GILBERT.—La différence entre l'œuvre objective et l'œuvre subjective

n'appartient qu'à la forme externe. Elle est accidentelle, non

essentielle. Toute création artistique est absolument suggestive; le

paysage même que regardait Corot n'était, comme il le dit lui-même,

qu'un état de son esprit; et ces grandes figures du drame grec ou

anglais qui nous semblent posséder une existence réelle en dehors des

poètes qui les firent et les modelèrent, sont en dernière analyse

simplement les poètes eux-mêmes, non tels qu'ils croyaient être, mais

tels qu'ils croyaient ne pas être, et tels qu'ils furent toutefois,

pour un instant, d'étrange façon, grâce à cette pensée même, car nous

ne pouvons jamais sortir de nous-mêmes, et il ne peut y avoir dans une

création ce qui n'était pas dans le créateur. Bien mieux, je dirai

que plus une création paraît être objective, plus elle est en réalité

subjective. Shakespeare a pu rencontrer Rosencrantz et Guildenstern

dans les blanches rues de Londres, ou vu les serviteurs de maisons

rivales se battre sur la place publique, mais Hamlet sortit de son âme

et Roméo de sa passion. C'était des éléments de sa nature auxquels il

donna une forme visible, des impulsions qui s'agitaient si puissamment

en lui, qu'il dut, comme par force, les laisser réaliser leur énergie

non sur le plan inférieur de la vie réelle où ils eussent été entravés

et contraints et ainsi rendus imparfaits; mais sur ce plan imaginatif

de l'art où l'Amour peut, en vérité, trouver dans la Mort son riche

accomplissement, où l'on peut poignarder l'écouteur aux portes derrière

les tentures, et se battre dans une tombe fraîchement ouverte, et

faire boire au roi son propre poison, et voir l'esprit de son père à

la faible clarté de la lune, s'avancer majestueusement tout revêtu

d'acier, d'une muraille de brume à une autre muraille. L'action,

limitée, aurait laissé Shakespeare non satisfait et inexprimé, et

de même que c'est parce qu'il n'a rien fait, qu'il a été capable

d'achever tout, de même c'est parce qu'il ne nous parle jamais de lui

dans ses pièces que ses pièces nous le révèlent d'une façon absolue et

nous montrent sa véritable nature et son véritable tempérament de façon

bien plus complète que les sonnets étranges et exquis dans lesquels

il dévoile, pour des yeux limpides, le coin secret de son cœur. Oui,

la forme objective est en fait la plus subjective. L'homme est moins

lui-même quand il parle en personne. Donnez-lui un masque et il vous

dira la vérité.

ERNEST.—Le critique, alors, limité à la forme subjective, sera

nécessairement moins apte à s'exprimer pleinement que l'artiste qui,

lui, a toujours à sa disposition les formes qui sont impersonnelles et

objectives.

GILBERT.—Pas nécessairement et, certainement, pas du tout, s'il

reconnaît que chaque mode de critique est, en son plus haut

développement, simplement un état, et que nous ne sommes jamais plus

sincères envers nous-mêmes que lorsque nous sommes inconséquents!

Le critique esthète, fidèle uniquement aux principes de beauté en

toutes choses, recherchera toujours de nouvelles impressions, prenant

aux diverses écoles le secret de leur charme, s'inclinant peut-être

devant des autels étrangers, ou souriant, si c'est sa fantaisie, à de

bizarres nouveaux dieux. Ce que d'autres personnes appellent le passé

d'un homme, est sans doute pour elles de la plus haute importance,

mais ne regarde en rien absolument cet homme lui-même. L'homme qui

s'occupe de son passé ne mérite pas d'avoir un futur. Quand on a trouvé

l'expression d'un état d'âme, on en a fini avec lui; vous riez, mais

croyez bien qu'il en est ainsi. Hier, ce fut le Réalisme qui nous

charma, on obtint de lui ce _nouveau frisson_ qu'il avait pour but de

produire, on l'analysa, on l'expliqua, et on s'en fatigua. Au coucher

du soleil, vinrent le _Luministe_ en peinture, et le _Symboliste_

en poésie, et l'esprit médiéval, cet esprit qui appartient non pas

à l'époque mais au tempérament, se réveilla soudain dans la Russie

blessée, et nous émut pour un moment par la terrible fascination de

la douleur. Aujourd'hui c'est le Roman que l'on acclame, et déjà les

feuilles frémissent dans la vallée et sur les sommets pourpres des

collines marche la Beauté aux sveltes pieds d'or. Les anciens modes

de création, bien entendu, persistent. Les artistes se reproduisent

eux-mêmes ou reproduisent les autres, ennuyeuse répétition. Mais la

Critique avance toujours et le critique développe toujours.

