Sachant combien le tempérament artistique est toujours fasciné par

la beauté du costume, il introduit constamment dans ses pièces des

masques et des danses pour le seul plaisir qu'ils donnent aux yeux et

nous avons encore ses indications scéniques pour les trois grandes

processions dans _Henri VIII_, indications que caractérise la plus

extraordinaire minutie de détails, notant jusqu'aux colliers de S.

S. et les perles dans les cheveux d'Anne Boleyn. Rien ne serait plus

facile pour un directeur moderne que de reproduire ces apparats

absolument comme Shakespeare les indique; et ils étaient si exacts

qu'un des fonctionnaires de la cour de l'époque écrivant à un ami le

récit de la dernière représentation de la pièce au Globe Théâtre se

plaint de son caractère réaliste, notamment de l'apparition sur la

scène des Chevaliers de la Jarretière dans les robes et insignes

de l'ordre, ce qui devait, d'après lui, jeter le ridicule sur les

véritables cérémonies. Cela ressemblait beaucoup à ce même état

d'esprit qui fit, il y a quelque temps, interdire par le Gouvernement

français à ce délicieux acteur, M. Christian, de paraître sur scène

en uniforme sous prétexte que de caricaturer un colonel, pouvait

porter préjudice à la gloire de l'armée. D'ailleurs, la somptuosité

de costumes qui distingua la scène anglaise sous l'influence de

Shakespeare était attaquée par les critiques contemporains, non pas

pourtant en général par suite de tendances démocratiques au réalisme,

mais ordinairement sur ce terrain de la morale qui est toujours le

dernier refuge des gens privés du sens de la beauté.

Le point sur lequel, toutefois, je désire insister, n'est pas que

Shakespeare appréciait la valeur des beaux costumes pour le pittoresque

qu'ils ajoutent à la poésie, mais qu'il en vit la grande importance

pour la production de certains effets dramatiques. Un grand nombre

de ses pièces, telles que _Mesure pour Mesure_, _La Douzième Nuit_,

_Les deux Gentilshommes de Vérone_, _Tout est bien qui finit bien_,

_Cymbeline_ et d'autres dépendent, pour l'illusion, du caractère des

divers costumes portés par le héros ou l'héroïne. La scène délicieuse

de _Henri VI_ sur les miracles modernes de guérison par la foi, perd

tout son piquant si Gloster n'est pas en noir et écarlate et le

dénouement des _Joyeuses Commères de Windsor_ roule sur la couleur de

la robe d'Anne Page.

Quant aux déguisements qu'emploie Shakespeare, les exemples en sont

presque innombrables. Posthumus cache sa passion sous la défroque d'un

paysan, et Edgar son orgueil sous les haillons d'un idiot; Portia porte

l'habillement d'un homme de loi et Rosalinde est vêtue «en tous points

comme un homme»; le porte-manteau de Pisanio fait d'Imogène le jeune

Fidèle; Jessica s'enfuit de la maison paternelle, déguisée en jeune

garçon et Julia lie ses cheveux blonds en fantastiques nœuds d'amour

et revêt les chausses et le pourpoint; Henry VIII fait en berger la

cour à sa dame et Roméo en pèlerin; le prince Hal et Poins paraissent

d'abord en voleurs de grands chemins, vêtus de bougran, puis en tablier

blanc et pourpoint de cuir, comme garçons de taverne; quant à Falstaff,

n'est-il pas tour à tour un coureur de routes, une vieille femme, Herne

le Chasseur et un paquet de linge allant à la buanderie?

Les cas où le costume est employé pour intensifier la situation

dramatique ne sont pas moins nombreux. Après le meurtre de Duncan,

Macbeth apparaît en peignoir de nuit, comme s'il venait de s'éveiller;

Timon termine en haillons le rôle qu'il a commencé dans la splendeur;

Richard flatte les citoyens de Londres, couvert d'une méchante armure

usée, et dès qu'il s'est avancé dans le sang jusqu'au trône, marche

dans les rues, la couronne au front, et portant le saint Georges et

la Jarretière; le point culminant de _la Tempête_ est atteint quand

Prospéro, rejetant sa robe d'enchanteur, envoie Ariel chercher son

chapeau et sa rapière, et se révèle comme le Grand Duc italien; le

spectre lui-même, dans _Hamlet_, change son vêtement mystique pour

produire différents effets; quant à Juliette, un moderne faiseur de

pièces l'aurait probablement couchée dans son linceul et la scène n'eut

été qu'une scène d'horreur, mais Shakespeare la pare de riches et

somptueux vêtements dont la beauté fait du caveau «une salle de fête

illuminée», change la tombe en chambre nuptiale et donne le mot et le

thème du discours de Roméo sur la Beauté triomphant de la Mort.

