D'ailleurs l'archéologie n'a vraiment de charme que lorsqu'on la

transpose en une forme d'art. Je ne voudrais pas déprécier les

services d'érudits laborieux, mais je crois que l'usage fait par Keats

du Dictionnaire de Lemprière est pour nous d'une valeur beaucoup

plus grande que le travail du professeur Max Müller traitant la

même mythologie comme une maladie du langage. Plutôt _Endymion_ que

n'importe quelle théorie même sensée ou, comme dans le cas présent,

insensée, d'une épidémie parmi les adjectifs! Et qui ne sent que la

plus grande gloire du livre de Piranèse est qu'il suggéra à Keats son

«Ode sur une urne grecque»? L'art, et l'art seul, peut rendre belle

l'archéologie et l'art théâtral peut en faire un emploi plus direct

et plus vivant, car il peut combiner, en une représentation exquise,

l'illusion de la vie réelle et la merveille du monde irréel. Mais le

seizième siècle ne fut pas seulement l'époque de Vitruve, il fut aussi

l'époque de Vecellio. Chaque nation semble s'être intéressée tout à

coup aux costumes de ses voisins. L'Europe se mit à examiner ses habits

et le nombre de livres publiés sur les costumes nationaux est tout à

fait extraordinaire. Au début du siècle, la _Chronique de Nuremberg_,

avec ses deux mille gravures, atteignit sa cinquième édition et,

avant la fin du même siècle, dix-sept éditions furent publiées de la

_Cosmographie_ de Munster. Outre ces deux livres, il y eut aussi les

œuvres de Michaël Colyns, de Hans Weygel, d'Amman et de Vecellio, tous

bien illustrés, quelques dessins dans Vecellio étant probablement du

Titien.

Mais ce n'était pas seulement des livres et des traités qu'on

en acquérait la connaissance. L'habitude croissante des voyages

en pays étrangers, les relations commerciales s'augmentant entre

pays et la fréquence de missions diplomatiques donnaient à chaque

nation des occasions nombreuses d'étudier les formes diverses du

costume contemporain. Après le départ d'Angleterre, par exemple, des

ambassadeurs du Tsar, du sultan et du prince du Maroc, Henri VIII et

ses amis donnèrent plusieurs bals masqués dans l'étrange parure de

leurs visiteurs. Plus tard Londres vit, trop souvent peut-être, la

sombre splendeur de la Cour espagnole et vers Elizabeth vinrent des

envoyés de tous les pays dont les costumes, nous apprend Shakespeare,

eurent une influence importante sur ceux d'Angleterre.

Et l'intérêt ne se borna pas seulement au vêtement classique ou à

celui des nations étrangères; il y eut aussi de nombreuses recherches,

surtout par les gens de théâtre, à propos des anciens costumes de

l'Angleterre elle-même, et quand Shakespeare, dans le prologue d'une

de ses pièces, exprime son regret de ne pouvoir produire des casques

de l'époque, il parle en directeur et non simplement en poète du temps

d'Elisabeth. A Cambridge par exemple, une représentation de _Richard

III_ fut donnée de son temps, dans laquelle les acteurs furent revêtus

d'habits de l'époque pris à la Tour dans la grande collection des

costumes historiques toujours ouverte aux directeurs de théâtre et

parfois mise à leur disposition. Je ne puis m'empêcher de croire que

cette représentation a dû être beaucoup plus artistique au point de

vue du costume que celle donnée par Garrick d'une pièce de Shakespeare

sur le même sujet où il parut lui-même dans un indescriptible costume

de fantaisie, tous les autres acteurs portant le costume du temps de

Georges III, Richmond se faisant surtout beaucoup admirer sous un

uniforme de jeune garde.

