Il peut être un sceptique comme le gentil Sieur de Montaigne, ou un
saint comme l'âpre enfant de Monique; s'il nous dit ses secrets il peut
nous charmer et contraindre nos oreilles à l'écouter et nos lèvres à
se taire. Le mode de pensée que représenta le cardinal Newman—si l'on
peut appeler mode de pensée celui qui cherche à résoudre les problèmes
intellectuels en niant la suprématie de l'intelligence—ne peut pas, je
le crois, et ne doit pas survivre. Mais l'univers ne se lassera jamais
de suivre cette âme inquiète en sa marche qui la conduisit de ténèbres
en ténèbres. L'église solitaire de Littlemore où «le souffle du matin
est humide et rares les fidèles» lui sera toujours chère et, toutes
les fois que les hommes verront fleurir les giroflées d'or sur le mur
de Trinity-College, ils penseront à ce gracieux étudiant qui vit dans
le retour certain de cette fleur, la prophétie qu'il resterait pour
jamais avec la Bénigne Mère de ses jours ... une prophétie dont la
Foi, dans sa sagesse ou sa folie, ne souffrit pas l'accomplissement.
Oui, l'autobiographie est chose irrésistible. Ce pauvre, ce niais
infatué de lui-même que fut M. le secrétaire Pepys est entré par son
bavardage dans le cercle des Immortels et, sachant que l'indiscrétion
est le meilleur du courage, il se démène au milieu d'eux en cette «robe
de peluche pourpre à boutons d'or et à brandebourgs» qu'il aime tant
nous décrire, tout à son aise, et bavarde avec un plaisir infini pour
lui-même, et pour nous, sur le jupon bleu indien qu'il acheta pour sa
femme, sur «la bonne fressure de porc» et «la délectable fricassée de
veau à la française» qu'il aimait tant, sur son jeu de boules avec Will
Joyce et ses «courses après les belles», sa récitation d'_Hamlet_ un
dimanche, son jeu de viole en semaine et autres choses méchantes ou
triviales.
Même dans la vie courante, l'égotisme n'est pas sans attraits. Quand
les gens nous parlent des autres, ils sont d'habitude ennuyeux. Quand
ils parlent d'eux-mêmes, ils sont presque toujours intéressants, et si
l'on pouvait, quand ils nous fatiguent, les enfermer comme on le fait
d'un livre dont on est las, ils seraient parfaits, absolument.
ERNEST.—Il y a beaucoup de valeur dans ce Si, comme dirait Touchstone.
Mais proposez-vous sérieusement que chacun devienne son propre Boswell?
Que deviendraient en ce cas nos laborieux compilateurs de Vies et de
Souvenirs?
GILBERT.—Ce qu'ils deviendraient? Ces gens-là sont le fléau du siècle,
ni plus ni moins. Chaque grand homme de nos jours a ses disciples et
c'est toujours Judas qui écrit la biographie.
ERNEST.—Cher ami!
GILBERT.—J'ai peur que ce ne soit vrai. Autrefois nous canonisions
nos héros. La méthode moderne est de les vulgariser. Des éditions bon
marché de grands livres peuvent être délicieuses, mais des éditions
bon marché de grands hommes sont absolument détestables.
ERNEST.—Puis-je vous demander, Gilbert, à qui vous faites allusion?
GILBERT.—Oh! à tous nos _littérateurs_ de second ordre. Nous sommes
envahis par un tas de gens qui, lorsqu'un poète ou un peintre
meurt, arrivent à la maison avec l'entrepreneur des pompes funèbres
et oublient que leur seul devoir est de se tenir muets. Mais ne
parlons pas d'eux. Ce ne sont que les détrousseurs de cadavres de la
littérature. La poussière est donnée à l'un et les cendres à un autre,
mais l'âme est hors de leur atteinte. Et maintenant, laissez-moi vous
jouer du Chopin ou du Dvorak? Vous jouerai-je une fantaisie de Dvorak?
Il écrit des choses passionnées, d'une curieuse couleur.
