CYRILLE.—La théorie est certainement très curieuse, mais pour la

compléter, il vous faut me montrer que la Nature n'est pas moins que la

Vie une imitation de l'Art. Êtes-vous prêt à m'en donner la preuve?

VIVIAN.—Cher ami, je suis prêt à tout prouver.

CYRILLE.—Alors, la Nature suit le paysagiste et lui emprunte ses

effets?

VIVIAN.—Certainement. De qui nous vient, si ce n'est des

impressionnistes, les merveilleux brouillards bruns qui viennent se

traîner dans nos rues, estompant les becs de gaz et changeant les

maisons en ombres monstrueuses? A qui, si ce n'est à eux et à leur

maître, devons-nous les délicates nuées d'argent qui flottent sur notre

fleuve, et font de frêles formes d'une grâce moribonde avec le pont

courbé et la barque penchante?

L'extraordinaire changement survenu dans le climat de Londres

pendant ces dix dernières années est dû entièrement à cette école

particulière d'Art. Vous souriez? Considérez la question à un point

de vue scientifique ou métaphysique et vous trouverez que j'ai

raison. Qu'est-ce donc que la Nature? Elle n'est pas la Mère qui nous

enfanta. Elle est notre création. C'est dans notre cerveau qu'elle

s'éveille à la vie. Les choses sont parce que nous les voyons, et ce

que nous voyons, et comment nous le voyons, dépend des arts qui nous

ont influencés. Regarder une chose et la voir sont deux actes très

différents. On ne voit quelque chose que si l'on en voit la beauté.

Alors, et alors seulement, elle vient à l'existence. A présent, les

gens voient des brouillards, non parce qu'il y en a, mais parce que des

poètes et des peintres leur ont enseigné la mystérieuse beauté de ces

effets. Des brouillards ont pu exister pendant des siècles à Londres.

J'ose même dire qu'il y en eut. Mais personne ne les a vus et, ainsi,

nous ne savons rien d'eux. Ils n'existèrent qu'au jour où l'art les

inventa. Maintenant, il faut l'avouer, nous en avons à l'excès. Ils

sont devenus le pur maniérisme d'une clique, et le réalisme exagéré

de leur méthode donne la bronchite aux gens stupides. Là où l'homme

cultivé saisit un effet, l'homme d'esprit inculte attrape un rhume.

Soyons donc humains et prions l'Art de tourner ailleurs ses admirables

yeux. Il l'a déjà fait, du reste. Cette blanche et frissonnante lumière

que l'on voit maintenant en France, avec ses étranges granulations

mauves et ses mouvantes ombres violettes, est sa dernière fantaisie

et la Nature, en somme, la produit d'admirable façon. Là où elle nous

donnait des Corot ou des Daubigny, elle nous donne maintenant des Monet

exquis et des Pissaro enchanteurs. En vérité, il y a des moments, rares

il est vrai, mais qu'on peut cependant observer de temps à autre, où la

Nature devient absolument moderne. Il ne faut pas évidemment s'y fier

toujours. Le fait est qu'elle se trouve dans une malheureuse position.

L'Art crée un effet incomparable et unique et puis il passe à autre

chose. La Nature, elle, oubliant que l'imitation peut devenir la forme

la plus sincère de l'insulte, se met à répéter cet effet jusqu'à ce que

nous en devenions absolument las. Il n'est personne, aujourd'hui, de

vraiment cultivé, pour parler de la beauté d'un coucher de soleil. Les

couchers de soleil sont tout à fait passés de mode. Ils appartiennent

au temps où Turner était le dernier mot de l'art. Les admirer est un

signe marquant de provincialisme. D'autre part, ils disparaissent.

Hier soir Mrs. Arundel insista pour que j'aille à la fenêtre regarder

un ciel de gloire, suivant son expression. Bien entendu, j'obéis.

