pour vous, ni hauteur, ni distance; le ciel, l'abîme, c'est tout un.
Quelle nuée, et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre,
dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses
mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous
l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle
dans l'éternel silence où la vie a cessé, où la dernière mousse a fini;
l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant. Vous, vous
restez encore, vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous
réchauffez la mort. Dans ces déserts terribles, vos touchantes amours
innocentent ce que l'homme appelle la barbarie de la nature.
LE PÔLE.
OISEAUX-POISSONS.
La grande fée qui fait pour l'homme la plupart des biens et des maux,
l'imagination, se joue à lui travestir de cent façons la nature. Dans
tout ce qui passe ses forces ou blesse ses sensations, dans toutes les
nécessités que commande l'harmonie du monde, il est tenté de voir et de
maudire une volonté malveillante. Un écrivain a fait un livre contre les
Alpes; un poëte a follement placé le trône du Mal sur ces bienfaisants
glaciers, qui sont la réserve des eaux de l'Europe, qui lui versent ses
fleuves et qui font sa fécondité. D'autres, plus insensés encore, ont
maudit les glaces du pôle, méconnu la magnifique économie du globe, le
balancement majestueux des courants alternatifs qui sont la vie de
l'Océan. Ils ont vu la guerre et la haine, la méchanceté de la nature
dans ses mouvements réguliers, profondément pacifiques, de la Mère
universelle.
Voilà les rêves de l'homme. Les animaux ne partagent nullement ces
antipathies, ces terreurs; un double attrait, au contraire, chaque année
les fait affluer vers les pôles en innombrables légions.
Chaque année, oiseaux, poissons, gigantesques cétacés vont peupler les
mers et les îles qui entourent le pôle austral. Mers admirables,
fécondes, pleines et combles de vie commencée (à l'état de zoophytes) et
de fermentation vivante, d'eaux gélatineuses, de frai, de germes
surabondants.
Les deux pôles également sont pour ces foules innocentes, partout
poursuivies, le grand, l'heureux rendez-vous de l'amour et de la paix.
Le cétacé, pauvre poisson qui pourtant a, comme nous, le doux lait et le
sang chaud, ce proscrit infortuné qui bientôt aura disparu, c'est là
qu'il trouve encore abri, une halte pour le moment sacré de la maternité
et de l'allaitement. Nulles races meilleures ni plus douces, nulles plus
fraternelles pour les leurs, plus tendres pour leurs petits. Cruelle
ignorance de l'homme! Comment le lamentin, le phoque, qui sont si
rapprochés de lui, ont-ils été tués sans horreur?
L'homme géant du vieil Océan, la baleine, cet être aussi doux que
l'homme nain est barbare, a sur lui cet avantage, d'accomplir, sur des
espèces d'effrayante fécondité, le travail de destruction que commande
la nature, sans leur infliger la douleur. Elle n'a ni dents, ni scie;
nul de ces moyens de supplice dont les destructeurs du monde sont si
abondamment pourvus. Absorbées subitement au fond de ce creuset mobile,
elles se perdent et s'évanouissent, subissent instantanément les
transformations de la grande chimie. La plupart des matières vivantes
dont s'alimentent autour des pôles les habitants de ces mers, cétacés,
poissons, oiseaux, n'ont pas d'organisme encore, ni de moyens de
souffrir. Cela donne à ces tribus un caractère d'innocence qui nous
touche infiniment, nous remplit de sympathie, d'envie aussi, s'il faut
le dire. Trois fois heureux, trois fois béni, ce monde où la vie se
répare sans qu'il en coûte la mort, ce monde qui généralement est
affranchi de la douleur, qui dans ses eaux nourrissantes trouve toujours
la mer de lait, n'a pas besoin de cruauté, et reste encore suspendu aux
mamelles de la nature.
Profonde était la paix de ces solitudes et de leurs peuples amphibies,
avant l'arrivée de l'homme. Contre l'ours et le renard bleu, les deux
tyrans de la contrée, ils trouvaient un facile abri dans le sein,
toujours ouvert, de la mer, leur bonne nourrice. Quand les marins y
abordèrent, leur seul embarras était de percer la foule des phoques
bienveillants et curieux qui venaient les regarder. Les manchots des
terres australes, les pingouins des terres boréales, pacifiques et plus
ingambes, ne faisaient aucun mouvement. Les oies, dont le fin duvet,
d'une incomparable douceur, fournit l'édredon, se laissaient sans
difficulté approcher, prendre à la main.