ERNEST.—Non, je ne me soucie pas de musique en ce moment. C'est
beaucoup trop indéfini. D'ailleurs j'avais pour voisine à table, hier
soir, la baronne Bernstein et, bien que ce soit une femme absolument
charmante sous tout autre rapport, elle insista pour discuter sur
la musique comme si la musique était réellement écrite en langue
allemande. Et, quelles que soient les affinités de la musique, elle
n'en a aucune, je suis heureux de le dire, avec l'allemand. Il y a des
formes de patriotisme qui sont vraiment avilissantes. Non, Gilbert, ne
jouez plus. Retournez-vous et parlez-moi. Parlez-moi jusqu'à ce que
dans la chambre entre le jour aux cornes blanches. Il y a dans votre
voix quelque chose de merveilleux.
GILBERT, _se levant du piano_.—Je ne suis pas en humeur de causer
ce soir. Comme c'est mal à vous de sourire! Vraiment, je ne suis pas
disposé. Où sont les cigarettes? Merci. Que ces simples narcisses sont
exquis! Ils semblent d'ambre et de frais ivoire. On dirait des objets
grecs de la meilleure période. Quelle était donc l'histoire qui vous
fit rire, dans les confessions de l'Académicien repentant? Dites-la
moi? Après avoir joué du Chopin, je me sens comme si j'avais pleuré
sur des péchés que je n'ai jamais commis, et je suis en deuil pour
des tragédies qui ne me concernent pas. La musique me semble toujours
produire cet effet. Elle nous crée un passé que nous ignorions, et
nous remplit d'un sentiment de tristesses qui furent soustraites à nos
larmes. Je puis m'imaginer un homme ayant mené une vie parfaitement
banale, et qui, entendant par hasard quelque curieux morceau de
musique, découvre soudain que son âme a passé, à son insu, par de
terribles expériences et connu d'effrayantes joies, de sauvages amours
romantiques ou de grands renoncements. Dites-moi cette histoire,
Ernest. J'ai besoin d'être distrait.
ERNEST.—Oh! je ne sais si cela est de quelque importance. Mais j'ai
trouvé là une explication vraiment admirable de la valeur réelle de
l'ordinaire critique d'art. Il paraît qu'un jour une dame demanda
gravement à l'Académicien repentant, comme vous l'appelez, si son
tableau célèbre: «Un jour de printemps à Whiteley» ou «Attendant le
dernier omnibus» ou quelque sujet de ce genre, était tout entier peint
à la main?
GILBERT.—Et l'était-il?
ERNEST.—Vous êtes incorrigible. Mais, sérieusement parlant, à quoi
sert la critique d'art? Pourquoi l'artiste ne peut-il être laissé seul,
créer un nouveau monde s'il le désire ou, sinon, donner une ébauche
du monde que nous connaissons déjà et dont chacun de nous, j'imagine,
se lasserait si l'art avec son esprit subtil de choix et son délicat
instinct de sélection ne le purifiait pour nous et ne lui donnait une
perfection momentanée. Il me semble que l'imagination agrandit ou
devrait agrandir autour d'elle la solitude et qu'elle travaille mieux
dans le silence et l'isolement. Pourquoi l'artiste serait-il troublé
par la clameur perçante de la critique? Pourquoi ceux qui ne peuvent
créer prennent-ils sur eux d'estimer la valeur du travail créateur?
Que peuvent-ils en connaître? Si l'œuvre d'un homme est facile à
comprendre, une explication est inutile ...
GILBERT.—Et si son œuvre est incompréhensible, une explication est
mauvaise.
ERNEST.—Je n'ai pas dit cela.
GILBERT.—Ah! Vous auriez dû le dire. Aujourd'hui, si peu de mystères
nous restent que nous ne pouvons souffrir d'être privé de l'un d'eux.
