VIVIAN.—Qui a besoin d'être logique? Le lourdaud et le doctrinaire,

ces gens ennuyeux qui mènent leurs principes jusqu'à la fin amère

de l'action, jusqu'à la _reductio ad absurdum_ de la pratique. Pas

moi. Comme Emerson, j'inscris le mot «caprice» sur la porte de ma

bibliothèque. Au reste, mon article est réellement un avertissement

salutaire et de valeur. Si l'on y prend garde, il pourra se produire

une nouvelle Renaissance de l'Art.

CYRILLE.—Quel en est le sujet?

VIVIAN.—Je pense l'intituler: _Le Déclin du Mensonge_; protestation.

CYRILLE.—Le mensonge! J'aurais cru que nos politiciens en

entretenaient l'habitude.

VIVIAN.—Je vous assure que non. Ils ne s'élèvent jamais au-dessus du

niveau du fait dénaturé, et condescendent jusqu'à prouver, discuter,

argumenter. Comme cela diffère du caractère du vrai menteur avec ses

dires francs et sans peur, sa superbe irresponsabilité, son dédain

naturel et sain de preuve d'aucune sorte! Après tout, qu'est-ce qu'un

beau mensonge? Simplement celui qui porte sa preuve en lui-même. Si

un homme est assez pauvre d'imagination pour apporter des preuves à

l'appui d'un mensonge, il ferait aussi bien de dire sans biaiser la

vérité. Non, les politiciens ne mentent pas. Peut-être pourrait-on

dire quelque chose en faveur du barreau. Ses membres ont ramassé le

manteau du Sophiste. Leurs ardeurs feintes et leur rhétorique irréelle

sont délicieuses. Ils peuvent de la pire des causes faire la meilleure

comme s'ils étaient frais émoulus des écoles Léontines et connus pour

avoir arraché à des jurés hargneux un acquittement triomphal de leurs

clients, même quand ceux-ci, ce qui souvent arrive, étaient d'une

claire et indiscutable innocence. Mais le prosaïque les fait tourner

court et ils n'ont pas honte d'en appeler à des précédents. En dépit

de leurs efforts, la vérité doit jaillir. Les journaux eux-mêmes ont

dégénéré. On peut leur accorder une absolue confiance. Cela se sent

quand on parcourt leurs colonnes. C'est toujours ce qu'on ne peut lire

qui arrive. J'ai peur que l'on ne puisse dire grand chose en faveur de

l'homme de loi ou du journaliste. D'ailleurs, ce pour quoi je plaide

c'est le Mensonge en art. Vous lirai-je ce que j'ai écrit? Cela vous

ferait beaucoup de bien.

CYRILLE.—Oui, certainement, si vous me donnez une cigarette. Merci.

Dites-moi? A quel magazine destinez-vous ces pages?

VIVIAN.—A la «Revue rétrospective». Je crois vous avoir dit que les

élus l'avaient ressuscitée.

CYRILLE.—Qu'entendez-vous par «les élus»?

VIVIAN.—Oh! les Hédonistes Fatigués, naturellement. C'est un club

auquel j'appartiens. Nous sommes censés avoir, dans nos réunions, des

roses fanées à la boutonnière et professer pour Domitien une sorte

de culte. J'ai peur que vous ne soyez pas éligible. Vous êtes trop

amoureux des plaisirs simples.

CYRILLE.—Je serais blackboulé pour ma vitalité bruyante, je suppose!

VIVIAN.—Probablement. En outre, vous êtes un peu trop âgé. Nous

n'admettons aucune personne de l'âge ordinaire.

CYRILLE.—J'imagine alors que vous devez vous ennuyer mutuellement de

façon peu commune.

VIVIAN.—Evidemment. C'est une des raisons d'être du club. Maintenant,

si vous me promettez de ne pas m'interrompre trop souvent, je vous

lirai mon article.

CYRILLE.—Me voici tout oreilles.

