! ignoble, c'est d'attaquer un oiseau

lourd et peureux, le fou, excellent pêcheur. La frégate, qui n'est pas

plus grosse, le poursuit, le frappe du bec sur le cou, lui fait rendre

gorge. Tout cela se passe dans l'air; avant que le poisson ne tombe,

elle le happe au passage.

Si cette ressource manque, elle ne craint pas d'attaquer l'homme: «En

débarquant à l'Ascension, dit un voyageur, nous fûmes assaillis des

frégates. L'une voulait m'arracher un poisson de la main même. D'autres

voltigeaient sur la chaudière où cuisait la viande pour l'enlever, sans

tenir compte des matelots qui étaient autour.»

Dampier en vit de malades, de vieilles ou estropiées, se tenant sur les

écueils qui semblaient leurs Invalides, levant des contributions sur les

jeunes fous, leurs vassaux, et se nourrissant de leur pêche. Mais, dans

leur état de force, elles ne posent guère à terre, vivant comme les

nuages, flottant de leurs grandes ailes constamment d'un monde à

l'autre, attendant leur aventure, et perçant l'infini du ciel, l'infini

des eaux, d'un implacable regard.

Le premier de la gent ailée est celui qui ne pose pas. Le premier des

navigateurs est celui qui n'arrive pas. La terre, la mer, lui sont

presque également interdites. Et c'est l'éternel exilé.

N'envions rien. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas, nulle

carrière n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffit.

La plus puissante est un asservissement. Il en faut d'autres que l'âme

attend, demande et espère:

Des ailes par-dessus la vie!

Des ailes par delà la mort!

LES RIVAGES.

DÉCADENCE DE QUELQUES ESPÈCES.

J'ai maintes fois, en des jours de tristesse, observé un être plus

triste, que la mélancolie aurait pris pour symbole: c'était le rêveur

des marais, l'oiseau contemplateur qui, en toutes saisons, seul devant

les eaux grises, semble, avec son image, plonger dans leur miroir sa

pensée monotone.

Sa noble aigrette noire, son manteau gris de perle, ce deuil quasi-royal

contraste avec son corps chétif et sa transparente maigreur. Au vol, le

pauvre hère ne montre que deux ailes; pour peu qu'il s'éloigne en

hauteur, du corps il n'est plus question; il devient invisible. Animal

vraiment aérien, pour porter ce corps si léger, le héron a assez, il a

trop d'une patte; il replie l'autre; presque toujours sa silhouette

boiteuse se dessine ainsi sur le ciel dans un bizarre hiéroglyphe.

Quiconque a vécu dans l'histoire, dans l'étude des races et des empires

déchus, est tenté de voir là une image de décadence. C'est un grand

seigneur ruiné, un roi dépossédé, ou je me trompe fort. Nul être ne sort

à cet état misérable des mains de la nature. Donc, je me hasardai à

interroger ce rêveur et je lui dis de loin ces paroles que sa très-fine

ouïe perçut exactement: «Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans

délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu sembles plus

triste aujourd'hui? As-tu manqué ta proie? Le poisson trop subtil a-t-il

trompé tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de

l'onde?

--Non, poissons ni grenouilles n'ont pas ri du héron... Mais le héron

lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut

sa noble race et de l'oiseau des anciens jours.

«Tu veux savoir à quoi je rêve? Demande au chef indien des Chérokés, des

Jowais, pourquoi, des jours entiers, il tient la tête sur le coude,

regardant sur l'arbre d'en face un objet qui n'y fut jamais.

«La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l'âge

intermédiaire où, jeune, elle émergeait des eaux. Temps de combats, de

lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un héron alors qui ne gagnât sa

vie. Besoin n'était d'attendre ni de poursuivre; la proie poursuivait le

chasseur; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d'êtres de

nature indécise, oiseaux-crapauds, poissons ailés, infestaient les

limites mal tracées des deux éléments. Qu'auriez-vous fait, vous autres,

faibles et derniers nés du monde? L'oiseau vous prépara la terre. Des

combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du

limon; le fils de l'air, l'oiseau prit taille de géant. Si vos histoires

ingrates n'ont pas trace de tout cela, la grande histoire de Dieu le

raconte au fond de la terre où elle a déposé les vaincus, les

vainqueurs, les monstres exterminés par nous et celui qui les détruisit.

«Vos fictions mensongères nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût

servi sa massue contre le plésiosaure? qui eût attendu face à face cet

horrible léviathan? Il y fallait le vol, l'aile forte, intrépide, qui du

plus haut lançait, relevait, relançait l'Hercule oiseau, l'épiornis, un

aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure,

implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l'air, dans

l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos.

«L'homme eût péri cent fois. Par nous l'homme devint possible sur une

terre pacifiée. Mais qui s'étonnera que ces terribles guerres, qui

durèrent des milliers d'années, aient usé les vainqueurs, lassé

l'Hercule ailé, fait de lui un faible Persée, souvenir effacé, pâli, de

nos temps héroïques?