Les plus menus détails de toilette, tels que la couleur des bas d'un

majordome, le dessin sur le mouchoir d'une épouse, la manche d'un jeune

soldat, et les chapeaux d'une femme à la mode deviennent entre les

mains de Shakespeare des points d'une réelle importance dramatique et

par quelques-uns même l'action de la pièce est établie d'une manière

absolue. Beaucoup d'autres dramaturges se sont servi du costume comme

méthode d'expression directe, aux yeux des spectateurs, du caractère

d'une personne dès son entrée en scène, quoique moins brillamment que

Shakespeare le fit dans le cas du dandy Parolles dont le vêtement,

soit dit en passant, ne peut être compris que par un archéologue. La

plaisanterie d'un maître et de son serviteur échangeant leur cotte

en présence du public, de matelots naufragés se chamaillant pour le

partage d'un lot de beaux vêtements, d'un chaudronnier qu'on habille

en duc pendant qu'il est ivre, peuvent être considérés comme une

partie de ce grand rôle que le costume a toujours joué dans la comédie

depuis Aristophane jusqu'à M. Gilbert, mais personne n'a tiré comme

Shakespeare des simples détails d'habillement et de parure une telle

ironie de contrastes, un effet aussi immédiat et aussi tragique, une

telle pitié et un tel pathétique. Armé de pied en cap, le roi mort

s'avance majestueusement sur les remparts d'Elseneur parce que tout

n'est pas bien au Danemark; le caban juif de Shylock fait partie de la

flétrissure sous laquelle souffre cette nature blessée et amère; Arthur

plaidant pour sa vie ne peut trouver de meilleurs arguments que de

parler du mouchoir donné par lui à Herbert:

Avez-vous le cœur? Quand votre tête vous faisait mal,

j'ai noué autour de votre front mon mouchoir,

(le meilleur que j'avais; une princesse l'avait fait pour moi),

et je ne vous l'ai jamais redemandé.

La serviette, tachée du sang d'Orlando, donne la première note sombre

dans cette exquise idylle sylvestre et nous montre la profondeur de

sentiment qui se cache sous l'esprit capricieux et le badinage obstiné

de Rosalinde.

La nuit dernière, il était sur mon bras; je l'ai baisé;

j'espère qu'il n'a pas été dire à mon seigneur

que j'en embrasse d'autres que lui,

dit Imogène, plaisantant sur la perte du bracelet déjà en route vers

Rome pour lui voler la foi de son époux; le Petit Prince, se rendant à

la Tour, joue avec la dague que son oncle porte à sa ceinture; Duncan

envoie une bague à Lady Macbeth la nuit où on doit le tuer, et l'anneau

de Portia change la tragédie du marchand en une comédie d'épouse. York,

le grand rebelle, meurt avec une couronne en papier sur la tête. Le

vêtement noir d'Hamlet est une sorte de leit-motiv de couleur dans la

pièce, comme le deuil de Chimène, dans _le Cid_, et le passage le plus

émouvant du discours d'Antoine est la présentation du manteau de César:

Je me souviens

de la première fois que le mit César.

C'était un soir d'été, dans sa tente,

le soir du jour où il avait vaincu les Nerviens...

Regardez, cet endroit fut traversé par le poignard de Cassius;

voyez quelle déchirure a faite l'envieux Casca:

c'est ici qu'entra le poignard de son bien-aimé Brutus...

Braves gens, quoi? vous pleurez et vous ne voyez encore

que le vêtement déchiré de notre César!