Les membres de la «Browning Society» comme les théologiens du «Broad
Church Party» ou les auteurs des «Great Writers' Series» de M. Walter
Scott me paraissent perdre leur temps en essayant d'expliquer leur
divinité. On espérait que Browning était un mystique, ils ont cherché
à nous montrer qu'il était simplement imprécis. On s'imaginait qu'il
avait quelque chose à cacher, ils ont prouvé qu'il n'avait presque
rien à révéler. Mais je parle seulement de son œuvre incohérente. Au
point de vue d'ensemble, l'homme fut grand. Il n'appartenait pas à la
race des Olympiens et eut toute l'imperfection d'un Titan. Il n'avait
pas une vision étendue et ce n'est que rarement qu'il put chanter. Son
œuvre est gâtée par la lutte, la violence et l'effort et il ne passa
pas de l'émotion à la forme, mais de la pensée au chaos. Pourtant,
il fut grand. On l'appela un penseur et certes ce fut un homme qui
pensa toujours et toujours tout haut; or ce ne fut pas la pensée qui
le fascina, mais plutôt les procédés par lesquels elle se meut. Ce
fut la machine qu'il aima, non ce qu'elle produit. La méthode par
laquelle le sot atteint la sottise lui fut aussi chère que l'ultime
sagesse du sage. Et le subtil mécanisme de l'esprit le fascinait à
ce point qu'il en vint à mépriser le langage ou le considérer comme
un instrument incomplet d'expression. La rime, ce parfait écho qui,
au creux du vallon des muses, enfante sa propre voix et lui répond,
qui, aux mains d'un véritable artiste devient non seulement un élément
matériel de beauté métrique mais un élément spirituel de pensée comme
de passion, éveillant un nouvel état d'âme, peut-être, excitant un
nouvel enchaînement d'idées ou bien ouvrant par la pure douceur et la
suggestion de sa sonorité une porte d'or que l'Imagination elle-même
avait heurtée en vain; la rime, qui peut muer la parole de l'homme en
la langue des dieux, la rime, la seule corde ajoutée par nous à la lyre
grecque, devint sous les mains de Robert Browning une chose grotesque
et difforme qui fit parfois de lui un bouffon en poésie, comme un bas
comédien, et le fit monter trop souvent Pégase, sa langue gonflant sa
joue. Il est de ces moments où il nous blesse avec une monstrueuse
musique. Et, s'il ne peut nous la donner qu'en brisant les cordes de
son luth, il les brise, en des craquements discords, et nulle tettix
Athénienne, créant une mélodie avec ses ailes frémissantes, ne vient
se poser sur la corne d'ivoire pour rendre le mouvement parfait ou
l'intervalle moins rude. Pourtant, il fut grand, et bien qu'il ait
fait de la langue une argile grossière, il s'en servit pour former
des hommes et des femmes qui vivent. C'est la créature la plus
shakespearienne depuis Shakespeare. Si Shakespeare chantait avec des
myriades de lèvres, Browning balbutiait avec des milliers de bouches.
Même à cette heure où je parle, non contre lui mais pour lui, je
vois se glisser dans la chambre toute la pompe de ses personnages.
Là, s'avance Fra Lippo Lippi, les joues encore brûlantes du baiser
ardent de quelque jeune fille. Là se tient, redoutable, Saül dont le
turban scintille de princiers saphirs. Mildred Tresham est là et le
moine espagnol, jaune de haine, et Blougram et Ben Ezra et l'évêque de
Saint-Praxed. Le rejeton de Setebos bredouille dans le coin, et Sebald
entendant Pippa qui passe, regarde le farouche visage d'Ottima, et la
prend en horreur, elle et son péché et lui-même. Pâle comme le satin
blanc de son pourpoint, le roi mélancolique épie de ses traîtres yeux
songeurs le trop loyal Strafford qui va vers son destin, et Andréa
frémit en écoutant ses cousins siffler dans le jardin et défend à sa
parfaite épouse de descendre. Oui, Browning fut grand. Et quel souvenir
laissera-t-il? Celui d'un poète? Non, mais d'un écrivain de fiction,
des plus hauts, peut-être, que nous ayions jamais eu. Son sens de
la situation dramatique fut sans rival et, s'il ne put résoudre ses
propres problèmes il put, du moins, les poser et que doit faire de plus
un artiste?
Envisagé comme créateur de personnages, il se range auprès de celui
qui fit Hamlet. Eût-il été précis et ordonné qu'il eût pu s'asseoir à
ses côtés. Le seul homme digne de toucher le bord de son vêtement est
George Meredith. Meredith est un Browning en prose, ainsi que Browning
lui-même, qui se servit de la poésie comme d'un moyen pour écrire en
prose.
ERNEST.—Il y a quelque chose dans ce que vous dites, mais tout n'y est
pas. En bien des points, vous êtes injuste.
GILBERT.—Il est difficile de n'être pas injuste pour ce qu'on aime.
Mais revenons au point discuté. Que disiez-vous?
ERNEST.—Simplement ceci: qu'aux meilleurs jours de l'art, il n'y eut
pas de critiques d'art!
GILBERT.—Il me semble avoir entendu déjà cette observation, Ernest.
Elle a toute la vitalité d'une erreur et tout le maussade d'un vieil
ami.