Quelle est, en effet, l'utilité pour la scène de cette archéologie,

objet d'une terreur si singulière pour les critiques, si ce n'est

qu'elle seule peut nous donner l'architecture et l'apparat qui

conviennent à l'époque où l'action se passe? Elle nous met à même

de voir un Grec vêtu vraiment comme un Grec et un Italien comme un

Italien; de jouir des arcades de Venise et des balcons de Vérone et,

si la pièce a trait à l'une des grandes ères de l'histoire de notre

pays, de contempler l'époque sous sa véritable parure et le roi sous

l'habit qu'il portait de son vivant. Et je me demande, en passant, ce

que Lord Lytton aurait dit, il y a quelque temps, au Princess Theatre,

si le rideau s'était levé sur le «Brutus» de son père, se reposant dans

une chaise de la Reine Anne, coiffé d'une perruque flottante et vêtu

d'un peignoir à fleurs, costume que l'on regardait au siècle dernier

comme spécialement approprié à un ancien Romain! Car, en ces heureux

jours du drame, nulle archéologie ne troublait la scène ou ne désolait

les critiques, et nos grands-pères inartistes se tenaient, paisibles,

dans une suffocante atmosphère d'anachronismes, et voyaient, avec la

béate complaisance de l'âge de prose, un Iachimo en poudre, avec des

mouches, un Lear en manchettes de dentelle et une Lady Macbeth avec

une large crinoline. J'admets que l'on attaque l'archéologie pour son

réalisme excessif, mais l'attaquer comme pédantesque me semble tout à

fait hors de mesure. D'ailleurs, l'attaquer pour une raison quelconque

est une sottise; il serait tout aussi bien de parler de l'équateur

avec irrespect. L'archéologie, étant une science, n'est ni bonne ni

mauvaise; elle est un fait, simplement. Sa valeur dépend tout entière

de la façon dont on l'emploie et cet emploi est de la compétence de

l'artiste et de l'artiste seul. Nous nous adressons à l'archéologue

pour les matériaux, à l'artiste pour la méthode.

En dessinant les décors et les costumes pour n'importe quelle pièce de

Shakespeare, l'artiste doit tout d'abord établir quelle date convient

au drame. Celle-ci doit être déterminée par l'esprit général de la

pièce plutôt que par les allusions historiques qui peuvent s'y trouver.

La plupart des _Hamlets_ que j'ai vus étaient situés en une époque trop

ancienne. _Hamlet_ est essentiellement un élève de la Renaissance du

Savoir et si l'allusion faite à l'invasion récente de l'Angleterre

par les Danois le recule au neuvième siècle, l'usage des fleurets lui

donne une date beaucoup plus récente. Quoi qu'il en soit, la date étant

fixée, l'archéologue doit nous fournir les faits que l'artiste doit

transformer en effets.

On a dit que les anachronismes de ses pièces montrent que Shakespeare

dédaignait l'exactitude historique et l'on a attaché une grande

importance à la maladroite citation d'Aristote faite par Hector.

D'autre part, les anachronismes sont en réalité peu nombreux et peu

importants et si l'attention de Shakespeare avait été attirée sur eux

par un confrère artiste, il les eût probablement corrigés. Car s'ils ne

sont pas tout à fait des taches, ils ne constituent certainement pas

les grandes beautés de son œuvre, ou du moins s'ils les constituent,

leur charme anachronique ne peut être mis en valeur que si la pièce

est montée exactement et d'accord avec la date qui lui convient. En

considérant les pièces de Shakespeare dans leur ensemble, ce qui est

véritablement remarquable c'est leur extraordinaire fidélité vis-à-vis

des personnages et des intrigues. Un grand nombre de ses _dramatis

personæ_ sont des gens qui ont réellement existé et quelques-uns

d'entre eux avaient pu être vus dans la vie réelle par une partie de

ses spectateurs. La plus violente attaque, en effet, dont Shakespeare

fut l'objet de son temps fut sa prétendue caricature de Lord Cobham.

Quant à ses intrigues, Shakespeare les tire constamment, soit de

l'histoire authentique, soit des anciennes ballades et traditions

qui servaient d'histoire au public du temps d'Elisabeth et que même

aujourd'hui aucun historien scientifique ne pourrait écarter comme

absolument inexactes. Et non seulement il choisit le fait au lieu de la

fantaisie comme base d'une grande partie de son œuvre imaginative, mais

il donne toujours à chaque pièce le caractère général, l'atmosphère

sociale en un mot de l'époque dont il s'agit. Comme il reconnaît la

stupidité pour l'un des traits caractéristiques permanents de toute

civilisation européenne, il ne voit pas de différence entre une

populace de Londres de son temps et une populace romaine des temps

païens, entre un sot guetteur de Messine et un sot juge de paix de

Windsor. Mais quand il s'occupe de plus hauts caractères, de ces

exceptions de chaque époque, si belles qu'elles en deviennent les

types, il leur donne absolument la marque et le sceau de leur temps.