VIVIAN, _lisant d'une voix claire et musicale_.—«LE DÉCLIN DU

MENSONGE. PROTESTATION.—Une des principales causes du caractère

curieusement banal de presque toute la littérature de notre époque est

de toute évidence le déclin du Mensonge considéré comme art, comme

science et comme plaisir social. Les anciens historiens nous donnaient

des fictions délicieuses sous la forme de faits; le romancier moderne

nous présente des faits stupides sous couleur de fiction. Le Livre-Bleu

devient rapidement son idéal, aussi bien pour la méthode que pour la

manière. Il a son fastidieux _document humain_, son misérable petit

_coin de la création_ qu'il fouille avec son microscope. On le trouve

à la Bibliothèque Nationale ou au British Museum, piochant son sujet

avec impudence. Il n'a pas même le courage des idées des autres,

mais insiste pour aller, en toute chose, directement à la vie et,

finalement, entre les encyclopédies et son expérience personnelle,

il échoue misérablement, ayant dessiné des types d'après le cercle

familial ou la blanchisseuse hebdomadaire, et acquis un lot important

d'informations utiles dont il ne peut jamais se libérer parfaitement,

même en ses moments les plus méditatifs.

On peut difficilement évaluer l'étendue des dommages causés à la

littérature par ce faux idéal de notre époque. Les gens parlent sur

un ton détaché d'un «menteur né», comme ils parlent d'un «poète né».

Mais, dans les deux cas, ils ont tort. Le mensonge et la poésie sont

des arts—des arts, Platon l'a vu, qui ne sont pas sans rapports

mutuels—et ils réclament l'étude la plus attentive, la dévotion la

plus désintéressée. Ils possèdent en effet leur technique, tout comme

les arts, plus matériels, de la peinture et de la sculpture ont leurs

secrets subtils de forme et de couleur, leurs tours de main, leurs

méthodes réfléchies. Comme on connaît le poète à sa belle musique,

ainsi l'on reconnaît le menteur à ses riches articulations rythmiques,

et dans aucun cas l'inspiration fortuite du moment ne saurait suffire.

La pratique ici comme ailleurs doit précéder la perfection. Mais, de

nos jours, tandis que la mode d'écrire des vers est devenue beaucoup

trop commune et devrait si possible être découragée, la mode de mentir

est presque tombée en discrédit. Plus d'un jeune homme débute dans la

vie avec un don naturel d'imagination qui, nourri par un entourage

sympathique et de même esprit, pourrait devenir quelque chose de

vraiment grand et de vraiment merveilleux. Mais en général, ce jeune

homme n'arrive à rien. Ou bien il tombe en des habitudes nonchalantes

d'exactitude...

CYRILLE.—Cher ami!

VIVIAN.—Ne me coupez pas mes phrases. «...ou bien il tombe en des

habitudes nonchalantes d'exactitude, ou se met à fréquenter les gens

âgés et bien informés. Deux choses qui sont également fatales à son

imagination,—elles le seraient à celle de n'importe qui—et, en très

peu de temps, il manifeste une faculté morbide et malsaine de dire

la vérité, commence à vérifier toutes les assertions faites en sa

présence, n'hésite pas à contredire les gens qui sont beaucoup plus

jeunes que lui et souvent finit par écrire des romans si pareils à la

vie que personne ne peut croire à leur probabilité. Ceci n'est pas un

cas isolé, mais simplement un exemple pris parmi beaucoup d'autres, et

si l'on ne peut faire quelque chose pour réfréner ou au moins modifier

notre culte monstrueux du fait, l'Art deviendra stérile et la Beauté

disparaîtra de la terre.

Ce vice moderne—je ne lui connais réellement pas d'autre nom—a gâté

M. Robert Louis Stevenson lui-même, ce maître délicieux de la prose

fantastique et délicate. C'est en vérité, dépouiller une histoire

de sa réalité que d'essayer de la faire trop vraie et la _Flèche

Noire_ est sans art au point de ne contenir aucun anachronisme dont

put se vanter son auteur, tandis que la transformation du D^r Jekyll

ressemble dangereusement à un cas tiré de _The Lancet_. Quant à M.

Rider Haggard, qui possède réellement ou posséda jadis les façons

d'un menteur parfaitement magnifique, il a maintenant une telle

peur d'être soupçonné de génie que lorsqu'il nous conte quelque

chose de merveilleux, il se croit obligé d'inventer une réminiscence

personnelle, et de la mettre en note comme une sorte de confirmation

poltronne. Et nos autres romanciers ne valent guère mieux. M. Henry

James écrit la fiction comme s'il remplissait un devoir pénible et

gaspille sur des sujets médiocres et d'imperceptibles «points de vue»

son style soigné et littéraire, ses phrases heureuses, sa preste et

caustique satire. M. Hall Caine, il est vrai, vise au grandiose, mais

il écrit dans le ton le plus aigu de sa voix. Et cela est si perçant

qu'on n'entend rien de ce qu'il dit.

