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L'OISEAU
PAR
J. MICHELET
Des ailes!
[Rückert.]
CINQUIÈME ÉDITION
revue et commentée
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^ie
RUE PIERRE-SARRAZIN, N^o 14
1858
Droit de traduction réservé
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET C^IE
Imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
COMMENT L'AUTEUR FUT CONDUIT À L'ÉTUDE DE LA NATURE
À mon public ami, fidèle, qui m'écouta si longtemps, et qui ne m'a point
délaissé, je dois la confidence des circonstances intimes qui, sans
m'écarter de l'histoire, m'ont conduit à l'histoire naturelle.
Ce que je publie aujourd'hui est sorti entièrement de la famille et du
foyer. C'est de nos heures de repos, des conversations de l'après-midi,
des lectures d'hiver, des causeries d'été, que ce livre peu à peu est
éclos, si c'est un livre.
Deux personnes laborieuses, naturellement réunies après la journée de
travail, mettaient ensemble leur récolte, et se refaisaient le coeur par
ce dernier repas du soir.
Est-ce à dire que nous n'ayons pas eu quelque autre collaborateur? Il
serait injuste, ingrat, de n'en pas parler. Les hirondelles familières
qui logeaient sous notre toit se mêlaient à la causerie. Le rouge-gorge
domestique qui voltige autour de moi y jetait des notes tendres, et
parfois le rossignol la suspendit par son concert solennel.
* * * * *
Le temps pèse, la vie, le travail, les violentes péripéties de notre
âge, la dispersion d'un monde d'intelligence où nous vécûmes, et auquel
rien n'a succédé. Les rudes labeurs de l'histoire avaient pour
délassement l'enseignement qui fut l'amitié. Leurs haltes ne sont plus
que silence. À qui demander le repos, le rafraîchissement moral, si ce
n'est à la nature?
Le puissant dix-huitième siècle qui contient mille ans de combats, à son
coucher, s'est reposé sur le livre aimable et consolateur (quoique
faible scientifiquement) de Bernardin de Saint-Pierre. Il a fini sur ce
mot touchant de Ramond: «tant de pertes irréparables pleurées au sein de
la nature!...»
Nous, quoi que nous ayons perdu, nous demandions autre chose que des
larmes à la solitude, autre chose que le dictame qui adoucit les coeurs
blessés. Nous y cherchions un cordial pour marcher toujours en avant,
une goutte des sources intarissables, une force nouvelle, et des ailes!
* * * * *
Cette oeuvre quelconque a du moins le caractère d'être venue comme vient
toute vraie création vivante. Elle s'est faite à la chaleur d'une douce
incubation. Et elle s'est rencontrée une et harmonique, justement parce
qu'elle venait de deux principes différents.
Des deux âmes qui la couvèrent, l'une se trouvait d'autant plus près des
études de la nature qu'elle y était née en quelque sorte, et en avait
toujours gardé le parfum et la saveur. L'autre s'y porta d'autant plus
qu'elle en avait toujours été sevrée par les circonstances, retenue dans
les âpres voies de l'histoire humaine.
* * * * *
L'histoire ne lâche point son homme. Qui a bu une seule fois à ce vin
fort et amer, y boira jusqu'à la mort. Jamais je ne m'en détournai, même
en de pénibles jours; quand la tristesse du passé et la tristesse du
présent se mêlèrent, et que, sur nos propres ruines, j'écrivais 93, ma
santé put défaillir, non mon âme, ni ma volonté. Tout le jour, je
m'attachais à ce souverain devoir, et je marchais dans les ronces. Le
soir, j'écoutais (non d'abord sans effort) quelque récit pacifique des
naturalistes ou des voyageurs. J'écoutais et j'admirais, n'y pouvant
m'adoucir encore, ni sortir de mes pensées, mais les contenant du moins
et me gardant bien de mêler à cette paix innocente mes soucis et mon
orage.
Ce n'était pas que je fusse insensible aux grandes légendes de ces
hommes héroïques dont les travaux, les voyages, ont tant servi le genre
humain. Les grands citoyens de la patrie, dont je racontais l'histoire,
étaient les proches parents de ces citoyens du monde.
De moi-même, depuis longtemps, j'avais salué de coeur la grande
révolution française dans les sciences naturelles; l'ère de Lamarck et
de Geoffroy Saint-Hilaire, si féconds par la méthode, puissants
vivificateurs de toute science. Avec quel bonheur je les retrouvai dans
leurs fils légitimes, leurs ingénieux enfants qui ont continué leur
esprit!
* * * * *
Nommons en tête l'aimable et original auteur du _Monde des oiseaux_,
qu'on aurait dès longtemps proclamé l'un des plus solides naturalistes
s'il n'était le plus amusant. J'y reviendrai plus d'une fois; mais j'ai
hâte, dès l'entrée de ce livre, de payer ce premier hommage à un
très-grand observateur qui, pour ce qu'il a vu lui-même, est aussi
grave, aussi _spécial_ que Wilson ou Audubon.
Il s'est calomnié lui-même en disant que, dans ce beau livre, «il n'a
cherché qu'un prétexte pour parler de l'homme.» Nombre de pages, au
contraire, prouvent suffisamment qu'à part toute analogie, il a aimé,
observé l'oiseau en lui-même. Et c'est pour cela qu'il en a fixé de si
puissantes légendes, de fortes et profondes personnifications. Tel
oiseau, par Toussenel, est maintenant et restera à jamais une personne.
* * * * *
Toutefois, le livre qu'on va lire part d'un point de vue différent de
celui de l'illustre maître.
Point de vue nullement contraire, mais symétriquement opposé.
Celui-ci, autant que possible, ne cherchant que l'oiseau dans l'oiseau,
évite l'analogie humaine. Sauf deux chapitres, il est écrit comme si
l'oiseau était seul, comme si l'homme n'eût existé jamais.
L'homme! Nous le rencontrions déjà suffisamment ailleurs. Ici, au
contraire, nous voulions un _alibi_ au monde humain, la profonde
solitude et le désert des anciens jours.
L'homme n'eût pas vécu sans l'oiseau, qui seul a pu le sauver de
l'insecte et du reptile; mais l'oiseau eût vécu sans l'homme.
L'homme de plus, l'homme de moins, l'aigle régnerait également sur son
trône des Alpes. L'hirondelle ne ferait pas moins sa migration annuelle.
