NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
INTENTIONS
Il a été tiré de cet ouvrage trente exemplaires sur Japon impérial,
numérotés de 1 à 30.
[Illustration: OSCAR WILDE.]
OSCAR WILDE
Intentions
_Traduction Française_
_de_ HUGUES REBELL
[Illustration]
PRÉFACE DE CHARLES GROLLEAU
[Illustration]
Orné d'un portrait de l'auteur
[Illustration]
PARIS
GEORGES CRÈS & C^{ie}, LIBRAIRES-ÉDITEURS
116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
1914
NOTE DE L'ÉDITEUR
La traduction que nous donnons ici de l'un des ouvrages les plus
réputés d'Oscar Wilde est le dernier travail auquel put se livrer
Hugues Rebell.
Il nous en remit les derniers feuillets peu de jours avant sa mort.
Mais l'étude que le délicat écrivain nous avait promise sur la vie et
les œuvres du poète anglais était à peine ébauchée quand ce funeste
événement vint nous priver d'une collaboration très précieuse.
M. Charles Grolleau, auquel nous avons confié le soin d'écrire l'étude
que nous désirions voir figurer en ce volume, a pieusement recueilli,
parmi les notes que nous a laissées Rebell, plusieurs passages recopiés
par cet auteur qui les jugeait achevés.
[Illustration]
PRÉFACE
Je blâme également et ceux qui prennent parti de louer l'homme, et
ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se
divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
PASCAL.
En son «De Profundis», harmonieux et dernier sanglot du très pur
artiste que fut Wilde, une page semble tenir toutes, concentrées pour
un aveu suprême, l'âme et la passion de son auteur.
«_Cette Vie Nouvelle—mon amour de Dante me fait lui donner ce nom,
parfois—n'est, bien entendu, nullement une nouvelle vie, mais
simplement, par voie de développement et d'évolution, la continuation
de ma vie antérieure. Je me souviens d'avoir dit, étant à Oxford, à
un de mes amis, comme nous flânions dans les allées étroites, hantées
d'oiseaux, de Magdalen, un matin de l'année précédant celle où je pris
mon degré, que je voulais manger du fruit de tous les arbres du jardin
du monde et que j'allais sortir dans le monde avec cette passion dans
mon âme. Et ainsi, en vérité, j'allais, ainsi je vécus. Ma seule
erreur fut de me confiner si exclusivement aux arbres de ce qui me
parut le côté ensoleillé du jardin, et d'éviter l'autre côté à cause
de son ombre et de sa mélancolie. L'insuccès, la honte, la pauvreté,
la tristesse, le désespoir, la souffrance, même les larmes, les mots
brisés qui viennent, dans la douleur, aux lèvres, le remords qui fait
marcher sur des épines, la conscience qui condamne, l'abaissement
de soi-même qui punit, la misère qui met des cendres sur sa tête,
l'angoisse qui choisit un sac pour son vêtement et met du fiel dans
son breuvage:—c'était, tout cela, des choses dont j'avais peur. Et
comme j'avais résolu de n'en connaître aucune, j'ai été forcé de les
goûter toutes, chacune à son tour, de m'en nourrir, de n'avoir, en
vérité, pour toute une saison, pas d'autre nourriture._»[1]
Et, plus loin, il dit avoir voulu marcher droit vers l'ombre et, tout
enveloppé d'elle, la bouche pleine de la cendre des fruits mauvais
qu'il y goûta, il dit que cette saveur et ce parfum de mort sont le
complément nécessaire des saveurs et des vivants parfums de sa vie
antérieure.
Il se trompait.
Il s'était dépassé le jour où il affronta son destin tragique.
Il marcha bien, comme il l'affirme, vers le côté noir du jardin,
frémissant peut-être, fier quand même.... mais il croyait que le soleil
l'y accompagnerait.... c'est-à-dire qu'il ne cesserait de vivre cette
_Bios theoretikos_ qu'il tenait pour le seul idéal.
«_De la haute tour de la Pensée, nous pouvons regarder l'univers.
Calme, étant à lui-même un centre et complet, le critique esthète
contemple la vie, et nulle flèche tirée au hasard ne peut pénétrer
entre les joints de son armure._»[2]
On sait quelles flèches l'atteignirent, aiguisées par lui et que le
monde empoisonna.
«Ni sa nonchalance, ni la colère envieuse ou hypocrite de ses ennemis,
ni la cruauté bourgeoise de la réprobation sociale ne sont la cause
profonde de ses maux. Ce fut lui-même qui, après un moment d'horrible
angoisse, consentit à son supplice, par une sorte de dédain pour la
volonté humaine, par une sorte de respect et de curiosité avide pour
les jeux de la destinée. Est-ce de la folie, ce besoin de douleur
chez un voluptueux et lorsqu'on a connu tous les plaisirs, de courir
au-devant des tortures?»[3].
Le voluptueux n'a pas un tel dessein. Il cherche le plaisir et souscrit
d'avance aux conditions que lui posera la vie, non pas même pour les
lui donner, mais pour en formuler la promesse. Ne voulant pas avouer
sa défaite, il dira que le fiel au fond du verre a le goût suave
qu'il cherchait. Alors que certains esprits se satisfont des seules
fantasmagories de l'intelligence, le voluptueux veut les réaliser. Il
se fait dans son cœur un prestigieux mélange de douleur et de joie, de
souffrance et d'extase, mais le monde ignore cette alchimie intime et
ne jugeant que sur les faits, coupe au même niveau, du même couteau
stupide, la belle fleur étrange et l'herbe mauvaise.
[Illustration]
On a dit d'un écrivain célèbre qu'il était un spectacle magnifique.
Wilde est un douloureux problème. Il semble qu'il échappe à la critique
des lettres pour être réservé à la seule analyse des moralistes, de par
le paradoxe même que fut cette volonté d'apparence impérieuse: composer
sa vie comme une œuvre d'art.
«Sauf ici et là, dans _Intentions_ et dans ses poèmes, la _Geôle de
Reading_, par exemple, il n'a rien mis de son âme dans ses livres; il
voulut même, cela est certain, l'effrayante tragédie qui le brisa. De
l'abîme où sa chair gémissait, son esprit se levait pour contempler sa
misère; il était le spectateur de son agonie.»[4]
Et c'est pour cela qu'il nous émeut à ce point.
