Les Grecs, eux, considéraient l'art d'écrire simplement comme une

méthode pour raconter. Leur critérium était toujours le mot parlé

dans ses relations musicales et métriques. La voix était l'agent

intermédiaire et l'oreille le critique. J'ai pensé quelquefois que

l'histoire de la cécité d'Homère a bien pu en réalité n'être qu'un

mythe artistique, créé en une époque critique et servant à nous

rappeler, non seulement que le grand poète est toujours un voyant dont

les yeux corporels y voient moins que les yeux de l'âme, mais qu'il est

encore un chanteur véritable, faisant son poème avec de la musique, se

répétant indéfiniment chaque ligne jusqu'à ce qu'il ait saisi le secret

de sa mélodie, modulant dans les ténèbres des mots ailés de lumière.

Quoiqu'il en soit, ce fut certainement à sa cécité, qui fut l'occasion

sinon la cause, que le grand poète anglais dut une large part du

mouvement majestueux et de la splendeur sonore de ses derniers

vers. Quand Milton dut cesser d'écrire, il se mit à chanter. Qui

donc pourrait comparer les cadences de _Comus_ à celles du _Samson

Agonistes_, du _Paradis perdu_ ou du _Paradis retrouvé_? Quand Milton

devint aveugle, il composa, ainsi que chacun devrait le faire,

seulement avec la voix, et le pipeau ou le chalumeau des premiers

jours devint cet orgue puissant aux jeux multiples dont la musique

riche et sonore a toute la majesté du vers Homérique, si elle n'essaye

pas d'en avoir la grâce aisée, constituant l'héritage impérissable de

la littérature anglaise, traversant tous les siècles avec solennité,

car elle les domine et reste à jamais notre compagne dans sa forme

immortelle. Oui, écrire a fait beaucoup de mal aux écrivains. Revenons

à la voix. Qu'elle soit notre critérium et peut-être alors serons-nous

capables d'apprécier quelques-unes des subtilités de la critique d'art

grecque.

Nous ne le pouvons pas aujourd'hui. Parfois, quand j'ai écrit une page

de prose que j'ai la modestie grande de considérer comme sans défaut,

une pensée terrible me vient: je me dis que je suis peut-être coupable,

que j'ai peut-être été assez immoral, assez efféminé pour employer

des mouvements trochaïques et tribraques, crime pour lequel un savant

critique du siècle d'Auguste censure avec une très juste sévérité le

brillant et quelque peu paradoxal Hegesias. J'ai froid d'y penser,

et je me demande si l'admirable résultat éthique de la prose de ce

charmant écrivain, qui dans un esprit d'insouciante générosité pour

la partie inculte de notre nation, proclama la monstrueuse doctrine

que la conduite est les trois quarts de la vie, ne sera pas quelque

jour entièrement annihilée par la découverte que les péons ont été mal

placés.

ERNEST.—Ah! Vous n'êtes plus sérieux.

GILBERT.—Qui donc le serait devant cette affirmation faite d'un ton

grave que les Grecs n'eurent pas de critiques d'art? Je puis admettre

que l'on dise que le génie d'induction des Grecs se perdit dans la

critique, mais non que la race à laquelle nous devons ce dernier art

ne l'ait pas exercé. Vous ne me demanderez pas de vous donner une vue

générale de la critique d'art en Grèce depuis Platon jusqu'à Plotin. La

nuit est trop belle et la lune, en nous écoutant, se couvrirait la face

de plus de cendres encore. Rappelons-nous seulement un parfait petit

ouvrage de critique esthétique, la _Poétique_ d'Aristote. La forme en

est imparfaite, car l'écriture est mauvaise; il ne consiste peut-être

qu'en notes prises pour une conférence sur l'art ou en fragments isolés

destinés à quelque livre plus important, mais pour l'arrangement et

pour la façon dont est traité le sujet c'est d'une perfection absolue.

