GILBERT.—Pourquoi cette demande? Ce n'est pas seulement en art que le

corps est l'âme. Dans toutes les sphères de la vie, la Forme est le

commencement des choses. Les gestes, d'une harmonie rythmique, de la

danse, font pénétrer, Platon nous l'enseigne, l'harmonie et le rythme

dans l'esprit. Les formes sont la nourriture de la foi, s'écria Newman

dans un de ses grands moments de sincérité qui nous font admirer et

connaître l'homme. Il avait raison, bien qu'il ait pu ne pas savoir

combien il avait terriblement raison. Les Credos sont acceptés, non

parce qu'ils sont raisonnables, mais parce qu'on les répète. Oui, la

Forme est tout. Elle est le secret de la vie. Trouvez l'expression

pour une douleur, et elle vous deviendra chère. Trouvez l'expression

pour une joie et vous amplifierez son extase. Voulez-vous aimer? Dites

les litanies de l'Amour, et les mots vous créeront l'ardent désir

d'où le monde les croit issus. Avez-vous une tristesse qui vous ronge

le cœur? Plongez-vous dans la langue de la tristesse, apprenez du

prince Hamlet et de la reine Constance comment on la parle, et vous

trouverez que d'exprimer seulement est un mode de consolation et que

la Forme, naissance de la passion, est aussi la mort de la douleur. Et

ainsi, pour revenir à la sphère de l'Art, c'est la Forme qui crée non

seulement le tempérament critique, mais aussi l'instinct esthétique,

cet infaillible instinct qui nous révèle toutes choses dans leurs

conditions de beauté. Débutez par le culte de la forme, et il n'est

pas un secret de l'art qui ne vous sera révélé, et rappelez-vous qu'en

critique comme pour la création, le tempérament est tout et que ce

n'est pas suivant l'époque où elles furent produites mais d'après les

tempéraments auxquels elles s'adressent que les écoles d'art doivent

être groupées historiquement.

ERNEST.—Votre théorie sur l'éducation est délicieuse. Mais quelle

influence votre critique, élevé dans ces ambiances exquises,

possédera-t-il? Croyez-vous vraiment qu'aucun artiste soit jamais

touché par la critique?

GILBERT.—L'influence du critique résidera dans le simple fait qu'il

existe. Il représentera le type sans défaut. En lui la culture du

siècle se rendra compte d'elle-même. Vous ne devez lui demander d'autre

but que son propre perfectionnement. Ce que demande l'intelligence,

comme on l'a bien dit, c'est simplement de se sentir vivante. Le

critique, il est vrai, peut avoir le désir d'exercer de l'influence,

mais s'il en est ainsi, il ne s'occupera pas de l'individu mais de

l'époque qu'il tâchera d'éveiller à la conscience, pour la mettre

au ton de l'art, créant en elle de nouveaux désirs et de nouveaux

appétits, et lui prêtant sa vision plus large et ses états d'âme plus

nobles. L'art d'aujourd'hui l'occupera moins que l'art d'hier, et quant

à ceux qui, en ce moment, s'épuisent à la besogne, que nous importe

leur labeur? Ils font de leur mieux, sans doute; la conséquence est

que nous avons d'eux le pire. C'est toujours des meilleures intentions

que sont faites les plus mauvaises œuvres. Et d'ailleurs, mon cher

Ernest, quand un homme atteint la quarantaine, devient membre de

la Royal Academy, ou est élu à l'Athenæum-Club, ou consacré comme

Romancier populaire dont les livres sont très demandés dans les gares

de banlieue, on peut se donner l'amusement de le bafouer mais non le

plaisir de le réformer. Et ceci, j'ose le dire, est très heureux

pour lui; car je ne doute pas que la réformation ne soit un procédé

beaucoup plus pénible qu'une punition, et que c'en est une, en vérité,

sous la forme la plus grave et la plus morale, ce qui explique notre

échec absolu, en tant que société, dans l'amendement de cet intéressant

phénomène que l'on nomme le criminel endurci.

ERNEST.—Mais le poète n'est-il pas en poésie le meilleur juge et

le peintre en peinture? Chaque art doit tout d'abord en appeler à

l'artiste qui le cultive. C'est le jugement de celui-ci qui, certes,

aura le plus de valeur.

