Les opinions, le caractère, les œuvres de l'homme importent très peu.

Il peut être un sceptique comme le gentil Sieur de Montaigne, ou un

saint comme l'âpre enfant de Monique; s'il nous dit ses secrets il peut

nous charmer et contraindre nos oreilles à l'écouter et nos lèvres à

se taire. Le mode de pensée que représenta le cardinal Newman—si l'on

peut appeler mode de pensée celui qui cherche à résoudre les problèmes

intellectuels en niant la suprématie de l'intelligence—ne peut pas, je

le crois, et ne doit pas survivre. Mais l'univers ne se lassera jamais

de suivre cette âme inquiète en sa marche qui la conduisit de ténèbres

en ténèbres. L'église solitaire de Littlemore où «le souffle du matin

est humide et rares les fidèles» lui sera toujours chère et, toutes

les fois que les hommes verront fleurir les giroflées d'or sur le mur

de Trinity-College, ils penseront à ce gracieux étudiant qui vit dans

le retour certain de cette fleur, la prophétie qu'il resterait pour

jamais avec la Bénigne Mère de ses jours ... une prophétie dont la

Foi, dans sa sagesse ou sa folie, ne souffrit pas l'accomplissement.

Oui, l'autobiographie est chose irrésistible. Ce pauvre, ce niais

infatué de lui-même que fut M. le secrétaire Pepys est entré par son

bavardage dans le cercle des Immortels et, sachant que l'indiscrétion

est le meilleur du courage, il se démène au milieu d'eux en cette «robe

de peluche pourpre à boutons d'or et à brandebourgs» qu'il aime tant

nous décrire, tout à son aise, et bavarde avec un plaisir infini pour

lui-même, et pour nous, sur le jupon bleu indien qu'il acheta pour sa

femme, sur «la bonne fressure de porc» et «la délectable fricassée de

veau à la française» qu'il aimait tant, sur son jeu de boules avec Will

Joyce et ses «courses après les belles», sa récitation d'_Hamlet_ un

dimanche, son jeu de viole en semaine et autres choses méchantes ou

triviales.

Même dans la vie courante, l'égotisme n'est pas sans attraits. Quand

les gens nous parlent des autres, ils sont d'habitude ennuyeux. Quand

ils parlent d'eux-mêmes, ils sont presque toujours intéressants, et si

l'on pouvait, quand ils nous fatiguent, les enfermer comme on le fait

d'un livre dont on est las, ils seraient parfaits, absolument.

ERNEST.—Il y a beaucoup de valeur dans ce Si, comme dirait Touchstone.

Mais proposez-vous sérieusement que chacun devienne son propre Boswell?

Que deviendraient en ce cas nos laborieux compilateurs de Vies et de

Souvenirs?

GILBERT.—Ce qu'ils deviendraient? Ces gens-là sont le fléau du siècle,

ni plus ni moins. Chaque grand homme de nos jours a ses disciples et

c'est toujours Judas qui écrit la biographie.

ERNEST.—Cher ami!

GILBERT.—J'ai peur que ce ne soit vrai. Autrefois nous canonisions

nos héros. La méthode moderne est de les vulgariser. Des éditions bon

marché de grands livres peuvent être délicieuses, mais des éditions

bon marché de grands hommes sont absolument détestables.

ERNEST.—Puis-je vous demander, Gilbert, à qui vous faites allusion?

GILBERT.—Oh! à tous nos _littérateurs_ de second ordre. Nous sommes

envahis par un tas de gens qui, lorsqu'un poète ou un peintre

meurt, arrivent à la maison avec l'entrepreneur des pompes funèbres

et oublient que leur seul devoir est de se tenir muets. Mais ne

parlons pas d'eux. Ce ne sont que les détrousseurs de cadavres de la

littérature. La poussière est donnée à l'un et les cendres à un autre,

mais l'âme est hors de leur atteinte. Et maintenant, laissez-moi vous

jouer du Chopin ou du Dvorak? Vous jouerai-je une fantaisie de Dvorak?

Il écrit des choses passionnées, d'une curieuse couleur.