ERNEST.—C'est vrai. Oui, inutile de secouer la tête avec cette
pétulance. C'est tout à fait vrai: aux meilleurs jours de l'art il n'y
eut pas de critiques d'art. Le sculpteur tirait du bloc de marbre le
grand Hermès aux membres blancs qui y dormait. Les modeleurs et doreurs
d'images donnaient le ton et la contexture à la statue, et l'univers,
en la voyant, adorait en silence. L'artiste versait le bronze en fusion
dans le moule de sable et le fleuve de métal rouge se refroidissait en
nobles courbes et prenait l'empreinte du corps d'un Dieu. Il donnait
aux yeux sans regards la vie de l'émail et des pierres précieuses. Les
boucles de cheveux couleur d'hyacinthe se frisaient sans son burin. Et
quand en quelque temple sombre, peint de fresques, ou sous un portique
à colonnades tout baigné de soleil, l'enfant de Leto se dressait sur
son piédestal, ceux qui passaient _ἁϐρῶς βαἰνοντες διὰ λαμπροτάτου
αἰθέρος_, sentaient qu'une influence nouvelle pénétrait leur vie, et
songeurs, ou remplis d'une étrange et vivifiante joie, allaient à leurs
foyers ou au labeur du jour ou bien, en flânant, passaient les portes
de la ville, jusqu'à cette plaine hantée des nymphes où le jeune Phèdre
baignait ses pieds et couchés là sur l'herbe molle, sous les hauts
platanes murmurant dans la brise et les _agnus castus_ en fleurs, se
prenaient à penser à la merveille de beauté et se taisaient en proie à
une sainte terreur. En ces jours-là, l'artiste était libre. Il prenait
au lit du fleuve de la fine argile entre ses doigts et, avec un mince
outil de bois ou d'os, la façonnait en formes si exquises qu'on les
donnait pour jouets aux morts et nous les retrouvons dans les tombes
en poussière sur la jaune colline de Tanagra, avec l'or éteint et la
pourpre fanée qui luisent vaguement encore sur les cheveux et les
lèvres et les vêtements.
Sur un mur de plâtre frais coloré de vermillon clair ou mêlé de lait et
de safran, il peignait une figure allant d'un pied las par les champs
d'asphodèles, les champs pourpres semés d'étoiles blanches, «gardant
sous ses paupières toute la guerre de Troie», Polyxène, la fille de
Priam; ou bien Odysseus, le sage et le rusé, lié de cordes serrées
au grand mât pour qu'il puisse entendre sans danger la chanson des
Sirènes, ou voguant près de l'Achéron clair dont le lit de cailloux
voit passer en foule des fantômes de poissons, ou bien il montrait
les Persans court vêtus et fuyant devant les Grecs à Marathon, ou les
galères entrechoquant leurs proues de cuivre dans la petite baie de
Salamine. Il dessinait avec une pointe d'argent et du charbon sur des
parchemins et du cèdre préparé. Sur la terre cuite couleur d'ivoire ou
de rose il peignait avec de la cire qu'il amollissait d'huile d'olives
puis durcissait au fer chaud. Sous son pinceau, le panneau et le
marbre et la toile devenaient merveilleux et la vie, voyant son image,
s'arrêtait et n'osait parler. Toute vie, d'ailleurs, était sienne,
depuis les vendeurs assis au marché jusqu'au berger couché dans son
manteau sur la colline, depuis la nymphe blottie dans les lauriers
roses et le faune jouant du pipeau sous le soleil de midi, jusqu'au roi
dans sa litière aux longs rideaux de couleur verte, que portaient des
esclaves sur leurs épaules luisantes d'huile et que d'autres éventaient
d'éventails en plumes de paon. Des hommes et des femmes, aux visages
de plaisir ou de tristesse, passaient devant lui. Il les regardait,
attentif, et leur secret devenait le sien. Par la forme et la couleur
il créait un nouveau monde.