Ceux qui chercheraient dans son œuvre l'écho, si faible soit-il,
d'un nouveau message, seraient déçus. L'habileté technique en est
indéniable, mais la somptuosité en paraît empruntée. Il n'apporte
aucun remède et aucun poison. Il ne nous conduit nulle part, mais on
voit bien qu'il alla partout. Il n'est point le compagnon, mais il a
connu tous les nôtres. Il s'est assis aux pieds des sages de la Grèce,
dans les jardins d'Académus, mais l'eurythmie de leurs gestes évoqués
l'a séduit plus que la doctrine. Il a suivi Dante en ses périples
infernaux, mais ce qu'il nous redit, après l'effrayant voyage, n'est
que le rappel extasié d'un décor.
«J'ai mis, disait-il, tout mon génie dans ma vie, je n'ai mis que mon
talent dans mes œuvres.» Infidèle à ce principe savamment déduit dans
le livre que nous publions: l'âme entière de l'écrivain s'objectivant
dans son œuvre, Shakespeare «laissant les impulsions qui s'agitaient
si puissamment en lui réaliser leur énergie non sur le plan inférieur
de la vie réelle, mais sur le plan imaginatif de l'art», il confondit
l'intensité de la passion avec le calme de la beauté. Esprit d'une
rare culture, il ne rendit au toucher de l'art que des accords,
vibrants peut-être, mais que d'autres avaient créés. Ce fut un
splendide, un incomparable écho. Pour sa musique, il la garda; il vécut
frénétiquement et causa de façon divine. Or la postérité ne peut nous
juger sur les possibilités qui demeurèrent latentes. Quelque nombreux
que soient les témoignages, elle ne peut rendre son arrêt que sur les
œuvres ou tout au moins sur les matériaux laissés par l'ouvrier. C'est
ce qui rend si précaire la gloire des acteurs. Et aussi la gloire
des causeurs. Il ne restera de Mallarmé que quelques vers subtils,
inférieurs aux poèmes plus clairs et néanmoins plus profonds de son
maître incontesté, Baudelaire. Il ne restera de Wilde qu'une œuvre
écrite, inférieure à celle causée.
* * * * *
«Il faut bien dire surtout qu'à notre époque le poète de parole est
voué toujours à une déchéance, car il ne se trouve pas avec ses pairs,
et pour plaire il lui faut descendre. Nulle concession d'homme de
théâtre ou de romancier de feuilleton n'est comparable à celle du
causeur de profession. Mallarmé fut perdu par son cénacle et combien le
fut davantage Wilde par son entourage faussement spirituel, faussement
élégant, faussement poétique de mondains. Shérard nous dit d'abord que
ses premiers essais de causeur dans les salons de Paris ne furent pas
heureux. Chez Victor Hugo il laissa dormir le vieux poète et d'autres
aussi. Alors il entreprit d'étonner. Il y réussit. Mais à quel prix!
Lui qui fut l'un des poètes les plus sincèrement épris de poésie et
d'art, l'un des hommes les plus passionnés, les plus vibrants, les plus
sensibles, il passe pour une sorte de poète artificiel. On connaît de
lui ses paradoxes étudiés, ses cinq ou six contes qu'il répétait à tous
et on a oublié le charmant rêveur qui s'attendrissait sur toutes choses
...
«Mallarmé a une œuvre très mince, il est vrai, mais qui tout de
même existe. Certains vers sont d'une beauté admirable. Wilde n'a
rien d'achevé. Son œuvre est très intéressante, parce qu'elle est
caractéristique d'un temps; elle a une valeur documentaire, mais elle
n'a pas de valeur vraiment littéraire. Dans la _Duchesse de Padoue_,
il imite Hugo et Sardou, dans le _Portrait de Dorian Gray_, Huysmans.
_Intentions_ est le bréviaire du symboliste. Les idées qui s'y trouvent
sont dans Mallarmé, dans Villiers de l'Isle-Adam..... Ses poèmes en
vers sont inspirés de Swinburne. Ses _Poèmes en prose_ sont ce qu'il y
a de plus original dans son œuvre; ils représentent assez la causerie
du poète, mais comme ils lui sont inférieurs! Et de fait la causerie
est peut-être une forme d'art inférieure à l'écriture. Une pensée
fixée est toujours plus belle qu'une pensée ébauchée et la causerie,
n'est-ce pas toujours une pensée ébauchée. En tous cas elle est
condamnée à périr. Les mots des hommes d'esprit ne leur survivent pas.
Citer les mots de Wilde, c'est montrer sous verre une collection de
beaux papillons qui ont perdu leur lumière et leur éclat. La causerie
n'est pas séparable du geste. Que reste-t-il des causeries des hommes
d'esprit célèbres, Scholl, Becque, Barbey d'Aurevilly! Si Chamfort nous
a transmis les mots du XVIII^e siècle, c'est qu'il les a refaits, la
plume à la main.»[5]
Cette page de Rebell indique très nettement ce qui fut le charme et la
faiblesse de Wilde.
La vie non pas étudiée mais vécue, non pas effleurée des lèvres, mais
bue jusqu'à l'ivresse, n'est pas celle de l'artiste parfait et qui
doit se survivre. Du moins certains esprits ne sauraient-ils créer
sans se cloîtrer et se soumettre à des règles un peu sévères. Wilde,
en cette chambre d'hôtel qui devait voir son agonie, se souvint-il, en
lisant Balzac à la lumière des bougies, du Maître s'isolant de même
et luttant dix-huit heures avec le démon du travail? S'est-il répété
cette plainte, que d'aucuns l'entendirent proférer avec tristesse: «Je
n'aurais pas dû faire cela ... J'aurais dû mettre du noir sur du blanc,
du noir sur du blanc ...»
Il est évident qu'il faut choisir. Le créateur n'a besoin que de peu
d'expériences pour analyser la vie, en dissocier les éléments et nous
en donner l'essence. Le recul est une condition inéluctable et le
renoncement, au moins transitoire, une absolue nécessité. La pensée,
pour être libre et féconde, ne va pas sans un certain ascétisme. Il
faut bien se résigner à ces lois d'un monde «où l'action n'est pas la
sœur du rêve». Ceux qui vivent intensément ne donnent, en leurs essais
d'œuvres sincères, que des mensonges sans couleur. Les confessions des
passionnés ne sont que les cendres du volcan.
Et Wilde lui-même nous donnera la clef de son erreur et de son mal:
«_La vie humaine est la seule chose qui mérite d'être étudiée. En
comparaison d'elle, il n'existe rien qui ait une valeur quelconque.