L'action de l'art sur l'éthique, son importance pour la culture de

l'esprit, et son rôle dans la formation du caractère ont été définis

par Platon une fois pour toutes, mais ici nous voyons l'art considéré

au point de vue non plus moral mais purement esthétique. Platon avait

traité, bien entendu, de nombreux sujets artistiques déterminés, tels

que l'importance de l'unité dans une œuvre d'art, la nécessité du ton

et de l'harmonie, la valeur esthétique des apparences, le rapport

entre les arts visibles et le monde extérieur, entre la fiction et le

fait. Peut-être est-ce lui qui excita le premier dans l'âme humaine,

ce désir encore insatisfait, le désir de savoir quel lien unit le Beau

au Vrai, et la place du Beau dans l'ordre moral et intellectuel du

Cosmos. Les problèmes de l'idéalisme et du réalisme, tels qu'il les

pose, peuvent sembler pour beaucoup d'esprits quelque peu stériles

dans la sphère métaphysique d'existence abstraite où il les place,

mais transportez-les dans la sphère de l'art et vous les trouverez

toujours vivants et remplis de signification. Il se peut que ce soit

comme critique du Beau que Platon est destiné à survivre et qu'en

changeant le nom de la sphère où se meuvent ses spéculations, nous

découvrions une nouvelle philosophie. Mais Aristote, comme Gœthe,

s'occupe de l'art en traitant tout d'abord de ses manifestations

concrètes; il prend, par exemple, la tragédie, et recherche la matière

dont elle use, qui est le langage, son sujet propre, qui est la vie,

la méthode par laquelle elle œuvre, qui est l'action, les conditions

dans lesquelles elle se révèle, qui sont la représentation théâtrale,

sa structure logique, qui est l'intrigue et son but esthétique qui est

d'évoquer le sentiment de la beauté réalisée au moyen des passions de

la pitié et de la terreur. Cette purification, cette spiritualisation

de la nature qu'il nomme _Κάθαρσις_ est, ainsi que l'a vu Gœthe,

essentiellement esthétique et non morale comme l'imagine Lessing. Ne

s'occupant tout d'abord que de l'impression produite par l'œuvre d'art,

Aristote se met à analyser cette impression, à en chercher la source,

à voir comment elle naît. Physiologiste et psychologue, il sait que

la santé d'une fonction réside en son énergie. Être capable d'une

passion et ne pas s'en rendre compte c'est rester incomplet et borné.

Le spectacle mimé de la vie qu'offre la tragédie délivre le cœur de

beaucoup de «germes morbides» et en présentant des motifs élevés et

nobles au jeu des émotions purifie l'homme et le spiritualise; et, non

seulement il agit de cette sorte sur l'homme, mais encore l'initie

à des sentiments nobles qu'il aurait pu ne jamais connaître, le mot

_Κάθαρσις_ ayant parfois, il m'a semblé, le sens d'une allusion précise

au rite d'initiation, si même ce n'est pas, ainsi que je suis tenté de

l'imaginer de temps en temps, la signification véritable et la seule

qu'il ait en l'occurrence. Ceci n'est, bien entendu, qu'une simple

esquisse du livre. Mais vous voyez quel parfait spécimen de critique

esthétique il nous offre. Qui donc, sauf un Grec, eût pu donner de

l'art une telle analyse? Après l'avoir lu, on cesse d'être étonné

qu'Alexandrie se soit si largement consacré à la critique d'art et

que nous voyions les tempéraments artistiques de l'époque examiner

toutes les questions de style et de genre, discutant les grandes écoles

académiques de peinture telles, par exemple, que l'école de Sicyone

qui s'efforça de maintenir les traditions pleines de dignité de la

mode antique; les écoles réalistes et impressionnistes qui voulaient

reproduire la vie réelle; les éléments de l'idéalisme dans le portrait;