ERNEST.—Non, je ne me soucie pas de musique en ce moment. C'est

beaucoup trop indéfini. D'ailleurs j'avais pour voisine à table, hier

soir, la baronne Bernstein et, bien que ce soit une femme absolument

charmante sous tout autre rapport, elle insista pour discuter sur

la musique comme si la musique était réellement écrite en langue

allemande. Et, quelles que soient les affinités de la musique, elle

n'en a aucune, je suis heureux de le dire, avec l'allemand. Il y a des

formes de patriotisme qui sont vraiment avilissantes. Non, Gilbert, ne

jouez plus. Retournez-vous et parlez-moi. Parlez-moi jusqu'à ce que

dans la chambre entre le jour aux cornes blanches. Il y a dans votre

voix quelque chose de merveilleux.

GILBERT, _se levant du piano_.—Je ne suis pas en humeur de causer

ce soir. Comme c'est mal à vous de sourire! Vraiment, je ne suis pas

disposé. Où sont les cigarettes? Merci. Que ces simples narcisses sont

exquis! Ils semblent d'ambre et de frais ivoire. On dirait des objets

grecs de la meilleure période. Quelle était donc l'histoire qui vous

fit rire, dans les confessions de l'Académicien repentant? Dites-la

moi? Après avoir joué du Chopin, je me sens comme si j'avais pleuré

sur des péchés que je n'ai jamais commis, et je suis en deuil pour

des tragédies qui ne me concernent pas. La musique me semble toujours

produire cet effet. Elle nous crée un passé que nous ignorions, et

nous remplit d'un sentiment de tristesses qui furent soustraites à nos

larmes. Je puis m'imaginer un homme ayant mené une vie parfaitement

banale, et qui, entendant par hasard quelque curieux morceau de

musique, découvre soudain que son âme a passé, à son insu, par de

terribles expériences et connu d'effrayantes joies, de sauvages amours

romantiques ou de grands renoncements. Dites-moi cette histoire,

Ernest. J'ai besoin d'être distrait.

ERNEST.—Oh! je ne sais si cela est de quelque importance. Mais j'ai

trouvé là une explication vraiment admirable de la valeur réelle de

l'ordinaire critique d'art. Il paraît qu'un jour une dame demanda

gravement à l'Académicien repentant, comme vous l'appelez, si son

tableau célèbre: «Un jour de printemps à Whiteley» ou «Attendant le

dernier omnibus» ou quelque sujet de ce genre, était tout entier peint

à la main?

GILBERT.—Et l'était-il?

ERNEST.—Vous êtes incorrigible. Mais, sérieusement parlant, à quoi

sert la critique d'art? Pourquoi l'artiste ne peut-il être laissé seul,

créer un nouveau monde s'il le désire ou, sinon, donner une ébauche

du monde que nous connaissons déjà et dont chacun de nous, j'imagine,

se lasserait si l'art avec son esprit subtil de choix et son délicat

instinct de sélection ne le purifiait pour nous et ne lui donnait une

perfection momentanée. Il me semble que l'imagination agrandit ou

devrait agrandir autour d'elle la solitude et qu'elle travaille mieux

dans le silence et l'isolement. Pourquoi l'artiste serait-il troublé

par la clameur perçante de la critique? Pourquoi ceux qui ne peuvent

créer prennent-ils sur eux d'estimer la valeur du travail créateur?

Que peuvent-ils en connaître? Si l'œuvre d'un homme est facile à

comprendre, une explication est inutile ...

GILBERT.—Et si son œuvre est incompréhensible, une explication est

mauvaise.

ERNEST.—Je n'ai pas dit cela.

GILBERT.—Ah! Vous auriez dû le dire. Aujourd'hui, si peu de mystères

nous restent que nous ne pouvons souffrir d'être privé de l'un d'eux.

