ces gens ennuyeux qui mènent leurs principes jusqu'à la fin amère
de l'action, jusqu'à la _reductio ad absurdum_ de la pratique. Pas
moi. Comme Emerson, j'inscris le mot «caprice» sur la porte de ma
bibliothèque. Au reste, mon article est réellement un avertissement
salutaire et de valeur. Si l'on y prend garde, il pourra se produire
une nouvelle Renaissance de l'Art.
CYRILLE.—Quel en est le sujet?
VIVIAN.—Je pense l'intituler: _Le Déclin du Mensonge_; protestation.
CYRILLE.—Le mensonge! J'aurais cru que nos politiciens en
entretenaient l'habitude.
VIVIAN.—Je vous assure que non. Ils ne s'élèvent jamais au-dessus du
niveau du fait dénaturé, et condescendent jusqu'à prouver, discuter,
argumenter. Comme cela diffère du caractère du vrai menteur avec ses
dires francs et sans peur, sa superbe irresponsabilité, son dédain
naturel et sain de preuve d'aucune sorte! Après tout, qu'est-ce qu'un
beau mensonge? Simplement celui qui porte sa preuve en lui-même. Si
un homme est assez pauvre d'imagination pour apporter des preuves à
l'appui d'un mensonge, il ferait aussi bien de dire sans biaiser la
vérité. Non, les politiciens ne mentent pas. Peut-être pourrait-on
dire quelque chose en faveur du barreau. Ses membres ont ramassé le
manteau du Sophiste. Leurs ardeurs feintes et leur rhétorique irréelle
sont délicieuses. Ils peuvent de la pire des causes faire la meilleure
comme s'ils étaient frais émoulus des écoles Léontines et connus pour
avoir arraché à des jurés hargneux un acquittement triomphal de leurs
clients, même quand ceux-ci, ce qui souvent arrive, étaient d'une
claire et indiscutable innocence. Mais le prosaïque les fait tourner
court et ils n'ont pas honte d'en appeler à des précédents. En dépit
de leurs efforts, la vérité doit jaillir. Les journaux eux-mêmes ont
dégénéré. On peut leur accorder une absolue confiance. Cela se sent
quand on parcourt leurs colonnes. C'est toujours ce qu'on ne peut lire
qui arrive. J'ai peur que l'on ne puisse dire grand chose en faveur de
l'homme de loi ou du journaliste. D'ailleurs, ce pour quoi je plaide
c'est le Mensonge en art. Vous lirai-je ce que j'ai écrit? Cela vous
ferait beaucoup de bien.
CYRILLE.—Oui, certainement, si vous me donnez une cigarette. Merci.
Dites-moi? A quel magazine destinez-vous ces pages?
VIVIAN.—A la «Revue rétrospective». Je crois vous avoir dit que les
élus l'avaient ressuscitée.
CYRILLE.—Qu'entendez-vous par «les élus»?
VIVIAN.—Oh! les Hédonistes Fatigués, naturellement. C'est un club
auquel j'appartiens. Nous sommes censés avoir, dans nos réunions, des
roses fanées à la boutonnière et professer pour Domitien une sorte
de culte. J'ai peur que vous ne soyez pas éligible. Vous êtes trop
amoureux des plaisirs simples.
CYRILLE.—Je serais blackboulé pour ma vitalité bruyante, je suppose!
VIVIAN.—Probablement. En outre, vous êtes un peu trop âgé. Nous
n'admettons aucune personne de l'âge ordinaire.
CYRILLE.—J'imagine alors que vous devez vous ennuyer mutuellement de
façon peu commune.
VIVIAN.—Evidemment. C'est une des raisons d'être du club. Maintenant,
si vous me promettez de ne pas m'interrompre trop souvent, je vous
lirai mon article.
CYRILLE.—Me voici tout oreilles.