C'est une de ces Philistines absurdement jolies à qui on ne peut rien

refuser. Qu'ai-je donc vu? Tout simplement un Turner de second ordre,

un Turner d'une mauvaise époque avec tous les défauts du peintre, les

pires, exagérés, étonnamment accentués. Je suis d'ailleurs tout prêt

à reconnaître que la Vie très souvent, commet la même erreur. Elle

produit ses faux Renés et ses Vautrins truqués, tout comme la Nature

nous donne un jour un Cuyp douteux et un autre un Rousseau plus que

contestable. Cependant la Nature, quand elle fait des choses de ce

genre, nous irrite davantage. Elle semble si stupide, si évidente, si

inutile. Un pseudo Vautrin peut être délicieux. Un Cuyp douteux est

insupportable. Je ne veux cependant pas me montrer trop sévère pour la

Nature. J'espère que le Détroit, surtout à Hastings, n'a pas ressemblé

trop souvent à un Henry Moore, gris perle avec des feux jaunes, mais

aussi quand l'Art sera plus varié, la Nature sans doute sera plus

variée, elle aussi. Qu'elle imite l'Art, je ne pense pas que même

son pire ennemi puisse le nier. C'est la seule chose qui la garde en

contact avec l'homme civilisé. Mais ai-je prouvé ma théorie à votre

satisfaction?

CYRILLE.—Vous l'avez prouvée, ce qui est mieux, à ma

_dissatisfaction_. Mais en admettant même cet étrange instinct

d'imitation dans la Vie et dans la Nature, vous admettrez, j'en suis

sûr, que l'Art exprime le caractère de son époque, l'esprit de son

temps, les conditions morales et sociales qui l'entourent et sous

l'influence desquelles il est produit.

VIVIAN.—Certes non, l'Art n'exprime jamais que lui-même. C'est le

principe de ma nouvelle esthétique et c'est le principe qui, mieux que

sa liaison essentielle entre la forme et la substance sur laquelle

insiste M. Pater, qui fait de la musique le type de tous les arts.

Naturellement, les nations et les individus, avec cette robuste

vanité naturelle qui est le secret de l'existence, sont toujours sous

l'impression que c'est d'eux que parlent les Muses, cherchant toujours

à trouver dans la dignité calme de l'art imaginatif quelque miroir

de leurs passions troubles, oubliant toujours que le chantre de la

vie n'est pas Apollon, mais Marsyas. Loin de la réalité, et les yeux

détournés des ombres de la caverne, l'Art révèle sa propre perfection,

et la foule étonnée qui épie l'éclosion de la merveilleuse rose aux

multiples pétales, rêve que c'est son histoire à elle que l'on raconte

ainsi et que c'est son propre esprit trouvant son expression dans une

forme nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. L'art supérieur rejette le

fardeau de l'esprit humain, et profite bien plus d'un nouveau procédé

ou de matériaux inédits que d'un enthousiasme quelconque pour l'art,

ou de quelque haute passion, ou d'un grand éveil de la conscience

humaine. Il se développe purement d'après ses propres lignes. Il n'est

symbolique d'aucune époque. Ce sont les époques qui sont ses symboles.

Ceux-là même qui tiennent l'art pour représentatif d'un temps, d'un

lieu et d'un peuple, ne peuvent s'empêcher d'admettre que plus un art

est imitatif, moins il nous représente l'esprit de son époque. Les

figures méchantes des empereurs romains nous regardent en ce porphyre

sombre et ce jaspe tacheté qu'aimaient à travailler les artistes

réalistes du temps et l'idée nous vient qu'en ces lèvres cruelles et

ces mâchoires puissantes et sensuelles nous pouvons découvrir le secret

de la ruine de l'Empire. Mais non. Les vices de Tibère ne pouvaient

détruire cette civilisation suprême, pas plus que ne pouvaient la

sauver les vertus des Antonins. Sa chute eut d'autres causes, moins

intéressantes. Les sybilles et les prophètes de la Sixtine peuvent en

vérité servir à interpréter pour quelques-uns cette nativité nouvelle

de l'esprit émancipé que nous nommons la Renaissance. Mais que peuvent

nous dire sur la grande âme de la Hollande les rustres ivrognes et les

paysans querelleurs des artistes de ce pays. Plus un art est abstrait,

plus il est idéal, plus il nous révèle le caractère de son époque.

Si nous voulons comprendre une nation d'après son art, étudions son

architecture ou sa musique.

CYRILLE.—Je suis pleinement d'accord avec vous. L'esprit d'une époque

peut trouver sa meilleure expression dans les arts abstraits, idéals,

car l'esprit lui-même est idéal et abstrait. Mais pour l'aspect visible

d'une époque, pour son air, comme on dit, nous devons naturellement

nous adresser aux arts d'imitation.