La frégate, non observée, planerait du même vol sur l'Océan solitaire.
Sans attendre d'auditeur humain, le rossignol dans la forêt, avec plus
de sécurité, chanterait son hymne sublime. Pour qui? Pour celle qu'il
aime, pour sa couvée, pour la forêt, pour lui-même enfin, qui est son
plus délicat auditeur.
* * * * *
Une autre différence entre ce livre et celui de Toussenel, c'est que
tout _harmonien_ qu'il est et disciple du pacifique Fourier, il n'en est
pas moins un chasseur. La vocation militaire du lorrain éclate partout.
Ce livre-ci, au contraire, est un livre de paix, écrit précisément en
haine de la chasse.
La chasse à l'aigle et au lion, d'accord; mais point de chasse aux
faibles.
La foi religieuse que nous avons au coeur et que nous enseignons ici,
c'est que l'homme pacifiquement ralliera toute la terre, qu'il
s'apercevra peu à peu que tout animal adopté, amené à l'état domestique,
ou du moins au degré d'amitié ou de voisinage dont sa nature est
susceptible, lui sera cent fois plus utile qu'il ne pourrait l'être
égorgé.
L'homme ne sera vraiment homme (nous y reviendrons à la fin du livre)
que lorsqu'il travaillera sérieusement à la chose que la terre attend de
lui:
La pacification et le ralliement harmonique de la nature vivante.
«Rêves de femme,» dira-t-on.--Qu'importe?
Qu'un coeur de femme soit mêlé à ce livre, je ne vois aucune raison pour
repousser ce reproche. Nous l'acceptons comme un éloge. La patience et
la douceur, la tendresse et la pitié, la chaleur de l'incubation, ce
sont choses qui font, conservent, développent une création vivante.
Que ceci ne soit pas un livre, mais soit un être! à la bonne heure. Il
sera fécond dès lors, et d'autres en pourront venir.
On comprendra mieux, du reste, le caractère de l'ouvrage, si on prend la
peine de lire les quelques pages qui suivent et que je copie mot à mot:
* * * * *
«Je suis née à la campagne; j'y ai passé les deux tiers des années que
j'ai vécu. Je m'y sens rappelée toujours, et par le charme des premières
habitudes, et par le goût de la nature, sans doute aussi par le cher
souvenir de mon père qui m'y éleva et fut le culte de ma vie.
«Ma mère étant malade et fatiguée de plusieurs couches successives, on
me laissa très-longtemps en nourrice chez d'excellents paysans qui
m'aimèrent comme leur enfant. Je restai vraiment leur fille; frappés de
mes façons rustiques, mes frères m'appelaient _la bergère_.
«Mon père habitait, non loin de la ville, une maison fort agréable qu'il
avait achetée, bâtie, entourée de plantations, voulant, par le charme du
lieu, consoler sa jeune femme de la grandiose nature américaine qu'elle
venait de quitter. L'habitation, bien exposée, au levant et au midi,
voyait chaque matin le soleil se lever sur un coteau de vignes, et
tourner, avant la chaleur, vers les cimes lointaines des Pyrénées, qu'on
aperçoit dans les beaux temps. Les ormeaux de notre France, mariés aux
acacias d'Amérique, aux lauriers-roses et aux jeunes cyprès, brisaient
les rayons de la lumière et nous l'envoyaient en reflets adoucis.
«À notre droite un bosquet de chênes, fermé d'une épaisse charmille,
nous abritait du nord et de l'aigre vent du Cantal. À gauche, dans un
vaste horizon, s'étendaient les prairies et les champs de blé. Un
ruisseau courait sous les genêts à l'abri de quelques grands arbres;
léger filet d'eau, mais limpide, marqué le soir à l'horizon par un petit
ruban de brume qui traînait sur ses bords.
«Le climat est intermédiaire; la vallée, qui est celle du Tarn,
participant des douceurs de la Garonne et des sévérités de l'Auvergne,
n'a pas encore les productions méridionales qu'on trouve pourtant à
Bordeaux. Mais le mûrier et la soie, la pêche fondante et parfumée, les
raisins succulents, les figues sucrées et les melons en plein vent
annoncent qu'on est dans le midi. Les fruits surabondaient chez nous;
une partie de l'habitation était un immense verger.
«Je sens mieux au souvenir tout le charme de ce lieu, son caractère
varié. Il ne laissait pas que d'être sérieux et mélancolique en lui-même
et par les personnes. Mon père, quoique agréable et vif, était un homme
déjà âgé et d'une santé chancelante. Ma mère, belle, jeune et austère,
avait la digne tenue de l'Amérique du Nord, et de plus la prévoyance et
l'économie active que n'ont pas toujours les créoles. Le bien que nous
occupions, ancien bien de protestants qui avait passé par plusieurs
mains avant de venir aux nôtres, gardait encore les tombes de ses
anciens propriétaires, simples tertres de gazon, où les proscrits
cachaient leurs morts, sous un épais bouquet de chênes. Je n'ai pas
besoin de dire que ces arbres et ces sépultures, conservés par l'oubli
même, furent dans les mains de mon père religieusement respectés. Des
rosiers, plantés de sa main, marquaient chaque tombe. Ces parfums, ces
fraîches fleurs, cachaient le sombre de la mort, en lui laissant
toutefois quelque chose de sa mélancolie. Nous y étions comme attirés,
malgré nous, quand venait le soir; émus, nous priions souvent pour les
âmes envolées, et s'il filait une étoile, nous disions: «c'est l'âme qui
passe.»
«J'ai vécu dix ans, de quatre à quatorze, dans ce lieu animé, parmi les
joies et les peines. Je n'avais guère de camarades. Ma soeur, plus âgée
de cinq ans, était déjà la compagne de ma mère que je n'étais encore
qu'une petite fille. Mes frères, assez nombreux pour jouer entre eux
sans moi, me laissaient souvent isolée aux heures de récréation. S'ils
couraient les champs, je ne les suivais que du regard. J'avais donc des
heures solitaires où j'errais près de la maison dans les longues allées
du jardin. J'y pris, malgré ma vivacité, des habitudes contemplatives.
Je commençais à sentir l'infini au fond de mes rêves, j'entrevis Dieu,
mais le Dieu maternel de la nature, qui regarde tendrement un brin
d'herbe autant qu'une étoile. Là, je trouvai la première source des
consolations, je dis plus, du bonheur.