VIVIAN, _lisant d'une voix claire et musicale_.—«LE DÉCLIN DU
MENSONGE. PROTESTATION.—Une des principales causes du caractère
curieusement banal de presque toute la littérature de notre époque est
de toute évidence le déclin du Mensonge considéré comme art, comme
science et comme plaisir social. Les anciens historiens nous donnaient
des fictions délicieuses sous la forme de faits; le romancier moderne
nous présente des faits stupides sous couleur de fiction. Le Livre-Bleu
devient rapidement son idéal, aussi bien pour la méthode que pour la
manière. Il a son fastidieux _document humain_, son misérable petit
_coin de la création_ qu'il fouille avec son microscope. On le trouve
à la Bibliothèque Nationale ou au British Museum, piochant son sujet
avec impudence. Il n'a pas même le courage des idées des autres,
mais insiste pour aller, en toute chose, directement à la vie et,
finalement, entre les encyclopédies et son expérience personnelle,
il échoue misérablement, ayant dessiné des types d'après le cercle
familial ou la blanchisseuse hebdomadaire, et acquis un lot important
d'informations utiles dont il ne peut jamais se libérer parfaitement,
même en ses moments les plus méditatifs.
On peut difficilement évaluer l'étendue des dommages causés à la
littérature par ce faux idéal de notre époque. Les gens parlent sur
un ton détaché d'un «menteur né», comme ils parlent d'un «poète né».
Mais, dans les deux cas, ils ont tort. Le mensonge et la poésie sont
des arts—des arts, Platon l'a vu, qui ne sont pas sans rapports
mutuels—et ils réclament l'étude la plus attentive, la dévotion la
plus désintéressée. Ils possèdent en effet leur technique, tout comme
les arts, plus matériels, de la peinture et de la sculpture ont leurs
secrets subtils de forme et de couleur, leurs tours de main, leurs
méthodes réfléchies. Comme on connaît le poète à sa belle musique,
ainsi l'on reconnaît le menteur à ses riches articulations rythmiques,
et dans aucun cas l'inspiration fortuite du moment ne saurait suffire.
La pratique ici comme ailleurs doit précéder la perfection. Mais, de
nos jours, tandis que la mode d'écrire des vers est devenue beaucoup
trop commune et devrait si possible être découragée, la mode de mentir
est presque tombée en discrédit. Plus d'un jeune homme débute dans la
vie avec un don naturel d'imagination qui, nourri par un entourage
sympathique et de même esprit, pourrait devenir quelque chose de
vraiment grand et de vraiment merveilleux. Mais en général, ce jeune
homme n'arrive à rien. Ou bien il tombe en des habitudes nonchalantes
d'exactitude...
CYRILLE.—Cher ami!
VIVIAN.—Ne me coupez pas mes phrases. «...ou bien il tombe en des
habitudes nonchalantes d'exactitude, ou se met à fréquenter les gens
âgés et bien informés. Deux choses qui sont également fatales à son
imagination,—elles le seraient à celle de n'importe qui—et, en très
peu de temps, il manifeste une faculté morbide et malsaine de dire
la vérité, commence à vérifier toutes les assertions faites en sa
présence, n'hésite pas à contredire les gens qui sont beaucoup plus
jeunes que lui et souvent finit par écrire des romans si pareils à la
vie que personne ne peut croire à leur probabilité. Ceci n'est pas un
cas isolé, mais simplement un exemple pris parmi beaucoup d'autres, et
si l'on ne peut faire quelque chose pour réfréner ou au moins modifier
notre culte monstrueux du fait, l'Art deviendra stérile et la Beauté
disparaîtra de la terre.
Ce vice moderne—je ne lui connais réellement pas d'autre nom—a gâté
M. Robert Louis Stevenson lui-même, ce maître délicieux de la prose
fantastique et délicate. C'est en vérité, dépouiller une histoire
de sa réalité que d'essayer de la faire trop vraie et la _Flèche
Noire_ est sans art au point de ne contenir aucun anachronisme dont
put se vanter son auteur, tandis que la transformation du D^r Jekyll
ressemble dangereusement à un cas tiré de _The Lancet_. Quant à M.
Rider Haggard, qui possède réellement ou posséda jadis les façons
d'un menteur parfaitement magnifique, il a maintenant une telle
peur d'être soupçonné de génie que lorsqu'il nous conte quelque
chose de merveilleux, il se croit obligé d'inventer une réminiscence
personnelle, et de la mettre en note comme une sorte de confirmation
poltronne. Et nos autres romanciers ne valent guère mieux. M. Henry
James écrit la fiction comme s'il remplissait un devoir pénible et
gaspille sur des sujets médiocres et d'imperceptibles «points de vue»
son style soigné et littéraire, ses phrases heureuses, sa preste et
caustique satire. M. Hall Caine, il est vrai, vise au grandiose, mais
il écrit dans le ton le plus aigu de sa voix. Et cela est si perçant
qu'on n'entend rien de ce qu'il dit.