VIVIAN.—Je ne le crois pas. Après tout, ce que les arts imitatifs

nous donnent en réalité, c'est simplement les divers styles d'artistes

spéciaux ou de certaines écoles d'artistes. Vraiment, vous ne vous

imaginez pas que les gens du Moyen Age avaient quelque ressemblance

avec les figures reproduites sur les vitraux, dans la pierre ou le

bois sculpté, sur les métaux travaillés ou les tapisseries, ou les

manuscrits enluminés du temps. C'était, il est probable, des gens

d'aspect très ordinaire, sans rien de grotesque, de remarquable ou de

fantastique. Le Moyen Age, tel que nous le connaissons en art, est

simplement une forme déterminée de style et il n'y a aucune raison pour

qu'un artiste possédant ce style ne le reproduise pas au XIX^e siècle.

Nul grand artiste ne voit les choses telles qu'elles sont en réalité.

S'il les voyait ainsi, il cesserait d'être un artiste. Prenons un

exemple de nos jours. Je crois que vous aimez les japonaiseries. Mais

vous imaginez-vous vraiment que les Japonais, tels que leur art vous

les représente, aient jamais existé? Si vous le croyez, vous n'avez

jamais rien compris de l'art japonais. Les Japonais sont la création

réfléchie et consciente de certains artistes. Mettez une peinture

d'Hokusaï ou d'Hokkeï ou de l'un des grands peintres de ce pays devant

un Japonais ou une Japonaise et vous verrez s'il y a le plus léger

trait de ressemblance. Les gens qui vivent au Japon ne diffèrent pas

des Anglais en général; c'est-à-dire qu'ils sont d'une banalité extrême

et n'ont rien de curieux ou d'extraordinaire. En somme, le Japon tout

entier est une invention pure. Il n'existe pas de pays semblable, ni

de telles gens. Récemment, un de nos plus charmants peintres se rendit

au pays des chrysanthèmes dans l'espoir insensé d'y voir des Japonais.

Tout ce qu'il vit et eut l'occasion de peindre ce fut quelques

lanternes et des éventails. 11 fut tout à fait incapable de découvrir

les habitants; sa délicieuse exposition à la galerie Dowdeswell ne le

montre que trop bien.

Il ne savait pas que les Japonais sont, comme je l'ai dit, simplement

un mode de style, une exquise fantaisie d'art. Donc, si vous désirez

voir un effet japonais, ne vous rendez pas en touriste à Tokio. Restez

chez vous, au contraire, et plongez-vous dans l'œuvre de certains

artistes japonais, et alors, quand vous vous serez pénétré de l'esprit

de leur style et que vous aurez saisi leur mode imaginatif de vision,

allez quelque après-midi vous asseoir dans le «Park» ou flâner dans

Piccadilly et si vous n'y voyez pas un effet absolument japonais,

vous n'en verrez nulle part. Ou bien, pour retourner au passé, prenez

un autre exemple: les anciens Grecs. Pensez-vous que l'art grec nous

ait jamais dit ce qu'étaient les habitants de la Grèce? Croyez-vous

que les femmes athéniennes ressemblaient aux majestueuses figures

des frises du Parthénon ou à ces merveilleuses déesses assises aux

frontons triangulaires de cet édifice? Si vous en jugez d'après l'art,

cette ressemblance fut réelle. Mais lisez un auteur faisant autorité,

Aristophane, par exemple. Vous trouverez que les dames d'Athènes

se laçaient étroitement, portaient des chaussures à hauts talons,

teignaient leurs cheveux en jaune, se fardaient et mettaient du rouge,

exactement comme une fashionable imbécile ou une femme légère de nos

jours. La vérité, c'est que la vision rétrospective des siècles passés

nous est donnée toute par l'art, et, très heureusement, l'art ne nous a

jamais dit la vérité.

CYRILLE.—Mais les portraits modernes par les peintres anglais, qu'en

dites-vous? Ils ressemblent sans aucun doute à ceux qu'ils veulent

représenter?