M. James Payn est un adepte de l'art de cacher ce qui ne vaut pas

d'être découvert. Il pourchasse l'évidence avec l'enthousiasme d'un

détective à la vue courte. A mesure qu'on tourne les pages, sa façon

de tenir en haleine devient presque insupportable. Les chevaux du

phaéton de M. William Black ne s'élèvent pas vers le soleil. Ils se

contentent d'épouvanter le ciel du soir, avec de violents effets de

chromos. En les voyant s'approcher, les paysans se réfugient dans le

patois. Mrs. Oliphant babille plaisamment sur les vicaires, les parties

de lawn-tennis, les domestiques et autres sujets fastidieux. M. Marion

Crawford s'est immolé sur l'autel de la couleur locale. Il ressemble

à cette dame qui, dans une comédie de langue française, parle sans

répit du «beau ciel d'Italie». En outre, il est tombé dans la mauvaise

habitude de formuler de plates moralités. Il nous apprend sans relâche

qu'être bon c'est être bon et qu'être méchant c'est être mauvais.

Parfois il est presque édifiant. _Robert Elsmere_ est, bien entendu,

un chef-d'œuvre, un chef-d'œuvre du genre ennuyeux, la seule forme de

littérature que les Anglais paraissent goûter pleinement. Un jeune

rêveur de nos amis nous disait que cela lui rappelait cette sorte de

conversation qui s'engage au thé d'une sérieuse famille Non-conformiste

et nous pouvons l'en croire. En vérité, ce n'est qu'en Angleterre qu'un

tel livre pouvait voir le jour. L'Angleterre est le refuge des idées

perdues. Quant à cette grande école de romanciers et qui s'accroît

chaque jour, pour lesquels le soleil se lève toujours dans l'East End,

la seule chose que l'on en peut dire est qu'ils trouvent la vie crue et

la laissent non cuite.

«En France, bien que rien d'aussi délibérément ennuyeux que _Robert

Elsmere_ n'ait paru, les choses n'en vont guère mieux. M. Guy de

Maupassant, avec sa pénétrante et mordante ironie et son style éclatant

et solide, dépouille la vie des pauvres haillons qui la couvrent encore

et nous montre des plaies hideuses et des sanies. Il écrit de sombres

petites tragédies où tout le monde est ridicule, des comédies amères

qui glacent le rire et font pleurer. M. Zola, fidèle au principe

hautain qu'il formula dans un de ses _pronunciamentos_ littéraires:

«L'homme de génie n'a jamais d'esprit» est résolu à montrer que s'il

n'a pas de génie, il peut au moins être stupide. Et comme il y réussit!

Il ne manque pas de puissance. Parfois, dans son œuvre, comme dans

_Germinal_, il y a quelque chose d'épique. Mais cette œuvre est d'un

bout à l'autre mauvaise, et cela non pas au point de vue moral mais

au point de vue de l'art. Considérée par rapport à une intrigue

quelconque, elle est bien ce qu'elle doit être. L'auteur est d'une

véracité parfaite et décrit les choses telles qu'elles arrivent. Que

peut désirer de plus un moraliste? Nous n'avons aucune sympathie

pour l'indignation morale de notre temps contre M. Zola. C'est tout

simplement l'indignation de Tartuffe démasqué. Mais, au point de vue de

l'art, que dire en faveur de l'auteur de l'_Assommoir_, de _Nana_ et

de _Pot-Bouille_! Rien. M. Ruskin décrivit un jour les personnages des

romans de George Eliot comme pareils aux minables clients d'un omnibus

de Pentonville, mais les personnages de M. Zola sont pires. Ils ont de

tristes vices et des vertus encore plus tristes. L'histoire de leur vie

est absolument sans intérêt. Qui se souvient de ce qui leur arrive?

Nous demandons à la littérature la distinction, le charme, la beauté

et le pouvoir imaginatif. Nous n'avons nul besoin d'être horripilés et

écœurés par le récit des faits et gestes des basses classes.