M. James Payn est un adepte de l'art de cacher ce qui ne vaut pas
d'être découvert. Il pourchasse l'évidence avec l'enthousiasme d'un
détective à la vue courte. A mesure qu'on tourne les pages, sa façon
de tenir en haleine devient presque insupportable. Les chevaux du
phaéton de M. William Black ne s'élèvent pas vers le soleil. Ils se
contentent d'épouvanter le ciel du soir, avec de violents effets de
chromos. En les voyant s'approcher, les paysans se réfugient dans le
patois. Mrs. Oliphant babille plaisamment sur les vicaires, les parties
de lawn-tennis, les domestiques et autres sujets fastidieux. M. Marion
Crawford s'est immolé sur l'autel de la couleur locale. Il ressemble
à cette dame qui, dans une comédie de langue française, parle sans
répit du «beau ciel d'Italie». En outre, il est tombé dans la mauvaise
habitude de formuler de plates moralités. Il nous apprend sans relâche
qu'être bon c'est être bon et qu'être méchant c'est être mauvais.
Parfois il est presque édifiant. _Robert Elsmere_ est, bien entendu,
un chef-d'œuvre, un chef-d'œuvre du genre ennuyeux, la seule forme de
littérature que les Anglais paraissent goûter pleinement. Un jeune
rêveur de nos amis nous disait que cela lui rappelait cette sorte de
conversation qui s'engage au thé d'une sérieuse famille Non-conformiste
et nous pouvons l'en croire. En vérité, ce n'est qu'en Angleterre qu'un
tel livre pouvait voir le jour. L'Angleterre est le refuge des idées
perdues. Quant à cette grande école de romanciers et qui s'accroît
chaque jour, pour lesquels le soleil se lève toujours dans l'East End,
la seule chose que l'on en peut dire est qu'ils trouvent la vie crue et
la laissent non cuite.
«En France, bien que rien d'aussi délibérément ennuyeux que _Robert
Elsmere_ n'ait paru, les choses n'en vont guère mieux. M. Guy de
Maupassant, avec sa pénétrante et mordante ironie et son style éclatant
et solide, dépouille la vie des pauvres haillons qui la couvrent encore
et nous montre des plaies hideuses et des sanies. Il écrit de sombres
petites tragédies où tout le monde est ridicule, des comédies amères
qui glacent le rire et font pleurer. M. Zola, fidèle au principe
hautain qu'il formula dans un de ses _pronunciamentos_ littéraires:
«L'homme de génie n'a jamais d'esprit» est résolu à montrer que s'il
n'a pas de génie, il peut au moins être stupide. Et comme il y réussit!
Il ne manque pas de puissance. Parfois, dans son œuvre, comme dans
_Germinal_, il y a quelque chose d'épique. Mais cette œuvre est d'un
bout à l'autre mauvaise, et cela non pas au point de vue moral mais
au point de vue de l'art. Considérée par rapport à une intrigue
quelconque, elle est bien ce qu'elle doit être. L'auteur est d'une
véracité parfaite et décrit les choses telles qu'elles arrivent. Que
peut désirer de plus un moraliste? Nous n'avons aucune sympathie
pour l'indignation morale de notre temps contre M. Zola. C'est tout
simplement l'indignation de Tartuffe démasqué. Mais, au point de vue de
l'art, que dire en faveur de l'auteur de l'_Assommoir_, de _Nana_ et
de _Pot-Bouille_! Rien. M. Ruskin décrivit un jour les personnages des
romans de George Eliot comme pareils aux minables clients d'un omnibus
de Pentonville, mais les personnages de M. Zola sont pires. Ils ont de
tristes vices et des vertus encore plus tristes. L'histoire de leur vie
est absolument sans intérêt. Qui se souvient de ce qui leur arrive?
Nous demandons à la littérature la distinction, le charme, la beauté
et le pouvoir imaginatif. Nous n'avons nul besoin d'être horripilés et
écœurés par le récit des faits et gestes des basses classes.