VIVIAN.—Oui, tout à fait. Ils ressemblent tellement aux modèles que

dans cent ans personne ne croira plus à l'existence de ceux-ci. Les

seuls portraits auxquels on croit sont ceux où il y a peu du modèle et

beaucoup de l'artiste. Les dessins faits par Holbein d'hommes et de

femmes de son temps nous donnent le sentiment de leur absolue réalité.

Mais c'est simplement parce que Holbein força la Vie à accepter ses

conditions, à se contenir dans les limites qu'il lui fixa, à reproduire

son type et à paraître ce qu'il voulait qu'elle parût. C'est le style

qui nous fait croire en quelque chose, rien que le style. La plupart de

nos portraitistes modernes sont voués à l'oubli absolu. Ils ne peignent

que ce qu'ils voient. Ils peignent ce que voit le public et le public

ne voit jamais rien.

CYRILLE.—Eh bien, après cela, j'aimerais entendre la fin de votre

article.

VIVIAN.—Avec plaisir. Fera-t-il du bien, je ne saurais le dire. Notre

siècle est certainement le plus borné et le plus prosaïque qui fut

jamais. Voyez, le Sommeil lui-même nous trompe; il a fermé les portes

d'ivoire et ouvert celles de corne. Les rêves des nombreuses classes

moyennes de ce pays, tels qu'ils sont racontés dans les deux gros

volumes écrits sur ce sujet par M. Myers et dans les «Transactions of

the Physical Society», sont ce que j'ai jamais lu de plus déprimant.

Il n'y a pas même un beau cauchemar. C'est banal, sordide et ennuyeux.

Quant à l'Eglise, je ne puis concevoir un meilleur élément de culture

pour un pays que la présence d'un corps d'hommes dont le devoir est de

posséder la foi au surnaturel, d'accomplir des miracles quotidiens, et

de garder vivante cette faculté de création mythique si essentielle

pour l'imagination. Or, dans l'Eglise d'Angleterre, un homme réussit,

non par la foi, mais par l'incroyance. Notre Eglise est la seule où le

sceptique est à l'autel et où saint Thomas est tenu pour l'idéal de

l'apôtre. Plus d'un digne pasteur dont la vie s'écoule en d'admirables

labeurs de tendre charité, vit dans l'ombre et meurt inconnu, mais

il suffit à quelque étudiant, sorti de l'une ou l'autre de nos

Universités, d'esprit léger et sans éducation, de monter en chaire et

d'exprimer des doutes sur l'arche de Noé, l'âne de Balaam ou Jonas et

la baleine, pour que la moitié de Londres vienne en foule l'écouter

et s'asseoir bouche béante d'admiration pour sa superbe intelligence.

Il faut beaucoup regretter le développement du sens commun dans

l'Eglise d'Angleterre. C'est en réalité une concession dégradante à

une forme impérieuse de réalisme. Et c'est stupide aussi. La cause en

est une entière ignorance de la psychologie. L'homme peut croire à

l'impossible, il ne peut jamais croire à l'improbable. Mais il me faut

lire la fin de mon article:

«Ce que nous avons à faire, ce qu'il est, en tout cas, de notre

devoir de faire, c'est de ressusciter cet art ancien du Mensonge.

Les amateurs, dans le cercle domestique, aux lunchs littéraires, aux

thés d'après-midi seront à même de faire beaucoup pour l'éducation du

public. Mais ce n'est là que le côté léger et gracieux du mensonge,

tel qu'on l'entendait sans doute aux dîners de Crète. Il y a bien

d'autres formes. Mentir dans le but de se procurer quelque avantage

personnel immédiat, par exemple mentir dans un but moral, comme on

dit, bien que plutôt déprécié par la suite fut extrêmement populaire

dans le monde antique. Athena rit en écoutant Odysseus lui dire «ses

mots de plaisanterie sournoise», suivant l'expression de M. William

Morris; la gloire du mensonge illumine le front pâle du héros sans

tache de la tragédie d'Euripide et met au rang des plus nobles femmes

du passé la jeune épouse de l'une des odes d'Horace les plus exquises.

