variées. Tout ce qui a rapport au théâtre l'intéressait; il voulait
que le costume, les décors fussent conformes à la vérité historique.
On ne pouvait la négliger: «En art, dit-il, ce qu'on juge digne d'être
entrepris mérite d'être bien fait.» Si l'on se permet un anachronisme,
où s'arrêtera-t-on? En littérature, comme lord Beaconsfield, dans une
circonstance fameuse, Wainewright se rangeait «du côté des anges.» Il
fut des premiers à admirer Keats et Shelley, «la tremblante sensitive
Shelley», ainsi qu'il l'appelle. Son admiration pour Wordsworth était
sincère et profonde. Il appréciait beaucoup William Blake. L'une des
meilleures copies que nous ayons encore des «_Chants de l'innocence
et de l'expérience_» a été faite spécialement pour lui. Il aimait
Alain Chartier, et Ronsard, et les poètes dramatiques de l'époque
d'Elisabeth, et Chaucer, et Chapman, et Pétrarque. Pour lui tous les
arts se tiennent: «Nos critiques, observe-t-il fort judicieusement,
ne semblent pas se douter que la poésie et la peinture ont les mêmes
origines, et que tout progrès véritable dans l'un de ces arts amène
l'autre à un degré correspondant de perfection.» Ailleurs il prétend
que c'est se duper soi-même ou essayer d'en faire accroire aux
autres que de prétendre que l'on aime Milton si l'on n'admire aussi
Michel Ange. Lui-même ne réservait point son enthousiasme. Avec ses
collaborateurs du _London Magazine_ il se montre toujours très généreux
et loue Barry Cornwall, Allan Cunningham, Hazlitt, Elton et Leigh Hunt
sans jamais laisser percer dans ses louanges la malice d'un ami.
Certains de ses croquis de Charles Lamb sont charmants en leur genre.
Avec l'art du véritable comédien il prend le ton de son sujet.
«_Que puis-je dire de toi que tous ne sachent déjà? Que tu as la
gaieté d'un enfant et le savoir d'un homme: jamais plus noble cœur ne
fit verser des larmes._
«_Qu'il savait spirituellement tromper votre attente et vous insinuer
des pensées bien opportunément hors de saison! Son langage sans
affectation était précis, comme celui de ses chers Elizabéthiens,
jusqu'à devenir parfois obscur. On eut pu étendre ses phrases comme
des grains d'or en de très larges feuilles. Il se montrait sans pitié
pour les fausses célébrités et ses observations mordantes sur_ la mode
pour hommes de génie _étaient son plat habituel. Sir Thomas Brown
était son compère, et Burton, et le vieux Fuller. Dans son humeur
amoureuse il folâtrait avec leurs livres, beautés sans rivales aux
odeurs de vieux bouquin, et les rudes comédies de Beaumont et Fletcher
l'induisaient en légers rêves. Il les jugeait comme un poète, mais
il était bon de le laisser à son jeu; quelqu'un osait-il se lancer
sur ses sujets favoris, il était homme à arrêter le parleur ou à lui
répondre de telle sorte qu'on n'eût pu dire s'il voulait adresser un
reproche ou tout simplement faire une malice. Un soir, à C..., on
parlait justement des deux dramaturges. M. X. vantait la passion et
le style magnifique de je ne sais quelle tragédie. Elia l'interrompit
brusquement. «Ce n'est rien, dit-il, les lyriques seuls ont le style
magnifique, les lyriques!_».
Wainewright, pour un côté de sa carrière d'écrivain, mérite tout
spécialement de retenir l'attention. Il n'est personne, dans la
première partie du siècle, à qui le journalisme moderne soit autant
redevable. Il fut le précurseur de «l'asiatisme», se plut aux épithètes
pittoresques et aux amplifications pompeuses. Un style si somptueux
qu'il dérobe la pensée, tel est l'idéal de cette école littéraire si
admirée, de Fleet-street, dont «Janus Weathercock» peut être appelé le
créateur.