Les fleurs qu'Ophélie porte avec elle, dans sa folie, sont aussi

pathétiques que les violettes qui fleurissent sur une tombe; l'effet

que produit la course errante de Lear sur la bruyère est intensifié

au delà de toute expression par son accoutrement fantastique et quand

Cloten, blessé par le reproche de cette comparaison que sa sœur tire du

vêtement de son époux, s'enveloppe dans ce vêtement même pour commettre

sur elle son action honteuse, nous sentons qu'il n'y a rien dans tout

le réalisme moderne, rien, même dans _Thérèse Raquin_, ce chef-d'œuvre

d'horreur, qui pour la signification terrible et tragique puisse être

comparé avec cette scène étrange de _Cymbeline_.

Dans le dialogue aussi, quelques-uns des passages les plus frappants,

sont ceux suggérés par le costume:

Penses-tu, dit Rosalinde, que, bien qu'habillée en homme,

j'aie, dans mon naturel, un pourpoint et des chausses?

Et Constance:

Le chagrin remplit la place de mon enfant absent,

il gonfle de sa forme ses vêtements vides.

et le bref cri aigu d'Elisabeth:

Ah! coupez mes lacets!

Voilà quelques-uns des nombreux exemples qu'on pourrait citer. Un

des plus beaux effets que j'aie jamais vus sur la scène était quand

Salvini, au dernier acte de _Lear_, arrachant la plume du chapeau de

Kent, la posait sur les lèvres de Cordélia quand il en vient à ce vers:

Cette plume bouge; elle vit!

M. Booth, dont le Lear avait tant de nobles qualités de passion,

enlevait, je m'en souviens, pour le même geste, un peu de duvet à son

hermine archéologiquement incorrecte, mais le plus bel effet était

celui de Salvini aussi bien que le plus vrai. Et ceux qui virent

M. Irving, au dernier acte de _Richard III_, n'ont pas, j'en suis

sûr, oublié à quel point l'agonie et la terreur de son rêve étaient

intensifiées par contraste avec le calme et le repos qui le précédaient

et la diction de vers comme ceux-ci:

Eh bien! ma visière est-elle plus commode

et mon armure au complet a-t-elle été mise dans ma tente?

Veille à ce que mes bois de lance soient solides et pas trop lourds.

vers qui ont un double sens pour les spectateurs, rappelant les

derniers mots dont la mère de Richard le poursuivait, tandis qu'il

marchait vers Bosworth:

Emporte donc avec toi ma plus lourde malédiction

et qu'au jour de la bataille elle te fatigue davantage

que la complète armure que tu portes.

En ce qui concerne les ressources que Shakespeare avait à sa

disposition, il faut remarquer que tandis qu'il se plaint plus d'une

fois de la petitesse de la scène sur laquelle il devait représenter

de grandes pièces historiques et du manque de décors qui l'oblige à

retrancher de nombreux et utiles incidents de plein air, il écrit

toujours en dramaturge ayant à sa disposition un magasin d'habillements

des mieux fournis et pouvant compter sur le soin scrupuleux des acteurs

à se bien costumer. Il est difficile, même aujourd'hui, de représenter

une pièce comme la _Comédie des erreurs_, et c'est au pittoresque

hasard qui voulut que le frère de Miss Ellen Terry lui ressemblât, que

nous devons d'avoir vu la _Douzième nuit_ jouée comme il le faut. En

vérité, pour mettre n'importe quelle pièce de Shakespeare à la scène,

absolument comme il le désirait lui-même, il faut faire appel au

service d'un bon régisseur, d'un habile fabricant de perruques, d'un

costumier ayant le sens de la couleur et la connaissance des tissus,

d'un maître en l'art de se grimer, d'un maître d'armes, d'un maître de

danse et d'un artiste pour diriger personnellement tout l'ensemble. Car

il prend toujours le plus grand soin de nous indiquer le costume et

l'aspect de chaque personnage. «Racine abhorre la réalité, dit quelque

part Auguste Vacquerie, il ne daigne pas s'occuper de son costume. Si

l'on s'en rapportait aux indications du poète, Agamemnon serait vêtu

d'un sceptre et Achille d'une épée.» Mais avec Shakespeare, il en

est bien autrement. Il nous donne des indications sur les costumes

de Perdita, de Florizel, d'Autolycus, des Sorcières dans _Macbeth_

et de l'apothicaire dans _Roméo et Juliette_, plusieurs descriptions

minutieuses de son chevalier obèse et un compte rendu détaillé du

costume extraordinaire dans lequel Petruchio doit se marier. Rosalinde,

nous dit-il, est grande et doit porter une lance et une petite dague;