L'attitude de ces êtres nouveaux fut pour nos navigateurs une cause de
plaisantes méprises. Ceux qui, de loin, virent d'abord des îles
couvertes de manchots, à leur tenue verticale, à leur robe blanche et
noire, crurent voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs.
La roideur de leurs petits bras (à peine peut-on dire ailes pour ces
oiseaux commencés), leur mauvaise grâce sur terre, leur difficulté à
marcher, les adjuge à l'Océan où ils nagent à merveille, et qui est leur
élément naturel et légitime; on dirait volontiers qu'ils en sont les
premiers fils émancipés, des poissons ambitieux, candidats aux rôles
d'oiseaux, qui déjà étaient parvenus à transformer leurs nageoires en
ailerons écailleux. La métamorphose ne fut pas couronnée d'un plein
succès: oiseaux impuissants, maladroits, ils restent poissons habiles.
Ou encore, à leurs larges pieds attachés de si près au corps, à leur cou
court et posé sur un gros corps cylindrique, avec une tête aplatie, on
les jugerait parents de leurs voisins les phoques, dont ils n'ont pas
l'intelligence, mais du moins le bon naturel.
Ces fils aînés de la nature, confidents de ses vieux âges de
transformation, parurent, aux premiers qui les virent, d'étranges
hiéroglyphes. De leur oeil doux, mais terne et pâle comme la face de
l'océan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier né de la planète,
du fond de leur antiquité.
Levaillant, non loin du cap de Bonne-Espérance, les trouva nombreux sur
une île déserte où s'élevait le tombeau d'un pauvre marin danois, homme
du pôle boréal, que le hasard avait amené là pour mourir aux terres
australes, et qui se trouvait avoir l'épaisseur du globe entre lui et sa
patrie... Phoques et manchots lui faisaient une nombreuse société: les
premiers couchés, accroupis; les autres debout et montant avec dignité
la garde autour du tombeau, tous plaintifs, et répondant aux plaintes de
l'Océan, qu'on eût dit celle des morts.
Leur station d'hiver est le Cap. Dans ce tiède exil d'Afrique, ils
s'habillent d'un bon et solide fourreau de graisse qui leur sera bien
utile contre la faim et le froid. Dès que le printemps revient, une voix
secrète leur dit que le tempétueux dégel a brisé, fondu les cristaux
aigus des glaces, que les bienheureuses mers des pôles, leur patrie et
leur berceau, leur doux paradis d'amour, sont ouvertes et les appellent.
Ils s'élancent impatients, franchissent d'une rame rapide cinq ou six
cents lieues de mer, sans repos que quelques glaces flottantes où, par
instants, ils se posent. Ils arrivent, et tout est prêt. Un été de
trente jours leur donne le moment du bonheur.
Bonheur sévère. Le besoin de trouver une profonde paix les éloigne de la
mer où est leur seule nourriture. Le temps d'amour, d'incubation, est un
temps de jeûne et d'inquiétude. Le renard bleu, leur ennemi, les
poursuit dans le désert. Mais l'union fait la force. Les mères couvent
toutes ensemble, et la légion des pères veille autour d'elles, prête à
se dévouer. Éclose seulement le petit! et que le bataillon serré le mène
jusqu'à la mer... il s'y jette, il est sauvé!
Sombres climats! Qui pourtant ne les aimerait, quand on y voit la nature
si attendrissante, qui pare impartialement le foyer de l'homme, celui de
l'oiseau, d'amour et de dévouement? Le foyer du Nord tient d'elle une
grâce morale qu'a rarement celui du Midi: un soleil y luit, qui n'est
pas le soleil de l'équateur, mais plus doux, celui de l'âme. Toute
créature y est relevée par l'austérité même du climat ou du danger.