la valeur d'art de la forme épique en un temps aussi moderne que le

leur, ou le sujet qui convient en propre à l'artiste. En vérité, je

crains que les tempéraments inartistes de l'époque ne se soient, eux

aussi, occupés de littérature et d'art, car les accusations de plagiat

étaient sans fin et de telles accusations émanent des lèvres minces

et blêmes de l'impuissance ou des bouches grotesques de ceux qui ne

possédant rien en propre, s'imaginent qu'ils se donneront la réputation

d'être riches en criant bien haut qu'on les a volés. Et je vous assure,

mon cher Ernest, que les Grecs bavardaient à propos des peintres

autant qu'on le fait de nos jours et qu'ils avaient leurs galeries

particulières et leurs expositions payantes, leurs corporations d'Arts

et Métiers, leurs mouvements Préraphaélites et réalistes, qu'ils

faisaient des conférences sur l'art, écrivaient des essais sur l'art

et eurent leurs historiens d'art et leurs archéologues et tout le

reste. Même les directeurs de tournées théâtrales emmenaient avec

eux leurs critiques dramatiques et les payaient très grassement pour

écrire des notes élogieuses. En somme, tout ce qui dans notre vie est

moderne, nous le devons aux Grecs. Tout ce qui est anachronique est dû

au Moyen Age. Ce sont les Grecs qui nous ont donné le système entier

de la critique d'art et nous pouvons imaginer de quelle délicatesse

était leur instinct critique par ce fait que la matière sur laquelle

il s'exerça le plus complètement fut, je l'ai déjà dit, le langage.

Car la matière dont use le peintre ou le sculpteur est pauvre en

comparaison de celle des mots. Les mots ont non seulement une musique

aussi douce que celle de la viole et du luth, une couleur aussi riche

et aussi vivante qu'aucune de celles qui nous rendent adorables les

toiles des Vénitiens ou des Espagnols, et une forme plastique non moins

sûre et certaine que celle qui se révèle dans le marbre ou le bronze,

mais la pensée et la passion et la spiritualité leur appartiennent

et n'appartiennent vraiment qu'à eux seuls. Si les Grecs n'avaient

fait que la critique du langage, ils ne seraient pas moins les grands

critiques d'art du monde. Connaître les principes de l'art le plus

élevé, c'est connaître les principes de tous les arts.

Mais je vois que la lune se cache derrière un nuage couleur de soufre.

Hors d'une fauve crinière mouvante elle brille comme l'œil d'un lion.

Elle a peur que je ne vous cause de Lucien et de Longin, de Quintilien

et de Denis, de Pline et de Fronton et de Pausanias, de tous ceux qui

dans le monde antique écrivirent ou parlèrent sur l'art. Elle n'a pas

besoin d'avoir peur. Je suis fatigué de ma course dans l'abîme stupide

et sombre des faits. Il ne me reste plus que la _μονόϰρονος ἡδονή_

d'une autre cigarette. Les cigarettes ont au moins le charme de vous

laisser inassouvi.

ERNEST.—Essayez d'une des miennes. Elles sont assez bonnes. Je les

reçois directement du Caire. La seule utilité de nos _attachés_ c'est

qu'ils fournissent leurs amis d'excellent tabac. Et comme la lune

s'est cachée, causons encore un peu. Je suis tout prêt à admettre

que j'eus tort en ce que j'ai dit des Grecs. Ils furent, vous l'avez

montré, une nation de critiques d'art. Je le reconnais et j'en ai, pour

eux, quelque chagrin. Car la faculté de création est supérieure à la

critique. Aucune comparaison n'est vraiment possible.

GILBERT.—L'antithèse entre elles est entièrement arbitraire. Sans la

faculté critique, il n'existe aucune création artistique digne de ce

nom. Vous parliez tout à l'heure de ce fin esprit de choix et de ce

délicat instinct de sélection par lequel l'artiste nous rend compte de

la vie et lui donne une perfection momentanée. Eh bien, cet esprit de

choix, ce tact subtil d'omission est en réalité la faculté critique en

l'un de ses modes les plus caractéristiques et quiconque ne possède pas

cette faculté critique ne peut rien créer en art. Arnold a dit de la

littérature qu'elle était une critique de la vie, définition dont la

forme n'est pas très heureuse, mais qui montre l'excessive importance

qu'il attachait à l'élément critique en tout travail de création.

ERNEST.—J'aurais dit que les grands artistes travaillaient

inconsciemment, qu'ils étaient «plus sages qu'ils ne le savaient»,

comme Emerson, je crois, le remarque quelque part.