Celia est plus petite et doit se teindre le visage en brun pour

paraître halée par le soleil. Les enfants qui jouent les fées dans

la forêt de Windsor doivent être vêtus en blanc et vert—compliment

indirect à la Reine Elizabeth dont c'étaient les couleurs favorites—et

les anges qui viennent vers Catherine, dans Kimbolton, ont des

guirlandes vertes et des visières dorées. Bottom est vêtu d'étoffe

grossière, Lysander se distingue d'Obéron parce qu'il porte un

costume athénien et Launce a des trous à ses souliers. La duchesse de

Gloucester se tient debout dans un drap blanc avec son époux en deuil

à côté d'elle. Le costume bigarré du Fou, l'écarlate du Cardinal,

et les lys de France brodés sur les cottes anglaises, tout cela est

matière à plaisanterie et à sarcasme dans le dialogue. Nous connaissons

les dessins de l'armure du Dauphin et de l'épée de la Pucelle, le

cimier du casque de Warwick et la couleur du nez de Bardolph. Portia

a des cheveux dorés, Phœbé des cheveux noirs, Orlando a des boucles

châtain et la chevelure de Sir Andrew Aguecheek pend comme le lin

sur une quenouille et ne frise pas du tout. Certains personnages sont

vigoureux, d'autres chétifs; il en est de bossus; il en est qui sont

blonds, d'autres bruns et certains doivent se noircir la figure. Lear a

une barbe blanche, le père d'Hamlet, une grisonnante et Benedict doit

raser la sienne au cours de la pièce. D'ailleurs, au sujet des barbes,

Shakespeare est tout à fait minutieux; il nous indique les couleurs

nombreuses et variées en usage et suggère aux acteurs de veiller à ce

que les leurs soient toujours convenablement attachées. Il y a une

danse de moissonneurs en chapeaux de paille de seigle et de rustres

en vêtements poilus comme des satyres, un masque d'Amazone, un masque

de Russe et un masque classique; plusieurs scènes immortelles sur un

passereau dans une tête d'âne, une émeute à propos de la couleur d'un

habit, que le Lord Maire de Londres doit apaiser, et une scène entre un

mari furieux et la modiste de sa femme au sujet d'une manche tailladée.

Quant aux métaphores que Shakespeare tire du costume, et aux aphorismes

que celui-ci lui fait émettre, à ses attaques contre les modes de son

temps, en particulier contre les dimensions ridicules des chapeaux

féminins, aux nombreuses descriptions du _mundus muliebris_, depuis la

chanson d'Autolycus dans le _Conte d'hiver_ jusqu'à la description de

la robe de la Duchesse de Milan dans _Beaucoup de bruit pour rien_,

leur nombre s'oppose à toute citation. Il serait bon cependant de

rappeler que la Philosophie des Habits se trouve tout entière dans la

scène de Lear avec Edgar—scène qui a l'avantage de la brièveté et du

style sur la sagesse grotesque et la métaphysique un peu déclamatoire

du _Sartor Resartus_. Mais de ce que j'ai déjà dit, ressort clairement,

je crois, que Shakespeare s'intéressait beaucoup au costume. Je ne

prétends pas qu'il s'y intéressait en ce sens superficiel d'où l'on

a conclu, d'après sa connaissance des actes légaux et des narcisses,

qu'il fut le Blackstone et le Paxton de l'époque d'Elizabeth, mais qu'à

ses yeux le costume devait produire un effet immédiat sur le public

et servir d'expression à certains types de personnages et qu'il était

l'un des facteurs essentiels des moyens dont dispose un véritable

illusionniste. Pour lui, en effet, le visage contrefait de Richard

valait autant que la beauté de Juliette; il met la serge du prolétaire

à côté de la soie du seigneur et ne voit que les effets scéniques que

l'on peut tirer de l'un et de l'autre; il goûte autant de plaisir avec

Caliban qu'avec Ariel, avec des haillons qu'avec des habits dorés et

reconnaît la beauté artistique de la laideur.