Il comprit également qu'il était très facile, en s'y reprenant sans
cesse, d'intéresser le public à sa personne, et dans ses articles
quotidiens ce jeune homme extraordinaire nous renseigne sur le monde
qu'il avait à dîner, sur le tailleur qui l'habille, le vin qu'il
aime, son état de santé actuel, ni plus ni moins que s'il rédigeait
la chronique de la semaine pour quelque journal populaire de notre
temps. Cette partie de son œuvre, certainement la moins précieuse,
est cependant celle qui a eu l'influence la plus incontestable. Un
publiciste, de nos jours, est un homme qui assomme les gens avec la
singularité de son existence.
Comme certains êtres très artificiels, Wainewright avait un grand amour
de la nature: «J'ai trois plaisirs», écrit-il quelque part: «m'asseoir
paresseusement sur une éminence d'où je découvre un bel horizon; me
tenir à l'ombre d'épais feuillages par un brillant soleil, et goûter la
solitude sans avoir l'idée de l'isolement. La campagne me donne tout
cela.»
Il écrit sur sa promenade parmi les brandes et les bruyères embaumées
en répétant l'«Ode au Soir» de Collin, pour mieux saisir la délicate
beauté de l'heure; il dit s'être caressé le visage «dans un lit de
primevères humides de la rosée de Mai» et parle du plaisir de voir
les vaches soufflant doucement «s'en aller lentement à l'étable, au
crépuscule» et d'entendre «le tintement lointain des clochettes d'un
troupeau». La phrase: «le polyanthus brillait sur sa froide couche de
terre comme un tableau de Giorgione, seul, sur un panneau de chêne
bruni», caractérise de façon curieuse son tempérament et le passage que
voici n'est pas sans grâce:
«_L'herbe courte et tendre était toute semée de marguerites—de
celles qu'on nomme des pâquerettes—nombreuses comme les étoiles
d'une nuit d'été. Le croassement rauque des corneilles affairées
arrivait, adouci, des hauteurs d'un bouquet d'ormes, très loin, et par
intervalles on entendait la voix d'un enfant chassant les oiseaux des
champs fraîchement semés. Les profondeurs bleues du ciel étaient de
la couleur du plus sombre outre-mer; pas un nuage ne rayait l'ether
calme. Seule au ras de l'horizon flottait une légère vapeur, une brume
de chaleur et de clarté sur laquelle se dessinait nettement le village
voisin avec sa vieille église de pierre, d'une aveuglante blancheur.
Je songeais aux_ «Vers écrits en Mars» _de Wordsworth_.
Nous ne devons cependant pas oublier que le jeune homme si cultivé qui
écrivait ces lignes et qui était si sensible à la poésie de Wordsworth
était aussi, comme je l'ai dit au commencement de cet essai, un des
plus secrets, des plus habiles empoisonneurs qu'il y ait jamais eu
au monde. Comment il fut fasciné par l'étrange péché, il ne nous l'a
point dit, et le journal où il avait pris soin de noter sa méthode et
le résultat de ses terribles expériences est malheureusement perdu
pour nous. Même en ses derniers jours, il n'abordait ce sujet qu'avec
beaucoup de réticences et préférait parler de «l'excursion» ou des
Poëmes inspirés par l'Amitié. On ne doute pas toutefois que le poison
dont il se servait, ne fût la strychnine. Dans une de ces belles bagues
dont il était si fier et qui servaient à montrer le fin modelé de
ses délicates mains d'ivoire, il avait coutume de renfermer quelques
gouttes de noix vomique indienne, «un poison», nous dit un de ses
biographes, «presque sans goût, difficile à découvrir et qu'on peut
mêler à une grande quantité d'eau.» Ses meurtres, nous dit de Quincey,
ne furent jamais connus de la justice. Ils ne sont pas douteux pourtant
et quelques-uns sont dignes d'être mentionnés.