Le critique n'est pas davantage, en réalité, limité à la forme

subjective de l'expression. La méthode du drame est sienne aussi bien

que celle de l'épopée. Il peut se servir du dialogue comme celui

qui fit parler Milton à Marvel sur la nature de la comédie et de

la tragédie, et s'entretenir des lettres Sidney et Lord Brooke sous

les chênes de Penshurst; il peut adopter la narration dans le goût

de M. Pater, dont les Portraits Imaginaires—n'est-ce pas le titre

du volume?—nous présentent chacun, sous le masque fantaisiste de la

fiction, quelque morceau de critique subtil et délicat, l'un sur le

peintre Watteau, un autre sur la philosophie de Spinoza, un troisième

sur les éléments païens des débuts de la Renaissance, et le dernier

et, sous certains rapports, le plus suggestif, sur la source de

cet Aufklärung, cette illumination, qui se leva comme une aube sur

l'Allemagne, au siècle dernier, et à laquelle doit tant notre propre

culture. Oui, certes, le dialogue, cette merveilleuse forme littéraire

que, de Platon à Lucien, de Lucien à Giordano Bruno et de Bruno à ce

vieux grand païen qui ravissait tant Carlyle, les critiques créateurs

du monde ont toujours employé, ne peut jamais, comme mode d'expression,

perdre son attraction pour le penseur. Il peut, grâce à lui, exposer

l'objet sous tous les aspects et nous le montrer en le faisant en

quelque sorte tourner comme un sculpteur présentant son œuvre, obtenant

de cette façon toute la richesse et toute la vérité d'effets qui

viennent de ces «parallèles» soudainement suggérés par l'idée centrale

en marche et illuminent réellement l'idée d'une façon plus complète, ou

de ces heureuses pensées intérieures qui parachèvent plus pleinement

le plan central et même lui apportent quelque chose du charme délicat

du hasard.

ERNEST.—Et, grâce à lui, il peut inventer un antagoniste imaginaire

et le convertir quand il lui plaît par quelque argument absurde de

sophiste.

GILBERT.—Ah! il est si facile de convertir les autres. Il est si

difficile de se convertir soi-même. Pour arriver à ce que l'on

croit véritablement, il faut parler avec des lèvres autres que les

siennes. Pour connaître la vérité, il faut imaginer des myriades de

faussetés. Qu'est-ce en effet que la Vérité? En matière de religion,

simplement l'opinion qui a survécu. En matière de science, la dernière

sensation. En matière d'art, notre dernier état d'âme. Et vous voyez

maintenant, Ernest, que le critique dispose d'autant de formes

objectives d'expression que l'artiste. Ruskin met sa critique en prose

imaginative, superbe en ses changements et contradictions; Browning met

la sienne en vers blancs et force le peintre et le poète à nous livrer

leur secret; M. Renan se sert du dialogue, M. Pater de la fiction et

Rossetti traduisit en musique de sonnets la couleur de Giorgione et le

dessin d'Ingres, aussi bien que son dessin à lui et sa couleur, sentant

avec l'instinct d'un homme possédant de multiples modes d'expression

que l'art suprême est la littérature et que le médium le plus délicat

et le plus parfait est celui des mots.

ERNEST.—Eh bien, maintenant que vous avez établi que le critique

dispose de toutes les formes objectives, je voudrais que vous

m'indiquiez les qualités qui caractérisent le vrai critique.

GILBERT.—D'après vous quelles seraient ces qualités?

ERNEST.—Je dirais qu'il doit être avant tout impartial.