La difficulté qu'éprouva Ducis dans sa traduction d'Othello à cause

de l'importance donnée à un objet aussi vulgaire qu'un mouchoir et

son essai d'en atténuer la grossièreté en faisant répéter au Maure:

«Le bandeau! le bandeau!» pourrait être prise comme exemple de la

différence entre _la tragédie philosophique_ et le drame de la vie

réelle, et l'introduction pour la première fois du mot _mouchoir_ au

Théâtre Français fut une date dans ce mouvement Romantico-réaliste

dont Hugo est le père et M. Zola l'_enfant terrible_, de même que le

classicisme du début de ce siècle fut accentué par le refus de Talma

de jouer plus longtemps les héros grecs en perruques poudrées, un

des nombreux exemples de ce désir d'exactitude archéologique dans le

costume qui a distingué les grands acteurs de notre époque.

En critiquant l'importance donnée à l'argent dans la _Comédie humaine_,

Théophile Gautier dit que Balzac peut se poser comme l'inventeur d'un

nouveau héros dans la fiction, _le héros métallique_. On peut dire

de Shakespeare qu'il fut le premier à voir la valeur dramatique des

pourpoints et qu'un summum d'effets peut dépendre d'une crinoline.

L'incendie du Globe-Théâtre—événement dû, soit dit en passant, aux

résultats de la passion pour l'illusion scénique qui distinguait

la direction de Shakespeare—nous a malheureusement privés d'un

grand nombre de documents importants, mais dans l'inventaire, qui

existe encore, du magasin de costumes d'un théâtre de Londres au

temps de Shakespeare, on voit mentionnés des costumes particuliers

pour cardinaux, bergers, rois, paillasses, moines et bouffons; des

cottes vertes pour les hommes de Robin Hood et une robe verte pour

Maid Marian; un pourpoint blanc et or pour Henri V et une robe pour

Longshanks; en outre, des surplis, des chapes, des robes de damas,

des robes de drap d'or et de drap d'argent, des robes de taffetas, de

calicot, des cottes de velours, de satin, de ratine, des justaucorps

de cuir jaune et de cuir noir, des costumes rouges, des costumes gris,

des costumes de Pierrot français, une robe «pour se rendre invisible»

qui semble au prix de trois livres dix shillings bien peu dispendieuse

et quatre incomparables vertugadins, toutes choses qui témoignent du

désir de donner à chaque personnage un costume approprié. On y trouve

également inscrits: des costumes espagnols, maures et danois, des

casques, des lances, des boucliers peints, des couronnes impériales

et des tiares de papes, aussi bien que des costumes pour janissaires

turcs, pour sénateurs Romains et pour tous les dieux et déesses de

l'Olympe, ce qui démontre de la part du directeur du théâtre de grandes

recherches archéologiques. Il est vrai qu'il est fait mention d'un

corsage pour Eve, mais probablement la _donnée_ de la pièce était après

la Chute.

En vérité, quiconque veut bien examiner l'époque de Shakespeare verra

que l'archéologie fut l'un de ses traits caractéristiques. Après cette

résurrection des formes classiques d'architecture qui fut un des

signes de la Renaissance et l'impression, à Venise et ailleurs, des

chefs-d'œuvre des littératures grecque et latine, survint naturellement

un intérêt pour la décoration et le costume du monde antique. Et ce

ne fut pas pour le savoir qu'ils en pouvaient tirer, mais plutôt pour

la beauté qu'ils pouvaient créer, que les artistes étudiaient ces

choses. Les curieux objets que des fouilles apportaient constamment

à la lumière ne tombaient pas en poussière dans un musée pour la

contemplation d'un conservateur blasé et l'_ennui_ d'un policeman que

l'absence de tout crime fait bâiller. Ils servaient de motifs à la

production d'un nouvel art qui n'était pas seulement beau, mais encore

étrange.

Infessura nous raconte qu'en 1485 des ouvriers creusant la voie

Appienne rencontrèrent un ancien sarcophage romain avec cette

inscription: «Julia, fille de Claudius». En ouvrant le coffre, ils

trouvèrent dans ses flancs de marbre le corps d'une belle jeune

fille d'environ quinze ans, préservé par un embaumement habile de la

corruption et de la ruine du temps. Ses yeux étaient entr'ouverts, sa

chevelure ondulait autour d'elle en boucles d'or et la fleur de la

jeunesse n'avait pas encore quitté ses lèvres et ses joues. Portée

au Capitole, elle devint aussitôt l'objet d'un nouveau culte, et de

tous les coins de la cité, des pèlerins vinrent en foule pour adorer

la châsse merveilleuse jusqu'à ce que le Pape, craignant que ceux

qui avaient trouvé le secret de la beauté dans une tombe païenne,

n'oublient quel secret contenait le sépulcre grossier et taillé dans le

roc de Judée, eut fait emporter le corps que l'on enterra nuitamment.