Sa première victime fut son oncle, M. Thomas Griffiths. Il l'empoisonna
en 1829 pour hériter de Linden-House, une propriété qui lui plaisait
beaucoup. Au mois d'août de l'année suivante il empoisonna Mrs
Abercrombie, la mère de sa femme, et la même année, en décembre, il
empoisonna la charmante Helen Abercrombie, sa belle-sœur. On ne sait
au juste pour quelle raison il tua Mrs Abercrombie: par caprice, pour
exercer l'horrible pouvoir qui était en lui, ou parce qu'il avait des
soupçons? peut-être fut-ce sans motifs. Mais si, avec l'aide de sa
femme, il assassina Helen Abercrombie, c'est qu'il l'avait assurée à
plusieurs compagnies pour une somme de 18.000 livres. Voici comment
fut commis le crime. Le 12 décembre, Wainewright, sa femme et son
fils, revinrent de Linden-House à Londres et se logèrent au n^o 12 de
Conduit Street, dans Regent Street. Les deux sœurs Helen et Madeleine
Abercrombie les accompagnaient. Dans la soirée du quatorze ils allèrent
au théâtre, et Helen se trouva souffrante au souper. Le jour suivant
elle était au plus mal, et on appelait pour la soigner, le docteur
Locock, de Hanover square; le lundi 20, après la visite matinale
du médecin, M. et M^{me} Wainewright lui apportèrent une tisane
empoisonnée et s'en allèrent à la promenade.
Quand ils revinrent, Helen Abercrombie était morte. Elle avait
seulement vingt ans. C'était une grande et aimable fille aux beaux
cheveux blonds. Un charmant portrait à la sanguine existe encore qui
est l'œuvre de son beau-frère et qui nous montre combien Wainewright
subit l'influence de Sir Thomas Lawrence, un peintre dont les œuvres
lui inspirèrent toujours une grande admiration. De Quincey dit que Mrs
Wainewright ne fut pas complice du meurtrier. Puisse-t-il ne pas se
tromper. Le crime alors eût été unique, et Wainewright le seul coupable.
Les compagnies d'assurances, qui soupçonnaient la vérité, refusèrent de
payer; se retranchant derrière les règles spéciales de leurs polices,
elles prétendirent qu'on leur avait fait de faux rapports et négligé de
verser les primes. L'empoisonneur, avec un étrange courage, commença
une action judiciaire devant la Cour de chancellerie contre l'Impérial
qui se solidarisait avec les autres compagnies. Le procès dura cinq ans
et se termina par un verdict en faveur de l'Impérial. Le juge était
Lord Abinger. _Egomet Bonmot_ avait pour le représenter M. Erle et
Sir William Follet; Sir Frederick Pollock se trouvait avec l'avocat
général à la partie-adverse. Le plaignant, par malheur, ne pouvait pas
assister aux audiences.
En refusant de lui verser les 18.000 livres, les compagnies lui avaient
causé les plus pitoyables embarras. Quelques mois après le meurtre
d'Helen Abercrombie, on l'avait arrêté pour dettes dans une rue de
Londres, alors qu'il donnait une sérénade à la fille d'un ami. Il put
recouvrer sa liberté, mais il pensa qu'il valait mieux cette fois s'en
aller à l'étranger jusqu'à ce qu'il se fût arrangé avec ses créanciers.
Il partit donc pour Boulogne, descendit chez le père de la jeune fille
à la sérénade et le décidait bientôt à s'assurer sur la vie pour 3.000
livres à la compagnie du Pélican. Il eut soin que toutes les formalités
nécessaires fussent accomplies, et la police bien rédigée; puis un
soir, après dîner, comme ils prenaient ensemble le café, il laissa
tomber quelques granules de strychnine dans la tasse de son hôte.