GILBERT.—Tout art fait appel uniquement au tempérament artistique.

L'art ne s'adresse pas au spécialiste. Sa prétention justifiée est

d'être universel et d'être un en toutes ses manifestations. Un artiste

en effet est si loin d'être le meilleur juge en art qu'un artiste

réellement grand ne peut jamais juger l'œuvre des autres et peut à

peine juger la sienne. Cette concentration même de la vision qui fait

qu'un homme est artiste, limite par sa pure intensité sa faculté de

fine appréciation. L'énergie de la création le pousse aveuglément

vers son but personnel. Les roues de son char soulèvent autour de lui

un nuage de poussière. Les dieux sont voilés l'un pour l'autre. Ils

peuvent reconnaître leurs fidèles. C'est tout.

ERNEST.—Vous dites qu'un grand artiste ne peut reconnaître la beauté

d'une œuvre différente de la sienne.

GILBERT.—Il lui est impossible de le faire. Wordsworth ne vit dans

_Endymion_ qu'une jolie pièce de paganisme et Shelley, avec son

aversion pour la réalité, fut sourd au message de Wordsworth dont la

forme le repoussa et Byron, ce grand passionné humain et incomplet, ne

put apprécier ni le poète du nuage ni le poète du lac et la merveille

de Keats lui demeura cachée. Le réalisme d'Euripide fut haïssable pour

Sophocle. Ces averses de larmes brûlantes furent sans musique pour lui.

Milton, avec son sens du grand style, ne put comprendre la méthode de

Shakespeare, pas plus que sir Joshua ne comprit celle de Gainsborough.

Les mauvais artistes ont l'admiration mutuelle. Ils l'appellent largeur

d'esprit et libération du parti-pris. Mais un artiste vraiment grand ne

peut concevoir la vie montrée ou la beauté mise en forme dans d'autres

conditions que celles choisies par lui. La création emploie toute sa

faculté critique dans sa propre sphère. Elle ne peut s'en servir pour

ce qui appartient à d'autres. C'est, exactement, parce qu'un homme ne

peut faire une chose qu'il est pour cette chose le juge qui convient.

ERNEST.—Est-ce bien là vraiment ce que vous voulez dire?

GILBERT.—Oui, car la création limite la vision tandis que la

contemplation l'élargit.

ERNEST.—Mais que dites-vous de la technique? Chaque art a certainement

sa technique séparée?

GILBERT.—Bien entendu: chaque art a sa grammaire et ses matériaux.

Il n'est aucun mystère dans l'une pas plus que dans les autres et

l'incompétent peut toujours être correct. Mais, tandis que les lois

sur lesquelles l'Art repose peuvent être fixes et certaines, elles

doivent, pour se réaliser pleinement, être élevées par l'imagination à

un degré de beauté telle qu'elles sembleront, chacune, une exception.

La technique en réalité c'est la personnalité. C'est pour cela que

l'artiste ne peut l'enseigner, l'élève l'apprendre et c'est pour cela

que le critique esthète peut la comprendre. Pour le grand poète, il n'y

a qu'une méthode de musique—la sienne. Pour le grand peintre, il n'y

a qu'une manière de peindre—celle qu'il emploie. Le critique esthète

peut seul apprécier toutes les formes et tous les modes. C'est à lui

que l'Art fait appel.

ERNEST.—Eh bien, je pense vous avoir posé toutes mes questions. Il me

faut donc maintenant admettre ...

GILBERT.—Ah! ne dites pas que vous êtes d'accord avec moi. Quand les

gens sont d'accord avec moi, je sens toujours que je dois avoir tort.

ERNEST.—Dans ce cas, je me garderai bien de vous dire si je suis, oui

ou non, d'accord avec vous. Mais je vous poserai une autre question.

Vous m'avez expliqué que la critique est un art créateur. Quel est son

avenir?

GILBERT.—- C'est à la critique que l'avenir appartient. Les sujets

dont la création dispose deviennent chaque jour plus limités en étendue

et en variété. La Providence et M. Walter Besant ont épuisé tout ce

qui saute aux yeux. Si la création doit durer, elle ne peut le faire

qu'à la condition de devenir beaucoup plus critique qu'elle ne l'est à

présent. Les routes anciennes et les grands chemins poudreux ont été

foulés trop souvent. Le piétinement des marcheurs en a usé le charme

et ils ont perdu cet élément de nouveauté ou de surprise qui est si

essentiel au roman. Celui qui, maintenant, voudrait nous émouvoir par

la fiction devrait nous donner un plan entièrement neuf ou nous révéler

l'âme de l'homme dans ses rouages les plus secrets. La première de ces

conditions est en ce moment réalisée pour nous par M. Rudyard Kipling.

