Les formules d'un système qu'il porte, au reste, légèrement, des

rapprochements cherchés (qui parfois feraient penser aux trop spirituels

animaux de Granville), n'empêchent pas que l'âme française, gaie, bonne,

sereine et courageuse, jeune comme un soleil d'avril, n'illumine partout

ce livre. Il y a des traits enlevés avec le bonheur, l'élan, le coup de

gosier de l'alouette au premier jour de printemps.

Ajoutez une chose très-belle qui n'est pas de la jeunesse. L'auteur,

enfant de la Meuse, et d'un pays de chasseurs, lui-même dans son premier

âge chasseur ardent, passionné, paraît modifié par son livre même. Il

oscille visiblement entre ses premières habitudes de jeunesse

meurtrière, et son sentiment nouveau, sa tendresse pour ces vies

touchantes qu'il découvre, pour ces âmes, ces personnes reconnues par

lui. J'ose dire que désormais il ne chassera pas sans remords. Père et

second créateur de ce monde d'amour et d'innocence, il trouvera entre

eux et lui une barrière de compassion. Et quelle? Son oeuvre elle-même,

le livre où il les vivifie.

Je commençais son livre à peine, lorsqu'il me fallut quitter Nantes. Moi

aussi, j'étais malade. L'humidité du climat, le travail âpre et soutenu,

et, bien plus encore, sans doute, le combat de mes pensées, semblaient

avoir atteint en moi ce nerf de vitalité sur lequel rien n'eut jamais

prise. Le chemin que nos hirondelles nous traçaient, nous le suivîmes,

nous nous en allâmes au midi. Nous posâmes notre nid mobile dans un pli

des Apennins, à deux lieues de Gênes.

Admirable situation, abri défendu, réservé, qui, sur cette côte d'un

climat variable, garde l'étonnant privilége d'une température identique.

Quoiqu'on ne pût se passer entièrement de feu, le soleil d'hiver, chaud

en janvier, encourageait le lézard et le malade, et les faisait croire

au printemps. Le dirai-je, cependant? Ces orangers, ces citronniers,

harmoniques dans leur immuable feuillage à l'immuable bleu de ciel,

n'étaient pas sans monotonie. La vie animée y était infiniment rare. Peu

ou point de petits oiseaux; nul oiseau de mer. Le poisson, fort rare,

n'anime pas ces eaux transparentes. Je les perçais du regard à une

grande profondeur, sans rien voir que la solitude, et les rochers blancs

et noirs qui sont le fond de ce golfe de marbre.

Cette côte, extrêmement étroite, n'est qu'une petite corniche, un

extrême petit bord, un simple _sourcil_ de la montagne, comme auraient

dit les latins. En gravir l'échelle pour dominer le golfe, c'est même

pour les bien portants une violente gymnastique. J'avais pour toute

promenade un petit quai, ou plutôt un scabreux chemin de ronde qui

serpente toujours serré, et le plus souvent de trois pieds de large,

entre les vieux murs de jardin, les écueils et les précipices.

Profond était le silence, la mer brillante, mais seule, monotone, sauf

le passage de quelques barques lointaines. Le travail m'était interdit;

pour la première fois depuis trente ans, j'étais séparé de ma plume,

sorti de la vie d'encre et de papier dont j'avais toujours vécu. Cette

halte, que je croyais stérile, me fut très-féconde en réalité. Je

regardai, j'observai. Des voix inconnues s'éveillèrent en moi.

Assez éloignés de Gênes et des excellents amis que nous y avions, notre

société unique était avec le petit peuple des lézards qui courent sur

les rocs, se jouent ou dorment au soleil. Charmants, innocents animaux

qui tous les jours à midi, lorsqu'on dîne et que le quai est absolument

désert, m'amusaient de leurs vives et gracieuses évolutions. Ma

présence, au commencement, leur paraissait inquiétante; mais huit jours

n'étaient pas passés que tous, même les plus jeunes, me connaissaient et

savaient qu'ils n'avaient rien à redouter de ce paisible rêveur.

Tel l'animal et tel l'homme. La sobre vie de mes lézards, pour qui une

mouche était un ample banquet, ne différait en rien de celle de la

_povera gente_ de la côte. Plusieurs faisaient cuire de l'herbe. Mais

l'herbe n'était pas commune, dans la montagne aride et décharnée. Le

dénûment de la contrée était au delà de ce qu'on peut croire. Je ne me

fâchai nullement d'y participer, de me trouver harmonisé aux misères de

l'Italie, ma glorieuse nourrice qui a élevé la France et moi-même plus

qu'aucun Français.