Les membres de la «Browning Society» comme les théologiens du «Broad

Church Party» ou les auteurs des «Great Writers' Series» de M. Walter

Scott me paraissent perdre leur temps en essayant d'expliquer leur

divinité. On espérait que Browning était un mystique, ils ont cherché

à nous montrer qu'il était simplement imprécis. On s'imaginait qu'il

avait quelque chose à cacher, ils ont prouvé qu'il n'avait presque

rien à révéler. Mais je parle seulement de son œuvre incohérente. Au

point de vue d'ensemble, l'homme fut grand. Il n'appartenait pas à la

race des Olympiens et eut toute l'imperfection d'un Titan. Il n'avait

pas une vision étendue et ce n'est que rarement qu'il put chanter. Son

œuvre est gâtée par la lutte, la violence et l'effort et il ne passa

pas de l'émotion à la forme, mais de la pensée au chaos. Pourtant,

il fut grand. On l'appela un penseur et certes ce fut un homme qui

pensa toujours et toujours tout haut; or ce ne fut pas la pensée qui

le fascina, mais plutôt les procédés par lesquels elle se meut. Ce

fut la machine qu'il aima, non ce qu'elle produit. La méthode par

laquelle le sot atteint la sottise lui fut aussi chère que l'ultime

sagesse du sage. Et le subtil mécanisme de l'esprit le fascinait à

ce point qu'il en vint à mépriser le langage ou le considérer comme

un instrument incomplet d'expression. La rime, ce parfait écho qui,

au creux du vallon des muses, enfante sa propre voix et lui répond,

qui, aux mains d'un véritable artiste devient non seulement un élément

matériel de beauté métrique mais un élément spirituel de pensée comme

de passion, éveillant un nouvel état d'âme, peut-être, excitant un

nouvel enchaînement d'idées ou bien ouvrant par la pure douceur et la

suggestion de sa sonorité une porte d'or que l'Imagination elle-même

avait heurtée en vain; la rime, qui peut muer la parole de l'homme en

la langue des dieux, la rime, la seule corde ajoutée par nous à la lyre

grecque, devint sous les mains de Robert Browning une chose grotesque

et difforme qui fit parfois de lui un bouffon en poésie, comme un bas

comédien, et le fit monter trop souvent Pégase, sa langue gonflant sa

joue. Il est de ces moments où il nous blesse avec une monstrueuse

musique. Et, s'il ne peut nous la donner qu'en brisant les cordes de

son luth, il les brise, en des craquements discords, et nulle tettix

Athénienne, créant une mélodie avec ses ailes frémissantes, ne vient

se poser sur la corne d'ivoire pour rendre le mouvement parfait ou

l'intervalle moins rude. Pourtant, il fut grand, et bien qu'il ait

fait de la langue une argile grossière, il s'en servit pour former

des hommes et des femmes qui vivent. C'est la créature la plus

shakespearienne depuis Shakespeare. Si Shakespeare chantait avec des

myriades de lèvres, Browning balbutiait avec des milliers de bouches.

Même à cette heure où je parle, non contre lui mais pour lui, je

vois se glisser dans la chambre toute la pompe de ses personnages.

Là, s'avance Fra Lippo Lippi, les joues encore brûlantes du baiser

ardent de quelque jeune fille. Là se tient, redoutable, Saül dont le

turban scintille de princiers saphirs. Mildred Tresham est là et le

moine espagnol, jaune de haine, et Blougram et Ben Ezra et l'évêque de

Saint-Praxed. Le rejeton de Setebos bredouille dans le coin, et Sebald

entendant Pippa qui passe, regarde le farouche visage d'Ottima, et la

prend en horreur, elle et son péché et lui-même. Pâle comme le satin

blanc de son pourpoint, le roi mélancolique épie de ses traîtres yeux

songeurs le trop loyal Strafford qui va vers son destin, et Andréa

frémit en écoutant ses cousins siffler dans le jardin et défend à sa

parfaite épouse de descendre. Oui, Browning fut grand. Et quel souvenir

laissera-t-il? Celui d'un poète? Non, mais d'un écrivain de fiction,

des plus hauts, peut-être, que nous ayions jamais eu. Son sens de

la situation dramatique fut sans rival et, s'il ne put résoudre ses

propres problèmes il put, du moins, les poser et que doit faire de plus

un artiste?

Envisagé comme créateur de personnages, il se range auprès de celui

qui fit Hamlet. Eût-il été précis et ordonné qu'il eût pu s'asseoir à

ses côtés. Le seul homme digne de toucher le bord de son vêtement est

George Meredith. Meredith est un Browning en prose, ainsi que Browning

lui-même, qui se servit de la poésie comme d'un moyen pour écrire en

prose.

ERNEST.—Il y a quelque chose dans ce que vous dites, mais tout n'y est

pas. En bien des points, vous êtes injuste.

GILBERT.—Il est difficile de n'être pas injuste pour ce qu'on aime.

Mais revenons au point discuté. Que disiez-vous?

ERNEST.—Simplement ceci: qu'aux meilleurs jours de l'art, il n'y eut

pas de critiques d'art!

GILBERT.—Il me semble avoir entendu déjà cette observation, Ernest.

Elle a toute la vitalité d'une erreur et tout le maussade d'un vieil

ami.