Quand on tourne les pages de ses _Simples Contes des Collines_, on a

la sensation d'être assis sous un palmier, étudiant la vie révélée par

de superbes éclairs de vulgarité. Les brillantes couleurs des bazars

éblouissent nos yeux. Les anémiques et médiocres Anglo-Indiens sont

dans un désaccord exquis avec ce qui les entoure. Et même le manque de

style du conteur donne, à ce qu'il nous dit, un singulier réalisme

journalistique. Au point de vue de la littérature, M. Kipling est un

génie qui laisse tomber ses lettres aspirées. Au point de vue de la

vie, c'est un reporter qui connaît la vulgarité mieux que personne

ne la connût jamais. Dickens en connaissait les vêtements et la

comédie; M. Kipling en connaît le sens et la gravité. Il est notre

première autorité sur ce qui est de second ordre; il a vu des choses

merveilleuses par les trous des serrures, et ses arrière-plans sont

de réelles œuvres d'art. Quant à la seconde condition, nous avons eu

Browning et nous avons Meredith. Mais il reste encore beaucoup à faire

dans la sphère de l'analyse interne. Les gens disent quelquefois que

la fiction devient trop morbide. En ce qui concerne la psychologie,

la fiction ne l'aura jamais été assez. Nous n'avons fait qu'effleurer

la surface de l'âme, c'est tout. Dans une seule cellule ivoirine du

cerveau sont amassées des choses plus merveilleuses et plus terribles

même que celles dont ont pu rêver ceux qui, comme l'auteur de _Le Rouge

et le Noir_, ont cherché à poursuivre l'âme dans ses plus secrets

replis et à faire confesser à la vie ses péchés les plus chers.

Pourtant le nombre lui-même est limité des arrière-plans qu'on n'a pas

essayés et il est possible qu'un plus grand développement d'habitude

d'analyse interne ne soit fatal à cette faculté créatrice que cette

analyse cherche à fournir de matériaux neufs. J'incline à croire que

la création est condamnée. Elle naît d'une impulsion trop primitive,

trop naturelle. Quoi qu'il en soit, il est certain que les sujets à

la disposition de la création sont en diminution constante tandis que

chaque jour les sujets de critique s'augmentent en nombre. Il y a

toujours de nouvelles attitudes pour l'esprit et de nouveaux points de

vue. Le devoir d'imposer la forme au chaos ne cesse pas de grandir,

parce que le monde avance. Il n'y eut jamais d'époque où la Critique

fut plus nécessaire qu'aujourd'hui; c'est seulement par elle que

l'Humanité peut devenir consciente du point où elle est arrivée.

Il y a quelques heures, Ernest, vous me demandiez l'utilité de la

Critique. Vous auriez pu tout aussi bien me demander l'utilité de

la pensée. C'est la Critique, comme Arnold le montre, qui crée

l'atmosphère intellectuelle du monde. C'est la Critique, ainsi que

j'espère le montrer moi-même quelque jour, qui fait de l'esprit un

délicat instrument. Nous, dans notre système d'éducation, nous avons

surchargé la mémoire d'un monceau de faits sans liaison et nous

nous sommes laborieusement efforcés de faire part de notre science

laborieusement acquise. Nous apprenons aux gens à se souvenir, nous ne

leur apprenons jamais à se développer. Il ne nous est jamais arrivé de

mettre à l'épreuve et de faire croître dans l'esprit une qualité plus

subtile d'aperception et de discernement. Les Grecs l'ont fait et,

quand nous venons en contact avec leur intellect critique, nous sommes

obligés de voir que si les sujets traités par nous sont sous tous les

rapports plus vastes et plus variés que les leurs, leur méthode est la

seule qui puisse en donner l'interprétation. L'Angleterre a fait une

chose, elle a inventé et établi l'Opinion Publique qui est un essai

pour organiser l'ignorance de la société et l'élever à la dignité de

force physique. Mais la Sagesse lui a toujours été cachée. En tant

qu'instrument de pensée, l'esprit anglais est grossier. La seule chose

qui puisse le purifier est le développement de l'instinct critique.