Il est vrai qu'en surveillant la vie dans son curieux creuset de
souffrance et de plaisir, on ne peut avoir sur le visage un masque
de verre, ni empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler le cerveau
et de livrer l'imagination enfiévrée à de monstrueuses fantaisies
et à des rêves difformes. Il est des poisons si subtils que, pour
connaître leurs propriétés, il faut en être intoxiqué. Il est des
maladies si étranges qu'il faut les éprouver si l'on cherche à en
comprendre la nature. Mais combien grande est la récompense! Combien
merveilleux devient tout l'univers! Noter la curieuse, l'âpre logique
de la passion et la vie émotionnelle, la vie colorée de l'intellect!
Observer le point de leur rencontre et celui de leur séparation, à
quel endroit ils sont à l'unisson, à quel autre ils sont en désaccord
... quelle volupté! Qu'importe ce que cela coûte? On ne paye jamais
trop cher une sensation!_»[6].
Or c'est justement à ce jeu—le mot d'étude est une illusion—que la
volonté s'use. Ne rien produire ou n'élaborer que l'artificiel, c'est
le dilemme où se voit enfermé celui qui fait de son intelligence un
instrument de volupté. C'est pourquoi l'œuvre de Wilde n'est qu'un
décor.
«Quand je vis Wilde pour la première fois, il n'avait pas ce renom
d'infamie accueilli par tous. Mon sentiment sur lui se modifia plus
d'une fois. J'eus d'abord l'enthousiasme qu'éprouvent d'ordinaire les
jeunes gens de lettres pour les célébrités littéraires, puis le procès
éclata qui me révolta comme une iniquité. Depuis, il me sembla que
l'homme du monde faisait tort à l'artiste, que ses œuvres étaient bien
légères, que sa vie avait eu peut-être plus d'importance que son œuvre.
«Aujourd'hui, je crois discerner clairement l'homme qu'il fut et qui
fut certes extraordinaire. Jamais l'artificiel ne se mêla à un tel
point au naturel et à la passion dans un même homme.»[7]
«_Il faut que je me dise que je me suis ruiné moi-même et que
personne, grand ou petit, ne peut être ruiné que de sa propre
main. Je suis prêt à le dire: j'essaie de le dire, encore qu'il se
peut qu'on ne le pense pas en ce moment. Je porte sans pitié contre
moi-même cette implacable accusation. Si terrible que fût ce que le
monde me fit, ce que je me fis à moi-même fut plus terrible encore._
_J'étais en rapport symbolique avec l'art et la culture de mon époque.
A l'aube de mon âge adulte, je l'avais compris et j'avais, par la
suite, forcé mon époque à le comprendre. Peu d'hommes ont, de leur
vivant, occupé une position comme la mienne et l'ont autant fait
reconnaître. La position d'un homme est habituellement discernée,
si elle l'est, par l'historien et le critique, longtemps après que
l'homme et son époque ont disparu. Pour moi, ce fut différent. J'en
eus le sentiment et je le fis sentir aux autres. Byron fut une
figure symbolique, mais en rapport avec la passion et la lassitude
passionnelle de son époque. Mon rapport avec mon temps fut plus noble,
plus permanent, d'une importance et d'une portée plus grandes._
_Les dieux m'avaient presque tout donné. Mais je me laissai leurrer
et m'accordai de longues périodes de repos insensé et sensuel.
Je m'amusai à faire le flâneur, le dandy, l'homme à la mode. Je
m'entourai de petits caractères et d'esprits mesquins. Je devins le
prodigue de mon propre génie et j'éprouvai une joie bizarre à gâcher
une éternelle jeunesse. Las d'être dans les hauteurs, je descendis
délibérément dans les profondeurs, à la recherche de sensations
nouvelles. Ce qu'était pour moi le paradoxe dans la sphère de la
pensée, la perversité le fut dans la sphère de la passion. Le désir,
à la fin, fut une maladie, ou une folie, ou tous les deux. Je devins
insouciant de la vie des autres. Je pris mon plaisir où il me plut, et
passai. J'oubliai que chaque menue action quotidienne forme ou déforme
le caractère et que, par conséquent, ce qu'on a fait dans le secret
du cabinet, on devra, quelque jour, le crier sur les toits. Je cessai
d'être le maître de moi-même. Je ne fus plus le capitaine de mon âme
et je l'ignorai. Je permis au plaisir de me dominer et j'aboutis à
une horrible disgrâce. Il ne me reste plus à présent qu'une chose:
l'humilité absolue._»[8].
Cet aveu d'une irrémédiable défaite est émouvant, mais d'autres pages
le contredisent et pourraient créer un doute sur sa sincérité. Or Wilde
fut toujours sincère pour qui sait lire et comprendre.
«Ce fut certainement un homme extraordinaire, d'une originalité três
belle, mais qui s'ingénia à cacher ses dons sous un manteau acheté au
magasin des nouveautés conventionnelles et à la mode d'un jour»[9].
Ce qui le perdit fut de se figurer qu'il était possible d'user pour
de nobles desseins de tout ce qui s'agite dans l'âme humaine. Chacun
de nous, en effet, est un peuple d'êtres mystérieux, d'un groupement
éphémère, et qui se déchirent en des révolutions intestines. C'est
avec ces soldats qui n'obéissent presque jamais ou désertent et se
retournent contre nous, qu'il nous faut soutenir les assauts de mille
ennemis. Wilde essaya de les connaître tous. Il les crut capables de
se plier à l'instinct, si puissant en lui, qui l'orientait, où qu'il
allât, vers la Beauté. Cela dura peut-être assez pour le persuader de
sa force et le réveil vint trop tard.
[Illustration]
Je me suis interdit d'écrire une biographie.
Je ne connais que l'écrivain, et l'homme est trop vivant encore et si
blessé! J'ai la dévotion des plaies, et le plus beau rite de cette
dévotion est le geste qui voile. C'est pourquoi je cite volontiers ceux
qui négligent les accidents et tâchent à nous découvrir l'âme. Cette
méditation sur une âme très belle serait donc inutile si je négligeais
les témoignages.
Celui de M. Arthur Symons est un des plus précieux.
Dans son volume récent: «_Studies in Prose and Verse_», il qualifie
Wilde un «poète d'attitudes» et très subtilement l'explique.