ERNEST.—C'est vrai. Oui, inutile de secouer la tête avec cette

pétulance. C'est tout à fait vrai: aux meilleurs jours de l'art il n'y

eut pas de critiques d'art. Le sculpteur tirait du bloc de marbre le

grand Hermès aux membres blancs qui y dormait. Les modeleurs et doreurs

d'images donnaient le ton et la contexture à la statue, et l'univers,

en la voyant, adorait en silence. L'artiste versait le bronze en fusion

dans le moule de sable et le fleuve de métal rouge se refroidissait en

nobles courbes et prenait l'empreinte du corps d'un Dieu. Il donnait

aux yeux sans regards la vie de l'émail et des pierres précieuses. Les

boucles de cheveux couleur d'hyacinthe se frisaient sans son burin. Et

quand en quelque temple sombre, peint de fresques, ou sous un portique

à colonnades tout baigné de soleil, l'enfant de Leto se dressait sur

son piédestal, ceux qui passaient _ἁϐρῶς βαἰνοντες διὰ λαμπροτάτου

αἰθέρος_, sentaient qu'une influence nouvelle pénétrait leur vie, et

songeurs, ou remplis d'une étrange et vivifiante joie, allaient à leurs

foyers ou au labeur du jour ou bien, en flânant, passaient les portes

de la ville, jusqu'à cette plaine hantée des nymphes où le jeune Phèdre

baignait ses pieds et couchés là sur l'herbe molle, sous les hauts

platanes murmurant dans la brise et les _agnus castus_ en fleurs, se

prenaient à penser à la merveille de beauté et se taisaient en proie à

une sainte terreur. En ces jours-là, l'artiste était libre. Il prenait

au lit du fleuve de la fine argile entre ses doigts et, avec un mince

outil de bois ou d'os, la façonnait en formes si exquises qu'on les

donnait pour jouets aux morts et nous les retrouvons dans les tombes

en poussière sur la jaune colline de Tanagra, avec l'or éteint et la

pourpre fanée qui luisent vaguement encore sur les cheveux et les

lèvres et les vêtements.

Sur un mur de plâtre frais coloré de vermillon clair ou mêlé de lait et

de safran, il peignait une figure allant d'un pied las par les champs

d'asphodèles, les champs pourpres semés d'étoiles blanches, «gardant

sous ses paupières toute la guerre de Troie», Polyxène, la fille de

Priam; ou bien Odysseus, le sage et le rusé, lié de cordes serrées

au grand mât pour qu'il puisse entendre sans danger la chanson des

Sirènes, ou voguant près de l'Achéron clair dont le lit de cailloux

voit passer en foule des fantômes de poissons, ou bien il montrait

les Persans court vêtus et fuyant devant les Grecs à Marathon, ou les

galères entrechoquant leurs proues de cuivre dans la petite baie de

Salamine. Il dessinait avec une pointe d'argent et du charbon sur des

parchemins et du cèdre préparé. Sur la terre cuite couleur d'ivoire ou

de rose il peignait avec de la cire qu'il amollissait d'huile d'olives

puis durcissait au fer chaud. Sous son pinceau, le panneau et le

marbre et la toile devenaient merveilleux et la vie, voyant son image,

s'arrêtait et n'osait parler. Toute vie, d'ailleurs, était sienne,

depuis les vendeurs assis au marché jusqu'au berger couché dans son

manteau sur la colline, depuis la nymphe blottie dans les lauriers

roses et le faune jouant du pipeau sous le soleil de midi, jusqu'au roi

dans sa litière aux longs rideaux de couleur verte, que portaient des

esclaves sur leurs épaules luisantes d'huile et que d'autres éventaient

d'éventails en plumes de paon. Des hommes et des femmes, aux visages

de plaisir ou de tristesse, passaient devant lui. Il les regardait,

attentif, et leur secret devenait le sien. Par la forme et la couleur

il créait un nouveau monde.