C'est la critique encore qui, par concentration, rend la culture

possible. Elle prend la masse encombrante de l'œuvre créatrice et la

distille en une essence plus délicate. Qui donc désirant conserver

quelque sens de la forme pourrait se débattre à travers les livres

monstrueusement innombrables que le monde a produit, livres où la

pensée bégaye et où clabaude l'ignorance. Le fil qui doit nous guider

dans ce fastidieux labyrinthe est dans les mains de la Critique. Mieux

encore, là où il n'y a pas d'archives, et quand l'histoire est perdue

ou n'a jamais été écrite, la Critique peut recréer pour nous le passé

d'après le plus petit fragment de langage ou d'art aussi sûrement que

l'homme de science peut, avec un os minuscule ou d'après la seule

empreinte d'un pied sur une roche, recréer pour nous le dragon ailé

ou le lézard Titan dont la marche fit jadis trembler la terre, appeler

hors de sa caverne Behemoth et faire encore nager Leviathan dans la mer

épouvantée. L'histoire préhistorique appartient au critique philologue

et archéologue. C'est à lui que sont révélées les origines des choses.

Les dépôts que laisse consciemment une époque sont presque toujours

une cause d'erreur. Par la critique philologique, nous connaissons

mieux les siècles dont aucun document n'a été conservé que ceux qui

nous ont laissé leurs rouleaux de parchemin. Elle peut faire pour

nous ce que ne peuvent ni les sciences physiques, ni les sciences

métaphysiques. Elle peut nous donner la science exacte de l'esprit

dans le cours de son développement. Elle peut faire pour nous ce que

ne peut l'histoire. Elle peut nous dire ce que pensa l'homme avant

qu'il ait appris à écrire. Vous m'avez questionné sur l'influence de la

Critique. Je crois vous avoir déjà répondu, mais il reste à dire ceci.

C'est la critique qui nous rend cosmopolites. L'école de Manchester

a tenté de faire réaliser aux hommes la fraternité humaine en leur

montrant les avantages commerciaux de la paix. Elle a cherché à avilir

le monde merveilleux en en faisant un vulgaire marché pour le vendeur

et pour l'acheteur. Elle s'est adressée aux plus bas instincts et elle

a échoué. Les guerres se sont succédé et le credo du marchand n'a

pas empêché la France et l'Allemagne de se heurter en de sanglantes

batailles. Il en est d'autres de nos jours qui cherchent à faire appel

à de pures sympathies émotionnelles ou aux dogmes superficiels de

quelque vague système d'éthique abstraite. Ils ont leurs Sociétés de la

Paix, si chères aux sentimentalistes, et leurs propositions d'arbitrage

International désarmé, si populaire parmi ceux qui n'ont jamais lu

l'histoire. Mais la sympathie émotionnelle pure ne réussira pas. Elle

est trop variable et trop étroitement liée aux passions et un conseil

d'arbitres qui, pour le bien-être général de la race, doit être privé

du pouvoir de mettre à exécution ses décisions, ne pourra guère être

utile. Il n'y a qu'une chose pire que l'Injustice et c'est la Justice

sans son épée à la main. Quand le Droit n'est pas la Force, il est le

Mal.

Non, les émotions ne feront pas de nous des cosmopolites, pas plus que

l'avidité du gain, ce n'est qu'en cultivant l'habitude de la critique

intellectuelle que nous serons capables de nous élever au-dessus des

préjugés de race. Gœthe—vous ne vous méprendrez pas sur ce que je

dis—fut l'Allemand des Allemands. Il aima son pays—personne ne l'aima

plus que lui. Ses concitoyens lui étaient chers et il était leur chef.

Pourtant, quand le sabot de fer de Napoléon foula la vigne et le champ

de blé, ses lèvres restèrent silencieuses. «Comment peut-on écrire des

chants de haine sans haïr, dit-il à Eckerman, et moi pour qui sont

seules d'importance la culture et la barbarie, comment pourrais-je

haïr une des nations les plus cultivées de la terre et à laquelle je

dois une si grande part de ma culture?» Cette note, que Gœthe fit

résonner le premier dans le monde moderne, deviendra, je l'espère,

l'ouverture du cosmopolitisme de l'avenir.