Plus tard, ce qui d'abord n'avait été qu'un instinct naturel s'éleva

jusqu'à devenir une science raisonnée. Des règles minutieuses furent

établies pour guider l'humanité et une importante école de littérature

se groupa pour l'étude de ce sujet. Vraiment, quand on se rappelle

l'excellent traité philosophique de Sanchez sur toute la question, on

ne peut se défendre du regret que personne n'ait jamais pensé à publier

une édition résumée et bon marché des œuvres de ce grand casuiste. Un

petit bréviaire ayant pour titre: «Quand et comment doit-on mentir»,

édité sous une forme attrayante, et pas trop coûteux, serait sans

doute de très grande vente et rendrait un vrai service pratique à bien

des gens sérieux et de pensée profonde. Mentir dans le but de faire

progresser la jeunesse, ce qui est la base de l'éducation familiale,

est un art qui végète encore, et ses avantages sont mis en lumière

de si admirable façon dans les premiers livres de la _République_ de

Platon qu'il est superflu de s'y attarder. C'est un mode de mensonge

pour lequel toutes les bonnes mères ont des capacités spéciales, mais

il est susceptible d'être développé bien davantage et il est triste que

le «School Board» l'ait tenu pour méprisable. Mentir pour un salaire

mensuel est une chose bien connue dans Fleet-Street et la profession

de _leader_ politique n'est pas sans avantages. Mais on donne cet

emploi comme étant un peu morne et certes il ne mène guère au delà

d'une sorte d'obscurité de parade. La seule forme du mensonge qui soit

absolument au-dessus du reproche, c'est le Mensonge pour lui-même,

et le plus haut développement qu'elle puisse atteindre, nous l'avons

indiqué déjà, c'est le Mensonge en Art. De même que ceux qui n'aiment

pas Platon plus que la Vérité ne peuvent franchir le seuil d'Académus,

ceux qui n'aiment pas la Beauté plus que la Vérité ne connaissent pas

le tabernacle secret de l'Art. Le solide et lourd intellect Britannique

gît dans le désert de sable comme le Sphinx du conte merveilleux

de Flaubert et la fantaisie, _la Chimère_, danse autour de lui et

l'appelle de sa voix menteuse au son de flûte. Il ne peut maintenant

l'entendre, mais quelque jour, cela est sûr, quand nous serons tous

fatigués à mourir de la banalité de la fiction moderne, il l'entendra

et tentera de lui emprunter ses ailes.

Et quand poindra ce jour ou que rougeoira ce couchant, quelle joie sera

la nôtre! Les faits seront méprisés, on verra la Vérité pleurer sur

ses entraves et le Roman merveilleux revisitera la terre. L'aspect du

monde, même, changera pour l'étonnement de nos regards. Behemoth et

Leviathan surgiront de la mer et nageront autour des galères à haute

poupe, comme sur les cartes délicieuses de ces temps où les livres de

géographie pouvaient se lire. Les dragons parcourront les déserts et le

phénix, hors de son nid de flamme, ira planer dans l'air. Nous poserons

nos mains sur le basilic et verrons la pierre précieuse cachée dans

la tête du crapaud. Mâchant son avoine d'or, l'Hippogriffe sera notre

docile monture et l'Oiseau bleu planera sur nos têtes, chantant les

choses impossibles et belles, les choses adorables et qui n'arrivent

jamais, les choses qui ne sont pas et qui devraient être. Mais avant

que ceci ne vienne, il nous faut cultiver l'art perdu du mensonge.»

CYRILLE.—Alors, il faut le cultiver de suite. Mais pour éviter toute

erreur, dites-moi, je vous prie, en peu de mots, les doctrines de

l'esthétique nouvelle.

VIVIAN.—Les voici donc, brièvement. L'Art n'exprime jamais que lui.

Il a une vie indépendante, comme la pensée, et se développe purement

dans un sens qui lui est propre. Il n'est pas nécessairement réaliste

dans un siècle de réalisme, ni spirituel dans un âge de foi. Bien loin

d'être la création de son temps, il est d'ordinaire en opposition

directe avec lui, et la seule histoire qu'il nous conserve est celle

de la marche qu'il a suivi. Parfois, il revient sur ses pas et

ressuscite quelque forme antique, ainsi qu'il advint dans le mouvement

archaïstique du dernier art grec et dans le préraphaélisme de nos

jours. D'autres fois, il devance absolument son époque et l'œuvre qu'il

produit exige qu'un autre siècle encore se passe pour qu'elle soit

comprise, appréciée et goûtée. Dans aucun cas, il ne représente son

temps. Passer de l'art d'une époque à l'époque elle-même est la grande

erreur de tous les historiens.