Le dernier effort en ce monde du Nord, qui n'est nullement celui de la
beauté, c'est d'avoir trouvé le beau. Ce miracle sort du coeur des
mères. La Laponie n'a qu'un art, qu'un objet d'art: le berceau. «C'est
un objet charmant, dit une dame qui a visité ces contrées; élégant et
gracieux comme un joli petit soulier garni de la fourrure légère du
lièvre blanc, plus délicat que la plume du cygne. Autour de la capote où
la tête de l'enfant est parfaitement garantie, chaudement, doucement
abritée, sont suspendus des colliers de perles de couleur, et de petites
chaînettes en cuivre ou argent qui sonnent sans cesse et dont le
cliquetis fait rire le petit Lapon.»
Merveille de la maternité! Par elle, voilà la femme la plus rude qui
devient inventive, artiste... Mais la femelle est héroïque. C'est le
plus touchant des spectacles de voir l'oiseau de l'édredon, l'eider,
s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit. Et quand l'homme
a volé ce nid, la mère continue sur elle la cruelle opération. Et quand
elle s'est plumée, n'a plus rien à arracher que la chair, le sang, le
père lui succède et il s'arrache tout à son tour; de sorte que le petit
est vêtu d'eux, de leur substance, de leur dévouement et de leur
douleur.
Montaigne, en parlant d'un manteau dont s'était servi son père et que
lui-même aimait à porter en mémoire de lui, dit ce mot touchant auquel
ce pauvre nid me reporte: «Je m'enveloppais de mon père.»
L'AILE.
Des ailes! des ailes! pour voler
Par montagne et par vallée!
Des ailes pour bercer mon coeur
Sur le rayon de l'aurore!
Des ailes pour planer sur la mer
Dans la pourpre du matin!
Des ailes au-dessus de la vie!
Des ailes par delà la mort!
(RÜCKERT.)
C'est le cri de la terre entière, du monde et de toute vie; c'est celui
que toutes les espèces animales ou végétales poussent en cent langues
diverses, la voix qui sort de la pierre même et du monde inorganique:
«Des ailes! nous voulons des ailes, l'essor et le mouvement!»
Oui, les corps les plus inertes se précipitent avidement dans les
transformations chimiques qui les font entrer au courant de la vie
universelle, leur donnent les ailes du mouvement et de la fermentation.
Oui, les végétaux fixés sur leur racine immobile épandent leurs amours
intérieurs vers une existence ailée, et se recommandent aux vents, aux
flots, aux insectes, pour les faire vivre au dehors, leur donner le vol
que leur refusa la nature.
Nous contemplons avec compassion ces ébauches animales, l'unau, l'aï,
plaintives et souffrantes images de l'homme, qui ne peuvent faire un pas
sans pousser un gémissement: _paresseux_ ou _tardigrades_. Ces noms, que
nous leur donnons, nous pouvions les garder pour nous. Si la lenteur est
relative au désir du mouvement, à l'effort toujours trompé d'aller,
d'avancer, d'agir, le vrai _tardigrade_ c'est l'homme. La faculté de se
traîner d'un point à l'autre de la terre, les ingénieux instruments
qu'il a récemment inventés pour aider cette faculté, tout cela ne
diminue pas son adhérence à la terre; il n'y reste pas moins collé par
la tyrannie de la gravitation.
Je ne vois guère sur la terre qu'une classe d'êtres à qui il soit donné
d'ignorer ou de tromper, par le mouvement libre et rapide, cette
universelle tristesse de l'impuissante aspiration: c'est celui qui ne
tient à la terre que du bout de l'aile, pour ainsi parler; celui que
l'air lui-même berce et porte, le plus souvent sans qu'il ait à s'en
mêler autrement que pour diriger à son besoin, à son caprice.
Vie facile et vie sublime! De quel oeil le dernier oiseau doit regarder,
mépriser le plus fort, le plus rapide des quadrupèdes, un tigre, un
lion! Qu'il doit sourire de le voir dans son impuissance, collé, fixé à
la terre, la faisant trembler d'inutiles et vains rugissements, des
gémissements nocturnes qui témoignent des servitudes de ce faux roi des
animaux, lié, comme nous sommes tous, dans l'existence inférieure que
nous font également la faim et la gravitation!