Cet empoisonnement ne pouvait lui procurer aucun avantage pécuniaire;
s'il le commit, ce fut simplement pour se venger de la première
compagnie qui avait refusé de lui payer le prix de son crime. Son ami
mourut le lendemain en sa présence, et il quitta Boulogne aussitôt
pour entreprendre un voyage d'études à travers les régions les
plus pittoresques de la Bretagne. Quelque temps il fut l'hôte d'un
vieux gentilhomme français qui avait une belle maison de campagne
à Saint-Omer. De là il se rendit à Paris, où il demeura plusieurs
années, menant une existence fastueuse, disent les uns, tandis que
d'autres racontent «qu'il avait coutume de porter sur lui du poison et
qu'il effrayait tous ceux qui le connaissaient». En 1837 il retourna
secrètement en Angleterre où l'attirait comme une folle et étrange
fascination. Il suivait une femme qu'il aimait.
On était au mois de juin et il se trouvait à un des hôtels de Covent
Garden. Son salon était au rez-de-chaussée, et prudemment il en tenait
les jalousies baissées de crainte d'être découvert. Treize ans plus
tôt, alors qu'il composait sa belle collection de majoliques et de
Marc-Antoine, il avait contrefait dans une procuration et produit à
son contrat de mariage la signature de ses curateurs pour entrer en
possession d'une partie de son héritage maternel. Il savait que l'on
avait découvert le faux et qu'en retournant en Angleterre il exposait
sa vie. Il y retournait pourtant. Qui s'en étonnera? On dit que la
femme était très belle. Et puis elle ne l'aimait pas.
Ce fut tout à fait par hasard qu'il fut découvert. Un bruit dans
la rue attira son attention; en artiste qui se plaît à toutes les
manifestations de la vie ambiante, il ne sut pas se défendre de lever
un moment ses jalousies. Aussitôt quelqu'un s'écria du dehors: «Tiens!
Wainewright, le faussaire!» C'était Forrester, le coureur de Bow-Street.
Le 5 juillet, il fut amené à Old Bailey. Le _Times_ publia sur le
procès le compte rendu suivant:
_Devant M. le juge Vaughan et M. le Conseiller Alderson, a comparu
Thomas Griffiths Wainewright, âgé de quarante-deux ans, homme
d'apparences distinguées, portant moustaches, accusé d'avoir signé
un faux billet de 2259 livres et de s'en être servi avec l'intention
de porter préjudice au Gouverneur et à la société de la Banque
d'Angleterre._
_Il y avait cinq accusations contre le prisonnier, et Wainewright les
a toutes repoussées à l'interrogatoire que lui a fait subir dans la
matinée M. le juge d'instruction Arabin. Cependant, au tribunal, il a
demandé qu'il lui fût permis de renoncer à sa première défense, et il
s'est reconnu coupable de deux délits qui ne devaient pas entraîner de
condamnation capitale._
_L'avocat de la Banque a déclaré que trois autres accusations étaient
portées contre lui, mais que la Banque ne désirait pas une effusion
de sang. En conséquence, on a seulement retenu les deux charges les
moins importantes, et le prisonnier, à la fin de la session, s'est vu
condamner à la déportation à perpétuité._
On le conduisit à Newgate pour le préparer à son transport aux
colonies. Dans un passage singulier de ses premiers essais il imagine
qu'il est lui-même enfermé dans la prison d'Horse Monger, condamné à
mort pour n'avoir pu résister à la tentation de dérober au British
Museum quelques Marc Antoine qui manquaient à sa collection. La
peine qu'il allait subir était une sorte de mort pour un homme aussi
artiste. Il s'en plaint amèrement à ses amis, et remarque, non sans
raison, comme on le verra, que l'argent était réellement le sien,
qu'il en avait hérité de sa mère et que le faux, si c'en était un,
avait été commis il y a trente ans, ce qui était au moins, dit-il,
une _circonstance atténuante_. La permanence de la personnalité est
un problème métaphysique des plus subtils, que certainement la loi
anglaise résout d'une manière extrêmement rude et primitive. N'est-ce
pas d'ailleurs impressionnant qu'il se soit attiré une condamnation
aussi sévère pour un acte qui, si nous nous rappelons son influence
déplorable sur la prose de nos modernes journalistes, n'est pas le pire
de tous ses péchés.