GILBERT.—Non, Ernest, il n'en est nullement ainsi. Tout beau

travail imaginatif est conscient et réfléchi. Aucun poète ne chante

parce qu'il y est contraint. Du moins, aucun grand poète. Celui-ci

chante parce qu'il veut chanter. Il en est ainsi maintenant; il en

fut toujours ainsi. Nous sommes tentés parfois de penser que les

voix qui résonnèrent à l'aube de la poésie étaient plus simples,

plus vigoureuses et plus naturelles que les nôtres et que l'univers

contemplé par les premiers poètes, et qu'ils parcouraient, avait en

propre une vertu poétique spéciale et pouvant, presque sans subir de

changement, passer dans leur chant. La neige couvre maintenant l'Olympe

et ses pentes escarpées sont stériles et de glace, mais autrefois, nous

le rêvons, les pieds blancs des Muses secouaient la rosée du matin sur

les anémones et, le soir, Apollon venait chanter aux pâtres dans le

vallon. Mais nous ne faisons là que prêter à d'autres âges ce que nous

désirons ou croyons désirer pour le nôtre. Notre sens historique est en

défaut. Tout siècle producteur de poésie est, par cela même, un siècle

artificiel et l'œuvre qui nous paraît la création la plus naturelle

et la plus simple de son époque est toujours le résultat de l'effort

le plus conscient. Croyez-moi, Ernest, il n'est pas d'art doué de

beauté sans «conscience de soi», et la «conscience de soi» et l'esprit

critique ne font qu'un.

ERNEST.—Je vois ce que vous voulez dire et c'est très important. Mais

vous admettrez, j'en suis sûr, que les grands poèmes de l'ancien monde,

les poèmes primitifs, anonymes, collectifs, furent le résultat de

l'imagination de races plutôt que de l'imagination d'individus.

GILBERT.—Non quand ils devinrent de la poésie. Non quand ils reçurent

une forme belle. Car il n'y a pas d'art là où il n'y a pas de style,

pas de style là où manque l'unité et l'unité appartient à l'individu.

Sans doute Homère eut, pour s'en servir, de vieilles ballades et

d'anciens récits de même que Shakespeare eut des chroniques, des pièces

de théâtre et des nouvelles comme éléments de travail, mais ces choses

ne furent que la matière brute de son œuvre. Il les prit et leur donna

la forme du chant. Elles devinrent siennes, parce qu'il leur donna la

beauté. Elles furent construites de musique

_et ainsi nullement construites,

Donc construites pour toujours_.

Plus on étudie la vie et la littérature, plus on sent fortement que

derrière tout ce qui est merveilleux, il y a l'individu et que ce

n'est pas le moment qui fait l'homme, mais l'homme qui crée l'époque.

Vraiment j'incline à penser que chaque mythe, chaque légende dont

la source nous paraît l'étonnement ou la terreur ou la fantaisie

d'une tribu et d'une nation fut à son origine l'invention d'un seul

esprit. Le nombre singulièrement limité des mythes me semble conduire

à cette conclusion. Mais n'allons pas nous perdre dans les questions

de mythologie comparée. Restons-en à la critique. Ce que je veux

montrer est ceci. Une époque sans critique est une époque où l'art est

immobile, hiératique et se borne à la reproduction de types consacrés

ou bien c'est une époque qui ne possède aucun art. Il y a des époques

de critique qui ne furent pas créatrices, au sens ordinaire du mot;