_Lorsque la_ Ballade de la Geôle de Reading _fut publiée, dit-il, il
parut à certains qu'un tel retour et qu'une si brusque connaissance
de la réalité était précisément le nécessaire pour mettre en
rapport avec la vie et l'art un talent extraordinaire, si éloigné
des choses de l'expérience commune, fantastiquement seul dans une
région d'abstractions intellectuelles. Dans ce poème où un style
formé en d'autres plans semble étonné d'être subitement employé à
ces nouveaux desseins, nous voyons une grande imagination théâtrale
à qui la pitié et la terreur sont venues en personne et non plus
comme des marionnettes dans un jeu. D'après ce point de vue, la vie
humaine a toujours été quelque chose joué sur une scène, comédie
dans laquelle le rôle d'un sage est de s'asseoir et de rire, mais à
laquelle il peut aussi prendre part avec dédain, comme sous le masque
du carnaval. Mais l'intelligence impartiale et dédaigneuse pour qui
la condition humaine n'a jamais été un fardeau en vient maintenant
à l'incapacité de s'asseoir à l'écart et de rire; et derrière tant
de masques portés et enlevés, elle a vu peu à peu que rien n'a été
désirable dans l'illusion. Ayant vu, comme voit l'artiste, plus loin
que la moralité, mais avec un coup d'œil assez partial pour l'oublier
en route, l'intelligence en est enfin arrivée à découvrir la moralité
avec douleur et au prix d'incalculables détresses. Et maintenant,
devenue si récemment familière avec ce qui est digne de pitié et
ce qui semble injuste dans l'arrangement des affaires humaines,
l'intelligence est naturellement allée aux extrêmes et a accepté
d'une part l'humanitarisme, de l'autre le réalisme comme ayant une
réelle valeur en matière d'art. Singulier instinct de l'intelligence
que cette nécessité de porter les choses à leur plus haut point de
développement, à être plus logique que la vie ou l'art, deux choses
cependant capricieuses et illogiques, où les conclusions ne découlent
pas toujours des prémisses ..._
_Son intelligence était dramatique et tout l'homme était moins une
personnalité qu'une attitude ..._
_C'est précisément dans ces attitudes qu'il était le plus sincère:
elles représentaient ses intentions, elles représentaient la meilleure
partie de lui-même, la part inachevée. Ainsi son attitude envers la
vie et envers l'art ne fut pas atteinte par sa conduite. Ses fières
revendications si parfaitement et essentiellement justes, touchant la
place que l'artiste doit occuper dans le monde de la pensée, et la
beauté dans le monde matériel, ne sont nullement invalidées par son
propre échec à créer la beauté pure et à devenir un artiste honnête.
Un talent assez ardent et vivace pour être presque du génie le
poussait incessamment à l'action, mais à l'action mentale._
_ ...En se figurant, comme il l'a fait, qu'il est possible de
connaître avec beaucoup de soin «la qualité morale de nos moments
comme ils passent» pour les régler d'après notre idéal d'une manière
plus continue et plus consciente que la plupart n'ont jamais essayé
de le faire, il a créé pour lui une foule d'âmes, âmes d'un dessin
compliqué, d'une couleur travaillée, tissées en une infinité de
petites cellules, chacune la demeure d'un étrange parfum, peut-être
d'un poison. Chaque âme avait son propre secret et restait séparée de
l'âme qui était partie avant elle et de celle qui devait venir après.
Et ce montreur d'âmes ne s'apercevait pas toujours qu'il jonglait
avec les choses réelles, car pour lui elles n'étaient guère plus que
les balles en verres de couleur jetées en l'air par le jongleur qui
les rattrape l'une après l'autre. Car les âmes étaient généralement
contentes d'être des jouets; de temps à autre elles prenaient une
malicieuse revanche et devenaient si réelles que le jongleur lui-même
s'en apercevait. Mais lorsqu'elles devenaient trop réelles, il devait
continuer à les lancer en l'air et à les rattraper quoique cependant
le jeu eût perdu pour lui de son intérêt. Mais comme il restait
toujours maître de lui-même, les assistants, le monde ne voyaient pas
la différence[10]._
C'est ainsi que ne voulant vivre que pour soi, Wilde s'est laissé
surprendre à vivre pour les autres. Son perpétuel souci d'étonner fut
une des causes de sa chute. Et que de richesses intérieures on devine
cependant si l'on écarte le rideau mouvant de ses paradoxes.
Ce livre d'_Intentions_, qu'une élégante et fidèle traduction révèle
aujourd'hui pour la première fois au lecteur français, illustre de
façon parfaite les dons inestimables de ce rare esprit aussi bien que
le côté spécieux de sa nature.
Ceux qui l'ont écouté, Saint-Jean-Bouche-d'or au sourire ambigu, se
parler, se traduire, les emporter et se perdre pour leur ravissement
éphémère dans le royaume irréel de la plus capricieuse fantaisie, le
retrouveront au cours de ces pages, parfois étonnamment profond et
grave, toujours charmeur.
Quant aux problèmes posés en ce livre paradoxal et tacheté d'apparentes
contradictions, les vouloir résoudre serait ambitieux et puéril.
Le mensonge est-il l'essence même de l'Art, de tous les arts?
L'accord parfait d'une vie très belle, ordonnée et pure, et du culte de
la Beauté est-il impossible et chimérique?
Le divorce est-il permanent et nécessaire entre l'Ethique et
l'Esthétique?
Devons-nous, sous des masques fleuris d'un sourire emprunté, nous
laisser emporter par tous les remous de l'instinct?
La Critique est-elle au-dessus de l'Art? l'interprète au-dessus
du créateur? Faut-il modifier le profond axiome «comprendre c'est
égaler» non pas même en celui, plus profond peut-être, «comprendre
c'est achever» mais en celui, tout au moins étrange au premier regard
«comprendre c'est dépasser»?
Questions dont plusieurs ne sont posées en ce livre et résolues avec
audace que pour faire admirer la nonchalante souplesse d'un jongleur de
mots.
Sur cet aspect particulier du livre, les notes de Rebell sont de
l'intérêt le plus vif. Elles font regretter davantage ce plaisir à
jamais perdu que nous eût apporté son étude où sans doute il eût très
finement analysé, après les réserves qu'on va lire, ce que l'œuvre de
Wilde contient de savoureux et de vrai.