GILBERT.—Ah non! pas impartial. Un critique ne peut l'être au sens

ordinaire du mot. Ce n'est que sur les choses qui ne nous intéressent

pas que nous pouvons donner une opinion impartiale et c'est sans doute

la raison pourquoi une opinion impartiale est toujours absolument

sans valeur. L'homme qui voit les deux côtés d'une question ne voit

absolument rien. L'art est une passion et, en matière d'art, la

Pensée est inévitablement colorée par l'émotion, ainsi fluide plutôt

que fixée, et, dépendant d'états subtils et de mouvements exquis, ne

peut être resserrée dans la rigidité d'une formule scientifique ou

d'un dogme théologique. C'est à l'âme que parle l'Art et l'âme peut

être prisonnière de l'esprit aussi bien que du corps. On ne devrait

pas, évidemment, avoir de préjugés, mais comme un grand Français le

remarqua, il y a un siècle, c'est l'affaire à chacun d'avoir sur

ces sujets des préférences et quand on a des préférences on cesse

d'être impartial. Il n'y a qu'un commissaire-priseur qui puisse

admirer également et impartialement toutes les écoles d'art. Non,

l'impartialité n'est pas une des qualités du vrai critique, ce n'est

pas même une condition de la critique. Chaque forme d'art avec laquelle

nous venons en contact nous domine au moment même à l'exclusion de

toute autre forme. Il faut que nous nous abandonnions absolument à

l'œuvre en question, quelle qu'elle soit, si nous voulons obtenir son

secret. Il faut pendant ce temps que nous ne pensions à rien d'autre et

nous ne pouvons pas, en vérité, faire autrement.

ERNEST.—Le critique en tout cas sera raisonnable, n'est-ce pas?

GILBERT.—Raisonnable? Il y a deux façons de ne pas aimer l'art,

Ernest. L'une consiste à ne pas l'aimer. L'autre à l'aimer

raisonnablement. L'Art, en effet, comme le vit Platon, et non sans

regret, crée chez celui qui l'écoute et celui qui le contemple une

forme de divine folie. Il ne naît pas de l'inspiration, mais il rend

les autres inspirés. La raison n'est pas la faculté à laquelle il

s'adresse. Si l'on aime vraiment l'Art, on doit l'aimer par-dessus

tout au monde, et contre un tel amour la raison, si on l'écoutait,

ne saurait que vociférer. Il n'y a rien de sain dans le culte de la

beauté. C'est une chose trop splendide pour être saine. Ceux qui l'ont

pour note dominante de leur vie paraîtront toujours au monde de purs

visionnaires.

ERNEST.—Du moins, le critique sera-t-il sincère.

GILBERT.—Une faible sincérité est dangereuse, une grande est

absolument fatale. Le vrai critique, en effet, sera toujours sincère

dans sa dévotion au principe de beauté, mais il recherchera la beauté à

toute époque et dans chaque école et ne se laissera jamais limiter par

quelque coutume établie de pensée ou un mode stéréotypé d'envisager les

choses. Il se réalisera lui-même en des formes nombreuses, et de mille

façons différentes, et sera toujours curieux de nouvelles sensations et

de nouveaux points de vue. C'est par un changement constant, et par ce

changement seul qu'il trouvera son unité véritable. Il ne consentira

pas à être l'esclave de ses propres opinions. Qu'est-ce en effet que

l'esprit sinon le mouvement dans la sphère intellectuelle? L'essence de

la pensée comme l'essence de la vie, c'est la croissance. Il ne faut

pas vous effrayer des mots, Ernest. Ce que les gens nomment le manque

de sincérité, est simplement la méthode par laquelle nous pouvons

multiplier nos personnalités.

ERNEST.—J'ai peur de ne pas avoir été heureux dans mes suggestions.

GILBERT.—Des trois qualités mentionnées par vous, deux: la sincérité

et l'impartialité, si elles n'appartiennent pas positivement à la

morale, y touchent de fort près, et la première condition de la

critique est que le critique soit en état de reconnaître que la

sphère de l'Art et celle de l'Ethique sont absolument distinctes et

séparées. Quand on les confond, le Chaos recommence. On les confond

trop souvent aujourd'hui en Angleterre, et bien que nos modernes

Puritains ne puissent détruire une belle chose, ils peuvent presque,

cependant, grâce à leur prurit extraordinaire, souiller un moment la

beauté. C'est, je regrette de le dire, principalement au moyen du

journalisme que ces gens-là trouvent à s'exprimer. Je le regrette,

parce qu'il y a beaucoup à dire en faveur du journalisme moderne. En

nous donnant les opinions des gens incultes, il nous maintient en

contact avec l'ignorance de la société. En relatant avec soin les

événements courants de la vie contemporaine, il nous montre quelle est

leur minime importance. En discutant invariablement l'inutile, il nous

fait comprendre ce qui est nécessaire à la culture de l'esprit et ce

qui ne l'est pas. Mais il ne devrait pas permettre au pauvre Tartuffe

d'écrire des articles sur l'art moderne. Quand il le permet, il se

ridiculise. Et cependant, les articles de Tartuffe et les notes de

Chadband ont, du moins, ceci de bon. Ils servent à montrer combien est

limité le domaine où l'éthique et les considérations éthiques peuvent

prétendre exercer leur influence. La science est hors de l'atteinte de

la moralité, car ses yeux sont fixés sur des vérités éternelles. L'art

est également hors de cette atteinte, car ses yeux sont fixés sur des

choses belles, immortelles et toujours changeantes. A la moralité

appartiennent les sphères inférieures et les moins intellectuelles.