«Notre maison aurait offert à un esprit observateur un très-aimable
champ d'étude. Tous les êtres semblaient s'y donner rendez-vous sous une
protection bienveillante. Nous avions une belle pièce d'eau
poissonneuse, près de l'habitation, mais point de volière, mes parents
ne supportant pas l'idée de mettre en esclavage des animaux qui vivent
de mouvement et de liberté. Chiens, chats, lapins, cochons d'Inde
vivaient paisiblement ensemble. Les poules apprivoisées, les colombes
entouraient sans cesse ma mère, et venaient manger dans sa main. Les
moineaux nichaient chez nous; les hirondelles y bâtissaient jusque sous
nos granges, elles voletaient dans les chambres même, et chaque
printemps revenaient fidèlement sous notre toit.
«Que de fois aussi j'ai retrouvé, dans des nids de chardonnerets
arrachés de nos cyprès par les vents d'automne, les petits morceaux de
mes robes d'été perdus dans le sable! Chers oiseaux que j'abritais alors
sans le savoir dans un pli de mon vêtement, vous avez aujourd'hui un
abri plus sûr dans mon coeur, et vous ne le sentez pas!...
«Nos rossignols, plus sauvages, nichaient dans les charmilles
solitaires; mais, sûrs d'une hospitalité généreuse, ils arrivaient cent
fois le jour sur le seuil de la porte, demandant à ma mère, pour eux et
leur famille, les vers à soie qui avaient péri.
«Au fond du bois, aux troncs des vieux arbres, le pivert travaillait
obstinément; on l'entendait encore fort tard quand tous les bruits
avaient cessé. Nous écoutions dans un silence craintif les coups
mystérieux du travailleur infatigable mêlés à la voix traînante et
lamentable du hibou.
«Ma plus haute ambition eût été d'avoir à moi un oiseau, une
tourterelle. Celles de ma mère, si familières, si plaintives, si
tendrement résignées au temps de la couvée, m'attiraient vivement vers
elles. Si la petite fille se sent mère par la poupée qu'elle habille,
combien plus par une créature vivante qui répond à ses caresses! J'eusse
tout donné pour ce trésor. Mais il en fut autrement; la colombe ne fut
pas mon premier amour.
«Le premier fut une fleur dont je ne sais pas le nom.
«J'avais un petit jardin, sous un très-grand figuier dont l'ombre humide
rendait toutes mes cultures inutiles. Fort triste et fort découragée,
j'aperçois un matin, sur une tige d'un vert pâle, une belle petite fleur
d'or!... bien petite, frissonnante au moindre souffle, sa faible tige
sortait d'un petit bassin creusé par les pluies d'orage. La voyant
toujours frémir, je supposai qu'elle avait froid, et je lui fis une
ombrelle de feuilles... comment dire les transports que me donnait ma
découverte? Seule j'avais la connaissance de son existence, et seule sa
possession. Le jour, nous n'avions l'une pour l'autre que des regards.
Le soir, je me glissais près d'elle, le coeur plein d'émotion. Nous
parlions peu de peur de nous trahir. Mais que de tendres baisers avant
le dernier adieu!... Ces joies, hélas! ne durèrent que trois jours. Une
après-midi ma fleur se replia lentement pour ne plus se rouvrir... elle
avait fini d'aimer.
«Je gardai pour moi mes regrets amers, comme j'avais gardé ma joie.
Nulle autre fleur ne m'aurait consolée: il fallait une vie plus vivante
pour rendre l'essor à mon coeur.
«Tous les ans, ma bonne nourrice venait me voir et m'apportait quelque
chose. Une fois, d'un air mystérieux elle me dit: «Mets la main dans mon
panier.» je croyais y trouver des fruits, mais je sens un poil soyeux et
quelque chose qui frémit. C'est un lapin? Je l'enlève, et me voilà
courant de tous côtés pour annoncer la bonne nouvelle. Je serrais ce
pauvre animal avec une joie convulsive qui faillit lui être fatale. Le
vertige me troublait la tête. Je ne mangeais plus; mon sommeil était
plein de rêves pénibles; je voyais mourir mon lapin sans pouvoir faire
un pas pour le secourir... C'est qu'il était si beau, mon lapin, avec
son nez rose et sa fourrure lustrée comme un miroir! Ses grandes
oreilles nacrées et mobiles qu'il époussetait sans cesse, ses cabrioles
pleines de fantaisies avaient, je dois l'avouer, une part de mon
admiration. Dès le point du jour, je m'échappais du lit de ma mère pour
revoir mon favori et le porter dans quelque plant de choux. Là, il
mangeait gravement ses feuilles vertes, jetant sur moi de longs regards
que je trouvais pleins de tendresse; puis, se dressant sur ses pattes de
derrière, il présentait au soleil son petit ventre blanc comme la neige,
et lissait ses belles moustaches avec une dextérité merveilleuse.
«Cependant la médisance se fit jour sur son compte: on lui trouva peu de
physionomie et beaucoup de gourmandise. Aujourd'hui je pourrais convenir
de la chose; mais, à sept ans, je me serais battue pour l'honneur de mon
lapin. Hélas! il n'était guère besoin de disputer avec lui, il devait
vivre si peu! Un dimanche, ma mère étant partie pour la ville avec ma
soeur et mon frère aîné, nous errions, nous, les petits, dans l'enclos,
quand une détonation se fit entendre. Un cri étrange, semblable au
premier vagissement d'un enfant, la suivit de près. Mon lapin venait
d'être blessé d'un coup de feu. La malheureuse bête avait franchi la
haie du verger, et le fermier voisin n'ayant rien à faire s'était amusé
à la tirer.
«J'arrivai pour le voir relever sanglant... ma douleur fut telle que, ne
pouvant proférer une parole, j'étouffais... Sans mon père, qui me reçut
dans ses bras et sut par de douces paroles faire éclater mon coeur,
j'aurais perdu le sentiment. Mes jambes ne me soutenaient plus...
Pardonnez les larmes que me fait encore verser ce souvenir.
«Pour la première fois, et bien jeune, j'eus la révélation de la mort,
de l'abandon, du vide. La maison, le jardin me parurent plus grands,
dépouillés. Ne riez pas: mon chagrin fut amer, tout renfermé en moi, et
d'autant plus profond.