«Baissés de taille, de force, sinon de coeur, affamés par la victoire

même, par la disparition des mauvaises races, par la division des

éléments qui nous cacha la proie au fond des eaux, nous fûmes sur la

terre, dans nos forêts et nos marais, poursuivis à notre tour par les

nouveaux venus qui, sans nous, ne seraient pas nés. La malice de l'homme

des bois et sa dextérité furent fatales à nos nids. Lâchement, dans

l'épaisseur des branches qui gênent le vol, entravent le combat, il

mettait la main sur les nôtres. Nouvelle guerre, celle-ci moins

heureuse, qu'Homère appelle la guerre des pygmées et des grues. La haute

intelligence des grues, leur tactique vraiment militaire, n'ont pas

empêché l'ennemi, l'homme, par mille arts maudits, de prendre

l'avantage. Le temps était pour lui, la terre et la nature; elle va

desséchant le globe, tarissant les marais, supprimant la région indécise

où nous régnâmes. Il en sera de nous, à la longue, comme du castor.

Plusieurs espèces périront; peut-être un siècle encore, et le héron aura

vécu.»

Histoire trop vraie. Sauf les espèces qui ont pris leur parti, ont

délaissé la terre, se sont franchement vouées et sans réserve à

l'élément liquide, sauf les plongeurs, le cormoran, le sage pélican et

quelques autres, les tribus aquatiques semblent en décadence.

L'inquiétude, la sobriété les maintiennent encore. C'est ce souci

persévérant qui a doué le pélican d'un organe tout particulier, lui

creusant sous son bec distendu un réservoir mobile, signe vivant

d'économie et d'attentive prévoyance.

Plusieurs, comme le cygne, habiles voyageurs, vivent en variant leur

séjour. Mais le cygne lui-même, immangeable, ménagé de l'homme pour sa

beauté, sa grâce, le cygne, si commun jadis en Italie, et dont Virgile

parle sans cesse, y est rare maintenant. On chercherait en vain ces

blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les

marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéthon à l'ombre de ses soeurs, ou

dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux,

leur portaient le nom de Varus.

Ce chant, dont parle toute l'antiquité, est-il une fable? Les organes du

chant, qu'on trouve si développés chez le cygne, lui furent-ils toujours

inutiles? Ne jouaient-ils pas dans une heureuse liberté quand il avait

une atmosphère plus chaude, quand il passait le meilleur de l'année aux

doux climats de Grèce et d'Italie? On serait tenté de le croire. Le

cygne, refoulé au nord, où ses amours trouvent mystère et repos, a

sacrifié son chant, a pris l'accent barbare, ou il est devenu muet. La

muse est morte; l'oiseau a survécu.

Sociable, disciplinée, pleine de tactique et de ressources, la grue,

type supérieur d'intelligence dans ces espèces, devait, ce semble,

prospérer, se maintenir partout dans son ancien empire. Elle a perdu

pourtant deux royaumes: la France, qui ne la voit plus qu'au passage;

l'Angleterre, où maintenant elle hasarde rarement de déposer ses oeufs.

Le héron, au temps d'Aristote, était plein d'industrie et de sagacité.

L'antiquité le consultait sur le beau temps, l'orage, comme un des plus

graves augures. Déchu au moyen âge, mais gardant sa beauté, son vol qui

monte au ciel, c'était encore un prince, un oiseau féodal; les rois

voyaient en lui une chasse de roi et le but du noble faucon. Si bien le

chassa-t-on que, sous François Ier, il devint rare; ce roi le loge

autour de lui, à Fontainebleau, y fait des héronnières. Deux ou trois

siècles passent, et Buffon croit encore «qu'il n'y a guère de province

où des héronnières ne se trouvent.» De nos jours, Toussenel n'en connaît

qu'une en France, au nord du moins, dans la Champagne; entre Reims et

Épernay, un bois recèle le dernier asile où le pauvre solitaire ose

encore cacher ses amours.

Solitaire! c'est là sa condamnation. Moins sociable que la grue, moins

familier que la cigogne, il semble devenu farouche même aux siens, à

celle qu'il aime. Court et rare, le désir l'arrache à peine un jour à sa

mélancolie. Il tient peu à la vie. Captif, il refuse souvent la

nourriture, s'éteint sans plainte et sans regrets.

Les oiseaux aquatiques, êtres de grande expérience, la plupart réfléchis

et docteurs en deux éléments, étaient dans leur meilleure époque, plus

avancés que bien d'autres. Ils méritaient les ménagements de l'homme.

Tous avaient des mérites d'originalité diverse. L'instinct social des

grues, leur singulier esprit mimique, les rendaient aimables, amusantes.

La jovialité du pélican et son humeur joueuse, la tendresse de l'oie, sa

faculté d'attachement, la bonté enfin des cigognes, leur piété pour

leurs vieux parents, attestée par tant de témoins, formaient entre ce

monde et nous des liens sympathiques que la légèreté humaine n'aurait

pas dû briser barbarement.

LES HÉRONNIÈRES D'AMÉRIQUE.

WILSON.

L'oiseau · 第 4 / 15 段