l'esprit humain alors ne cherchait qu'à mettre en ordre ses trésors,

à séparer l'or de l'argent et l'argent du plomb, à faire le compte

des joyaux et à donner des noms aux perles. Mais il n'y a jamais eu

d'époque créatrice qui ne fût en même temps de critique. Car c'est

la faculté critique qui invente des formes neuves. La tendance de la

création c'est de se répéter. C'est à l'instinct critique que nous

devons l'éclosion de toute nouvelle école, chaque nouveau moule que

l'art trouve tout prêt à prendre en main. Il n'est réellement aucune

forme employée maintenant par l'art qui ne nous vienne de l'esprit

critique d'Alexandrie où ces formes furent clichées, inventées ou

perfectionnées. Je dis Alexandrie, non seulement parce que c'est là

que l'esprit grec prit conscience de lui-même, aussi bien qu'il finit

par y mourir dans le scepticisme et la théologie, mais parce que ce

fut en cette ville et non dans Athènes que Rome prit ses modèles et

que c'est grâce à la survivance de la langue latine que fut sauvée

la culture intellectuelle. Quand, à la Renaissance, la littérature

grecque apparut comme une aube nouvelle en Europe, tout était prêt,

dans une certaine mesure, pour cette venue. Mais, pour nous débarrasser

des détails historiques qui sont toujours fastidieux et d'ordinaire

inexacts, disons, d'une manière générale, que les formes d'art

proviennent de l'esprit critique grec. C'est à lui que nous devons la

poésie épique, la poésie lyrique, le drame tout entier en chacun de ses

développements, y compris le burlesque, l'idylle, le roman romantique,

le roman d'aventure, l'essai, le dialogue, le discours, la conférence,

chose que nous devrions peut-être ne pas leur pardonner, et l'épigramme

dans la plus large signification de ce mot. En somme, nous leur devons

tout, sauf le sonnet auquel on pourrait cependant rapporter de curieux

parallèles comme rythme de pensée dans l'anthologie, le journalisme

américain auquel on ne pourrait trouver nulle part de parallèle et

la ballade en imitation de dialecte écossais, dont l'un de nos plus

laborieux écrivains a voulu récemment faire la base d'un effort final

et unanime qui mettrait nos poètes de second rang à même de devenir

romantiques. Chaque nouvelle école, à son apparition, déclame contre la

critique quand c'est précisément à la faculté critique qu'elle doit

son origine. Le pur instinct créateur n'innove pas, il reproduit.

ERNEST.—Vous avez parlé de la critique comme d'une partie essentielle

de l'esprit créateur, et maintenant j'accepte pleinement votre théorie.

Mais que dites-vous de la critique en dehors de la création? J'ai la

sotte manie de lire des revues et il me semble que la plus grande part

de la critique moderne est absolument sans valeur.

GILBERT.—Il en est de même pour la plupart des créations actuelles.

La médiocrité pesant la médiocrité et l'incompétence applaudissant son

frère—tel est le spectacle que l'activité artistique en Angleterre

nous offre de temps en temps. Et pourtant je me sens un peu injuste en

l'occurrence. Règle générale, les critiques—je parle, bien entendu, de

la classe supérieure, de ceux en somme qui écrivent dans les feuilles

à six pence—ont une plus forte culture que les gens dont ils sont

appelés à analyser les œuvres. C'est d'ailleurs à cela qu'il faut

s'attendre car la critique demande infiniment plus de culture que la

création.

ERNEST.—Vraiment?

GILBERT.—Certes. Tout le monde peut écrire un roman en trois volumes.

Il ne faut pour cela qu'une complète ignorance de la vie et de la

littérature. La difficulté que doit, j'imagine, éprouver l'analyste

est celle de se soutenir à un certain niveau. Là où le style manque,

une telle chose est impossible. Les pauvres critiques sont apparemment

réduits à n'être que les reporters du _police-court_ de la littérature,

les chroniqueurs enregistrant les méfaits des criminels d'habitude de

l'art. On dit parfois qu'ils ne lisent pas du tout les œuvres qu'ils

ont mission de critiquer. C'est vrai, ou du moins ce devrait l'être.

S'ils les lisaient, ils deviendraient des misanthropes endurcis ou,

pour emprunter une phrase à l'une des gentilles étudiantes de Newnham,

des misogynes impénitents. Et puis cela n'est pas nécessaire. Pour

connaître l'origine et la qualité d'un vin, il est inutile de boire

le tonneau entier. Il doit être extrêmement facile en une demi-heure

de dire si un livre vaut quelque chose ou ne vaut rien. Dix minutes

suffisent si l'on a l'instinct de la forme. Qui peut vouloir s'épuiser

sur un volume stupide? On le goûte et c'est assez—plus qu'assez, même.

Je sais qu'il est beaucoup de travailleurs honnêtes, en peinture comme

en littérature, qui sont entièrement opposés à la critique. Ils ont

tout à fait raison. Leur œuvre est sans aucun rapport intellectuel avec

leur époque. Elle ne nous apporte aucun élément nouveau de plaisir.

Elle ne suggère aucun nouvel élan de pensée ou de passion ou de beauté.

On ne doit pas en parler. Il faut la laisser à l'oubli qu'elle mérite.

ERNEST.—Mais, cher ami—excusez-moi de vous interrompre—vous vous

laissez, il me semble, entraîner beaucoup trop par votre passion pour

la critique. Car, après tout, vous voudrez bien admettre qu'il est bien

plus difficile de faire une chose que d'en parler.