Nourrice? Elle l'était toujours, autant qu'elle pouvait l'être dans sa

pauvreté de ressources, dans la pauvreté de nature où ma santé me

réduisait. Incapable d'aliments, je recevais d'elle encore la seule

nourriture que je supportasse, l'air vivifiant et la lumière, ce soleil

qui permettait, dans un des grands hivers du siècle, d'avoir souvent la

fenêtre ouverte en janvier.

Toute ma préoccupation, dans l'oisive vie de lézard que je menais sur ce

rivage, fut celle de la contrée, de cette vieillesse apparente de

l'Apennin et des montagnes qui entourent la Méditerranée. Serait-elle

donc sans remède? ou bien, dans leurs flancs déboisés, retrouverait-on

les sources qui peuvent recommencer la vie? Telle fut l'idée qui

m'absorba. Je ne pensai plus à mon mal; je ne songeai plus à guérir.

Grand progrès pour un malade. Je m'oubliai. Mon affaire était désormais

de ressusciter ce grand malade, l'Apennin. À mesure qu'on me démontra

qu'il n'était pas désespéré, que ses eaux étaient cachées, non perdues,

qu'en les retrouvant, on pourrait y renouveler les végétaux, et par

suite la vie animale, je m'en sentis mieux moi-même, rafraîchi et

renouvelé. À chaque source qu'on lui retrouvait, je fus aussi moins

altéré; je crus les sentir sourdre en moi.

Féconde est toujours l'Italie. Elle le fut pour moi par son dénûment et

sa pauvreté. L'âpreté du chauve Apennin, cette famélique côte

Ligurienne, éveillèrent par le contraste, la pensée de la nature plus

que n'avait fait la richesse luxuriante de notre France occidentale. Les

animaux me manquèrent; j'en sentis l'absence. Au silencieux feuillage

des sombres jardins d'orangers, je demandais l'oiseau des bois. Je

sentis pour la première fois que la vie humaine devient sérieuse, dès

que l'homme n'est plus entouré de la grande société des êtres innocents

dont le mouvement, les voix et les jeux sont comme le sourire de la

création.

Une révolution se fit en moi, que je raconterai peut-être un jour. Je

revins, de toutes les forces de mon existence malade, aux pensées que

j'avais émises, en 1846, dans mon livre du _Peuple_, à cette Cité de

Dieu, où tous les humbles, les simples, paysans et ouvriers, ignorants

et illettrés, barbares et sauvages, enfants, même encore ces autres

enfants que nous appelons animaux, sont tous citoyens à différents

titres, ont tous leur droit et leur loi, leur place au grand banquet

civique. «Je proteste, pour ma part, que s'il reste quelqu'un derrière

que la Cité repousse encore et n'abrite point de son droit, moi, je n'y

entrerai point et m'arrêterai au seuil.»

Ainsi, toute l'Histoire naturelle m'avait apparu alors comme une branche

de la politique. Toutes les espèces vivantes arrivaient, dans leur

humble droit, frappant à la porte pour se faire admettre au sein de la

Démocratie. Pourquoi les frères supérieurs repousseraient-ils hors des

lois ceux que le Père universel harmonise dans la loi du monde?

Telle fut donc ma rénovation, cette tardive _vita nuova_ qui m'amena peu

à peu aux sciences naturelles. L'Italie, qui a été toujours pour

beaucoup dans ma destinée, en fut le lieu, l'occasion, de même que,

trente ans plus tôt, elle m'avait donné (par Vico) la première étincelle

historique.

Chère et bienfaisante nourrice! Pour avoir un moment partagé ses

misères, souffert, rêvé, avec elle, elle me donna la chose sans prix,

qui vaut plus que tous les diamants. Quelle? Un profond accord d'esprit,

une communication féconde des plus intimes pensées, une parfaite

harmonie du foyer dans la pensée de la Nature.

Nous y entrions par deux routes: moi, par l'amour de la Cité, par

l'effort de la compléter en m'y associant tous les êtres; elle, par

l'idée religieuse et par l'amour filial pour la maternité de Dieu.

Dès ce temps nous pûmes, chaque soir, mettre en commun notre banquet.