Virgilia est une de ces épouses romaines sur la tombe desquelles on

écrivait: «Domi mansit, lanam fecit», aussi certainement que Juliette

est la jeune fille romantique de la Renaissance. Il est d'une même

exactitude en ce qui concerne les caractéristiques de race. Hamlet

a toute l'imagination et l'irrésolution des nations du Nord et la

princesse Catherine est aussi française que l'héroïne de _Divorçons_.

Henri V est un pur Anglais et Othello un véritable Maure.

Et quand Shakespeare s'occupe de l'histoire d'Angleterre du XIV^e au

XVI^e siècle, il est merveilleux de voir le soin qu'il prend d'une

parfaite exactitude; il suit en effet Holinshed, avec une curieuse

fidélité. Les guerres incessantes entre la France et l'Angleterre sont

décrites par lui avec une extraordinaire précision; il va jusqu'à

donner les noms des villes assiégées, les ports de débarquement et

d'embarquement, les lieux et les dates des batailles, les titres des

commandants des deux pays et les listes des tués et des blessés. A

propos des guerres civiles des _Roses_, nous avons de lui nombre de

généalogies minutieuses des sept fils d'Edouard III; les prétentions

au trône des Maisons rivales d'York et de Lancastre sont discutées

tout au long, et si l'aristocratie anglaise ne lit pas Shakespeare

comme poète, elle devrait certainement le lire comme une sorte de

«Peerage» ancien. Il est à peine un seul titre dans la Chambre Haute,

à l'exception bien entendu des titres sans intérêt pris par les lords

légistes, qui n'apparaissent dans Shakespeare avec de nombreux détails

dignes ou non de foi sur l'histoire de la famille. S'il était vraiment

nécessaire que les enfants des écoles connaissent tout ce qui a trait

aux guerres des Roses, ils pourraient apprendre leurs leçons tout aussi

bien dans Shakespeare que dans leur livre scolaire à un shilling et

les apprendre, je n'ai pas besoin de le dire, d'une façon beaucoup plus

agréable. Même au temps de Shakespeare, on reconnaissait à ses pièces

cet avantage. «Les pièces historiques enseignent l'histoire à ceux qui

ne peuvent la lire dans les chroniques» dit Heywood dans un traité sur

la scène, et pourtant je suis sûr que les chroniques du XVI^e siècle

étaient d'une lecture beaucoup plus charmante que les livres scolaires

du XIX^e.

Naturellement, la valeur esthétique des pièces de Shakespeare ne dépend

en aucune façon des faits qui leur servent de thèmes, mais de leur

Vérité et la Vérité est toujours indépendante des faits, les inventant

ou les choisissant à plaisir. Mais l'emploi des faits par Shakespeare

est une très intéressante partie de sa méthode de travail et nous

montre son attitude vis-à-vis de la scène et ses rapports avec le grand

art de l'illusion. Il eût été en vérité très surpris de voir ranger

ses pièces parmi les «contes de fées» comme le fait Lord Lytton, car

l'un de ses buts était de créer pour l'Angleterre un drame historique

national qui traiterait d'incidents familiers au public et de héros qui

vivaient dans la mémoire du peuple. Le patriotisme, est-il besoin de

le dire, n'est pas une qualité nécessaire de l'art, mais il signifie

pour l'artiste la substitution d'un sentiment universel à un sentiment

individuel et pour le public la présentation d'une œuvre d'art sous

une forme plus attrayante et populaire. Il est digne de remarque que

les premiers et les derniers succès de Shakespeare furent des pièces

historiques.