Tous les arts délicats lui appartenaient aussi. Sur la roue tournante

il appliquait la pierre précieuse, et l'améthyste devenait le lit de

pourpre d'Adonis et sur la sardoine veinée couraient Artemis et sa

meute. Il faisait d'or battu des roses, et les liait ensemble, collier

ou bracelet. Il faisait d'or battu des guirlandes pour le casque du

vainqueur, ou des palmes pour la robe tyrienne, ou des masques pour

le roi mort. Au dos du miroir d'argent il gravait Thétis porté par

ses Néreides, ou Phèdre malade d'amour et sa nourrice, ou Persephone,

lasse de souvenirs, mettant des pavots dans ses cheveux. Le potier

s'asseyait en son atelier et du tour silencieux, le vase s'élevait

comme une fleur de ses mains. Il décorait le pied et les flancs et

les anses de délicates feuilles d'olivier ou d'acanthe ou de lignes

ondulées. Puis il peignait rouges et noirs, des éphèbes en lutte

ou à la course, des chevaliers en armes, avec d'étranges boucliers

héraldiques et de curieuses visières, courbés du char en forme de

conque, sur les chevaux cabrés, les dieux assis au banquet ou faisant

des prodiges, les héros dans leur victoire ou leur tourment. Parfois il

traçait en minces lignes de vermillon sur fond blanc l'époux alangui et

son épouse et, voletant autour d'eux, Eros, un Eros pareil à l'un des

anges de Donatello, un petit être qui rit, ailé d'or ou d'azur. Sur le

flanc du vase il écrivait le nom de son ami. ΚΑΛΟΣ ΑΛΚΙΒΙΑΔΗΣ ou ΚΑΛΟΣ

ΧΔΡΜΙΔΗΣ nous dit l'histoire de son temps. Sur le bord de la large

coupe plate, obéissant à son caprice il dessinait le cerf qui broute

ou le lion au repos. Du menu flacon de senteurs, riait Aphrodite à sa

toilette et, les Ménades nues lui faisant cortège, Dyonisos dansait

autour de la jarre de vin, les pieds tachés de lie, tandis que le vieux

Silène se vautrait sur les outres gonflées ou agitait cet épieu magique

ayant au bout une pomme de pin sculptée et qu'enguirlandait du lierre

sombre. Et nul ne venait troubler l'artiste en travail. Nul inconscient

bavardage ne le dérangeait. Il n'était pas ennuyé d'opinions. Près de

l'Ilissus, dit quelque part Arnold, il n'y avait pas d'Higginbotham.

Près de l'Ilissus, mon cher Gilbert, il n'y avait pas de niais congrès

artistiques, apportant du provincialisme aux provinces et enseignant

aux médiocrités comment on pérore. Près de l'Ilissus il n'y avait pas

d'ennuyeuses revues d'art où les industrieux parlent de ce qu'ils ne

comprennent pas. Sur les bords couverts de roseaux de cette petite

rivière, ne se pavanait pas de journalisme ridicule accaparant le siège

du juge, alors qu'il devrait, au banc des accusés, venir faire des

excuses. Les Grecs n'avaient pas de critique d'art.

GILBERT.—Ernest, vous êtes tout à fait délicieux, mais vos opinions

sont terriblement fausses. J'ai peur que vous n'ayiez écouté la

conversation de quelqu'un plus âgé que vous. C'est là une chose

toujours dangereuse et, si vous la laissez dégénérer en habitude, vous

verrez que c'est absolument fatal à tout développement intellectuel.

Quant au moderne journalisme, ce n'est pas à moi de le défendre. Il

justifie son existence par le grand principe Darwinien de la survivance

du plus vulgaire. Je ne m'occupe que de littérature.

ERNEST.—Mais quelle est la différence entre la littérature et le

journalisme?

GILBERT.—Oh! Le journalisme est illisible et la littérature n'est pas

lue. Voilà tout. Mais quant à votre affirmation que les Grecs n'avaient

pas de critique d'art, je vous assure qu'elle est tout à fait absurde.

Il serait plus juste de dire que les Grecs étaient une nation de

critiques d'art.

ERNEST.—Vraiment?

GILBERT.—Oui, une nation de critiques d'art. Mais je ne veux pas

détruire le tableau, si délicieusement inexact, que vous avez tracé

des rapports entre l'artiste Hellène et l'esprit intellectuel de

son temps. Donner une description exacte de ce qui n'arriva jamais

est non seulement le véritable emploi de l'historien, mais encore

l'inappréciable privilège de tout homme bien doué et d'esprit cultivé.