«_Intentions_ est une étude sur le génie artificiel, la culture et
l'instinct. C'est un très curieux document. Ce n'est pas une œuvre
belle en elle-même. Toutes ces théories âgées d'une quinzaine d'années
nous paraissent ridées, décrépites. Mais les théories de nos jeunes
artistes contemporains sur la vie, la nature, l'art social ne sont pas
plus assurées contre la mortalité. Qu'ils songent en lisant ce livre
que leur esthétique paraîtra bientôt aussi vieille que celle-ci. Il ne
s'agit pas d'écrire des romans, des poésies, des drames idéalistes ou
réalistes, pessimistes ou optimistes, Schopenhauriens ou Nietzschéens,
mais des œuvres sincères. Toutes les doctrines ne sont que bavardages
propres à amuser des dames sans beauté et des esprits stériles.
«On trouve dans _Intentions_ plus d'une vérité, mais le ton est si
paradoxal qu'on risque de méconnaître tout ce qu'il y a de sincère et
de juste dans ce petit livre.
«... Wilde est le dernier représentant de cet art anglais du XIX^e
siècle qui, chez Shelley d'abord, chez les préraphaélites ensuite,
et chez le peintre américain Whistler enfin, tendit à une expression
constamment idéale et élégante du monde. L'art n'était pas fait pour la
vie, c'était le contraire: la vie n'avait pas d'autre valeur que d'être
une matière pour le poète et le peintre. Théories singulières, certes,
mais qu'importent les théories? Elles ne servent au grand artiste
qu'à rendre son génie plus puissant, en concentrant toutes ses forces
sur une même voie, en l'unifiant au lieu de l'éparpiller. Avec ou en
dépit de ses théories, Shelley a écrit ses poèmes, Whistler a peint
ses tableaux; si leur esthétique était mauvaise, on ne peut dire du
moins qu'elle fut dangereuse, puisqu'elle leur permit d'accomplir des
chefs-d'œuvre. Wilde, par malheur, était esthète avant d'être poète.
Il produisait ses œuvres comme des gageures. En lui on observe cette
corruption singulière d'une très belle sensibilité d'artiste par son
entourage. Ce sont les salons qui ont perdu Wilde ou, ce qui revient au
même, le désir de leur plaire et de les éblouir. Ce même malheur fût
peut-être arrivé à Mérimée sans sa haute et vigoureuse intelligence; et
de fait, plus d'une fois il perdit son temps à composer des «_Chambres
bleues_», quand il eût été capable sans doute de produire d'autres
«_Colomba_», d'autres «_Vases étrusques_»[11].
* * * * *
Ces observations du brillant écrivain sont d'une justesse absolue. Il
serait imprudent toutefois de conclure à son dédain de l'œuvre qu'il
traduisit avec une dévotion si parfaite, goûtant, comme il nous le
disait lui-même, de ce ton réticent qui lui était familier, un certain
réconfort dans ce travail un peu ingrat. C'est, en effet, sur son lit
de souffrance qu'il l'acheva, peu de jours avant cette mort prématurée
qui mit en deuil les fervents du beau langage et des hautes pensées.
_Intentions_ est bien loin de ne contenir que des paradoxes. Ceux qui
s'y trouvent, en tout cas, sont très divers par essence. Les uns,
purs divertissements verbaux, sont à négliger après l'attention d'une
seconde que leur accorde notre surprise. Les autres sont d'une plus
noble famille et créent l'étonnement durable et fécond du paradoxe né
viable s'il est une vérité neuve. Ils introduisent, dans le paysage
mental, ce dérangement subit de perspective qui contraint l'esprit à
monter ou à descendre et lui fait ainsi découvrir d'autres horizons. Et
quelle erreur ce serait de ne pas sentir l'immense, le profond amour de
la beauté qui hanta jusqu'à la fin l'âme de Wilde? Si artificiel que
puisse apparaître son œuvre au premier regard, il y reste encore assez
de l'homme qui fut incomparable. On sent qu'il appartient à la race
élue de ceux que touche «l'esprit de l'heure» et rendent à ce toucher
les plus belles notes. Ceux-là ont le privilège de ne pouvoir proférer
aucun mot sans que l'on perçoive, au moins confusément, l'harmonie
splendide d'un accompagnement presque universel des idées. Un chœur
suit tous leurs gestes.
N'est-ce pas un artiste celui qui écrivit les admirables pages sur
Shakespeare, sur l'art Grec et d'autres thèmes supérieurs que l'on
trouvera dans ce livre?
C'est plus qu'un artiste celui qui nota cette suggestive pensée: que
l'humilité de la matière d'une œuvre d'art est un élément de culture.
Et si nous l'entendons proférer que «la pensée est une maladie», il
faut comprendre qu'il s'agit de l'analyse. «_Nous vivons à une époque
qui lit trop pour être sage et qui pense trop pour être belle_».
Nos yeux ne voient plus dans les statues antiques que l'animalité
glorifiée, les enfants muets pour nous du dieu Pan qui est mort. Nous
sommes des cerveaux qu'engourdit la chair, peut-être parce que nous
traitons celle-ci comme une esclave.
«_Le culte des sens, écrit Wilde, fut souvent et très justement blâmé;
les hommes ressentent un naturel instinct de terreur pour des passions
et des sensations plus fortes qu'eux et qu'ils ont conscience de
partager avec des formes d'existence d'une organisation inférieure.
Mais il est probable que la véritable nature des sens n'a jamais été
comprise et qu'ils sont demeurés sauvages et animaux simplement parce
que le monde a cherché à les réduire en soumission ou à les tuer par
la douleur au lieu de viser à en faire les éléments d'une nouvelle
spiritualité dont un subtil instinct de beauté sera la caractéristique
dominante[12]._»
J'aimerais trouver ici la clef de certaines «métamorphoses» du poète
avant que la Circé terrible ait passé.
On dit que le petit roi de Rome, regardant par une fenêtre du Louvre
la rue fangeuse où jouaient des gamins, triste au milieu d'une cour
embaumée et divinement adulatrice, s'écria: «Je voudrais me rouler
dans cette belle boue.» Il semblerait qu'au point de vue sentimental,
Wilde ait eu ce désir morbide, mais il valait mieux et de sereines
aspirations le hantèrent avant qu'il prît place au mauvais Banquet.
Il avait le goût du «discipulat», interrogeait les jeunes gens sur
leurs études, leur esprit, avec l'intérêt d'un directeur de conscience,
se grisait de leur enthousiasme, s'entoura d'une cour de plus en plus
mêlée ... Païen vigoureux, ardent, enivré de souvenirs antiques, écœuré
de ses succès mondains, il voulut peut-être revivre
Ces héroïques jours où les jeunes pensées
Allaient chercher leur miel aux lèvres d'un Platon.