GILBERT.—Plus difficile de faire une chose que d'en parler? Pas du

tout. C'est là une grosse erreur populaire. Il est bien plus difficile

de parler d'une chose que de la faire. Dans le domaine de la vie

actuelle, c'est de la plus claire évidence. N'importe qui peut faire

de l'histoire. Seul un grand homme peut en écrire. Il n'est aucun mode

d'action, aucune forme d'émotion que nous n'ayions en commun avec les

animaux inférieurs. Ce n'est que par le langage que nous nous élevons

au-dessus d'eux ou, entre nous, au-dessus l'un de l'autre—par le

langage qui est le père et non l'enfant de la pensée. L'action, en

vérité, est toujours facile et quand elle se présente à nous, sous sa

forme la plus provocante, parce que la plus continue, j'entends celle

du réel travail, elle devient simplement le refuge des gens qui n'ont

rien à faire. Non, Ernest, ne parlez pas de l'action. C'est une chose

aveugle, soumise à des influences extérieures et mise en jeu par une

impulsion dont elle ignore la nature. C'est une chose incomplète en

son essence, puisqu'elle est limitée par l'accident, et ignorante de

sa direction, étant toujours en désaccord avec son but. Sa base est

le manque d'imagination. C'est la dernière ressource de ceux qui ne

savent comment on rêve.

ERNEST.—Gilbert, vous traitez le monde comme si c'était une boule de

cristal. Vous le tenez dans votre main et le renversez pour satisfaire

une fantaisie obstinée. Vous ne faites rien autre que récrire

l'histoire.

GILBERT.—Notre devoir unique, vis-à-vis de l'histoire, c'est de la

récrire. Ce n'est pas la tâche la plus mince réservée à l'esprit

critique. Quand nous aurons découvert l'ensemble des lois scientifiques

qui gouvernent la vie, nous nous rendrons compte que l'homme d'action

est plus riche en illusions que le rêveur. Celui-là ne connaît, en

effet, ni l'origine de ses actes ni leurs résultats. Dans le champ

où il pensait avoir semé des épines, nous faisons notre vendange, et

le figuier qu'il planta pour notre plaisir est aussi stérile que le

chardon, et plus amer. C'est parce que l'Humanité n'a jamais su où elle

allait qu'elle a pu trouver son chemin.

ERNEST.—Vous pensez, alors, que dans la sphère de l'action un but

conscient est une illusion?

GILBERT.—C'est pire. Si nous vivions assez longtemps pour voir les

résultats de nos actes, il se pourrait que ceux qui se disent bons

se voient affligés d'un lourd remords et que ceux dits méchants par

le monde exultent d'une noble joie. Chaque petite chose que nous

faisons, passe dans la grande machine de la vie qui peut mettre nos

vertus en poudre et les rendre méprisables, ou transformer nos péchés

en éléments d'une civilisation nouvelle plus merveilleuse et plus

splendide qu'aucune de celles qui l'ont précédée. Mais les hommes

sont esclaves des mots. Ils s'emportent contre le matérialisme, comme

ils l'appellent, oubliant qu'il n'y eut aucun progrès matériel qui

n'ait spiritualisé le monde et qu'il y eut bien peu, s'il y en eut,

de réveils spirituels qui n'aient gaspillé les facultés du monde en

espoirs inféconds, en aspirations sans fruits et en croyances vides ou

servant d'entraves. Ce qu'on nomme Péché est un élément essentiel de

progrès. Sans lui le monde croupirait; il vieillirait ou deviendrait

sans couleur. Par sa curiosité, le Péché augmente l'expérience de la

race. Son intense revendication d'individualisme nous sauve de la

monotonie du type. Son rejet des notions courantes sur la moralité

le met en possession d'une éthique supérieure. Et quant aux vertus!

Qu'est-ce que cela? La Nature, nous dit M. Renan, se soucie peu de

chasteté, et c'est peut-être à l'opprobre des Madeleines et non à leur

propre pureté que doivent d'être sans souillures les Lucrèces de la

vie moderne. La charité, ceux-là même dont elle forme presque toute la

religion, se sont vus contraints de l'admettre: la charité crée une

multitude de maux. L'existence même de la conscience, cette faculté

dont les gens aujourd'hui, bavardent tant et sont si aveuglément

fiers, est un signe de notre imparfait développement. Il faut, pour que

nous soyions vraiment bons, qu'elle se confonde avec l'instinct.

Intentions(#51236) · 第 8 / 16 段