M. Daudet est mieux. Il a de l'esprit, une touche légère et un style

amusant. Mais il vient de se suicider littérairement. Personne ne peut

plus s'intéresser à Delobelle et à son «Il faut lutter pour l'art», à

Valmajour et à son éternel refrain sur le rossignol, au poète de Jack

et à ses «mots cruels», depuis que _Vingt ans de ma vie littéraire_

nous ont appris que ces personnages furent pris directement dans la

vie. Ils nous semblent avoir subitement perdu toute leur vitalité,

les quelques qualités qu'ils ont pu posséder. Les seules personnes

réelles sont celles qui n'existèrent jamais et si un romancier est

assez méprisable pour demander à la vie ses personnages, il doit au

moins prétendre qu'ils furent créés par lui et non s'en glorifier comme

de copies. La justification d'un personnage de roman n'est pas que les

autres personnes sont ce qu'elles sont, mais que l'auteur est ce qu'il

est. Autrement, le roman n'est plus une œuvre d'art.

Quant à M. Paul Bourget, le maître du _roman psychologique_, il

commet cette erreur de s'imaginer que les hommes et les femmes de la

vie moderne peuvent être analysés sans fin en d'innombrables séries

de chapitres. En somme, ce qui intéresse chez les gens de bonne

compagnie—et M. Bourget s'échappe rarement du faubourg Saint-Germain,

si ce n'est pour venir à Londres—c'est le masque que porte chacun

d'eux, non la réalité qui s'abrite sous ce masque. C'est une confession

humiliante, mais nous sommes tous pétris de même. Il y a dans

Falstaff quelque chose d'Hamlet, dans Hamlet beaucoup de Falstaff.

Le gros chevalier a ses heures de mélancolie et le jeune prince ses

moments de grossier humour. Ce n'est que par des accessoires que nous

différons les uns des autres: les vêtements, le genre, le ton de la

voix, les opinions religieuses, la physionomie, les tics familiers

et le reste. Plus on analyse les gens, plus les raisons de les

analyser disparaissent. Tôt ou tard on en vient à cette terrible chose

universelle qu'on nomme l'humaine nature.

Vraiment, quiconque a jamais travaillé parmi les pauvres le sait trop

bien, la fraternité humaine n'est pas un simple rêve de poète, c'est

la réalité la plus déprimante qui soit et la plus humiliante; et si un

écrivain veut à toute force analyser les classes supérieures, il peut

tout aussi bien écrire sur les vendeuses d'allumettes et les marchands

des quatre-saisons.

Cependant, mon cher Cyrille, je ne vous retiendrai pas plus longtemps

sur ce sujet. J'admets volontiers que les romans modernes sont bons en

bien des points. Tout ce que j'entends affirmer, c'est qu'en masse, ils

sont tout à fait illisibles.

CYRILLE.—Certes, voilà une restriction très grave, mais je dois

vous avouer qu'à mon sens quelques-unes de vos critiques sont plutôt

injustes. J'aime _The Deemster_, et _The Daughter of Heth_ et _Le

Disciple_ et _Mr. Isaac_; quant à _Robert Elsmere_, j'en suis tout à

fait épris. Non que je le tienne pour une œuvre sérieuse. Comme exposé

des problèmes qui s'imposent aux chrétiens sincères le livre est

ridicule et suranné. C'est le _Literature and Dogma_ d'Arnold moins la

littérature. Cela date plus encore que les _Evidences_ de Paley ou la

méthode d'exégèse biblique de Colenso. Peut-il exister quelque chose

de moins impressionnant que ce héros malheureux annonçant gravement une

aurore depuis longtemps levée et se méprenant, de façon si complète,

sur sa véritable importance qu'il se propose de continuer sous un

nouveau nom la vieille affaire. D'un autre côté, le livre contient

plusieurs caricatures habiles et un tas de citations délicieuses,

et la philosophie de Green sucre très plaisamment la pilule plutôt

amère qu'est la fiction de l'auteur. Je ne puis m'empêcher également

d'exprimer la surprise que me cause votre silence sur deux romanciers

que vous lisez sans cesse: Balzac et George Meredith. Ce sont tous deux

des réalistes, n'est-ce pas?

VIVIAN.—Ah! Meredith! Qui peut le définir? Son style est un chaos

illuminé d'éclairs. Comme écrivain il a tout maîtrisé, sauf la langue:

comme romancier il peut tout, sauf conter une histoire: comme artiste

il est tout, mais inarticulé.