M. Daudet est mieux. Il a de l'esprit, une touche légère et un style
amusant. Mais il vient de se suicider littérairement. Personne ne peut
plus s'intéresser à Delobelle et à son «Il faut lutter pour l'art», à
Valmajour et à son éternel refrain sur le rossignol, au poète de Jack
et à ses «mots cruels», depuis que _Vingt ans de ma vie littéraire_
nous ont appris que ces personnages furent pris directement dans la
vie. Ils nous semblent avoir subitement perdu toute leur vitalité,
les quelques qualités qu'ils ont pu posséder. Les seules personnes
réelles sont celles qui n'existèrent jamais et si un romancier est
assez méprisable pour demander à la vie ses personnages, il doit au
moins prétendre qu'ils furent créés par lui et non s'en glorifier comme
de copies. La justification d'un personnage de roman n'est pas que les
autres personnes sont ce qu'elles sont, mais que l'auteur est ce qu'il
est. Autrement, le roman n'est plus une œuvre d'art.
Quant à M. Paul Bourget, le maître du _roman psychologique_, il
commet cette erreur de s'imaginer que les hommes et les femmes de la
vie moderne peuvent être analysés sans fin en d'innombrables séries
de chapitres. En somme, ce qui intéresse chez les gens de bonne
compagnie—et M. Bourget s'échappe rarement du faubourg Saint-Germain,
si ce n'est pour venir à Londres—c'est le masque que porte chacun
d'eux, non la réalité qui s'abrite sous ce masque. C'est une confession
humiliante, mais nous sommes tous pétris de même. Il y a dans
Falstaff quelque chose d'Hamlet, dans Hamlet beaucoup de Falstaff.
Le gros chevalier a ses heures de mélancolie et le jeune prince ses
moments de grossier humour. Ce n'est que par des accessoires que nous
différons les uns des autres: les vêtements, le genre, le ton de la
voix, les opinions religieuses, la physionomie, les tics familiers
et le reste. Plus on analyse les gens, plus les raisons de les
analyser disparaissent. Tôt ou tard on en vient à cette terrible chose
universelle qu'on nomme l'humaine nature.
Vraiment, quiconque a jamais travaillé parmi les pauvres le sait trop
bien, la fraternité humaine n'est pas un simple rêve de poète, c'est
la réalité la plus déprimante qui soit et la plus humiliante; et si un
écrivain veut à toute force analyser les classes supérieures, il peut
tout aussi bien écrire sur les vendeuses d'allumettes et les marchands
des quatre-saisons.
Cependant, mon cher Cyrille, je ne vous retiendrai pas plus longtemps
sur ce sujet. J'admets volontiers que les romans modernes sont bons en
bien des points. Tout ce que j'entends affirmer, c'est qu'en masse, ils
sont tout à fait illisibles.
CYRILLE.—Certes, voilà une restriction très grave, mais je dois
vous avouer qu'à mon sens quelques-unes de vos critiques sont plutôt
injustes. J'aime _The Deemster_, et _The Daughter of Heth_ et _Le
Disciple_ et _Mr. Isaac_; quant à _Robert Elsmere_, j'en suis tout à
fait épris. Non que je le tienne pour une œuvre sérieuse. Comme exposé
des problèmes qui s'imposent aux chrétiens sincères le livre est
ridicule et suranné. C'est le _Literature and Dogma_ d'Arnold moins la
littérature. Cela date plus encore que les _Evidences_ de Paley ou la
méthode d'exégèse biblique de Colenso. Peut-il exister quelque chose
de moins impressionnant que ce héros malheureux annonçant gravement une
aurore depuis longtemps levée et se méprenant, de façon si complète,
sur sa véritable importance qu'il se propose de continuer sous un
nouveau nom la vieille affaire. D'un autre côté, le livre contient
plusieurs caricatures habiles et un tas de citations délicieuses,
et la philosophie de Green sucre très plaisamment la pilule plutôt
amère qu'est la fiction de l'auteur. Je ne puis m'empêcher également
d'exprimer la surprise que me cause votre silence sur deux romanciers
que vous lisez sans cesse: Balzac et George Meredith. Ce sont tous deux
des réalistes, n'est-ce pas?
VIVIAN.—Ah! Meredith! Qui peut le définir? Son style est un chaos
illuminé d'éclairs. Comme écrivain il a tout maîtrisé, sauf la langue:
comme romancier il peut tout, sauf conter une histoire: comme artiste
il est tout, mais inarticulé.