Tous les arts délicats lui appartenaient aussi. Sur la roue tournante
il appliquait la pierre précieuse, et l'améthyste devenait le lit de
pourpre d'Adonis et sur la sardoine veinée couraient Artemis et sa
meute. Il faisait d'or battu des roses, et les liait ensemble, collier
ou bracelet. Il faisait d'or battu des guirlandes pour le casque du
vainqueur, ou des palmes pour la robe tyrienne, ou des masques pour
le roi mort. Au dos du miroir d'argent il gravait Thétis porté par
ses Néreides, ou Phèdre malade d'amour et sa nourrice, ou Persephone,
lasse de souvenirs, mettant des pavots dans ses cheveux. Le potier
s'asseyait en son atelier et du tour silencieux, le vase s'élevait
comme une fleur de ses mains. Il décorait le pied et les flancs et
les anses de délicates feuilles d'olivier ou d'acanthe ou de lignes
ondulées. Puis il peignait rouges et noirs, des éphèbes en lutte
ou à la course, des chevaliers en armes, avec d'étranges boucliers
héraldiques et de curieuses visières, courbés du char en forme de
conque, sur les chevaux cabrés, les dieux assis au banquet ou faisant
des prodiges, les héros dans leur victoire ou leur tourment. Parfois il
traçait en minces lignes de vermillon sur fond blanc l'époux alangui et
son épouse et, voletant autour d'eux, Eros, un Eros pareil à l'un des
anges de Donatello, un petit être qui rit, ailé d'or ou d'azur. Sur le
flanc du vase il écrivait le nom de son ami. ΚΑΛΟΣ ΑΛΚΙΒΙΑΔΗΣ ou ΚΑΛΟΣ
ΧΔΡΜΙΔΗΣ nous dit l'histoire de son temps. Sur le bord de la large
coupe plate, obéissant à son caprice il dessinait le cerf qui broute
ou le lion au repos. Du menu flacon de senteurs, riait Aphrodite à sa
toilette et, les Ménades nues lui faisant cortège, Dyonisos dansait
autour de la jarre de vin, les pieds tachés de lie, tandis que le vieux
Silène se vautrait sur les outres gonflées ou agitait cet épieu magique
ayant au bout une pomme de pin sculptée et qu'enguirlandait du lierre
sombre. Et nul ne venait troubler l'artiste en travail. Nul inconscient
bavardage ne le dérangeait. Il n'était pas ennuyé d'opinions. Près de
l'Ilissus, dit quelque part Arnold, il n'y avait pas d'Higginbotham.
Près de l'Ilissus, mon cher Gilbert, il n'y avait pas de niais congrès
artistiques, apportant du provincialisme aux provinces et enseignant
aux médiocrités comment on pérore. Près de l'Ilissus il n'y avait pas
d'ennuyeuses revues d'art où les industrieux parlent de ce qu'ils ne
comprennent pas. Sur les bords couverts de roseaux de cette petite
rivière, ne se pavanait pas de journalisme ridicule accaparant le siège
du juge, alors qu'il devrait, au banc des accusés, venir faire des
excuses. Les Grecs n'avaient pas de critique d'art.
GILBERT.—Ernest, vous êtes tout à fait délicieux, mais vos opinions
sont terriblement fausses. J'ai peur que vous n'ayiez écouté la
conversation de quelqu'un plus âgé que vous. C'est là une chose
toujours dangereuse et, si vous la laissez dégénérer en habitude, vous
verrez que c'est absolument fatal à tout développement intellectuel.
Quant au moderne journalisme, ce n'est pas à moi de le défendre. Il
justifie son existence par le grand principe Darwinien de la survivance
du plus vulgaire. Je ne m'occupe que de littérature.
ERNEST.—Mais quelle est la différence entre la littérature et le
journalisme?
GILBERT.—Oh! Le journalisme est illisible et la littérature n'est pas
lue. Voilà tout. Mais quant à votre affirmation que les Grecs n'avaient
pas de critique d'art, je vous assure qu'elle est tout à fait absurde.
Il serait plus juste de dire que les Grecs étaient une nation de
critiques d'art.
ERNEST.—Vraiment?
GILBERT.—Oui, une nation de critiques d'art. Mais je ne veux pas
détruire le tableau, si délicieusement inexact, que vous avez tracé
des rapports entre l'artiste Hellène et l'esprit intellectuel de
son temps. Donner une description exacte de ce qui n'arriva jamais
est non seulement le véritable emploi de l'historien, mais encore
l'inappréciable privilège de tout homme bien doué et d'esprit cultivé.