Oh! la fatalité du ventre! la fatalité du mouvement qui nous fait
traîner sur la terre! L'implacable pesanteur qui rappelle chacun de nos
deux pieds à l'élément rude et lourd où la mort nous fera rentrer, et
nous dit: «Fils de la terre, tu appartiens à la terre. Sorti un moment
de son sein, tu y resteras bien longtemps.»
N'en querellons pas la nature, c'est le signe certainement que nous
habitons un monde fort jeune encore, fort barbare; monde d'essai et
d'apprentissage, dans la série des étoiles, une des haltes élémentaires
de la grande initiation. Ce globe est un globe enfant. Et toi, tu es un
enfant. De cette école inférieure, tu seras émancipé aussi, tu auras de
belles et puissantes ailes. Tu gagnes et mérites ici, à la sueur de ton
front, un degré dans la liberté.
Faisons une expérience. Demandons à l'oiseau encore dans l'oeuf ce qu'il
veut être, donnons-lui l'option. Veux-tu être homme, et partager cette
royauté du globe que nous font l'art et le travail?
Il répondra non, à coup sûr. Sans calculer l'effort immense, la peine,
la sueur et le souci, la vie d'esclave par laquelle nous achetons la
royauté, il n'aura qu'un mot à dire: «Roi moi-même en naissant de
l'espace et de la lumière, pourquoi abdiquerais-je, quand l'homme, en sa
plus haute ambition, dans son suprême voeu de bonheur et de liberté,
rêve de se faire oiseau et de prendre des ailes?
C'est dans son meilleur âge, dans sa première et plus riche existence,
dans ses songes de jeunesse, que parfois l'homme a la bonne fortune
d'oublier qu'il est homme, serf de la pesanteur et lié à la terre. Le
voilà qui s'envole, il plane, il domine le monde, il nage dans un trait
du soleil, il jouit du bonheur immense d'embrasser d'un regard
l'infinité des choses qu'hier il voyait une à une. Obscure énigme de
détail, tout à coup lumineuse pour qui en perçoit l'unité! Voir le monde
sous soi, l'embrasser et l'aimer! quel divin et sublime songe!... Ne
m'éveillez pas, je vous prie, ne m'éveillez jamais!... Mais quoi! Voici
le jour, le bruit et le travail; le dur marteau de fer, la perçante
cloche, de son timbre d'acier, me détrônent, me précipitent; mes ailes
ont fondu. Terre lourde, je retombe à la terre; froissé, courbé, je
reprends la charrue.
Quand, à la fin de l'autre siècle, l'homme eut l'idée hardie de se
livrer au vent, de monter dans les airs, sans gouvernail, ni rame, ni
moyen de direction, il proclama qu'enfin il avait pris des ailes, éludé
la nature et vaincu la gravitation. De cruels et tragiques événements
démentirent cette ambition. On étudia l'aile; on entreprit de l'imiter;
on contrefit grossièrement l'inimitable mécanique. Nous vîmes avec
effroi, d'une colonne de cent pieds, un pauvre oiseau humain, armé
d'ailes immenses, s'élancer, s'agiter et se briser en pièces.
La triste et funeste machine, dans sa laborieuse complication, était
bien loin de rappeler cet admirable bras (bien supérieur au bras
humain), ce système de muscles qui coopèrent entre eux dans un si fort
et si vif mouvement. Détendue et dégingandée, l'aile humaine manquait
spécialement du muscle tout-puissant qui lie l'épaule à la poitrine
(l'humérus au sternum), et donne le violent coup d'aile au vol
foudroyant du faucon. L'instrument tient ici de si près au moteur,
l'aviron au rameur, et fait si bien un avec lui, que le martinet, la
frégate rament à quatre-vingts lieues par heure, cinq ou six fois plus
vite que nos chemins de fer les plus rapides, dépassant l'ouragan, et
sans nul rival que l'éclair.
Mais nos pauvres imitateurs eussent-ils vraiment imité l'aile, rien
n'était fait. On copiait la forme, mais non la structure intérieure; on
croyait que l'oiseau avait dans le vol seul sa force d'ascension,
ignorant le secret auxiliaire que la nature cache en sa plume et ses os.