Laissons passer pourtant ces Puritains déclamateurs; ils ont leur côté

comique. Qui peut s'empêcher de rire quand un journaliste ordinaire

propose d'un ton sérieux de limiter les sujets à la disposition de

l'artiste? Il serait bon qu'une limite soit imposée, et elle le sera

bientôt, je l'espère, à nos journaux et à nos journalistes, car ils

nous donnent les faits tout nus, sordides et dégoûtants de la vie.

Ils racontent avec une avidité dégradante les péchés de second ordre

et, avec le soin méticuleux des illettrés, nous donnent des détails

précis et prosaïques sur les faits et gestes de gens sans aucune

espèce d'intérêt. Mais l'artiste qui accepte les faits de la vie et

pourtant les mue en formes de beauté, en fait des modèles de pitié

ou de terreur, montre leur couleur essentielle, leur prodige, leur

véritable valeur au point de vue critique, édifiant ainsi en dehors

d'eux un monde plus réel que la réalité même, et d'un sens plus élevé

et plus noble—qui donc lui assignera des limites? Ce ne sera pas les

apôtres de ce nouveau journalisme qui n'est que la vieille vulgarité

«s'exposant sans entraves». Ni les apôtres de ce nouveau puritanisme,

qui n'est que la lamentation de l'hypocrite, aussi mal écrite que mal

proférée. La suggestion seule en est ridicule. Laissons ces méchantes

gens et continuons à discuter les qualités artistiques nécessaires au

vrai critique.

ERNEST.—Et quelles sont-elles? Dites-les moi?

GILBERT.—La principale est le tempérament, un tempérament d'une

sensibilité exquise en ce qui touche à la beauté et aux diverses

impressions que la beauté nous donne. Dans quelles conditions et par

quels moyens ce tempérament naît-il dans la race ou l'individu, nous

ne le discuterons pas maintenant. Il suffit de noter qu'il existe,

et qu'en nous est un sens de la beauté, séparé des autres sens et

au-dessus d'eux, séparé de la raison et d'une portée plus noble, séparé

de l'âme et d'une égale valeur—un sens qui porte les uns à créer et

les autres, les plus délicats je pense, à la simple contemplation. Mais

ce sens exige, pour s'épurer et se perfectionner, une forme d'exquise

ambiance. Sans elle, il languit ou s'émousse. Vous vous rappelez ce

passage adorable où Platon nous expose ce que doit être l'éducation

d'un jeune grec, et avec quelle insistance il appuie sur l'importance

de l'entourage, nous apprenant comment le jeune garçon doit être élevé

au milieu de beaux spectacles et d'harmonieuses sonorités, afin que

la beauté des choses matérielles prépare son âme à recevoir la beauté

spirituelle. Insensiblement et sans qu'il en connaisse la raison, il

verra se développer en lui ce véritable amour de la beauté, véritable

but de l'éducation, ainsi que Platon ne se lasse jamais de nous le

rappeler. Lentement et par degrés, naîtra en lui un tempérament qui le

portera d'une façon naturelle et simple à choisir le bien de préférence

au mal et, en rejetant ce qui est vulgaire et discordant, à suivre

par un goût instinctif et délicat tout ce qui possède la grâce, le

charme et la beauté. Enfin, au moment opportun, ce goût doit devenir

critique et conscient, mais il doit tout d'abord exister purement comme

un instinct cultivé et «celui qui a reçu cette véritable culture de

l'homme intérieur percevra par une vision claire et sûre les omissions

et les fautes dans la nature ou dans l'art et avec un goût infaillible,

tandis qu'il loue et trouve son plaisir dans ce qui est bon et le

reçoit en son âme, et ainsi devient bon et noble, il blâmera justement

et haïra le mal dès le temps de sa jeunesse, même avant d'être capable

de raisonner à ce sujet» et ainsi, quand plus tard l'esprit critique et

conscient se développe en lui, il «le reconnaît et le salue comme un

ami avec lequel son éducation l'a depuis longtemps familiarisé». Il est

à peine besoin, Ernest, de dire combien en Angleterre nous sommes loin

de cet idéal, et je m'imagine le sourire illuminant la face luisante

du Philistin, si l'on s'aventurait à lui insinuer que le vrai but de

l'éducation est l'amour de la beauté et que les méthodes éducatrices

devraient être le développement du tempérament, la culture du goût et

la création de l'esprit critique.