On pourrait demander ce que tout cela peut avoir à faire avec

l'attitude de Shakespeare vis-à-vis du costume. Je répondrais qu'un

dramaturge qui appuie si fortement sur l'exactitude historique du fait

devait accueillir l'exactitude historique du costume comme un très

important accessoire à sa méthode d'illusions. Et je n'hésite pas à

dire qu'il le fit. L'allusion aux casques du temps, dans le prologue de

_Henri V_, peut être considérée comme fantaisiste, bien que Shakespeare

ait dû voir souvent

le casque même

qui épouvantait l'air à Azincourt,

là où il est encore suspendu dans l'ombre épaisse de Westminster Abbey,

à côté de la selle de ce «suppôt de la renommée», et le bouclier

bossué avec sa garniture de velours bleu en lambeaux et ses lys d'or

fané; mais l'emploi de tabards militaires dans _Henri VI_ est de la

pure archéologie car on n'en portait pas au seizième siècle et le

propre tabard du Roi, je peux le mentionner, était encore suspendu

au-dessus de sa tombe, au temps de Shakespeare, dans la chapelle de

Saint-Georges, à Windsor. Car, jusqu'à l'époque du malheureux triomphe

des Philistins en 1645, les chapelles et les cathédrales d'Angleterre

furent les grands musées nationaux d'archéologie et l'on y gardait

les armures et les costumes des héros de l'histoire anglaise. Bien

des choses, évidemment, furent conservées à la Tour et même au temps

d'Elizabeth, les touristes venaient là pour voir les curieuses reliques

du passé, telles que l'énorme lance de Charles Brandon, qui fait encore

aujourd'hui, je crois, l'admiration de nos visiteurs provinciaux;

mais les cathédrales et les églises étaient, en général, choisies

comme étant les reliquaires désignés pour recevoir les antiquités

historiques. Canterbury peut encore nous montrer le casque du Prince

Noir; Westminster, les robes de nos rois, et, dans le vieux Saint-Paul,

la bannière même qui flotta sur le champ de bataille de Bosworth fut

suspendue par Richmond.

En somme, où que Shakespeare allât dans Londres, il voyait les

habillements et les accessoires des temps passés et l'on ne peut douter

qu'il n'en ait tiré parti. L'emploi de la lance et du bouclier, par

exemple, dans le combat, si fréquent dans ses pièces, est tiré de

l'archéologie et non des accoutrements militaires de son époque; et

l'usage qu'il fait généralement de l'armure pour la bataille n'était

pas un trait caractéristique de son temps où elle disparaissait

rapidement devant les armes à feu. D'autre part, le cimier du casque de

Warwick, auquel il est attaché tant d'importance dans _Henri VI_, est

absolument correct dans une pièce se passant au XV^e siècle où l'on

portait, en général, des cimiers, mais ne l'aurait pas été dans une

pièce se passant au temps même de Shakespeare, alors que des plumes et

des panaches les avaient remplacés, mode—il nous le dit lui-même dans

_Henri VIII_—empruntée à la France.

Pour les pièces historiques, nous pouvons donc être sûrs que l'on

faisait usage de l'archéologie, et je suis certain qu'il en était de

même pour les autres. L'apparition de Jupiter sur son aigle, la foudre

en main, de Junon avec ses paons et d'Iris avec son arc multicolore,

le masque d'Amazone et celui des cinq Illustres, tout cela peut être

regardé comme archéologique, et la vision de Posthumus dans la prison

de Sicilius Leonatus—«un vieillard, vêtu en guerrier, conduisant

une matrone ancienne»—l'est clairement aussi. J'ai déjà parlé du

«costume athénien» par lequel Lysander se distingue d'Oberon; mais un

des exemples les plus marqués est celui du costume de Coriolan que

Shakespeare va chercher directement dans Plutarque. Cet historien, dans

sa Vie du grand Romain, nous parle de la guirlande de feuilles de chêne

dont fut couronné Caius Marcius et de la sorte curieuse de vêtement

avec lequel il dut, suivant l'ancienne mode, briguer les suffrages de

ses électeurs; sur ces deux points, il entre en de longues recherches,

examinant l'origine et la signification des vieilles coutumes.

Shakespeare, un véritable artiste, accepte les faits de l'antiquaire

et les transforme en effets dramatiques et pittoresques: la robe

d'humilité, en effet, la «robe du loup» comme Shakespeare la nomme,

est la note centrale de la pièce. Il y a d'autres cas que je pourrais

citer, mais celui-ci suffit au but que je me propose et il rend évident

qu'en montant une pièce avec les costumes exacts de l'époque, selon les

meilleures autorités, nous nous conformons aux désirs et à la méthode

de Shakespeare.