* * * * *

J'ai déjà dit comment cette oeuvre s'enrichissait à notre insu, fécondée

chemin faisant par nos modestes auxiliaires. Ils l'ont presque toujours

dictée.

Ce que nos fleurs de Paris avaient préparé, nos oiseaux de Nantes le

firent. Certain rossignol dont je parle à la fin du livre en fut le

couronnement.

Ces impressions diverses vinrent se réunir et se fondre, dans notre

sérieux retour en France, et surtout ici, devant l'Océan. Au promontoire

de la Hève, sous les vieux ormes qui le dominent, cette révélation

s'acheva. Les goëlands de la côte, les petits oiseaux du bois, ne dirent

rien qui ne fût compris. Toutes ces choses résonnaient en nous, comme

autant de voix intérieures.

Le phare, la grande falaise, de trois ou quatre cents pieds, qui

regardent de si haut la vaste embouchure de la Seine, le Calvados et

l'Océan, c'était le but ordinaire de nos promenades et notre point de

repos. Nous y montions le plus souvent par un chemin profond, couvert,

plein de fraîcheur et d'obscurité, qui aboutit tout à coup à cette

lumière immense. Parfois aussi nous gravissions le colossal escalier

qui, sans surprise, en plein soleil, toujours devant la grande mer, mène

au sommet en trois gradins, dont chacun a plus de cent pieds. Cette

ascension ne se faisait pas d'une haleine; au second gradin, on

respirait, on s'asseyait quelques minutes au monument que la veuve d'un

des grands soldats de la France a élevé à sa mémoire dans l'idée que la

pyramide pourrait avertir les marins et leur sauver quelque naufrage.

Cette falaise, fort sablonneuse, perd un peu à chaque hiver; ce n'est

pas la mer qui la ronge: mais les grandes pluies la délavent, en

emportent des débris, qui, d'abord nus et informes, témoignent de

l'éboulement. Mais la Nature compatissante et gracieuse, ne le souffre

pas. Elle les habille bientôt, leur accorde quelque verdure, gazon,

herbes, ronces, arbustes, qui peu à peu sont, à mi-côte, des oasis en

miniature, paysages lilliputiens, pendus à la grande falaise, et qui de

leur jeunesse consolent sa triste nudité.

Ainsi le joli, le sublime, chose rare, s'embrassent ici. La montagne,

battue des orages, vous conte l'épopée de la terre, sa rude et

dramatique histoire, et, pour témoins, montre ses os. Mais ces jeunes

enfants de hasard, qui germent de son flanc aride, prouvent qu'elle est

toujours féconde, que les débris sont l'élément d'une organisation

nouvelle, et toute mort une vie commencée.

Aussi jamais ces ruines ne nous ont donné de tristesse. Nous y parlions

volontiers de destinée, de providence, de mort, de vie à venir. Moi qui

ai droit de mourir et par l'âge et par les travaux, elle, le front déjà

incliné par les épreuves d'enfance et par la sagesse avant l'heure, nous

n'en vivions pas moins d'un grand souffle d'âme, de la rajeunissante

haleine de cette mère aimée, la Nature.

Issus d'elle si loin l'un de l'autre, si unis en elle aujourd'hui, nous

aurions voulu fixer ce rare moment de l'existence, «jeter l'ancre sur

l'île du temps.» Et comment l'aurions-nous mieux fait que par cette

oeuvre de tendresse, de fraternité universelle, d'adoption de toute vie?

Elle m'y rappelait sans cesse, agrandissant mes sentiments de tendresse

individuelle par l'interprétation facile, gaie, émue, de l'âme de la

contrée et des voix de la solitude.

C'est alors, entre autres choses, que je commençai à entendre les

oiseaux qui chantent peu, mais parlent, comme les hirondelles, jasant du

beau temps, de la chasse, de nourriture rare ou commune, ou de leur

prochain départ, enfin de toutes leurs affaires. Je les avais écoutées à

Nantes en octobre, à Turin en juin. Leurs causeries de septembre étaient

plus claires à la Hève. Nous les traduisions couramment, dans leur douce

vivacité, dans cette joie de jeunesse et de bonne humeur, sans éclat et

sans saillie, conforme à l'heureux équilibre d'un oiseau si libre et si

sage, qui semble, non sans gratitude, reconnaître qu'il reçut de Dieu

une part si notable au bonheur.