La seconde doctrine est celle-ci. Tout art mauvais vient d'un retour

à la Vie et à la Nature et de leur élévation au titre d'idéal. La Vie

et la Nature peuvent être quelquefois utilisé comme faisant partie

des matériaux de l'Art, mais pour qu'elles rendent à celui-ci quelque

service, il faut les traduire tout d'abord en conventions artistiques.

Quand l'Art abandonne son procédé imaginatif, il abandonne tout.

Le Réalisme, comme méthode, est un complet insuccès et les deux

choses que doit éviter tout artiste sont la modernité de la forme

et la modernité du sujet. Pour nous, qui vivons au dix-neuvième

siècle, n'importe quel siècle peut offrir un sujet convenable pour

l'art, excepté le nôtre. Les seules choses qui soient belles sont

celles qui ne nous concernent pas. C'est, pour avoir le plaisir de

me citer moi-même, justement parce que Hécube ne nous est rien, que

ses douleurs sont un motif excellemment tragique. D'ailleurs, ce

n'est que le moderne qui devient démodé. M. Zola s'asseoit pour nous

donner un tableau du second Empire. Qui se soucie maintenant du second

Empire? Cela est suranné. La Vie va plus vite que le Réalisme, mais le

Romantisme précède toujours la Vie.

La troisième doctrine est que la Vie imite l'Art beaucoup plus que

l'Art n'imite la Vie. Cela vient non seulement de l'instinct imitateur

de la Vie, mais du fait que le but raisonné de la vie est de trouver

expression et que l'Art lui offre certaines formes de beauté pour la

réalisation de cette énergie. C'est une théorie qu'on n'a jamais émise,

mais elle est extrêmement féconde et jette une lumière tout à fait

nouvelle sur l'histoire de l'Art.

Il s'ensuit, comme corollaire, que la Nature extérieure imite l'Art.

Les seuls effets qu'elle puisse nous montrer sont ceux que nous avons

déjà vus en poésie ou en peinture. C'est le secret du charme de la

Nature aussi bien que l'explication de sa faiblesse.

La révélation finale est que le Mensonge, le récit de belles choses

fausses, est le but même de l'Art. Mais de ceci je crois avoir assez

longuement parlé. Et maintenant, allons sur la terrasse où «le paon

blanc erre comme un fantôme,» tandis que l'étoile du soir «glace

d'argent le gris du ciel.» Au crépuscule, la nature devient un effet

merveilleusement suggestif et n'est pas sans beauté, bien que peut-être

elle serve surtout à illustrer des citations de poètes. Venez! nous

avons assez longtemps parlé.

[Illustration]

Plume, Crayon, Poison

Etude en vert

[Illustration]

Plume, Crayon, Poison

C'EST un reproche qu'on adresse sans cesse aux artistes et aux

écrivains de ne pouvoir jamais être, sinon très imparfaitement, des

hommes d'action. Il est cependant naturel qu'il en soit ainsi. Cette

pensée fixe, cette ardeur véhémente qui caractérisent un tempérament

d'artiste excluent forcément d'autres qualités. Pour ceux que préoccupe

la beauté de la forme, rien autre chose au monde ne saurait être de

quelque importance. Encore est-il à cette règle nombre d'exceptions.

Rubens fut ambassadeur, Gœthe conseiller d'Etat, et Milton secrétaire

latin de Cromwell. Sophocle avait un emploi civil dans sa ville natale;

les humoristes, critiques et romanciers de l'Amérique ne désirent

rien tant que de représenter leur pays à l'étranger; enfin l'ami de

Charles Lamb, Thomas Griffiths Wainewright, le sujet de cette petite

étude, malgré un tempérament très artistique, eut beaucoup d'autres

maîtres que l'art, et ne se contenta point d'être poète, peintre,

critique d'art, antiquaire, prosateur, amateur de tout ce qui est beau,

jouisseur de tout ce qui est délicieux, mais fut aussi un faussaire

d'une habileté prodigieuse et un subtil et mystérieux empoisonneur,

peut-être sans rival dans ce siècle et dans tous les autres.

Intentions(#51236) · 第 4 / 16 段