«Dès lors, instruite et sachant qu'on mourait, je commençai à regarder
mon père. Je vis, non sans effroi, son visage fort pâle et ses cheveux
blanchis. Il pouvait nous quitter, il pouvait s'en aller «où l'appelait
la cloche du village,» comme il le répétait souvent. Je n'avais pas la
force de cacher mes pensées. Parfois je lui jetais les bras au cou, je
m'écriais: «Papa, ne mourez pas... Oh! ne mourez jamais!» Il me serrait
sans rien répondre, mais ses beaux grands yeux noirs se troublaient en
me regardant.
«Je lui tenais par mille liens, par mille rapports profonds. J'étais la
fille de son âge mûr et de sa santé ébranlée, de ses épreuves. Je
n'avais pas l'heureux équilibre que les autres enfants tenaient de ma
mère. Mon père était passé en moi. Il le disait lui-même: «Que je te
sens ma fille.»
«L'âge, les agitations de la vie ne lui avaient rien ôté. Il gardait
jusqu'au dernier jour le souffle et les aspirations de la jeunesse,
l'attrait aussi. Tous le sentaient sans s'en rendre compte, et
d'eux-mêmes venaient à lui, les femmes, les enfants, comme les hommes.
Je le vois encore dans son cabinet, devant sa petite table noire,
contant son odyssée, ses longs voyages d'Amérique, sa vie des colonies;
on ne se lassait jamais de ses récits. Une demoiselle de vingt ans, au
dernier terme d'une maladie de poitrine, l'entendit peu avant sa mort:
elle voulait toujours l'entendre, le faisait prier de venir; tant qu'il
parlait, elle oubliait tout, souffrance et défaillance, et l'approche
même de la mort.
«Ce charme n'était pas seulement celui d'un causeur spirituel; il tenait
à la grande bonté qui était visible en lui. Les épreuves, la vie de
malheurs, d'aventures, qui endurcissent tant de coeurs, avaient au
contraire attendri le sien. Pas d'hommes, dans cette génération si
agitée, battue de tant de flots, n'avait traversé des circonstances si
pénibles. Son père, originaire d'Auvergne, principal d'un collége, puis
juge consulaire dans notre ville plus méridionale, enfin appelé aux
notables en 88, avait la dure austérité de son pays et de ses fonctions,
de l'école et des tribunaux. L'éducation de ce temps était sauvage, un
perpétuel châtiment; plus un esprit, un caractère avait de ressort, plus
elle tendait à le briser. Mon père, de nature fine et tendre, n'y eût
pas résisté. Il n'échappa qu'en s'enfuyant en Amérique, où se trouvait
déjà un de ses frères. Une chemise de rechange était toute sa fortune;
plus, la jeunesse, la confiance, les rêves d'or de la liberté. Il a
gardé de ce moment une tendresse particulière pour ce libre pays; il y
est souvent retourné, et il a voulu y mourir.
«Conduit par des affaires à Saint-Domingue, il se trouva dans la grande
crise du règne de Toussaint Louverture. Cet homme extraordinaire, qui
avait été esclave jusqu'à cinquante ans, qui sentait et devinait tout,
ne savait point écrire, formuler sa pensée. Il était bien plus propre
aux grands actes qu'aux grandes paroles. Il lui fallait une main, une
plume, et davantage: un coeur jeune et hardi qui donnât au héros le
langage héroïque, les mots de la situation. Toussaint, à l'âge qu'il
avait, trouva-t-il seul ce noble appel: _Le premier des noirs au premier
des blancs?_ Je voudrais en douter. S'il le trouva, du moins, ce fut mon
père qui l'écrivit.
«Il l'aimait fort, il sentait sa candeur, et s'y fiait, lui si
profondément défiant, muet de son long esclavage et secret comme le
tombeau! Mais qui pourrait mourir sans avoir un jour desserré son coeur?
Mon père eut le malheur qu'en certains moments Toussaint s'épancha, lui
confia de dangereux mystères. Dès lors, tout fut fini; il eut peur du
jeune homme et crut dépendre de lui; c'était un nouvel esclavage qui ne
pouvait finir que par la mort de mon père. Toussaint l'emprisonna, puis,
sa crainte augmentant, il l'aurait sacrifié... Le prisonnier,
heureusement, était gardé par la reconnaissance; il avait été bon pour
beaucoup de noirs; une négresse qu'il avait protégée l'avertit du péril,
et l'aida à y échapper. Toute sa vie il a cherché cette femme pour lui
témoigner sa gratitude; il ne l'a retrouvée que quarante ans après, à
son dernier voyage; elle vivait aux États-Unis.
«Pour revenir, échappé de prison, il n'était pas sauvé. Errant la nuit
dans les forêts, sans guide, il avait à craindre les nègres marrons,
ennemis implacables des blancs, qui l'eussent tué sans savoir qu'ils
tuaient le meilleur ami de leur race. La fortune est pour la jeunesse;
il échappa à tout. Ayant trouvé un bon cheval, chaque fois que les noirs
sortaient des taillis, il lui suffisait de donner un coup d'éperon, de
brandir son chapeau en criant: «Avant-garde du général Toussaint!» À ce
nom redouté, tout fuyait, disparaissait comme par enchantement.
Mon père, telle fut sa douceur d'âme, n'en resta pas moins attaché à ce
grand homme qui l'avait méconnu. Lorsqu'il le sut en France, abandonné
de tous, misérable prisonnier dans un fort du Jura où il mourut de froid
et de misère, seul il lui fut fidèle, alla le voir, lui écrivit, le
consola. À travers les fautes, les violences inséparables du grand et
terrible rôle que cet homme avait joué, il révérait en lui le hardi
initiateur d'une race, le créateur d'un monde. Il a correspondu avec lui
jusqu'à sa mort, et, depuis, avec sa famille.
«Un hasard singulier voulut que mon père se trouvât employé à l'île
d'Elbe, quand le _premier des blancs_, détrôné à son tour, vint y
prendre possession de sa petite royauté. Mon père eut le coeur pris et
l'imagination de ce prodigieux roman. Lui, Américain et imbu d'idées
républicaines, le voici cette fois encore le courtisan du malheur. Il se
donna au plus intime des serviteurs de l'Empereur, à ses enfants, à
cette dame accomplie et adorée qui devait être le charme de l'exil. Il
se chargea de la ramener en France dans le périlleux retour de mars
1815. Cette attraction, s'il n'y eût eu obstacle, le menait jusqu'à
Sainte-Hélène. Du moins, il ne supporta pas le retour des Bourbons, et
retourna à sa chère Amérique.