Mais cet artificiel de l'art était un réaliste de la vie. Il cultivait
en lui ce quiétisme qui se croit invulnérable.
«_Quand nous parvenons à la vraie culture qui est notre but, nous
atteignons cette perfection dont ont rêvé les saints, la perfection
de ceux à qui le péché est impossible, non par les renoncements de
l'ascète, mais parce qu'ils peuvent faire tout ce qu'ils désirent
sans blesser l'âme et ne peuvent rien désirer qui lui nuise, l'âme
étant une entité si divine quelle peut transformer en éléments d'une
expérience plus riche ou d'une susceptibilité plus délicate, ou
d'un nouveau mode de pensée, des actes ou des passions qui seraient
vulgaires chez les gens vulgaires, ignobles chez les gens sans
éducation, ou vils chez les gens sans pudeur._»[13]
Nous voici déjà bien loin du rêve antique.
Hélas! Il oublia Diotime pour courir à Caprée.
Ce tribunal où il lutta vainement «pour ne pas être nu devant les
hommes» l'entendit proclamer ce qu'il avait désiré et peut-être atteint.
—Quelle interprétation, demanda le juge, pouvez-vous donner de ce vers:
Je suis l'Amour qui n'ose dire son nom.
—L'Amour dont il s'agit ici, répondit Wilde, est celui qui existe
entre un homme et un jeune homme, l'amour de David et de Jonathan.
C'est de cet amour que Platon fit la base de sa philosophie; c'est lui
que chantent les sonnets de Shakespeare et de Michel-Ange. C'est une
profonde affection spirituelle, aussi pure qu'elle est parfaite ...
C'est beau, c'est pur, c'est noble, c'est intellectuel, cet amour d'un
homme possédant l'expérience de la vie et d'un jeune homme plein de
toute la joie et de tout l'espoir de l'avenir.
Et, dans cette lutte au milieu des ténèbres, ce dut être le cri de son
âme exaspérée, une gorgée d'air pur qu'il but au passage, un souvenir
embaumé ... puis des mots d'esprit revinrent, des traits mal décochés
qui ne perçaient d'autres cœurs que le sien.
Il faut laisser tomber de lui-même dans l'oubli ce procès tristement
fameux d'où Wilde sortit perdu, ruiné, en marche vers tous les deuils,
au devant de la Mort qui déjà s'était levée pour lui.
Et s'il se défendit mal, au dire de quelques-uns, il faut avouer
cependant qu'il fit les réponses qu'il fallait faire et, par certaines,
obligea ses juges, porte-voix de la foule, à confesser la haine de qui
se réclame de la Beauté.
«Si étrange que fût alors son attitude, elle ne peut être indifférente
à personne. Nous avons ri de l'esthète dont René Boylesve a fait un
amusant portrait dans son beau roman _Le Parfum des Iles Borromées_,
mais on ne peut rire de l'homme qui accepta avec ce détachement le
supplice, qu'il connaissait, auquel il devait être condamné. Bien
qu'il n'eût pas été un grand poète, bien qu'on prît prétexte de ses
mœurs pour le condamner, c'était bien tout de même l'art et l'homme de
lettres que l'on condamnait en lui.»[14].
«_Nous ne connaissons pas, écrit Macaulay, à propos de Byron, de
spectacle plus ridicule que celui du public anglais à un de ses
périodiques accès de moralité. En général, enlèvements, divorces,
querelles de famille passent à peu près inaperçus. Nous lisons le
scandale, nous en parlons un jour et l'oublions. Mais, une fois tous
les six ou sept ans, notre vertu se déchaîne. Nous ne pouvons tolérer
que les lois de la religion et de la décence soient violées. Il
nous faut tenir tête au vice. Il nous faut enseigner aux libertins
que le peuple anglais apprécie l'importance des liens domestiques.
Ainsi quelque malheureux qui n'est nullement plus dépravé que des
centaines dont les fautes ont été traitées avec indulgence, se trouve
choisi pour un sacrifice expiatoire ... les classes supérieures le
repoussent, les classes inférieures le sifflent. Il devient vraiment
le souffre-douleur dont les seules angoisses doivent, croit-on,
suffisamment payer toutes les transgressions de ses semblables._»
Une fois de plus, la douloureuse tradition du bouc émissaire s'était
accomplie. Or ce dernier n'est pas seulement chargé des péchés de la
tribu; il emporte avec lui, plus lourd que ce fardeau, tout le fardeau
de la haine des pécheurs. Et celui-là le hait le plus qui a sa part
la plus grande dans le faix du misérable. Il se juge d'autant plus
innocent que l'abjection du condamné est plus complète. Il aiderait le
bourreau s'il le pouvait. Et la joie mauvaise que crée le scandale et
la chute s'augmente de ce fait que la victime est un être supérieur.
On voit briller au fond des prunelles haineuses
L'orgueil mystérieux de souiller la Beauté.
Quelle ivresse ce dut être pour tant d'esprits infirmes, au milieu du
silence que les plus braves n'osaient rompre, de vociférer contre l'Art
et la Pensée en les dénonçant comme complices des égarements d'un de
leurs adorateurs.