Quelqu'un, dans Shakespeare,—Touchstone, je crois—parle d'un homme
qui se rompt la tête à faire de l'esprit et cela pourrait, il me
semble, servir de base à une critique de la méthode de Meredith.
Mais quel qu'il soit, ce n'est pas un réaliste. Ou plutôt je dirai
que c'est un enfant du réalisme brouillé avec son père. Il s'est, de
propos délibéré, fait romantique. Il a refusé de plier le genou devant
Baal, et si même le délicat esprit de cet homme ne se révoltait pas
contre les assertions tapageuses du réalisme, son style suffirait à
lui seul pour tenir la vie à une distance respectueuse. Il a planté
lui-même autour de son jardin une haie hérissée d'épines et rouge de
merveilleuses roses. Quant à Balzac, il offre un très remarquable
mélange du tempérament artistique et de l'esprit scientifique. Ses
disciples ont hérité de ce dernier don, le premier n'appartint qu'à
lui. La différence entre un livre comme l'_Assommoir_, de M. Zola,
et les _Illusions perdues_, de Balzac, est celle qui existe entre
le réalisme sans imagination et la réalité imaginative. «Tous les
personnages de Balzac, dit Baudelaire, possèdent la même vie ardente
qui l'animait lui-même. Toutes ses fictions sont aussi profondément
colorées que des rêves. Chaque intelligence est une arme chargée de
volonté jusqu'à la gueule. Même les marmitons ont du génie.» Une étude
assidue de Balzac fait pour nous de nos amis vivants des ombres et de
nos connaissances des ombres d'ombres. Ses personnages ont une sorte
d'existence d'une vigueur et d'une couleur ardentes. Ils nous dominent
et défient le scepticisme. Une des plus grandes tragédies de ma vie,
ç'a été la mort de Lucien de Rubempré. C'est un chagrin dont je n'ai
jamais pu me délivrer complètement. Elle me hante dans mes moments de
loisir. Je m'en souviens quand je ris. Mais Balzac n'est pas plus un
réaliste que ne le fut Holbein. Il a créé de la vie, il ne la copiait
pas. J'admets cependant qu'il prisait trop haut la modernité de la
forme et cela fait que pas un de ses livres ne peut, comme chef-d'œuvre
d'art, s'égaler à _Salammbô_ ou à _Esmond_, au _The Cloister and the
Hearth_ ou au _Vicomte de Bragelonne_.
CYRILLE.—Êtes-vous donc opposé à la modernité de la forme?
VIVIAN.—Oui. C'est payer d'un énorme prix un très pauvre résultat. La
pure modernité de forme donne toujours une impression de vulgarité.
Et cela ne peut être autrement. Le public s'imagine, parce qu'il
s'intéresse aux choses qui le touchent de près, que l'Art doit y
trouver un intérêt égal et les prendre pour sujet. Mais le fait seul
que lui, public, s'y intéresse, en fait des sujets dont l'Art ne
saurait s'occuper. Quelqu'un l'a dit: les seules choses qui soient
belles sont celles qui ne nous concernent pas. Dès qu'une chose nous
est utile ou nécessaire ou nous affecte en quelque façon, douleur
ou plaisir, ou fait un pressant appel à notre sympathie, ou est une
partie vitale de l'ambiance où nous vivons, elle est en dehors de la
sphère propre de l'Art. Nous devrions être plus ou moins indifférents
aux sujets traités par l'Art. Nous devrions, en tout cas, n'avoir
ni préférences, ni préjugés, ni partialité d'aucune sorte. C'est
précisément parce qu'Hécube ne nous est rien que ses douleurs sont un
motif si admirable de tragédie. Je ne connais rien de plus triste
dans toute l'histoire de la littérature que la carrière artistique de
Charles Reade. Il écrivit un beau livre: _The Cloister and the Hearth_,
un livre qui dépasse _Romola_ autant que _Romola_ dépasse _Daniel
Deronda_, et gâcha le reste de sa vie dans un effort insensé pour être
moderne, pour attirer l'attention publique sur l'état de nos prisons et
sur l'administration de nos asiles d'aliénés. Charles Dickens nous a
réellement rebutés quand il essaya d'éveiller notre sympathie en faveur
des pauvres victimes de la tutelle administrative, mais Charles Reade,
un artiste, un érudit, un homme doué d'un sens vrai de la beauté,
grondant et rageant au sujet des abus de la vie contemporaine, tout
comme un vulgaire pamphlétaire ou un journaliste à sensation, c'est
vraiment un spectacle à faire pleurer les anges. Croyez-moi, mon cher
Cyrille, la modernité de la forme et celle du sujet sont entièrement et
absolument fausses. Nous avons pris la livrée commune de l'époque pour
le vêtement des Muses et nous passons nos jours dans les rues sordides
et les hideuses banlieues de nos cités viles alors que nous devions
être sur le flanc du Mont Sacré, avec Apollon. Nous sommes, chose
certaine, une race dégradée et nous avons vendu notre droit d'aînesse
pour un plat de faits.