«Elle ne fut pas ingrate, et lui donna le bonheur de sa vie. Il avait
quitté toute fonction pour la carrière plus libre de l'enseignement. Il
enseignait à la Louisiane. Cette France coloniale, isolée, détachée par
les événements de sa mère, et mêlée de tant d'éléments, aspire toujours
le souffle de la France. Mon père, entre autres élèves, avait une
orpheline, d'origine anglaise et allemande. Il la prit toute petite, aux
premiers éléments; elle grandit entre ses mains, l'aima de plus en plus;
elle se retrouvait une famille, un père; elle sentit le coeur paternel,
avec un charme de jeune vivacité que gardent dans l'âge mûr nos français
du midi. Elle n'avait que trois défauts: riche et jolie, très-jeune,
trente ans de moins que mon père; mais ni l'un ni l'autre ne s'en
aperçut. Et ils ne s'en sont souvenus jamais. Ma mère a été inconsolable
de la mort de mon père, et elle en a toujours porté le deuil.
«Ma mère désirait voir la France, et mon père, si fier d'elle, était
ravi de montrer au vieux monde cette brillante fleur conquise sur le
nouveau. Mais quelque désireux qu'il fût de maintenir à la jeune dame
créole la position et l'état de fortune qu'elle avait toujours eus, il
ne s'embarqua pas sans accomplir, de son consentement, un acte religieux
et sacré. Ce fut d'affranchir ses esclaves, ceux du moins qui étaient
majeurs; pour les enfants, que la loi américaine interdit d'affranchir,
ils reçurent de lui leur liberté future, et purent, à leur majorité,
rejoindre leurs parents; jamais il ne les perdit de vue. Il les avait
présents, savait leur nom, leur âge et l'heure de leur libération. Dans
son séjour en France, il notait ces moments, disait aux siens avec
bonheur: «Aujourd'hui, un tel devient libre.»
«Voilà mon père dans sa patrie, heureux à la campagne tout près de sa
ville natale, bâtissant et plantant, élevant sa famille, centre d'un
jeune monde où tout venait de lui: la maison, le jardin étaient sa
création; sa femme aussi, par lui formée et élevée, et qu'on eût crue sa
fille; ma mère était si jeune que sa fille aînée semblait sa soeur. Cinq
autres enfants survinrent, presque d'année en année, entourant
promptement mon père d'une vivante couronne qui faisait son orgueil. Peu
de familles plus variées de tendance et de caractères; les deux mondes y
étaient distinctement représentés, ceux-ci nés français du Midi avec la
vivacité brillante du Languedoc, ceux-là colons plus graves de la
Louisiane ou marqués en naissant des apparences flegmatiques du
caractère américain.
«Il fut réglé cependant qu'à l'exception de l'aînée, déjà compagne de ma
mère et associée au gouvernement de la maison, les cinq plus jeunes
recevraient une éducation commune. Un seul maître, mon père. Il se fit,
à son âge, précepteur et maître d'école. Sa journée tout entière nous
appartenait, de six heures à six heures du soir. Il ne se réservait pour
ses correspondances, ses lectures favorites, que les premières heures du
matin, ou pour mieux dire les dernières de la nuit. Couché de très-bonne
heure, il se levait à trois heures tous les jours, sans égard à sa
délicate poitrine. Avant tout, il ouvrait sa porte, et devant les
étoiles, ou l'aurore, selon la saison, il bénissait Dieu, et Dieu aussi
devait bénir cette tête blanchie par les épreuves, non par les passions
humaines. En été, il faisait après sa prière une petite promenade au
jardin et voyait s'éveiller les insectes et les plantes. Il les
connaissait à merveille, et bien souvent après le déjeuner, me prenant
par la main, il me disait le tempérament de chaque fleur, m'indiquait le
refuge des petits animaux qu'il avait surpris au réveil. Un de ces
animaux était une couleuvre que la vue de mon père n'effrayait pas du
tout; chaque fois qu'il allait s'asseoir près de son domicile, elle ne
manquait guère de sortir la tête curieusement et de le regarder. Lui
seul savait qu'elle fût là, et il me le dit à moi seule: ce secret resta
entre nous.
«À ces heures matinales, tout ce qu'il rencontrait devenait un texte
fécond de ses effusions religieuses. Sans phrases, et d'un sentiment
vrai, il me parlait de la bonté de Dieu pour qui il n'y a ni grands ni
petits, mais tous frères et égaux.
«Associée aux travaux de mes frères, je ne l'étais pas moins à ceux de
ma mère et de ma soeur. Si je quittais la grammaire, le calcul, c'était
pour prendre l'aiguille.
«Heureusement pour moi, notre vie, naturellement mêlée à celle des
champs, était, bon gré mal gré, fréquemment variée des incidents
charmants qui rompent toute habitude. L'étude est commencée, on
s'applique sans distraction; mais quoi? voici venir l'orage, les foins
seront gâtés; vite, il faut les rentrer; tout le monde s'y met, les
enfants même y courent, l'étude est ajournée; vaillamment on travaille,
et la journée se passe. C'est dommage, la pluie n'est pas venue; l'orage
est suspendu du côté de Bordeaux; ce sera pour demain.
«Aux moissons, on nous passait bien aussi quelque glanage. Dans ces
grands moments de récolte, qui sont des travaux et des fêtes, toute
application sédentaire est impossible; la pensée est aux champs. Nous
échappions sans cesse, avec la vélocité de l'alouette; nous
disparaissions aux sillons, petits sous les grands blés, dans la forêt
des épis mûrs.
«Il est bien entendu qu'aux vendanges il n'y avait point à songer à
l'étude: ouvriers nécessaires, nous vivions aux vignes; c'était notre
droit. Mais, avant le raisin, nous avions bien d'autres vendanges,
celles des arbres à fruits, cerises, abricots, pêches. Même après, les
pommes et les poires nous imposaient de grands travaux auxquels nous
nous serions fait conscience de ne pas employer nos mains. Et, ainsi,
jusque dans l'hiver, revenaient ces nécessités d'agir, de rire et ne
rien faire. Les dernières, déjà en plein novembre, peut-être étaient les
plus charmantes; une brume légère parait alors toute chose; je n'ai rien
vu de tel ailleurs; c'était un rêve, un enchantement. Tout se
transfigurait sous les plis ondoyants du grand voile gris de perle qui,
au souffle du tiède automne, se posait amoureusement ici et là, comme un
baiser d'adieu.