Le mystère, la merveille, c'est la faculté qu'elle lui donne de se
faire, comme il veut, léger ou lourd, en admettant plus ou moins d'air
dans ces réservoirs ménagés exprès. Pour devenir léger, il enfle son
volume, donc diminue sa pesanteur relative; dès lors il monte de
lui-même dans un milieu plus lourd que lui. Pour descendre ou tomber, il
se refait petit, étroit, en chassant l'air qui le gonflait, donc plus
pesant, aussi pesant qu'il veut. Voilà ce qui trompait, ce qui faisait
la fatale ignorance. On savait que l'oiseau est un vaisseau, non qu'il
fût un ballon. On n'imitait que l'aile; l'aile bien imitée, si l'on n'y
joint cette force intérieure, n'est qu'un sûr moyen de périr.
Mais cette faculté, ce jeu rapide de prendre ou chasser l'air, de nager
sous un lest variable à volonté, à quoi cela même tient-il? à une
puissance unique, inouïe, de respiration. L'homme qui recevrait autant
d'air à la fois serait tout d'abord étouffé. Le poumon de l'oiseau,
élastique et puissant, s'en empreint, s'en emplit, s'en enivre avec
force et délice, le verse à flots aux os, aux cellules aériennes.
Aspiration, rénovation de rapidité foudroyante de seconde en seconde. Le
sang, vivifié sans cesse d'un air nouveau, fournit à chaque muscle cette
inépuisable vigueur, qui n'est à nul autre être, et n'appartient qu'aux
éléments.
La lourde image d'Antée touchant à la Terre, sa mère, et y puisant des
forces, rend faiblement, grossièrement, quelque idée de cette réalité.
L'oiseau n'a pas à chercher l'air pour le toucher et s'y renouveler;
l'air le cherche et afflue en lui; il lui rallume incessamment le
brûlant foyer de la vie.
Voilà ce qui est prodigieux, et non pas l'aile. Ayez l'aile du condor et
suivez-le, quand du sommet des Andes, et de leurs glaciers sibériques,
il fond, il tombe au rivage brûlant du Pérou, traversant en une minute
toutes les températures, tous les climats du globe, aspirant d'une
haleine l'effrayante masse d'air, brûlée, glacée, n'importe!... Vous
arriveriez foudroyé!
Le plus petit oiseau fait honte ici au plus fort quadrupède. Prenez-moi
un lion enchaîné dans un ballon (dit Toussenel), son sourd rugissement
se perdra dans l'espace. Bien autrement puissante de voix et de
respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on
l'entend encore quand on ne la voit plus. Sa chanson gaie, légère, sans
fatigue, qui n'a rien coûté, semble la joie d'un invisible esprit qui
voudrait consoler la terre.
La force fait la joie. Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce
qu'il se sent fort au delà de son action, parce que, bercé, soulevé de
l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rêve. La
force illimitée, la faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs,
chez l'oiseau claire et vive, de prendre à volonté sa force au foyer
maternel, d'aspirer la vie à torrent, c'est un enivrement divin.
La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque
être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son
image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve
le monde.
La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être
homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse font les
chérubins de Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et
elle trouve le vrai nom de l'âme, l'_aspiration_ [Grec: asthma]. L'âme a
gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge,
et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce
voeu, échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs
prophétiques: «Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul
doute que l'enfant ne devienne un ange.
Elle l'a vu ainsi dans ses songes.
Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissement des nuits, que nous
pleurons tant au matin, si vous étiez partout! Si vraiment vous viviez!
Si nous n'avions perdu rien de ce qui fait notre deuil! si, d'étoiles en
étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous
ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!...
On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont
pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues
derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le
prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.
PREMIERS ESSAIS DE L'AILE.
Il n'est point d'homme illettré, ignorant, point d'esprit blasé,
insensible, qui puisse se défendre d'une émotion de respect, je dirai
presque de terreur, en entrant dans les salles de notre Musée d'histoire
naturelle.
Nulle collection étrangère, à notre connaissance, ne produit cette
impression.