Si même il n'en était pas ainsi, il n'y a pas plus de raison de

continuer les imperfections que l'on suppose avoir caractérisé la

mise en scène de Shakespeare que de faire jouer Juliette par un jeune

homme ou d'abandonner l'avantage du décor changeant. Une grande œuvre

d'art dramatique ne doit pas seulement exprimer la passion moderne au

moyen de l'auteur, mais elle doit nous être présentée sous la forme la

plus adaptée à l'esprit moderne. Racine donna ses pièces romaines en

costume Louis XIV sur une scène encombrée de spectateurs, mais nous

exigeons des conditions différentes pour jouir de son art. La parfaite

exactitude de détail, pour produire l'illusion parfaite, nous est

nécessaire. Il nous faut seulement prendre garde à ce que les détails

n'usurpent pas la place principale, devant toujours être subordonnés

au motif général de la pièce. Mais la subordination en art n'implique

pas le dédain de la vérité; elle signifie la transformation du fait en

effet et l'attribution à chaque détail de sa valeur relative:

Les petits détails d'histoire et de vie domestique (dit Hugo) doivent

être scrupuleusement étudiés et reproduits par le poète, mais

uniquement comme des moyens d'accroître la réalité de l'ensemble, et

de faire pénétrer jusque dans les coins les plus obscurs de l'œuvre

cette vie générale et puissante au milieu de laquelle les personnages

sont plus vrais, et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes.

Tout doit être subordonné à ce but. L'Homme sur le premier plan, le

reste au fond.

Le passage est intéressant, venant du premier grand dramaturge

français qui employa l'archéologie à la scène et dont les pièces,

bien qu'absolument correctes dans les détails, sont connues de tous

pour leur passion, non pour leur pédantisme—pour leur vie, non pour

leur science. Il est vrai qu'il a fait certaines concessions quand il

s'agissait de l'emploi d'expressions curieuses ou étranges. Ruy Blas

parle de M. de Priégo, comme d'un «sujet du roi» au lieu d'un «noble

du roi», et Angelo Malipieri parle de «la croix rouge» au lieu de «la

croix de gueules». Mais ce sont là des concessions faites au public

ou plutôt à une partie du public. «J'en offre ici toutes mes excuses

aux spectateurs intelligents, dit-il en note dans une de ses pièces;

espérons qu'un jour un seigneur vénitien pourra dire tout bonnement,

sans péril, son blason sur le théâtre. C'est un progrès qui viendra.»

Et, bien que la description de l'écusson ne soit pas rédigée en termes

précis, cependant l'écusson lui-même était d'une rigoureuse exactitude.

On peut dire, bien entendu, que le public ne remarque point ces

choses-là; mais il faut d'un autre côté se souvenir que l'art n'a pas

d'autre but que sa propre perfection, qu'il ne marche que d'accord

avec ses propres lois, et que la pièce décrite par Hamlet comme étant

lettre morte pour la majorité est celle qu'il loue hautement. Du

reste, le public a subi une transformation, en Angleterre du moins. Il

apprécie bien plus la beauté aujourd'hui qu'il y a quelques années,

et bien qu'il ne soit pas familier avec les autorités et les données

archéologiques de ce qui lui est montré, il goûte cependant le charme

du spectacle offert. Et ceci est l'important. Il est mieux de prendre

plaisir à une rose que de mettre sa racine sous un microscope.

L'exactitude archéologique est simplement une condition de l'illusion

scénique, elle n'en constitue pas la qualité. Et la proposition de Lord

Lytton que les costumes soient beaux, simplement, sans être exacts,

est basée sur une compréhension erronée de la nature du costume et

de sa valeur sur la scène. Cette valeur est double, pittoresque et

dramatique; la première dépend de la couleur du vêtement; la seconde de

son dessin et de son caractère. Mais ces deux valeurs s'entremêlent

à un tel point que partout où de nos jours on a dédaigné l'exactitude

historique et où les divers costumes d'une pièce ont été pris à des

époques différentes, le résultat a été que la scène est devenue ce

chaos de costumes, cette caricature des siècles, le Bal masqué, pour

la ruine totale de tout effet dramatique et pittoresque. Les habits

d'une époque ne s'harmonisent pas artistiquement avec les habits d'une

autre et, au point de vue dramatique, embrouiller les costumes c'est

embrouiller la pièce. Le costume est un produit, une évolution et un

signe important, le plus important peut-être, des mœurs, des coutumes

et du mode de vie de chaque siècle. L'aversion puritaine pour la

couleur, l'ornement et la grâce dans l'habillement fut une partie de la

grande révolte des classes moyennes au XVII^e siècle contre la Beauté.