«La digne hospitalité de ma mère, le charme de mon père et sa piquante
conversation, nous attiraient aussi les distractions imprévues des
visites de la ville, suspensions obligées de l'étude, dont nous ne
pleurions pas. Mais la grande et continuelle visite, c'étaient les
pauvres qui connaissaient cette maison, cette main inépuisablement
ouverte par la charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, et
c'était une chose curieuse et divertissante de voir les chiens du
voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre
que mon père levât les yeux de son livre; ils savaient bien qu'il ne
résistait pas à leur prière muette. Ma mère, plus raisonnable, aurait
été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes.
Mon père sentait qu'il avait tort, et pourtant il ne manquait guère de
leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits.
«Ils le connaissaient bien. Un jour, un nouvel hôte, maigre, hérissé,
peu rassurant, nous arrive, tenant du chien, du loup; c'était en effet
un métis des deux espèces, né aux forêts de la Grésigne. Il était
très-féroce, fort irascible, et beaucoup trop semblable à la louve, sa
mère. Du reste, intelligent, et d'un instinct très-sûr, il se donna tout
d'abord à mon père, et, quoi qu'on fît, il ne le quitta plus. Il ne nous
aimait guère; nous le lui rendions bien, saisissant toute occasion de
lui jouer cent tours. Il grondait et grinçait les dents, toutefois, par
égard pour mon père, s'abstenant de nous dévorer. Pour les pauvres, il
était furieux, implacable, très-dangereux; ce qui décida à permettre
qu'on le perdît. Mais il n'y avait pas moyen. Il revenait toujours. Ses
nouveaux maîtres l'enchaînèrent au piquet; piquet, chaînes, il arracha
tout, rapporta tout à la maison. C'était trop pour mon père; il ne put
jamais le quitter.
«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela
tenait à son éducation, aux cruelles années du collége; son frère et
lui, battus et rebutés, entre les duretés de la famille et les cruautés
de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection
passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La
réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeant
dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres. Un seul manquait au
cercle: c'était un malheureux, trop laid pour figurer avec les autres;
il en avait conscience, et se tenait à part, dans une timidité sauvage
que rien ne pouvait vaincre. Comme en toute réunion (triste malignité de
notre nature!) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent
les coups, il remplissait ce rôle. Si ce n'étaient des coups, du moins,
c'étaient des moqueries: on l'appelait Moquo. Infirme et mal fourni de
poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants
lui faisaient peur; ses camarades même, mieux fourrés dans leur chaude
hermine, semblaient n'en faire grand cas et le regarder de travers. Il
fallait que mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se
couchait sous cette main aimée et prenait confiance. Enveloppé de son
habit et réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait, invisible, au
foyer. Nous le distinguions bien; et, s'il passait un poil, un bout
d'oreille, les rires et les regards le menaçaient, malgré mon père. Je
vois encore cette ombre se ramasser, se fondre, pour ainsi dire, dans le
sein de son protecteur, fermant les yeux et s'anéantissant, préférant ne
rien voir.
«Tout ce que j'ai lu des indiens, de leur tendresse pour la nature, me
rappelle mon père. C'était un brame. Plus que les brames même, il aimait
toute chose vivante. Il avait vécu dans un temps de sang et de guerre;
il avait été témoin des plus grandes destructions d'hommes qui se soient
faites jamais, et il semblait que cette prodigalité terrible du bien
irréparable qui est la vie, lui avait donné le respect de toute vie, une
aversion insurmontable pour toute destruction.
«Cela, en lui, était au point qu'il eût voulu pouvoir se nourrir
uniquement de végétaux. Jamais de viande sanglante; elle lui faisait
horreur. À peine un morceau de poulet, ou bien un oeuf ou deux pour son
dîner. Et souvent il dînait debout.
«Ce régime était loin de le fortifier. Il ne se ménageait pas davantage,
dépensant largement en leçons, en conversations, et dans l'épanchement
habituel d'un coeur trop bienveillant qui vivait en tous, s'intéressait
à tous. L'âge venait, et quelques chagrins: de la famille? Non; mais des
voisins jaloux, ou des débiteurs peu fidèles. La crise des banques
américaines lui porta coup dans sa fortune. Il prit la résolution
extrême, malgré sa santé et son âge, d'aller encore une fois en
Amérique, comptant que son activité personnelle et ses soins
rétabliraient les choses et assureraient le sort de sa femme et de ses
enfants.
«Ce départ fut terrible. Un autre coup le précédait pour moi. J'avais
quitté la maison, la campagne; j'étais entrée dans une pension de la
ville. Cruel servage qui m'ôtait à la fois tout ce qui avait fait ma
vie, l'air même et la respiration. Partout des murs. J'en serais morte,
sans les visites fréquentes de ma mère et celles plus rares de mon père
que j'attendais dans une impatience délirante, que peut-être n'eut
jamais l'amour. Mais voici que mon père s'en va lui-même. Terre et ciel,
tout s'abîme. De quelque espoir de réunion qu'on me berçât, une voix
intérieure, nette et terrible comme on l'a dans les grandes
circonstances, me disait qu'il ne reviendrait plus.
«La maison fut vendue, et nos plantations, faites par nous, nos arbres,
qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement,
restaient inconsolables du départ de mon père. Le chien, je ne sais
combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie
en partant, hurlait et revenait. Le plus déshérité de tous, le chat
Moquo, ne se fia plus à personne; il vint encore furtivement regarder la
place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois sans que nous
pussions jamais le rappeler; il reprit la vie de son enfance, misérable
et sauvage.
«Et moi aussi, je quittai le toit paternel, le foyer de mes jeunes ans,
blessée pour toujours. Ma mère, ma soeur, mes frères, les douces amitiés
de l'enfance disparurent derrière moi. J'entrai dans une vie d'épreuve
et d'isolement. À Bayonne pourtant, où je vécus d'abord, la mer de
Biarritz me parlait de mon père; la vague qui s'y brise, d'Amérique en
Europe, me répétait sa mort; les blancs oiseaux de mer semblaient me
dire: «Nous l'avons vu.»