Lorsqu'il était à Newgate, Dickens, Macready et Hablot Browne qui
visitaient les prisons dans un but artistique, l'y découvrent. Il leur
lança un regard méfiant, nous dit Forster; Macready fut effrayé de
reconnaître un homme avec lequel il avait été si étroitement lié dans
sa jeunesse et qui l'avait reçu à sa table.
D'autres furent plus curieux, et sa cellule fut quelque temps comme un
rendez-vous de flânerie élégante. Nombre d'hommes de lettres y vinrent
visiter leur vieux camarade. Mais, depuis longtemps, il n'était plus
ce charmant Janus au cœur léger qu'admirait Charles Lamb. Il était,
semble-t-il, devenu tout à fait un cynique.
A l'agent de la Compagnie d'assurances qui le visitait, un après-midi,
et pensait mettre sa rencontre à profit en lui lançant cette pointe:
«Après tout, le crime est une mauvaise spéculation», il répliqua:
«Monsieur, vous autres, gens de la Cité, vous vous lancez dans
une spéculation et vous en courez la chance. Quelques-unes de vos
spéculations réussissent, d'autres échouent. Il arrive que les miennes
ont échoué, que les vôtres ont réussi. C'est la seule différence,
Monsieur, qui existe entre vous et moi. D'ailleurs, je vous dirai,
Monsieur, que, jusqu'à la fin, j'ai réussi au moins l'une de mes
entreprises. En dépit de toutes les vicissitudes, je me suis obstiné
à rester un homme distingué. Je l'ai toujours été, je le suis encore.
Ainsi, c'est la coutume en cette maison que les locataires d'une
cellule la balaient le matin à tour de rôle. J'occupe une cellule avec
un maçon et un ramoneur, eh bien! ils ne m'ont jamais présenté le
balai!» Quand un ami lui reprochait le meurtre d'Hélène Abercrombie, il
haussait les épaules en disant: «Je l'avoue, c'est horrible, mais elle
avait les hanches trop développées.»
De Newgate, on le conduisit aux pontons de Portsmouth, et de là, il fut
embarqué sur la _Suzanne_ pour la terre de Van Diemen avec trois cents
autres condamnés. Il semble que le voyage lui déplut fort, si l'on
en juge par une lettre écrite à un ami où il se plaint amèrement du
sort ignominieux qui le force à se mêler, lui, le compagnon des poètes
et des artistes, à des rustres grossiers. Les épithètes dont il se
sert ici ne doivent pas nous surprendre. Le crime, en Angleterre, est
rarement une œuvre de réflexion; presque toujours il est causé par la
faim. Il n'y avait probablement personne à bord qui pût l'écouter avec
sympathie et dont le caractère lui offrit un intérêt psychologique.
Son amour de l'art, toutefois, ne l'abandonna jamais. A Hobart-Town,
il découvrit un atelier et recommença à dessiner et à peindre des
portraits. Sa conversation et ses manières, dit-on, étaient toujours
aussi charmantes. Encore ne semble-t-il pas avoir renoncé à ses
habitudes d'empoisonneur; on les retrouve en deux circonstances où il
essaya d'en finir avec des gens qui l'avaient offensé. Mais il avait
perdu son adresse de main.