La Critique annihilera les préjugés de race, en insistant sur l'unité

de l'esprit humain dans la variété de ses formes. Tentés de faire la

guerre à une autre nation, nous nous souviendrons que nous cherchons

ainsi à détruire un élément de notre propre culture, peut-être le plus

important. Tant que la guerre sera regardée comme néfaste, elle gardera

sa fascination. Quand on la regardera comme vulgaire, sa popularité

cessera. Le changement, bien entendu, sera lent, et les gens n'en

auront pas conscience. Ils ne diront pas: «Nous ne ferons pas la guerre

à la France parce que sa prose est parfaite», mais parce que la prose

de la France est parfaite, ils n'auront pas de haine pour son sol.

La critique intellectuelle liera l'Europe de liens plus étroits que

ceux que pourrait forger le boutiquier ou le sentimental. Elle nous

donnera la paix qui naît de la compréhension.

Et ce n'est pas tout. C'est la critique qui, ne reconnaissant aucun

état comme définitif et refusant de s'enchaîner aux futiles shibboleths

d'aucune secte ou d'aucune école, crée ce caractère philosophique

plein de sérénité qui aime la vérité pour elle-même et ne l'aime

pas moins parce qu'il la sait inattingible. Combien rare est chez

nous ce caractère et comme nous en avons besoin! L'esprit anglais

est toujours en rage. L'intellect de la race s'épuise en querelles

sordides et stupides de politiciens de second rang ou de théologiens

de troisième ordre. Il était réservé à un homme de science de nous

montrer le suprême exemple de cette «douce modération» dont Arnold

parle si sagement et, hélas! pour un si mince résultat. L'auteur de

l'_Origines des Espèces_ eut, en tout cas, le caractère philosophique.

Si l'on contemple les chaires et les tribunes ordinaires de notre

pays, on ne peut que ressentir le mépris de Julien ou l'indifférence

de Montaigne. Nous sommes dominés par le fanatique dont le plus grand

vice est sa sincérité. Tout ce qui a trait au libre jeu de l'esprit est

pratiquement inconnu chez nous. Les gens vocifèrent contre celui qui

pèche tandis que ce n'est pas le pécheur mais l'homme stupide qui fait

notre honte. Il n'y a de péché que la stupidité.

ERNEST.—Ah! Quel antinomiste vous faites.

GILBERT.—L'artiste critique, comme le mystique, est toujours un

antinomiste. Etre bon, conformément au type vulgaire de la bonté,

est évidemment de toute facilité. Il n'est besoin que d'une certaine

somme de terreur sordide, d'un certain manque de pensée imaginative

et d'une certaine passion vile pour la respectabilité de la classe

moyenne. L'Esthétique est plus haute que l'Ethique. Elle appartient à

une sphère plus spirituelle. Le discernement de la beauté d'une chose

est la plus belle cime que nous puissions atteindre. Même le sens de

la couleur importe plus dans le développement de l'individu que le

sens du juste et de l'injuste. L'Esthétique, en somme, est à l'Ethique

dans la sphère de la civilisation consciente ce qu'est, dans la sphère

du monde extérieur, la sélection sexuelle à la sélection naturelle.

L'Ethique, comme la sélection naturelle, rend l'existence possible.

L'Esthétique, comme la sélection sexuelle, rend la vie séduisante et

merveilleuse, la remplit de formes nouvelles, et lui donne le progrès,

la variété et le changement. Et quand nous parvenons à la vraie culture

qui est notre but, nous atteignons cette perfection dont ont rêvé les

saints, la perfection de ceux à qui le péché est impossible, non par

les renoncements de l'ascète, mais parce qu'ils peuvent faire tout

ce qu'ils désirent sans blesser l'âme et ne peuvent désirer rien qui

lui nuise, l'âme étant une entité si divine qu'elle peut transformer

en éléments d'une expérience plus riche ou d'une susceptibilité plus

délicate, ou d'un nouveau mode de pensée, des actes ou des passions qui

seraient vulgaires chez les gens vulgaires, ignobles chez les gens sans

éducation, ou vils chez les gens sans pudeur. Cette théorie est-elle

dangereuse? Oui!—toutes les idées le sont, je vous l'ai dit. Mais

la nuit se consume et la lumière vacille dans la lampe. Je ne puis

cependant m'empêcher de vous dire encore une chose. Vous avez accusé

la Critique d'être stérile. Le dix-neuvième siècle est un tournant de

l'histoire simplement à cause de l'œuvre de deux hommes, Darwin et

Renan, l'un le critique de la Nature, l'autre le critique des livres de

Dieu. Le méconnaître, c'est ne pas comprendre la signification de l'une

des ères les plus importantes dans la marche du monde. La Création est

toujours en arrière de l'époque. C'est la Critique qui nous conduit.