Nous eûmes ici du moins le beau spectacle de quelques courages. Hugues
Rebell publia dans le «Mercure de France» cette _Défense d'Oscar Wilde_
qu'on n'a pas oubliée. Des écrivains et des artistes s'unirent pour une
protestation qui fut vaine. Mais on avait compris que les huées étaient
féroces parce que l'homme au pilori était un poète, non parce qu'il
avait offensé les mœurs de son temps. Et, parmi tous ceux dont la voix
montait plus haut que les cris et les rires, Octave Mirbeau, un des
maîtres du verbe, écrivit ces paroles de colère et de charité:
«_On a beaucoup parlé des paradoxes d'Oscar Wilde sur l'art, la
beauté, la conscience, la vie! Paradoxes, soit! Il en est, en effet,
quelques-uns qui furent excessifs, et qui franchirent, d'un pied
leste, le seuil de l'Interdit. Mais qu'est-ce qu'un paradoxe, sinon,
le plus souvent, la forme saisissante et supérieure, l'exaltation
de l'idée? Dès qu'une idée dépasse le bas niveau de l'entendement
vulgaire, dès qu'elle ne traîne plus des moignons coupés dans les
marécages de la morale bourgeoise, et que, d'un vol hardi, elle
atteint les hauteurs de la philosophie, de la littérature ou de l'art,
nous la traitons de paradoxe, parce que nous ne pouvons la suivre
en ces régions inaccessibles à la débilité de nos organes, et nous
croyons l'avoir à jamais condamnée en lui infligeant ce vocable de
blâme et de mépris._
_Pourtant, le progrès ne se fait qu'avec le paradoxe, et c'est le bon
sens—vertu des sots—qui perpétue la routine. La vérité est que nous
ne pouvons supporter que quelqu'un vienne violenter notre inertie
intellectuelle, notre morale toute faite, la sécurité stupide de nos
conceptions moutonnières. Et, au fond, c'est là qu'est, dans l'esprit
de ceux qui le jugèrent, le véritable crime d'Oscar Wilde._
_ ... On ne lui a pas pardonné d'être l'homme de pensée et l'esprit
supérieur—par conséquent dangereux—que véritablement il est._
_Wilde est jeune, il a devant lui tout un avenir, il a prouvé, par des
œuvres charmantes et fortes, qu'il pouvait beaucoup pour la beauté
et pour l'art. N'est-ce donc point une chose abominable que, pour
réprimer des actes qui ne sont point punissables en soi, on risque
de tuer quelque chose de supérieur aux lois, à la morale, à tout: de
la beauté! Car les lois changent, les morales se transforment; et la
beauté demeure immaculée, sur les siècles qu'elle seule illumine_»[15].
Quant à la peine prononcée contre Wilde, celle du _hard labour_, aucune
description ne vaut, pour témoigner de sa sévérité barbare, la réponse
que fit le défenseur du poète, Sir Edward Clarke, au correspondant d'un
journal parisien[16].
Wilde la subit jusqu'au bout. Le seul adoucissement fut cette
permission, accordée vers la fin, d'avoir des livres et d'écrire. Et il
lut Dante tout entier, s'arrêtant à l'_Enfer_, plus longuement. C'était
son «chez lui» désormais.
Avant que les portes de la geôle eussent été verrouillées, il écrivit,
mais d'une plume trempée dans une encre sans couleur, des lettres qu'on
nous a livrées plus tard et qui ne nous appartenaient pas. Ces lettres
adressées à l'Ami sont déchirantes. Je les crois infiniment sincères.
Ce n'est pas de la littérature, mais le cri d'un malheureux cœur qui se
rattache au lambeau du seul cœur humain qu'il croit resté fidèle. On
ne peut sourire de ce ton passionné, à peine au diapason des douleurs
ressenties, à l'effroi de la déréliction parfaite où la lâcheté humaine
l'a réduit. Qu'il évoque alors celui qu'il avait vu paré de toutes les
grâces de la jeunesse et lui souriant comme un miroir limpide de son
intelligence merveilleusement artiste, il n'y a là rien que de très
naturel et de très simple, et cette évocation s'embellissait de toute
l'horreur actuelle comme le plus faible rayon s'avive de l'opacité des
ténèbres.
Je ne veux pas rechercher s'il trouva plus tard le réconfort tant
désiré, le havre de paix en ce même lieu qui l'avait vu sombrer, ni
si ces paroles amères que recueillit André Gide, font allusion au
cas ici même évoqué: «Non, il ne me comprend pas; il ne peut plus me
comprendre. Mais je le lui répète dans chaque lettre: Nous ne pouvons
pas suivre la même route; vous avez la vôtre; elle est très belle; j'ai
la mienne. La sienne, c'est celle d'Alcibiade; la mienne est maintenant
celle de Saint-François d'Assise.»
Et sa dernière œuvre en prose est ce «_De Profundis_» qui nous le
montre si différent et cependant toujours le même, repris du perpétuel
souci d'une attitude, rêvant qu'avec de la douleur et du repentir,
il reprendra, mais sur un ton plus humble, l'hymne païen qu'on avait
étouffé. On songe à ce geste du grand Talma, moribond et ne le sachant
pas, prenant les peaux de son cou amaigri et s'écriant: «Voilà ce qui
ne fera pas mal pour le visage du vieux Tibère.»
Ce qui donne au livre même un ton si particulier, c'est donc bien moins
l'accent qui en est admirable que l'ironie, maintenant perçue, de la
réponse du Destin aux résolutions hautaines dont il est empli. Il
semble que la Mort se lève à chaque page pour ricaner devant le beau
chanteur. Et rien ne semble plus amer que ces appels à la Nature, du
poète immolé de ses propres mains aux dieux trompeurs de l'art factice.
Ce n'est pas le chant royal, la joie trépidante d'un Whitman, la
douceur mollissante d'Emerson mais la mélopée d'un cœur atteint au plus
secret de sa chair.
«_Je tremble de plaisir quand je songe que le jour même de ma sortie
de prison, le faux ébénier et le lilas fleuriront tous deux dans les
jardins et que je verrai le vent remuer, beauté mouvante, l'or balancé
de l'un et faire à l'autre secouer la pourpre pâle de ses plumets, à
ce point que l'air tout entier sera l'Arabie pour moi ..._»[17]
C'était un convalescent, hélas! un moribond, qui se rêvait ne trouvant
plus que des baumes dans toutes les plantes de la terre.
«_Mais la Nature, dont les douces pluies tombent aussi bien sur les
justes que sur les injustes, aura dans les rochers des fentes où je
pourrai me cacher, et de secrètes vallées dans le silence desquelles
je pourrai pleurer sans être inquiété. Elle étoilera la nuit avec ses
astres afin que je puisse cheminer dans les ténèbres sans trébucher,
et elle enverra le vent souffler sur la trace de mes pas afin que
personne ne me pourchasse; elle me lavera dans ses grandes eaux et me
guérira avec ses herbes amères._»[18]
On sait comment il mourut loin d'elle, dans le gris désolé d'une
chambre hostile.....
Et j'évoquerai, pour finir, un autre nom, celui d'un poète qui s'égara,
lui aussi, dans cette forêt autrement obscure que celle de Dante,
«parce que la voie droite était perdue.»
Ce poète est nôtre, et le bruit de sa gloire et les échos de son
œuvre ont bien ce timbre auquel on reconnaît ce qui ne lassera pas
les oreilles humaines, un poète dont la vie pourrait se mettre en
parallèle avec la vie d'Oscar Wilde. Mais le Pauvre Lélian est d'une
race d'esprits trop différente pour que des accidents pareils créent un
rapprochement possible.