CYRILLE.—Il y a quelque chose de vrai dans vos paroles et, certes,
quelque amusement que nous ayions à la lecture d'un roman purement
moderne, nous goûtons rarement un plaisir artistique à le relire. Et
ceci peut-être est le critérium élémentaire le meilleur de ce qui est
ou n'est pas de la littérature. Si l'on ne peut trouver de jouissance
à lire et à relire un livre, il n'est d'aucune utilité de le lire
même une fois. Mais que dites-vous du retour à la Vie et à la Nature,
panacée qu'on ne cesse de nous recommander?
VIVIAN.—Je vous lirai ce que je dis sur ce sujet. Le passage vient
plus loin dans mon article mais je puis aussi bien vous le donner dès
maintenant.
«Le cri le plus en vogue de notre temps est: «Retournons à la Vie et
à la Nature»; elles recréeront pour nous un Art et feront couler dans
ses veines un sang rouge; elles lui feront des pieds agiles, une main
forte. Mais, hélas! nous sommes déçus dans nos efforts aimables et bien
intentionnés. La Nature est toujours en retard sur l'époque. Et quant à
la Vie, elle est le dissolvant qui détruit l'Art, l'ennemi qui dévaste
sa demeure.
CYRILLE.—Qu'entendez-vous par ces paroles: la Nature toujours en
retard sur l'époque?
VIVIAN.—Peut-être est-ce un peu mystérieux. Voici le sens. Si nous
voulons, par la Nature, désigner l'instinct simple et naturel en
opposition à la culture consciente, l'œuvre produite sous son influence
sera toujours démodée, surannée et périmée. Une touche de Nature
peut rendre solidaire l'univers entier, mais deux touches détruiront
toute œuvre d'Art. Si, d'un autre côté, nous regardons la Nature
comme l'ensemble des phénomènes extérieurs à l'homme, les gens ne
découvriront en elle que ce qu'ils lui apportent. Elle n'a pas d'idées
propres. Wordsworth alla vers les lacs, mais ne fut jamais leur poète.
Il ne trouva parmi les pierres que les sermons qu'il y avait déjà
cachés. Il alla, moralisant, dans tous les districts, mais ce qu'il y a
de bon dans son œuvre fut produit quand il revint, non pas à la Nature,
mais à la poésie. Celle-ci lui donna «Laodamia» et ses beaux sonnets
et la Grande ode. La Nature lui donna «Martha Ray» et «Peter Bell» et
l'adresse à la bêche de M. Wilkinson.
CYRILLE.—Je crois que cette opinion demande à être discutée. Je suis
plutôt porté à croire en «l'inspiration d'un bois printanier», bien
que sa valeur artistique dépende toute entière du genre de tempérament
qui la reçoit, si bien que le retour à la Nature signifierait tout
simplement la marche vers une grande personnalité. Vous m'accorderez
cela, je pense. Continuez, toutefois, votre article.
VIVIAN, _lisant_.—«L'Art commence par un embellissement abstrait, un
travail purement imaginatif et agréable appliqué à ce qui est irréel et
non existant. C'est la première étape. La Vie est fascinée par cette
neuve merveille, demande à entrer dans le cercle enchanté. L'Art prend
la vie parmi les éléments bruts de son œuvre, la recrée et la refaçonne
en des formes nouvelles; il se montre pour les faits d'une indifférence
absolue, invente, imagine, rêve et garde entre lui et la réalité,
l'impénétrable barrière du beau style, de la méthode décorative ou
idéale. La troisième étape est celle où la Vie a l'avantage et chasse
l'Art dans le désert. C'est alors la véritable décadence et c'est là ce
dont nous souffrons aujourd'hui.