Cependant, il nous reste encore quelque beauté dans ce qui nous

entoure, et la stupidité des pions et des professeurs importe très peu

quand on peut flâner dans les cloîtres de Magdalen, écouter quelque

voix au son de flûte, chantant en la chapelle de Waynfleete, quand on

peut s'étendre sur le pré vert, parmi les étranges fritillaires aux

pétales tachetés comme une peau de serpent, voir le soleil ardent de

midi affiner l'or des girouettes de la tour, errer dans le couloir

de Christ Church, sous les sombres arceaux voûtés, ou passer sous le

porche sculpté du monument de Laud, au collège de Saint-Jean. Et ce

n'est pas seulement à Oxford ou à Cambridge que le sens de la beauté

peut être formé, dirigé et perfectionné. Il y a par toute l'Angleterre

une Renaissance des arts décoratifs. La laideur a fait son temps.

Même dans la demeure des riches, il y a du goût, et les maisons des

pauvres sont devenues gracieuses, avenantes, et il est charmant d'y

vivre. Caliban, ce pauvre tapageur de Caliban, croit qu'une chose cesse

d'exister dès qu'il a cessé de lui faire des grimaces. Mais s'il ne se

moque plus, c'est parce qu'il a rencontré une moquerie plus vive et

plus aiguë que la sienne, et qu'il a reçu la leçon amère de ce silence

qui devrait à jamais sceller sa bouche grossière et difforme. Ce qu'on

a fait jusqu'à présent, ç'a été surtout de préparer la voie. Il est

toujours plus difficile de détruire que de créer, et quand ce que l'on

doit détruire est la vulgarité et la stupidité, la tâche de destruction

demande non seulement du courage, mais encore du mépris. Pourtant, il

me semble que ceci, dans une certaine mesure, a déjà été fait. Nous

nous sommes débarrassés de ce qui était mauvais. Nous avons maintenant

à réaliser ce qui est beau. Et bien que la mission du mouvement

esthétique soit d'attirer à la contemplation, et non de conduire à la

création, comme l'instinct créateur est puissant chez le Celte et que

c'est le Celte qui est le guide en art, il n'est aucune raison pour que

dans les années à venir cette étrange Renaissance ne devienne presque

aussi puissante à sa façon que le fut cette nouvelle naissance de l'Art

qui eut lieu, il y a bien des siècles, dans les villes de l'Italie.