D'autres, sans doute, comme celle du splendide musée de Leyde, sont plus
riches en tel genre; non plus complètes, non plus harmoniques. Cette
grandiose harmonie se sent instinctivement, elle impose et saisit. Le
voyageur inattentif, visiteur fortuit, est pris sans s'y attendre; il
s'arrête et il songe. En face de cette énorme énigme, de cet immense
hiéroglyphe qui pour la première fois se pose devant lui, il se
tiendrait heureux s'il pouvait lire un caractère, épeler une lettre. Que
de fois des gens du peuple, surpris et tourmentés de telle forme
bizarre, nous en ont demandé le sens! Un mot les mettait sur la voie,
une simple indication les charmait; ils partaient contents, et se
promettaient de revenir. Au contraire, ceux qui traversaient cet océan
d'objets inconnus, incompris, s'en allaient fatigués et tristes.
Formons le voeu qu'une administration si éclairée, si haut placée dans
la science, revienne à la constitution primitive du Muséum, qui créait
des _gardiens démonstrateurs_, et n'admettait comme surveillants de ce
trésor que ceux qui pouvaient le comprendre, et par moments
l'interpréter.
Un autre voeu que nous osons former, c'est qu'à côté des grands
naturalistes on place les images des courageux navigateurs, des
voyageurs persévérants, qui, par leurs travaux, leurs périls, en
hasardant cent fois leur vie, nous ont rapporté ces trésors. S'ils
valent en eux-mêmes, ils valent peut-être plus encore par l'héroïsme et
la grandeur de coeur de ceux qui nous les ont gagnés. Ce charmant
colibri, madame, saphir ailé où vous verriez un futile objet de parure,
savez-vous bien qu'un Azara, un Lesson, vous l'a rapporté des forêts
meurtrières où l'on ne respire que la mort? Ce tigre magnifique dont
vous admirez le pelage, sachez que, pour le mettre ici, il a fallu que,
dans les jongles, il fût cherché, rencontré face à face, tiré, frappé au
front par l'intrépide Levaillant? Ces voyageurs illustres, amants
ardents de la nature, souvent sans moyens, sans secours, l'ont suivie
aux déserts, observée et surprise dans ses mystérieuses retraites,
s'imposant la soif et la faim, d'incroyables fatigues, ne se plaignant
jamais, se croyant trop récompensés, pleins d'amour, de reconnaissance à
chaque découverte, ne regrettant rien à ce prix, non pas même la mort de
Lapeyrouse ou de Mungo Park, la mort dans les naufrages, la mort chez
les barbares.
Qu'ils revivent ici au milieu de nous! Si leur vie solitaire s'écoula
loin de l'Europe pour la servir, que leurs images soient placées au
milieu de la foule reconnaissante, avec la brève indication de leurs
heureuses découvertes, de leurs souffrances et de leur grand courage.
Plus d'un jeune homme se sentira ému d'avoir vu ces héros et reviendra
rêveur et tenté de les imiter.
C'est la double grandeur de ce lieu. Des héros envoyèrent ces choses, et
elles furent recueillies, classées, harmonisées par des grands hommes, à
qui tout affluait comme à un centre légitime, et que leur position
autant que leur génie mit à même d'opérer ici la centralisation de la
nature.
Au dernier siècle, le grand mouvement des sciences convergeait autour
d'un homme de génie, important par le rang, les entourages et la
fortune, M. le comte de Buffon; tous les dons des savants, des
voyageurs, des rois, venaient à lui, par lui se classaient au Musée. De
nos jours un plus grand spectacle a fixé sur ce lieu l'attention émue de
toutes les nations du monde, quand deux hommes immenses (plus que deux
hommes, deux méthodes), Cuvier, Geoffroy y combattirent. Tous s'y
intéressèrent ou pour l'un ou pour l'autre, tous prirent parti,
envoyèrent pour ou contre des preuves au Muséum, tel des livres, tel des
animaux ou des faits inconnus. De sorte que ces collections qu'on
croirait mortes sont vivantes; elles palpitent encore de cette lutte,
animées par les grands esprits qui ont appelé tous ces êtres en
témoignage dans leur combat fécond.