Quelqu'un, dans Shakespeare,—Touchstone, je crois—parle d'un homme

qui se rompt la tête à faire de l'esprit et cela pourrait, il me

semble, servir de base à une critique de la méthode de Meredith.

Mais quel qu'il soit, ce n'est pas un réaliste. Ou plutôt je dirai

que c'est un enfant du réalisme brouillé avec son père. Il s'est, de

propos délibéré, fait romantique. Il a refusé de plier le genou devant

Baal, et si même le délicat esprit de cet homme ne se révoltait pas

contre les assertions tapageuses du réalisme, son style suffirait à

lui seul pour tenir la vie à une distance respectueuse. Il a planté

lui-même autour de son jardin une haie hérissée d'épines et rouge de

merveilleuses roses. Quant à Balzac, il offre un très remarquable

mélange du tempérament artistique et de l'esprit scientifique. Ses

disciples ont hérité de ce dernier don, le premier n'appartint qu'à

lui. La différence entre un livre comme l'_Assommoir_, de M. Zola,

et les _Illusions perdues_, de Balzac, est celle qui existe entre

le réalisme sans imagination et la réalité imaginative. «Tous les

personnages de Balzac, dit Baudelaire, possèdent la même vie ardente

qui l'animait lui-même. Toutes ses fictions sont aussi profondément

colorées que des rêves. Chaque intelligence est une arme chargée de

volonté jusqu'à la gueule. Même les marmitons ont du génie.» Une étude

assidue de Balzac fait pour nous de nos amis vivants des ombres et de

nos connaissances des ombres d'ombres. Ses personnages ont une sorte

d'existence d'une vigueur et d'une couleur ardentes. Ils nous dominent

et défient le scepticisme. Une des plus grandes tragédies de ma vie,

ç'a été la mort de Lucien de Rubempré. C'est un chagrin dont je n'ai

jamais pu me délivrer complètement. Elle me hante dans mes moments de

loisir. Je m'en souviens quand je ris. Mais Balzac n'est pas plus un

réaliste que ne le fut Holbein. Il a créé de la vie, il ne la copiait

pas. J'admets cependant qu'il prisait trop haut la modernité de la

forme et cela fait que pas un de ses livres ne peut, comme chef-d'œuvre

d'art, s'égaler à _Salammbô_ ou à _Esmond_, au _The Cloister and the

Hearth_ ou au _Vicomte de Bragelonne_.

CYRILLE.—Êtes-vous donc opposé à la modernité de la forme?

VIVIAN.—Oui. C'est payer d'un énorme prix un très pauvre résultat. La

pure modernité de forme donne toujours une impression de vulgarité.

Et cela ne peut être autrement. Le public s'imagine, parce qu'il

s'intéresse aux choses qui le touchent de près, que l'Art doit y

trouver un intérêt égal et les prendre pour sujet. Mais le fait seul

que lui, public, s'y intéresse, en fait des sujets dont l'Art ne

saurait s'occuper. Quelqu'un l'a dit: les seules choses qui soient

belles sont celles qui ne nous concernent pas. Dès qu'une chose nous

est utile ou nécessaire ou nous affecte en quelque façon, douleur

ou plaisir, ou fait un pressant appel à notre sympathie, ou est une

partie vitale de l'ambiance où nous vivons, elle est en dehors de la

sphère propre de l'Art. Nous devrions être plus ou moins indifférents

aux sujets traités par l'Art. Nous devrions, en tout cas, n'avoir

ni préférences, ni préjugés, ni partialité d'aucune sorte. C'est

précisément parce qu'Hécube ne nous est rien que ses douleurs sont un

motif si admirable de tragédie. Je ne connais rien de plus triste

dans toute l'histoire de la littérature que la carrière artistique de

Charles Reade. Il écrivit un beau livre: _The Cloister and the Hearth_,

un livre qui dépasse _Romola_ autant que _Romola_ dépasse _Daniel

Deronda_, et gâcha le reste de sa vie dans un effort insensé pour être

moderne, pour attirer l'attention publique sur l'état de nos prisons et

sur l'administration de nos asiles d'aliénés. Charles Dickens nous a

réellement rebutés quand il essaya d'éveiller notre sympathie en faveur

des pauvres victimes de la tutelle administrative, mais Charles Reade,

un artiste, un érudit, un homme doué d'un sens vrai de la beauté,

grondant et rageant au sujet des abus de la vie contemporaine, tout

comme un vulgaire pamphlétaire ou un journaliste à sensation, c'est

vraiment un spectacle à faire pleurer les anges. Croyez-moi, mon cher

Cyrille, la modernité de la forme et celle du sujet sont entièrement et

absolument fausses. Nous avons pris la livrée commune de l'époque pour

le vêtement des Muses et nous passons nos jours dans les rues sordides

et les hideuses banlieues de nos cités viles alors que nous devions

être sur le flanc du Mont Sacré, avec Apollon. Nous sommes, chose

certaine, une race dégradée et nous avons vendu notre droit d'aînesse

pour un plat de faits.