Encore moins désirè-je parler savamment. La conversation savante est
ou l'affectation de l'ignorant ou la profession de l'homme mentalement
désœuvré. Et, pour ce qui est de la conversation moralisatrice, c'est
tout simplement la méthode insensée par laquelle les philanthropes
plus insensés encore essayent de désarmer la juste rancune des classes
criminelles. Non, laissez-moi vous jouer quelque folle chose écarlate
de Dvorak. Les pâles figures de la tapisserie nous sourient et les
paupières lourdes de mon Narcisse de bronze ensommeillé, se ferment.
Ne discutons rien sérieusement. Je sais trop que nous vivons dans un
siècle où l'on ne prend au sérieux que les imbéciles et je vis dans
la terreur de ne pas être incompris. Ne me rabaissez pas jusqu'à me
faire vous donner des renseignements utiles. L'éducation est une chose
admirable, mais il est bon de se souvenir de temps en temps que rien de
ce qui est digne d'être connu ne peut s'enseigner. A travers la fente
des rideaux, je vois la lune pareille à une pièce d'argent rognée.
Les étoiles autour d'elle sont en grappe comme des abeilles d'or.
Le ciel est un dur saphir taillé en creux. Sortons dans la nuit. La
pensée est merveilleuse, mais l'aventure plus merveilleuse encore. Qui
sait si nous ne rencontrerons pas le prince Florizel de Bohême et si
nous n'entendrons pas la belle Cubaine nous dire qu'elle n'est pas ce
qu'elle paraît.
ERNEST.—Vous êtes horriblement obstiné. J'insiste pour que vous
discutiez avec moi cette question. Vous avez dit que les Grecs étaient
une nation de critiques d'art. Quelle critique d'art nous ont-ils
laissée?
GILBERT.—Mon cher Ernest, même s'il n'était venu jusqu'à nous des
temps Hellènes aucun fragment de critique d'art, il n'en serait pas
moins vrai que les Grecs furent une nation de critiques d'art et qu'ils
ont inventé cette critique comme toutes les autres d'ailleurs. Car,
après tout, de quoi sommes-nous en premier lieu redevables aux Grecs?
Simplement de l'esprit critique. Et cet esprit qu'ils ont exercé sur
les questions de religion et de science, d'éthique et de métaphysique,
de politique et d'éducation ils l'ont exercé aussi sur les questions
d'art, et, vraiment, sur les deux arts les plus élevés, sur les arts
suprêmes, il nous ont laissé le plus impeccable système de critique que
le monde ait jamais connu.
ERNEST.—Mais quels sont les deux arts les plus élevés, les arts
suprêmes?
GILBERT.—La Vie et la Littérature, la vie et l'expression parfaite
de la vie. Les principes de la première, tels qu'ils furent établis
par les Grecs, ne peuvent être appliqués par nous dans un siècle aussi
corrompu que le nôtre par de faux idéals. Leurs principes sur la
Littérature sont dans bien des cas si subtils que nous pouvons à peine
les comprendre. Reconnaissant que l'art le plus parfait est celui qui
reflète le plus pleinement l'homme dans toute son infinie variété, ils
élaborèrent la critique du langage, envisagé à la lumière des éléments
matériels de cet art, à un point que nous ne saurions atteindre, si
même nous pouvions en approcher, avec notre système d'accentuation
de l'emphase rationnelle ou émotionnelle, étudiant, par exemple, les
mouvements métriques d'une prose aussi scientifiquement qu'un musicien
moderne étudie l'harmonie et le contrepoint, et, j'ai à peine besoin
de le dire, avec un sens artistique beaucoup plus affiné. Et ils
avaient raison sur ce sujet comme ils avaient raison sur tout. Depuis
l'introduction de l'imprimerie et le fatal développement de l'habitude
de lire, parmi les moyennes et les basses classes de ce pays, il y a
eu dans la littérature une tendance à en appeler de plus en plus aux
yeux et de moins en moins à l'ouïe, sens en vérité, qu'au point de
vue de l'art pur, l'art littéraire devrait chercher à séduire, ayant
pour canons ceux de sa volupté. Même l'œuvre de M. Pater qui, à tout
prendre, est le maître le plus parfait de la prose anglaise à l'heure
présente, ressemble souvent beaucoup plus à un fragment de mosaïque
qu'à un passage de musique, et semble ça et là manquer de la véritable
vie rythmique des mots et de la belle liberté et de la richesse
d'effets que produit cette vie rythmique. Nous avons en somme fait de
l'art d'écrire un mode déterminé de composition et nous en sommes servi
comme d'une forme de dessin minutieux.