Deux de ses entreprises échouèrent complètement; aussi se dégoûta-t-il
tout à fait de la société tasmanienne et, en 1844, il présenta au
gouverneur de la colonie, Sir John Eardley Wilmot, un mémoire où il
demandait sa libération. «Je suis, disait-il, torturé par des idées
qui se battent en moi pour obtenir leur expression; je souffre de ne
pouvoir accroître mon savoir ni exercer ma parole d'une façon agréable,
même utile!» Cependant, on rejeta sa requête, et l'associé de Coleridge
n'eut pas d'autre consolation que d'évoquer ces merveilleux Paradis
artificiels dont les fumeurs d'opium ont seuls le secret. En 1852, il
mourut d'apoplexie. Son seul compagnon était un chat pour lequel il
ressentait une extraordinaire affection.
Ses crimes ont eu, je pense, beaucoup d'influence sur son art. Ils
donnèrent à son style un caractère vigoureux qui est certainement
absent de ses premières œuvres. Dans une note de sa _Vie de Dickens_,
Forster mentionne qu'en 1847, Lady Blessington reçut de son frère,
le major Power, qui avait un emploi militaire à Hobart-Town, le
portrait à l'huile d'une jeune fille qui était dû à ce peintre
spirituel. «Dans les traits de cette aimable et gracieuse personne,
nous dit le biographe, il avait réussi à exprimer sa propre
méchanceté.» Ainsi un roman de M. Zola nous montre un jeune artiste
impressionniste qui, ayant commis un meurtre, se met à peindre en
des tons verdâtres, morbides, et dont tous les portraits, même ceux
de ses plus respectables modèles, ressemblent à sa victime. Ce fut à
des suggestions encore plus singulières que M. Wainewright dut son
développement artistique. Le mal est quelquefois créateur.
Cet homme dont les débuts furent si brillants et qui éblouit quelques
années le Londres littéraire, a certainement une physionomie étrange
et fascinatrice. M. W. Carrew Hazlitt, son dernier biographe, dont le
petit livre, auquel j'ai eu souvent recours, est sans prix au point de
vue des faits, pense que son amour de l'art et de la nature n'était
que feinte et pose; d'autres lui refusent tout talent littéraire.
C'est là une appréciation mesquine ou tout au moins erronée. Ses
empoisonnements ne prouvent rien contre son style. Les vertus
domestiques ne sont pas nécessaires à l'art, bien qu'elles puissent
être une excellente réclame pour les artistes de seconde catégorie. De
Quincey a pu exagérer les dons critiques de Wainewright et je reconnais
moi-même encore une fois que dans ses œuvres beaucoup de passages sont
trop familiers, trop communs, trop «journalistiques» au mauvais sens de
ce mauvais mot. Ici et là sa phrase est franchement vulgaire, et il ne
garde jamais sur lui-même cette maîtrise du véritable écrivain. Mais
nombre de ses défauts tiennent à son temps; après tout, la prose que
Charles Lamb estimait «capitale» n'a pas le moindre intérêt historique.
Il me paraît certain qu'il eut un réel amour de l'art et de la nature.
C'est fâcheux! mais il n'existe pas d'antinomie entre le crime et la
culture: nous ne pouvons récrire l'histoire pour satisfaire notre sens
moral.
En réalité il est trop étranger à notre temps pour que nous puissions
l'apprécier avec quelque justice. Il est impossible de ne pas se sentir
désagréablement prévenu contre un homme qui aurait pu empoisonner
Lord Tennyson, ou M. Gladstone, ou le Maître de Balliol. Mais s'il
avait porté des vêtements, parlé un langage différents des nôtres;
s'il avait vécu à l'époque de la Rome impériale, ou de la Renaissance
italienne, ou dans l'Espagne du XVII^e siècle, enfin dans un autre
pays, dans un autre siècle que le nôtre, nous serions plus capables de
l'estimer sans parti pris à son rang et à sa valeur. Je sais qu'il y
a beaucoup d'historiens, tout au moins d'écrivains auxquels on donne
ce titre, qui trouvent nécessaire de juger l'histoire en moralistes,
et distribuent leurs éloges ou leurs blâmes avec la complaisance
solennelle d'un tranquille maître d'école. Mais c'est une sotte
habitude et qui prouve seulement que l'instinct moral à son point
de perfection, se montre toujours là où il n'a que faire. Quiconque
possède le sens de l'histoire, n'aura jamais l'idée de blâmer Néron, de
gronder Tibère ou de réprimander César Borgia.