CYRILLE.—Il y a quelque chose de vrai dans vos paroles et, certes,

quelque amusement que nous ayions à la lecture d'un roman purement

moderne, nous goûtons rarement un plaisir artistique à le relire. Et

ceci peut-être est le critérium élémentaire le meilleur de ce qui est

ou n'est pas de la littérature. Si l'on ne peut trouver de jouissance

à lire et à relire un livre, il n'est d'aucune utilité de le lire

même une fois. Mais que dites-vous du retour à la Vie et à la Nature,

panacée qu'on ne cesse de nous recommander?

VIVIAN.—Je vous lirai ce que je dis sur ce sujet. Le passage vient

plus loin dans mon article mais je puis aussi bien vous le donner dès

maintenant.

«Le cri le plus en vogue de notre temps est: «Retournons à la Vie et

à la Nature»; elles recréeront pour nous un Art et feront couler dans

ses veines un sang rouge; elles lui feront des pieds agiles, une main

forte. Mais, hélas! nous sommes déçus dans nos efforts aimables et bien

intentionnés. La Nature est toujours en retard sur l'époque. Et quant à

la Vie, elle est le dissolvant qui détruit l'Art, l'ennemi qui dévaste

sa demeure.

CYRILLE.—Qu'entendez-vous par ces paroles: la Nature toujours en

retard sur l'époque?

VIVIAN.—Peut-être est-ce un peu mystérieux. Voici le sens. Si nous

voulons, par la Nature, désigner l'instinct simple et naturel en

opposition à la culture consciente, l'œuvre produite sous son influence

sera toujours démodée, surannée et périmée. Une touche de Nature

peut rendre solidaire l'univers entier, mais deux touches détruiront

toute œuvre d'Art. Si, d'un autre côté, nous regardons la Nature

comme l'ensemble des phénomènes extérieurs à l'homme, les gens ne

découvriront en elle que ce qu'ils lui apportent. Elle n'a pas d'idées

propres. Wordsworth alla vers les lacs, mais ne fut jamais leur poète.

Il ne trouva parmi les pierres que les sermons qu'il y avait déjà

cachés. Il alla, moralisant, dans tous les districts, mais ce qu'il y a

de bon dans son œuvre fut produit quand il revint, non pas à la Nature,

mais à la poésie. Celle-ci lui donna «Laodamia» et ses beaux sonnets

et la Grande ode. La Nature lui donna «Martha Ray» et «Peter Bell» et

l'adresse à la bêche de M. Wilkinson.

CYRILLE.—Je crois que cette opinion demande à être discutée. Je suis

plutôt porté à croire en «l'inspiration d'un bois printanier», bien

que sa valeur artistique dépende toute entière du genre de tempérament

qui la reçoit, si bien que le retour à la Nature signifierait tout

simplement la marche vers une grande personnalité. Vous m'accorderez

cela, je pense. Continuez, toutefois, votre article.

VIVIAN, _lisant_.—«L'Art commence par un embellissement abstrait, un

travail purement imaginatif et agréable appliqué à ce qui est irréel et

non existant. C'est la première étape. La Vie est fascinée par cette

neuve merveille, demande à entrer dans le cercle enchanté. L'Art prend

la vie parmi les éléments bruts de son œuvre, la recrée et la refaçonne

en des formes nouvelles; il se montre pour les faits d'une indifférence

absolue, invente, imagine, rêve et garde entre lui et la réalité,

l'impénétrable barrière du beau style, de la méthode décorative ou

idéale. La troisième étape est celle où la Vie a l'avantage et chasse

l'Art dans le désert. C'est alors la véritable décadence et c'est là ce

dont nous souffrons aujourd'hui.

Intentions(#51236) · 第 2 / 16 段