Un historien qui négligerait ce trait, nous donnerait de l'époque

un tableau très inexact et un dramaturge qui ne s'en servirait pas,

perdrait un élément essentiel à la production d'un effet d'illusion.

L'effémination du costume qui caractérisa le règne de Richard était un

thème constant pour les auteurs contemporains. Shakespeare, écrivant

200 ans plus tard, fait du goût passionné du roi pour les habits

éclatants et pour les modes étrangères un trait particulier de la

pièce, depuis les reproches de Jean de Gaunt jusqu'au discours même de

Richard au troisième acte sur sa déposition du trône. Et il me semble

certain, d'après le discours de York, qu'il examina la tombe de Richard

à Westminster Abbey:

«Voyez, le roi Richard lui-même apparaît,

comme apparaît, rougissant, le soleil mécontent

hors du portrait enflammé de l'Orient

quand il aperçoit les nuages envieux

s'efforçant d'obscurcir sa gloire».

Car nous pouvons encore discerner sur la robe du roi, son symbole

favori: le soleil sortant d'un nuage. En somme, à chaque époque, les

conditions sociales sont si bien mises en exemple par le costume,

que représenter une pièce du XVI^e siècle en habits du XIV^e, ou

_vice-versa_, ferait que l'action semblerait sans réalité, puisqu'elle

serait sans vérité. Et si précieuse qu'elle soit comme effet scénique,

la plus haute beauté ne va pas seulement de pair avec l'exactitude

absolue de détail, mais elle en dépend en réalité. Inventer un costume

entièrement nouveau est presque impossible, sauf dans le burlesque

et l'extravagant, et quant à combiner les costumes des différents

siècles en un seul, l'expérience serait dangereuse et l'on pourrait

recueillir l'opinion de Shakespeare sur la valeur artistique d'un

mélange aussi hétéroclite, dans son incessante satire sur les dandys

du temps d'Elizabeth qui se croyaient bien habillés parce que leur

pourpoint venait d'Italie, leur chapeau d'Allemagne et leurs bas de

France. Il faut noter que les scènes les plus charmantes représentées

dans le théâtre, sont celles que caractérise une exactitude parfaite,

telles que les reprises de pièces du XVIII^e siècle par M. et M^{me}

Bancroft, la superbe représentation de _Beaucoup de bruit pour rien_

par M. Irving et le _Claudien_ de M. Barrett. D'ailleurs, et c'est ici

peut-être la réponse la plus complète à la théorie de Lord Lytton, on

doit se souvenir que ce n'est ni dans le costume, ni dans le dialogue

que réside la beauté, but principal du dramaturge. Le véritable

dramaturge vise d'abord à ce qui est caractéristique et ne désire pas

plus que ses personnages soient parés de beaux costumes, qu'il ne les

désire avec de belles natures ou parlant un bel anglais. Le véritable

dramaturge, en effet, nous montre la vie dans les conditions de l'art

et non pas l'art sous la forme de la vie. Le vêtement grec fut le

plus beau qu'ait jamais vu le monde, et le vêtement anglais du siècle

dernier un des plus monstrueux; nous ne pouvons cependant costumer

les personnages d'une pièce de Sheridan comme ceux d'une pièce de

Sophocle. Car, ainsi que le dit Polonius en son excellent discours, un

discours auquel, je suis heureux de le dire, je dois beaucoup: une des

premières qualités de l'habillement est son expression. Et le style

affecté du vêtement au dernier siècle fut la caractéristique naturelle

d'une société aux manières et à la conversation affectées, une

caractéristique que le dramaturge réaliste appréciera jusqu'aux détails

les plus minutieusement exacts et dont il ne peut puiser les matériaux

que dans l'archéologie.

Intentions(#51236) · 第 15 / 16 段