Ils sont devenus pour ainsi dire les marionnettes d'une comédie, ils
peuvent nous remplir de terreur, d'horreur ou d'étonnement, mais ils
ne nous font aucun mal. Ils n'ont pas de rapport direct avec nous.
Nous n'avons rien à redouter de leurs personnes. Ils sont entrés dans
le monde de l'art et de la science, et l'art non plus que la science
ne s'occupent d'approuver ni de désapprouver les mœurs. Peut-être un
jour en sera-t-il ainsi pour l'ami de Charles Lamb. Maintenant je sens
bien qu'il est un peu trop près de nous pour être traité avec cet
esprit de curiosité fine et désintéressée, qui a inspiré à M. John
Addington Symonds, Miss A. Mary F. Robinson, Miss Vernon Lee et autres
distingués écrivains, de si charmantes études sur les grands criminels
de la Renaissance. L'art toutefois ne l'a pas oublié. Il est le héros
du conte de Dickens «Aux Abois», le Varney de la «Lucrèce» de Bulwer.
Ainsi la fiction, c'est un plaisir de le constater, a rendu hommage
à celui qui s'était montré si puissant «avec la plume, le crayon et
le poison». Or il n'est pas d'acte plus important que d'inspirer une
fiction.
[Illustration]
Le Critique Artiste
avec quelques remarques
sur l'importance
de ne rien faire.
_Personnages_: GILBERT ET ERNEST.
SCÈNE: _La bibliothèque d'une maison de Piccadilly, donnant sur Green
Park_.
[Illustration]
Le Critique Artiste
DIALOGUE
PREMIÈRE PARTIE
GILBERT, _au piano_.—Mon cher Ernest, de quoi riez-vous?
ERNEST, _levant les yeux_.—D'une bien bonne histoire que je viens de
trouver dans ce volume de souvenirs qui est là sur votre table.
GILBERT.—Quel livre? Ah! je vois. Je ne l'ai pas encore lu. Est-il bon?
ERNEST.—Tandis que vous faisiez de la musique, je l'ai feuilleté, non
sans amusement, bien qu'en général je n'aime pas les mémoires modernes.
Ils sont presque toujours écrits par des gens qui ont totalement
perdu leurs souvenirs ou ne firent jamais rien qui vaille qu'on s'en
souvienne. C'est là cependant la véritable explication de leur succès,
car le public anglais se sent toujours parfaitement à son aise quand
une médiocrité lui parle.
GILBERT.—Oui, le public est merveilleusement tolérant. Il pardonne
tout, sauf le génie. Mais j'avoue que j'aime tous les mémoires. Je les
aime pour leur forme tout autant que pour leur contenu. En littérature,
le pur Egotisme est délicieux. C'est lui qui nous fascine dans les
lettres de personnalités aussi différentes que Cicéron et Balzac,
Flaubert et Berlioz, Byron et M^{me} de Sévigné. Toutes les fois que
nous le rencontrons, ce qui, chose assez étrange, est plutôt rare,
nous ne pouvons que l'accueillir avec joie et nous ne l'oublions pas
facilement.
Rousseau sera toujours aimé par l'humanité pour avoir confessé ses
péchés, non à un prêtre, mais à l'univers, et les nymphes couchées que
Cellini fit en bronze pour le château du roi François, le Persée vert
et or, même, qui dans la Loggia de Florence montre morte à la lune la
terreur qui jadis pétrifiait la vie, ne nous a pas donné plus de joie
que cette autobiographie où le scélérat suprême de la Renaissance nous
rapporte l'histoire de sa splendeur et de sa honte.