Verlaine est le poète de la spontanéité parfaite, le poète d'instinct,
celui qui «a entendu des voix que nul autre avant lui n'avait
entendues». Du vers métallique, du vers trop souvent _parlé_ des
artistes de la langue, il a fait une musique impondérable, un chant
si suave et si pénétrant qu'il nous accompagne et nous hante comme un
chuchotement passionné. Son âme anachronique et délicieuse s'est donnée
toute entière, dans cette musique créée par elle et pour elle seule. Et
nous avons oublié bien des voix orgueilleuses pour la flûte en roseau
de ce faune baptisé.
Le poète anglais fut plus complexe et moins humain.
Ses erreurs ont à l'origine un besoin d'étonner. Ce qui nous arrête et
nous émeut, c'est qu'elles devinrent terriblement réelles par cette
impérieuse loi qui oblige certains esprits à incarner tous leurs rêves.
Quant à l'œuvre, si elle est exquise, elle n'est pas émouvante. Elle
pourrait suffire à rendre célèbre plus d'un artisan des lettres, mais
notre exigence à son égard vient de ce désaccord aperçu nettement
entre l'homme plein d'une vie intense et l'esthète trop habile qui
l'élabora.
C'est d'ailleurs ce divorce entre l'intelligence et la volonté qui
fut tout le drame de la vie du poète anglais. Il serait étrange, en
effet, de ne donner ce nom qu'à la fin lamentable d'une aussi brillante
existence, pour cette seule raison qu'il y eut une catastrophe
extérieure. Impuni et persistant en sa recherche d'excitations qu'il
n'eut plus même orné du nom d'expériences—et d'autres plus terribles
seraient venues que n'atteignent pas les lois humaines—peut-être
serait-il tombé si bas que sa vie d'artiste eût cessé. Et c'eût
été la véritable tragédie. D'aussi belles intelligences ne peuvent
complètement mourir, et c'est leur châtiment. Des soubresauts les
agitent qui trahissent, sous les rires menteurs, la lente agonie du
poète mal assassiné, levant encore ses pauvres yeux éteints vers la
Lumière ...
Nous ne pouvons plus être païens, nous avons été crucifiés.
Charles GROLLEAU.
Le Déclin du Mensonge
_Personnages_: CYRILLE ET VIVIAN.
_Décor_: La bibliothèque d'une maison de campagne dans le comté de
Nottingham.
[Illustration]
Le Déclin du Mensonge
_DIALOGUE_
CYRILLE, _entrant par la porte ouverte sur la terrasse_.—Mon cher
Vivian, ne vous cloîtrez donc pas tout le jour dans la bibliothèque.
Voici un après-midi d'un charme parfait. L'air est exquis. Une brume
est sur les bois comme la fleur pourprée sur les prunes. Allons nous
coucher sur l'herbe, fumer des cigarettes et jouir de la Nature.
VIVIAN.—Jouir de la Nature! Ce m'est une joie de vous dire que j'ai
complètement perdu cette faculté. On nous enseigne que l'Art nous
fait aimer la Nature plus que nous ne l'aimions auparavant; qu'il
nous révèle ses secrets et qu'après une patiente étude de Corot et
de Constable nous découvrons en elle ce qui avait échappé à notre
observation. Mon expérience personnelle est que plus nous étudions
l'Art, moins nous nous soucions de la Nature. Ce que l'Art nous
révèle en réalité c'est le manque de plan de la Nature, ses crudités
curieuses, son extraordinaire monotonie, son état d'inachèvement
absolu. La Nature a de bonnes intentions, sans doute, mais Aristote l'a
dit autrefois, elle ne peut les réaliser. Quand je regarde un paysage,
je ne puis me défendre d'en voir tous les défauts. Il est heureux pour
nous, toutefois, que la Nature soit si imparfaite, car, autrement,
nous n'aurions pas d'art. L'art est notre protestation ardente, notre
vaillant effort pour enseigner à la Nature sa vraie place. Quant à
l'infinie variété de la Nature, c'est un simple mythe. On ne saurait la
trouver dans la Nature elle-même, mais dans l'imagination, la fantaisie
ou la cécité cultivée de l'homme qui la regarde.
CYRILLE.—Eh bien! vous ne regarderez pas le paysage. Vous vous
étendrez sur l'herbe pour fumer et causer.
VIVIAN.—Mais la Nature est si dépourvue de confort. L'herbe est dure,
humide, elle est pleine d'aspérités et d'affreux insectes noirs.
Voyons! le plus humble ouvrier de Morris peut vous faire un siège plus
confortable que ne le saurait faire toute la Nature. Elle pâlit devant
les meubles de «la rue qui prit son nom à Oxford» ainsi que le phrasa
de façon si laide le poète que vous aimez tant. Je ne me plains pas.
Si la Nature eût été confortable, l'humanité n'aurait jamais inventé
l'architecture et je préfère les maisons au plein air. Dans une maison,
nous avons tous la sensation des proportions exactes. Tout nous est
subordonné, tout est façonné pour notre usage et notre plaisir.
L'égotisme même, si nécessaire au sens exact de la dignité humaine, est
entièrement le résultat de la vie d'intérieur. Au dehors on devient
abstrait et impersonnel. Notre individualité nous abandonne absolument.
Et puis la Nature est si indifférente, si dédaigneuse.
Chaque fois que je me promène ici dans le parc, je sens toujours que
je ne lui suis rien de plus que le bétail qui broute sur le talus
ou la bardane qui fleurit dans le fossé. La Nature hait l'Esprit,
rien n'est plus évident. Penser est la chose la plus malsaine qui
soit au monde et l'on en meurt tout autant que d'une autre maladie.
Heureusement, en Angleterre du moins, la pensée n'est pas contagieuse.
Notre physique splendide en tant que peuple est entièrement dû à notre
stupidité nationale. J'espère que nous serons capables de conserver
ce grand rempart historique pendant de longues années à venir, mais
j'ai peur que nous ne commencions à trop nous raffiner; même celui qui
est incapable de s'instruire s'est mis à enseigner. Voilà le point où
en est venu notre enthousiasme pour l'éducation. En attendant, vous
feriez mieux de retourner à votre fastidieuse et confortable Nature et
me laisser corriger mes épreuves.
CYRILLE.—Vous avez écrit un article! Cela ne semble pas très logique
après ce que vous venez de dire.