Encore moins désirè-je parler savamment. La conversation savante est

ou l'affectation de l'ignorant ou la profession de l'homme mentalement

désœuvré. Et, pour ce qui est de la conversation moralisatrice, c'est

tout simplement la méthode insensée par laquelle les philanthropes

plus insensés encore essayent de désarmer la juste rancune des classes

criminelles. Non, laissez-moi vous jouer quelque folle chose écarlate

de Dvorak. Les pâles figures de la tapisserie nous sourient et les

paupières lourdes de mon Narcisse de bronze ensommeillé, se ferment.

Ne discutons rien sérieusement. Je sais trop que nous vivons dans un

siècle où l'on ne prend au sérieux que les imbéciles et je vis dans

la terreur de ne pas être incompris. Ne me rabaissez pas jusqu'à me

faire vous donner des renseignements utiles. L'éducation est une chose

admirable, mais il est bon de se souvenir de temps en temps que rien de

ce qui est digne d'être connu ne peut s'enseigner. A travers la fente

des rideaux, je vois la lune pareille à une pièce d'argent rognée.

Les étoiles autour d'elle sont en grappe comme des abeilles d'or.

Le ciel est un dur saphir taillé en creux. Sortons dans la nuit. La

pensée est merveilleuse, mais l'aventure plus merveilleuse encore. Qui

sait si nous ne rencontrerons pas le prince Florizel de Bohême et si

nous n'entendrons pas la belle Cubaine nous dire qu'elle n'est pas ce

qu'elle paraît.

ERNEST.—Vous êtes horriblement obstiné. J'insiste pour que vous

discutiez avec moi cette question. Vous avez dit que les Grecs étaient

une nation de critiques d'art. Quelle critique d'art nous ont-ils

laissée?

GILBERT.—Mon cher Ernest, même s'il n'était venu jusqu'à nous des

temps Hellènes aucun fragment de critique d'art, il n'en serait pas

moins vrai que les Grecs furent une nation de critiques d'art et qu'ils

ont inventé cette critique comme toutes les autres d'ailleurs. Car,

après tout, de quoi sommes-nous en premier lieu redevables aux Grecs?

Simplement de l'esprit critique. Et cet esprit qu'ils ont exercé sur

les questions de religion et de science, d'éthique et de métaphysique,

de politique et d'éducation ils l'ont exercé aussi sur les questions

d'art, et, vraiment, sur les deux arts les plus élevés, sur les arts

suprêmes, il nous ont laissé le plus impeccable système de critique que

le monde ait jamais connu.

ERNEST.—Mais quels sont les deux arts les plus élevés, les arts

suprêmes?

GILBERT.—La Vie et la Littérature, la vie et l'expression parfaite

de la vie. Les principes de la première, tels qu'ils furent établis

par les Grecs, ne peuvent être appliqués par nous dans un siècle aussi

corrompu que le nôtre par de faux idéals. Leurs principes sur la

Littérature sont dans bien des cas si subtils que nous pouvons à peine

les comprendre. Reconnaissant que l'art le plus parfait est celui qui

reflète le plus pleinement l'homme dans toute son infinie variété, ils

élaborèrent la critique du langage, envisagé à la lumière des éléments

matériels de cet art, à un point que nous ne saurions atteindre, si

même nous pouvions en approcher, avec notre système d'accentuation

de l'emphase rationnelle ou émotionnelle, étudiant, par exemple, les

mouvements métriques d'une prose aussi scientifiquement qu'un musicien

moderne étudie l'harmonie et le contrepoint, et, j'ai à peine besoin

de le dire, avec un sens artistique beaucoup plus affiné. Et ils

avaient raison sur ce sujet comme ils avaient raison sur tout. Depuis

l'introduction de l'imprimerie et le fatal développement de l'habitude

de lire, parmi les moyennes et les basses classes de ce pays, il y a

eu dans la littérature une tendance à en appeler de plus en plus aux

yeux et de moins en moins à l'ouïe, sens en vérité, qu'au point de

vue de l'art pur, l'art littéraire devrait chercher à séduire, ayant

pour canons ceux de sa volupté. Même l'œuvre de M. Pater qui, à tout

prendre, est le maître le plus parfait de la prose anglaise à l'heure

présente, ressemble souvent beaucoup plus à un fragment de mosaïque

qu'à un passage de musique, et semble ça et là manquer de la véritable

vie rythmique des mots et de la belle liberté et de la richesse

d'effets que produit cette vie rythmique. Nous avons en somme fait de

l'art d'écrire un mode déterminé de composition et nous en sommes servi

comme d'une forme de dessin minutieux.

Intentions(#51236) · 第 7 / 16 段