Il est certain que pour la culture du tempérament, nous devons nous

adresser aux arts décoratifs, aux arts qui nous touchent, non à ceux

qui nous enseignent. Les peintures modernes sont sans doute délicieuses

à voir, du moins quelques-unes, mais il est tout à fait impossible de

vivre avec elles; elles sont trop habiles, trop affirmatives, trop

intellectuelles. Leur signification est trop évidente et leur méthode

trop clairement définie. On a bien vite épuisé ce qu'elles ont à dire

et elles deviennent alors aussi ennuyeuses que des parents. J'adore

l'œuvre de beaucoup de peintres Impressionnistes de Paris et de

Londres. La subtilité et la distinction n'ont pas encore abandonné

cette école. C'est ainsi que leurs combinaisons et harmonies servent à

nous rappeler l'inégalable beauté de l'immortelle _Symphonie en Blanc

Majeur_ de Gautier, ce parfait chef-d'œuvre de couleur et de musique

qui peut-être a suggéré le genre aussi bien que le titre d'un grand

nombre de leurs toiles. Pour des gens qui accueillent l'incompétent

avec un sympathique empressement et qui confondent le bizarre et le

beau, la vulgarité et la vérité, ils sont extrêmement accomplis. Ils

peuvent faire des eaux-fortes qui ont l'éclat d'épigrammes, des pastels

aussi fascinants que des paradoxes, et quant à leurs portraits, quoi

qu'en puisse dire le vulgaire, nul ne peut nier qu'ils ne possèdent

ce charme unique et merveilleux qui appartient aux œuvres de pure

fiction. Mais les Impressionnistes, si sérieux et si laborieux qu'ils

soient, ne nous serviront pas. Je les aime. Leur tonalité blanche avec

ses variations lilas fut une ère dans la couleur. Bien que le moment

ne fasse pas l'homme, il fait certainement l'Impressionniste, et du

moment en art et de ce que Rossetti appela le «monument du moment», que

ne peut-on pas dire? Ils sont suggestifs aussi. S'ils n'ouvrirent pas

les yeux des aveugles, du moins donnèrent-ils de grands encouragements

aux myopes, et tandis que leurs maîtres ont toute l'inexpérience de

la vieillesse, leurs jeunes gens sont beaucoup trop sages pour avoir

jamais du bon sens. Ils persistent cependant à traiter la peinture

comme un mode d'autobiographie à l'usage des illettrés et ne cessent

de nous causer, sur leurs toiles grossières, de leur Moi inutile et

de leurs opinions superflues et gâtent par une vulgaire suremphase ce

beau mépris de la nature, la meilleure chose qui soit chez eux et la

seule modeste. On se fatigue à la fin de l'œuvre de l'individu dont

l'individualité est toujours bruyante et généralement inintéressante.

Il y a beaucoup plus à dire en faveur de cette école plus récente,

de Paris, les _Archaïstes_ comme ils s'intitulent, qui refusant de

laisser l'artiste entièrement à la merci de la température, ne trouvent

pas l'idéal d'art dans un simple effet atmosphérique mais recherchent

plutôt la beauté imaginative du dessin et le charme de la belle couleur

et, rejetant l'ennuyeux réalisme de ceux qui ne peignent que ce qu'ils

voient, essayent de voir quelque chose qui vaille d'être vu et de le

voir non seulement avec la vue réelle et physique mais avec cette vue

plus noble de l'âme d'une étendue aussi grande dans l'espace spirituel

qu'elle est splendide par son intention artistique. Ceux-ci, en tous

cas, travaillent dans ces conditions décoratives que chaque art

réclame pour sa perfection, et ont suffisamment d'instinct esthétique

pour regretter ces sordides et stupides limitations dans l'absolue

modernité de forme qui ont causé la ruine de tant d'Impressionnistes.

Pourtant, l'art franchement décoratif est celui avec lequel il faut

vivre. C'est lui seul qui, parmi tous nos arts visibles, crée en nous

à la fois l'état d'âme et le tempérament. La couleur simple, que ne

gâte aucune signification, et qui ne s'allie à aucune forme définie

peut parler de mille manières à l'âme. L'harmonie qui réside dans

les délicates proportions de lignes et de masses se réfléchit dans

l'esprit. Les répétitions de motifs nous reposent. Les merveilles du

dessin excitent l'imagination. Dans la beauté simple des matériaux

employés se trouvent des éléments latents de culture. Et ce n'est pas

tout. Par son rejet délibéré de la nature comme idéal de beauté, aussi

bien que de la méthode imitative du peintre ordinaire, l'art décoratif

non seulement prépare l'âme à la réception de l'œuvre imaginative

véritable, mais développe en elle ce sens de la forme qui est la base

de toute opération créative ou critique. Car l'artiste réel est celui

qui va, non du sentiment à la forme, mais de la forme à la pensée et

à la passion. Il ne conçoit pas tout d'abord une idée pour se dire

ensuite à lui-même: «Je mettrai mon idée dans une mesure complexe de

quatorze lignes», mais comprenant la beauté schématique du sonnet, il

conçoit certains modes de musique et certaines méthodes de rimes, et

la forme simple suggère ce qui doit l'emplir et la rendre complète

intellectuellement et émotionnellement. De temps en temps, le monde

clame contre quelque charmant poète artiste, parce que, suivant le mot

stupide et ressassé, il n'a «rien à dire». Mais s'il avait quelque

chose à dire, il le dirait probablement et ce serait ennuyeux. C'est

justement parce qu'il n'a aucun nouveau message qu'il peut faire une

œuvre belle. Il tire son inspiration de la forme, et purement de la

forme, comme le doit un artiste. Une passion réelle le perdrait. Tout

ce qui arrive réellement est gâté pour l'art. Toute mauvaise poésie

naît de sentiments vrais. Etre naturel, c'est être du domaine de

l'évidence et par conséquent inartistique.

ERNEST.—Je suis curieux de savoir si vraiment vous croyez ce que vous

dites.

Intentions(#51236) · 第 12 / 16 段