Hélas! l'hirondelle elle-même n'est pourtant guère exceptée de cette

guerre insensée que nous faisons à la Nature. Nous détruisons jusqu'aux

oiseaux qui défendaient les moissons, nos gardiens, nos bons ouvriers,

qui, suivant de près la charrue, saisissent le futur destructeur que

l'insouciant paysan remue, mais remet dans la terre.

Des races entières périssent, importantes, intéressantes. Les premiers

de l'Océan, les êtres doux et sensibles à qui la nature donna le sang et

le lait (je parle des cétacés), à quel nombre sont-ils réduits? Beaucoup

de grands quadrupèdes ont disparu de ce globe. Beaucoup d'animaux de

tout genre, sans disparaître entièrement, ont reculé devant l'homme; ils

fuient ensauvagés, perdent leurs arts naturels et retombent à l'état

barbare. Le héron, noté par Aristote pour son adresse et sa prudence,

est maintenant (du moins en Europe) un animal misanthrope, borné, de peu

de sens. Le castor, qui, en Amérique dans sa paisible solitude, était

devenu architecte, ingénieur, s'est découragé; il fait à peine

aujourd'hui des trous dans la terre. Le lièvre, si bon, si beau,

original par sa fourrure, sa célérité, la finesse extraordinaire de

l'ouïe, aura bientôt disparu; le peu qui reste est abruti. Et pourtant

le pauvre animal est encore docile, éducable; avec de bons traitements,

on peut lui apprendre les choses les plus contraires à sa nature, celles

qui demandent du courage.

Ces pensées que d'autres ont écrites et bien mieux, nous, nous les eûmes

au coeur. Elles ont été notre aliment, notre rêve habituel, couvé

pendant ces deux années, en Bretagne, en Italie; c'est ici qu'elles sont

devenues, dirai-je un livre? un fruit vivant? À la Hève, il nous apparut

dans son idée chaleureuse, celle de la primitive alliance que Dieu a

faite entre les êtres, du pacte d'amour qu'a mis la Mère universelle

entre ses enfants.

La classe ailée, la plus haute, la plus tendre, la plus sympathique à

l'homme, est celle que l'homme aujourd'hui poursuit le plus cruellement.

Que faut-il pour la protéger? révéler l'oiseau comme âme, montrer qu'il

est une personne.

_L'oiseau_ donc, _un seul oiseau_, c'est tout le livre, mais à travers

les variétés de la destinée, se faisant, s'accommodant aux mille

conditions de la terre, aux mille vocations de la vie ailée. Sans

connaître les systèmes plus ou moins ingénieux de transformations, le

coeur unifie son objet; il ne se laisse arrêter ni par la diversité

extérieure des espèces, ni par la crise de la mort qui semble rompre le

fil. La mort survient, rude et cruelle, dans ce livre, en plein cours de

vie, mais comme accident passager: la vie n'en continue pas moins.

Les agents de la mort, les espèces meurtrières, tellement glorifiées par

l'homme, qui y reconnaît son image, se trouvent ici replacées fort bas

dans la hiérarchie, remises au rang que leur doit la raison. Elles sont

les plus grossières dans les deux arts de l'oiseau, pour le nid et pour

le chant. Tristes instruments du fatal passage; elles apparaissent au

milieu de ce livre comme les ministres aveugles de la Nature en sa plus

dure nécessité.

Mais la haute lumière de vie, l'art dans sa première étincelle

n'apparaît qu'en les plus petits. Aux petits oiseaux sans éclat, d'une

robe modeste et sombre, l'art commence, et, sur certains points, monte

plus haut que la sphère de l'homme. Loin d'égaler le rossignol, on n'a

pu encore le noter, ni se rendre compte de sa chanson sublime.

Donc, l'aigle est détrôné ici, le rossignol intronisé. Dans le

_crescendo_ moral où va l'oiseau se formant peu à peu, la cime et le

point suprême se trouvent naturellement, non dans une force brutale, si

aisément dépassée par l'homme, mais dans une puissance d'art, de coeur

et d'aspiration, où l'homme n'a pas atteint, et qui, par delà ce monde,

le transporte par moment dans les mondes ultérieurs.