«Que me restait-il? Mon climat et ma terre natale, ma langue. Je perdis
tout cela. Il me fallut aller au Nord, dans une langue inconnue et sous
un ciel hostile, où la terre est six mois en deuil. Pendant ces longues
neiges, ma santé défaillante éteignant l'imagination, j'avais peine à me
recréer mon Midi idéal. Un chien m'eût un peu consolée; au défaut, je me
fis deux petites amies, ressemblantes, à s'y tromper, aux tourterelles
de ma mère. Elles me connaissaient, m'aimaient, jouaient à mon foyer; je
leur donnais l'été que n'avait pas mon coeur.
«Profondément atteinte, je devins très-malade et crus toucher l'autre
rivage. Quelque attentive et bonne que pût être pour moi l'hospitalité
étrangère, il me fallut rentrer en France. Les soins affectueux, un
mariage où je retrouvai le coeur et les bras paternels, furent longs à
me remettre. J'avais vu la mort de si près, disons mieux, j'y étais
entrée si loin, que la nature elle-même, la nature vivante, ce premier
amour et ce ravissement de mes jeunes années, eut longtemps peu de
prise, et elle seule en eût eu. Rien n'y eût suppléé. L'histoire et les
récits du mouvant drame humain effleuraient mon esprit; rien n'y
influait fortement que l'immuable, Dieu et la nature.
«Elle est immuable et mobile; c'est son charme éternel. Son activité
infatigable, sa fantasmagorie de tout instant ne trouble point, n'agite
point; ce mouvement harmonique porte en soi un repos profond.
«J'y revins par les fleurs, par les soins qu'elles demandent et l'espèce
de maternité qu'elles sollicitent. Mon imperceptible jardin de douze
arbres et trois plates-bandes n'était pas sans me rappeler le grand
verger fécond où je suis née; et je trouvais aussi quelque douceur, près
d'un esprit ardent, hâlé aux longues routes, aux déserts de l'histoire
humaine, à lui ménager ces eaux vives et le charme de quelques fleurs.»
* * * * *
Je reprends.
Me voilà arraché de la ville par cette chère inquiétude, par mes
craintes pour une malade qu'il s'agissait de replacer dans les
conditions de son premier âge et dans l'air libre de la campagne. Je
quittai Paris, ma ville, que je n'avais jamais quittée, cette ville qui
contient les trois mondes, ce foyer d'art et de pensée.
J'y retournais tous les jours pour les devoirs et les affaires; mais je
me hâtais de rentrer. Ses bruits, son roulement lointain, le coup et le
contre-coup des révolutions avortées m'engageaient à aller plus loin. Ce
fut très-volontiers qu'au printemps de 1852, je me détachai, je rompis
avec toutes mes habitudes; j'enfermai ma bibliothèque avec une joie
amère, je mis sous la clef mes livres, les compagnons de ma vie, qui
avaient cru certainement me tenir pour toujours. J'allai tant que terre
me porta, et ne m'arrêtai qu'à Nantes, non loin de la mer, sur une
colline qui voit les eaux jaunes de Bretagne aller joindre, dans la
Loire, les eaux grises de Vendée.
Nous nous établîmes dans une assez grande maison de campagne,
parfaitement isolée, au milieu des pluies constantes dont nos plages de
l'ouest sont noyées en cette saison. À cette distance de la mer, on n'en
a pas l'influence saline; les pluies sont des tempêtes d'eau douce. La
maison, du style Louis XV, inhabitée et fermée depuis longtemps,
semblait d'abord un peu triste. Assise dans un lieu élevé, elle n'en
était pas moins assombrie, d'un côté par d'épaisses charmilles, de
l'autre par de grands arbres, et par un nombre infini de cerisiers non
taillés. Le tout, sur un vert gazon, que les eaux sans écoulement
maintenaient, même en été, dans un bel état de fraîcheur.
J'adore les jardins négligés, et celui-ci me rappelait les grandes
_vignes_ abandonnées des villas italiennes; mais ce que n'ont pas ces
villas, c'était un charmant pêle-mêle de légumes et de plantes de mille
espèces; _toutes les herbes de la Saint-Jean_, et chaque herbe, haute et
forte. Cette forêt de cerisiers, qui rompaient sous leurs fruits rouges,
donnaient aussi l'idée d'une abondance inépuisable.
Ce n'était pas le _soave austero_ de l'Italie, c'était une efflorescence
molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux.
De vue, aucune, quoiqu'une grande ville fût tout près, et qu'une petite
rivière, l'Erdre, passât sous la colline, d'où elle se traîne à la
Loire. Mais ce luxe végétal, cette forêt vierge d'arbres fruitiers ôtait
toute perspective. Pour voir, il fallait monter dans une sorte de
tourelle, d'où le paysage commence à se révéler dans une certaine
grandeur, avec ses bois et ses prairies, ses monuments lointains, ses
tours. De cet observatoire même, la vue était encore limitée, la cité
n'apparaissant que de profil, sans laisser apercevoir son fleuve
immense, ses îles, son mouvement de navigation et de commerce. À deux
pas de ce grand port que rien ne fait soupçonner, on se croirait dans un
désert, dans les landes de la Bretagne ou les clairières de la Vendée.
Deux choses étaient grandioses et se détachaient de ce verger sombre. En
perçant les vieilles charmilles et des allées de châtaigniers, on
arrivait dans un coin de terrain argileux, stérile, d'où, parmi des
lauriers-thyms et autres arbres fort rudes, s'élançait un cèdre énorme,
vraie cathédrale végétale, telle, qu'un cyprès déjà très-haut y était
étouffé, perdu. Ce cèdre, au-dessous dépouillé et chauve, était vivant,
vigoureux du côté de la lumière; ses bras immenses, à trente pieds,
commençaient à se vêtir de rares et piquantes feuilles; puis
s'épaississait la voûte; la flèche devait atteindre environ à
quatre-vingts pieds. On la voyait de trois lieues, des campagnes
opposées des bords de la Sèvre nantaise et des bois de la Vendée. Notre
asile, bas et tapi à côté de ce géant, n'en était pas moins signalé par
lui dans un rayonnement immense, et peut-être lui devait son nom: la
Haute-Forêt.