L'Esprit Critique et l'Esprit du Monde ne font qu'un.

ERNEST.—Et, je le suppose, celui qui possède cet esprit ou que cet

esprit possède, ne fera rien?

GILBERT.—Comme la Perséphone du récit de Landor, la douce et pensive

Perséphone dont les pieds blancs sont entourés d'asphodèles et

d'amarantes en fleurs, il se tiendra satisfait «en ce repos profond,

immobile, que les mortels ont en pitié et dont jouissent les dieux».

Il promènera ses regards sur le monde et connaîtra son secret. Par le

contact avec les choses divines, il deviendra divin. Sa vie sera la vie

parfaite, et seulement la sienne.

ERNEST.—Vous m'avez dit cette nuit bien des choses étranges, Gilbert.

Vous m'avez dit qu'il est plus difficile de parler d'une chose que

de la faire et que ne rien faire du tout est ce qu'il y a de plus

difficile au monde; vous m'avez dit que tout Art est immoral et toute

pensée dangereuse; que la critique est plus créatrice que la création

et que la critique supérieure est celle qui révèle dans l'œuvre d'Art

ce que l'artiste n'y a pas mis; que c'est exactement parce qu'un homme

ne peut faire une chose qu'il est pour elle le juge qui convient;

et que le vrai critique est partial, qu'il n'est pas sincère et pas

raisonnable. Mon ami, vous êtes un rêveur.

GILBERT.—Oui, je suis un rêveur. Car un rêveur est celui qui ne peut

trouver son chemin qu'au clair de lune et son châtiment est qu'il voit

l'aurore avant le reste de l'univers.

ERNEST.—Son châtiment?

GILBERT.—Et sa récompense. Mais voyez, c'est l'aurore déjà. Tirez les

rideaux et ouvrez toutes grandes les fenêtres. Comme l'air du matin est

frais. Piccadilly s'étale à nos pieds comme un long ruban d'argent.

Un léger brouillard pourpre flotte au-dessus du parc et pourpres sont

aussi les ombres des maisons blanches. Il est trop tard pour dormir.

Descendons à Covent Garden y regarder les roses. Venez! Je suis las de

penser.

[Illustration]

La Vérité des Masques

Note sur l'Illusion

[Illustration]

La Vérité des Masques

DANS un grand nombre d'attaques assez violentes faites récemment

contre cette splendeur de mise en scène qui caractérise aujourd'hui

nos reprises Shakespeariennes en Angleterre, les critiques paraissent

avoir fait cette supposition tacite que Shakespeare lui-même était plus

ou moins indifférent aux costumes de ses acteurs et que s'il pouvait

voir la représentation d'_Antoine et Cléopâtre_ de Mme Langtry, il

dirait probablement que la pièce et la pièce seule est essentielle, et

que tout le reste n'est que cuir et étoffe. En même temps, à propos

de l'exactitude historique dans le costume, Lord Lytton, dans un

article de la _Nineteenth Century_, posait comme un dogme artistique

que l'archéologie est entièrement déplacée dans la représentation

de n'importe quelle pièce de Shakespeare, et que l'essai de l'y

introduire était l'un des pédantismes les plus stupides d'une époque de

savantasses.

J'examinerai plus loin la situation où se place Lord Lytton, mais en

ce qui concerne la théorie que Shakespeare ne s'occupait guère de la

garde-robe de son théâtre, quiconque prend soin d'étudier la méthode

de cet auteur verra qu'il n'est absolument aucun dramaturge des scènes

française, anglaise ou athénienne qui compte autant que lui sur les

costumes de ses acteurs pour ses effets d'illusion.

Intentions(#51236) · 第 13 / 16 段