Haute justice, et vraiment juste, parce qu'elle est clairvoyante et

tendre! Faible sur bien des points sans doute, ce livre est fort de

tendresse et de foi. Il est un, constant et fidèle. Rien ne le fait

dévier. Par-dessus la mort et son faux divorce, à travers la vie et ses

masques qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile, du nid au

nid, de l'oeuf à l'oeuf, de l'amour à l'amour de Dieu.

À la Hève, près le Havre, 21 septembre 1855.

PREMIERE PARTIE

L'OEUF.

La savante ignorance, le clairvoyant instinct de nos anciens, avait dit

cet oracle: «Tout vient de l'oeuf; c'est le berceau du monde.»

Même origine, mais la diversité de destinée tient surtout à la mère.

Elle agit et prévoit, elle aime plus ou moins; elle est plus ou moins

mère. Plus elle l'est, plus l'être monte; chaque degré dans l'existence

dépend du degré de l'amour.

Que peut la mère dans l'existence mobile du poisson? Rien que confier

son oeuf à l'océan. Que peut-elle dans le monde des insectes, où

généralement elle meurt quand elle a donné l'oeuf? Lui trouver, avant de

mourir, un lieu sûr pour éclore et vivre.

Même chez l'animal supérieur, le quadrupède, où la chaleur du sang

semble devoir doubler l'amour, où la mère elle-même est si longtemps

pour le petit son nid et sa douce maison, les soins de la maternité sont

d'autant moindres. Il naît formé, vêtu, tout semblable à sa mère; un

lait tout prêt l'attend. Et dans beaucoup d'espèces, l'éducation se fait

sans que la mère s'en donne plus de soucis qu'elle n'en eut alors qu'il

croissait dans son sein.

Autre est le destin de l'oiseau. Il mourrait, s'il n'était aimé.

Aimé? Toute mère aime, de l'Océan jusqu'aux étoiles. Mais je veux dire

soigné, entouré d'amour infini, enveloppé de la chaleur, du magnétisme

maternel.

Même dans l'oeuf où vous le voyez garanti par cette coquille calcaire,

il sent si vivement les atteintes de l'air, que tout point refroidi dans

l'oeuf coûte un membre au futur oiseau. De là, le long travail, si

inquiet, de l'incubation, la captivité volontaire, l'immobilisation du

plus mobile des êtres. Et tout cela très-douloureux! une pierre pressée

si longtemps sur le coeur, sur la chair, souvent la chair vive!

Il naît, mais il est nu. Tandis que le petit quadrupède, habillé dès son

premier jour, rampe, marche déjà, le jeune oiseau (surtout dans les

espèces supérieures) gît sans duvet, immobile sur le dos. C'est

non-seulement en le couvant, mais en le frottant soigneusement, que la

mère entretient, suscite sa chaleur. Le poulain sait teter et se nourrit

très-bien lui-même; le petit oiseau doit attendre que la mère cherche,

choisisse, prépare la nourriture. Elle ne peut quitter. Le père y

suppléera. Voilà la vraie famille, la fidélité dans l'amour, et la

première lueur morale.

Je ne dirai rien ici d'une éducation prolongée, très-spéciale et

très-hasardeuse, celle du vol. Encore moins de celle du chant, si

délicate chez les oiseaux artistes. Le quadrupède sait bientôt ce qu'il

saura; tel galope en naissant; et, s'il fait quelque chute, est-ce même

chose, dites-moi, de tomber sans danger dans l'herbe, ou de se lancer

dans les cieux?

* * * * *

Prenons l'oeuf en nos mains. Cette forme elliptique, la plus

compréhensive, la plus belle, celle qui offre le moins de prise à

l'attaque extérieure, donne l'idée d'un petit nombre complet, d'une

harmonie totale à laquelle on n'ôtera rien, on n'ajoutera rien. Les

choses inorganiques n'affectent guère cette forme parfaite. Je pressens

qu'il y a sous l'apparence inerte un haut mystère de vie et quelque

oeuvre accomplie de Dieu.

Quelle est-elle? et que doit-il sortir de là? Je ne le sais. Mais elle

le sait bien, celle qui, les ailes épandues, frémissante, l'embrasse et

le mûrit de sa chaleur; celle qui jusque-là, libre et reine de l'air,

vivait à son caprice, et, tout à coup captive, s'est immobilisée sur cet

objet muet qu'on dirait une pierre et que rien ne révèle encore.

Ne parlez pas d'instinct aveugle. On verra par des faits combien cet

instinct clairvoyant se modifie selon les circonstances, en d'autres

termes combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute

raison humaine.