À l'autre bout de l'enclos, sur une profonde pièce d'eau, s'élevait un
monticule, couronné d'un bouquet de pins. Ces beaux arbres, incessamment
balancés au vent de mer, battus des vents opposés qui suivent les
courants du grand fleuve et de ses deux rivières, gémissaient de ce
combat, et jour et nuit animaient le profond silence du lieu d'une
mélancolique harmonie. Parfois, on se fût cru en mer; ils imitaient le
bruit des lames, celui du flux et du reflux.
À mesure que la saison devint un peu humide, ce séjour m'apparut dans
son caractère réel, sérieux, mais plus varié qu'on n'eût cru au premier
coup d'oeil, beau, d'une beauté touchante, qui peu à peu va à l'âme.
Austère comme devait l'être la porte de la Bretagne, il avait la
luxuriante verdure du côté vendéen.
J'aurais pu croire, en voyant les grenadiers en pleine terre, vigoureux
et chargés de fleurs, que j'étais dans le Midi. Le magnolia, non chétif
comme on le voit ailleurs, mais splendide, magnifique et à l'état de
grand arbre, parfumait tout mon jardin de ses énormes fleurs blanches,
qui dans leur épais calice contiennent en abondance je ne sais quelle
huile suave, pénétrante, dont l'odeur vous suit partout; vous en êtes
enveloppé.
Nous nous trouvions cette fois avoir un vrai jardin, un grand ménage,
mille occupations domestiques dont jusque-là nous étions dispensés. Une
sauvage fille bretonne n'aidait qu'aux choses grossières. Sauf une
course par semaine que je faisais à la ville, nous étions fort
solitaires, mais dans une solitude extrêmement occupée. Levés de
très-grand matin, au premier réveil des oiseaux, et même avant le jour.
Il est vrai que nous nous couchions de bonne heure et presque avec eux.
Cette abondance de fruits, de légumes, de plantes de toute sorte, nous
permettait d'avoir beaucoup d'animaux domestiques: seulement, la
difficulté était que les nourrissant, les connaissant un à un, et
parfaitement connus d'eux, nous ne pouvions guère les manger. Nous
plantions, et là nous trouvions un inconvénient tout contraire; presque
toujours nos plantations étaient dévorées d'avance. Cette terre, féconde
en végétaux, l'était autant ou davantage en animaux destructeurs:
limaces énormes et gloutonnes, dévorants insectes. Le matin, on
recueillait un grand baquet de limaçons. Le lendemain, il n'y paraissait
pas. Ils semblaient au grand complet.
Nos poules travaillaient de leur mieux. Mais combien plus efficace eût
été l'habile et prudente cigogne, l'expurgateur admirable de la Hollande
et de tous les lieux humides, que nos contrées de l'Ouest devraient à
tout prix adopter! On sait l'affectueux respect des Hollandais pour cet
excellent oiseau. Dans leurs marchés, on le voit paisible, debout sur
une patte, rêvant au milieu de la foule, se sentant aussi en sûreté
qu'au sein des plus profonds déserts. Chose bizarre, mais très-certaine,
le paysan hollandais qui parfois a eu le malheur de blesser sa cigogne
et de lui casser la patte, lui en met une de bois.
Pour revenir, ce séjour de Nantes eût été d'un charme infini pour un
esprit moins absorbé. Ce beau lieu, cette grande liberté de travail,
cette solitude si douce dans une telle société, c'était une harmonie
rare, comme on ne la rencontre presque jamais dans la vie. Cette douceur
contrastait fortement avec les pensées du présent, avec le sombre passé
qui alors occupait ma plume. J'écrivais 93. L'héroïque et funèbre
histoire m'enveloppait, me possédait, le dirai-je? me consumait. Tous
les éléments de bonheur que j'avais autour de moi, que je sacrifiais au
travail, les ajournant pour un temps qui, selon toute apparence, devait
m'être refusé, je les regrettais jour par jour, et j'y reportais sans
cesse un triste regard. C'était un combat journalier de l'affection et
de la nature contre les sombres pensées du monde de l'homme.
Ce combat même sera toujours pour moi un attachant souvenir. Le lieu
m'est resté sacré en pensée. Il n'existe plus autrement. La maison est
détruite, une autre bâtie à la place. Et c'est pour cela que je m'y suis
arrêté un peu. Mon cèdre pourtant a survécu; chose rare, car les
architectes ont la haine des arbres, en ce temps.
Quand j'approchai cependant de la fin de mon travail, quelques ombres
s'éclaircirent de cette nuit sauvage. Mes tristesses étaient moins
amères, sûr que j'étais désormais de laisser ce monument de cruelle,
mais féconde expérience. Je recommençai à entendre les voix de la
solitude, et mieux, je crois, qu'à tout autre âge, mais lentement, et
d'une oreille inaccoutumée, comme celui qui serait mort quelque temps et
reviendrait de là-bas.
Jeune, avant d'être saisi par cette implacable histoire, j'avais senti
la nature, mais d'une chaleur aveugle, d'un coeur moins tendre
qu'ardent. Plus récemment, établi dans la banlieue de Paris, ce
sentiment m'avait repris. J'avais vu, non sans intérêt, mes fleurs
maladives dans ce sol aride, si sensibles tous les soirs au bonheur de
l'arrosement, visiblement reconnaissantes. Combien davantage à Nantes,
entouré d'une nature si puissante et si féconde, voyant l'herbe pousser
d'heure en heure et toute vie animale multiplier autour de moi, ne
devais-je pas, moi aussi, germer et revivre de ce sentiment nouveau!
Si quelque chose eût pu y rappeler mon esprit et rompre le sombre
enchantement, c'eût été une lecture que parfois nous faisions le soir,
les _Oiseaux de France_ de Toussenel, heureuse et charmante transition
de la pensée nationale à celle de la nature.
Tant qu'il y aura une France, son alouette et son rouge-gorge, son
bouvreuil, son hirondelle, seront insatiablement lus, relus, redits. Et
s'il n'y avait plus de France, dans ces pages attendrissantes autant
qu'ingénieuses, nous retrouverions encore ce que nous eûmes de meilleur,
la vraie senteur de cette terre, le sens gaulois, l'esprit français,
l'âme même de notre patrie.