Si même elle est une légende, cette histoire a du moins la valeur de

nous montrer l'attitude de la Renaissance vis-à-vis du monde antique.

L'archéologie n'était pas pour eux une science d'antiquaires. C'était

un moyen de rendre à la sèche poussière de l'antiquité le souffle même

et la beauté de la vie et de remplir du vin nouveau du romantisme

des formes qui autrement eussent été vieilles et décrépites. Depuis

la chaire de Niccola Pisano jusqu'au «Triomphe de César» de Mantegna

et au service que Cellini dessina pour le roi François, on peut

suivre l'influence de cet esprit; il ne se bornait pas seulement aux

arts immobiles—les arts du mouvement arrêté—mais son influence

se voyait aussi dans les grandes mascarades grecques ou romaines,

constant amusement des cours joyeuses de l'époque et dans ces pompes

et processions publiques par lesquelles les citoyens des grandes

villes commerçantes venaient saluer les princes qui les visitaient;

spectacles, soit dit en passant, auxquels on accordait une telle

importance, qu'on les reproduisit en de grandes estampes, ce qui prouve

l'intérêt général que l'on prenait alors à ces sortes de choses.

Et cet usage de l'archéologie dans les spectacles, bien loin de

provenir d'un excès de pédantisme, est à tous les points de vue

légitime et beau; car la scène est non seulement le lieu de réunion

de tous les arts, mais elle est aussi le retour de l'art à la vie.

Parfois, dans un roman archéologique, l'emploi de termes étranges

et tombés en désuétude semble cacher la réalité sous l'érudition et

j'ose dire qu'un grand nombre des lecteurs de _Notre-Dame de Paris_

ont été très embarrassés à propos du sens d'expressions telles que la

_casaque à mahoitres_, _les voulgiers_, _le gallimard taché d'encre_,

les _craaquiniers_ et le reste; mais à la scène, quelle différence!

Le monde ancien s'éveille de son sommeil et l'histoire se déroule

comme un spectacle devant nos yeux, sans nous obliger à recourir à

un dictionnaire ou à une encyclopédie pour que notre plaisir soit

parfait. Il n'est vraiment d'aucune nécessité que le public connaisse

les autorités présidant à la mise en scène d'aucune pièce. Avec des

matériaux qui sont probablement très peu familiers à la majorité des

gens, tels par exemple que le disque de Théodore, M. E. W. Godwin, l'un

des esprits les plus artistes de l'Angleterre en ce siècle, a créé la

beauté merveilleuse du premier acte de _Claudien_ et nous a montré la

vie de Byzance au quatrième siècle non par une morne conférence et une

masse de figurines noires, non par un roman nécessitant un glossaire,

mais par la représentation visible de toute la gloire de cette grande

ville. Et tandis que les costumes étaient authentiques jusque dans les

plus petits détails de couleur et de dessin, ceux-ci ne se voyaient pas

accorder l'importance anormale qu'on doit nécessairement leur donner

dans une conférence fragmentée, mais étaient subordonnés aux règles de

la composition soutenue et à l'unité de l'effet artistique.

M. Symonds parlant de cette grande peinture de Mantegna qui se trouve

maintenant à Hampton-Court, dit que l'artiste a transposé un motif

d'antiquaire en un thème pour mélodies de lignes. On pourrait en toute

justice dire la même chose de la mise en scène de M. Godwin. Seuls

les sots la taxeraient de pédantisme, et ceux aussi qui ne savent ni

regarder ni écouter diraient que la passion d'une pièce est détruite

par sa couleur. C'était en réalité une mise en scène, non seulement

parfaite en son pittoresque, mais aussi absolument dramatique, rendant

inutiles les descriptions fastidieuses et nous montrant, par la couleur

et le caractère du costume de _Claudien_ et de ceux de sa suite,

la nature et la vie tout entière de l'homme, aussi bien l'école de

philosophie à laquelle il était attaché que les chevaux qu'il montait

sur la piste.

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