Oui, cette mère, par la pénétration, la clairvoyance de l'amour, sait,

voit distinctement. À travers l'épaisse coquille calcaire où votre rude

main ne sent rien, elle sent par un tact délicat l'être mystérieux qui

s'y nourrit, s'y forme. C'est cette vue qui la soutient dans le dur

labeur de l'incubation, dans sa captivité si longue. Elle le voit

délicat et charmant dans son duvet d'enfance, et elle le prévoit, par

l'espoir, tel qu'il sera, fort et hardi, quand, les ailes étendues, il

regardera le soleil et volera contre les orages.

Profitons de ces jours. Ne hâtons rien. Contemplons à loisir cette image

charmante de la rêverie maternelle, du second enfantement par lequel

elle achève cet invisible objet d'amour, ce fils inconnu du désir.

Charmant spectacle, mais plus sublime encore. Soyons modestes ici. Chez

nous la mère aime ce qui remue dans son sein, ce qu'elle touche, tient,

enveloppe d'une possession certaine; elle aime la réalité sûre, agitée

et mouvante qui répond à ses mouvements. Mais celle-ci aime l'avenir et

l'inconnu; son coeur bat solitaire, et rien ne lui répond encore. Elle

n'en aime pas moins, et se dévoue et souffre; elle souffrirait jusqu'à

la mort pour son rêve et sa foi.

* * * * *

Foi puissante, efficace. Elle accomplit un monde, et le plus étonnant

peut-être. Ne me parlez pas des soleils, de la chimie élémentaire des

globes. La merveille d'un oeuf d'oiseau-mouche vaut autant que la voie

lactée.

Comprenez que ce petit point que vous trouvez imperceptible, c'est un

océan tout entier, la mer de lait, où flotte en germe le bien-aimé du

ciel. Il flotte, ne craignez le naufrage; les plus délicats ligaments le

tiennent suspendu: les heurts, les chocs, lui sont sauvés. Il nage tout

doucement dans ce tiède élément, comme il fera dans l'air. Sécurité

profonde, état parfait au sein d'une habitation nourrissante! et combien

supérieure à tout allaitement!

Mais voilà que, dans ce sommeil divin, il a senti sa mère, sa chaleur

magnétique. Et lui aussi, il se met à rêver. Son rêve est mouvement; il

l'imite, se conforme à elle; son premier acte, acte d'amour obscur, est

de lui ressembler.

«Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il aime?»

Et dès qu'il lui ressemble, il veut aller à elle. Il incline, il appuie

plus près de la coquille, qui seule dès lors le sépare de sa mère.

Alors, elle l'écoute; parfois elle est assez heureuse pour entendre déjà

son premier _pipement_. Il ne restera guère. Il s'enhardit, prend son

parti. Il a un bec, et il s'en sert. Il frappe, il fêle, il fend le mur

de sa prison. Il a des pieds et il s'en aide... Voilà le travail

commencé... son salaire est la délivrance: il entre dans la liberté.

Dire le ravissement, l'agitation, la prodigieuse inquiétude, tous les

soins maternels, c'est ce que nous ne ferons pas ici; déjà nous venons

de dire les difficultés de l'éducation.

L'oiseau n'est initié que par le temps et la tendresse. Supérieur par le

vol, il l'est beaucoup plus en ceci, qu'il a eu un foyer et qu'il a vécu

par sa mère; alimenté par elle, et par son père émancipé, ce plus libre

des êtres est le favori de l'amour.

* * * * *

Si l'on veut admirer la fécondité de la nature, la vigueur d'invention,

la charmante richesse (effrayante, en un sens) qui d'une création

identique tire par millions des miracles opposés, qu'on regarde cet oeuf

tout semblable à un autre, d'où pourtant jailliront les tribus infinies

qui vont s'envoler par le monde.

De l'obscure unité, elle verse, elle épanche en rayons innombrables et

prodigieusement divergents, ces flammes ailées que vous nommez oiseaux,

flamboyants d'ardeur et de vie, de couleur et de chant. De la main

brûlante de Dieu échappe incessamment cet éventail immense de diversité

foudroyante, où tout brille, où tout chante, où tout m'inonde

d'harmonie, de lumière... Ébloui, je baisse les yeux.

* * * * *

L'oiseau · 第 2 / 15 段