bas: «Je crains bien, dit-il, que Monsieur ne me regarde tout à fait
comme un mendiant; mais j'ai une autre demande à lui faire.» Je me mis
à le haïr sur le champ. «Nous jouons encore ce soir,» poursuivit-il.
«Bien entendu je refuserai d'accepter d'autre argent de Monsieur et de
ses amis, qui ont déjà été si généreux. Mais notre programme de ce soir
est quelque chose de vraiment remarquable et je compte que Monsieur
voudra bien nous honorer de sa présence.» Et alors, avec un haussement
d'épaules et un sourire: «Monsieur comprend,--la vanité d'un artiste!
Dieu me pardonne!» La vanité d'un artiste! Voilà le genre de choses
qui me réconcilie avec la vie: un vieux coquin déguenillé, ivrogne,
incompétent, avec des manières de gentlemen et une vanité d'artiste,
garder le respect de lui-même!
Mais, l'homme selon mon cœur, c'est M. de Vauversin. Voilà près de deux
ans que je l'ai vu pour la première fois et j'espère bien avoir souvent
l'occasion de le revoir. Voici son premier programme, tel que je l'ai
trouvé sur la table du déjeuner; je l'ai conservé depuis, comme une
relique des jours glorieux:
«Mesdames et Messieurs»,
Mademoiselle Ferrario et M. de Vauversin auront l'honneur de chanter
ce soir les morceaux suivants.
«Mademoiselle Ferrario chantera: _Mignon--Oiseaux légers--France--Des
Français dorment là--Le château bleu--Où voulez-vous aller?_»
«Monsieur de Vauversin: _Mme Fontaine et M. Robinet--Les plongeurs
à cheval--Le mari mécontent--Tais-toi, gamin--Mon voisin
l'original--Heureux comme ça--Comme on est trompé._»
On éleva une estrade à une extrémité de la salle à manger. Et quel
spectacle c'était de voir M. de Vauversin, la cigarette à la bouche,
pinçant de la guitare et suivant les yeux de Mademoiselle Ferrario
avec le regard obéissant et bon d'un chien! La séance se termina par
une tombola, ou vente aux enchères de billets de loterie: admirable
amusement avec toute l'excitation que produit la passion du jeu, et
sans aucun espoir de gain, qui vous fasse honte de votre ardeur; car
là, tout est perte; vous vous dépêchez de vider votre poche; c'est une
lutte à qui perdra le plus d'argent, au bénéfice de M. de Vauversin et
de Mademoiselle Ferrario.
Monsieur de Vauversin est un petit homme, avec une forêt de cheveux
noirs, un air alerte et engageant, et un sourire, qui serait délicieux
s'il avait de meilleures dents. Il était autrefois acteur au Châtelet;
mais, il contracta à la grande chaleur et à la lumière éblouissante de
la rampe une affection nerveuse, qui le mit hors d'état de paraître
sur la scène. Dans cette crise, Mademoiselle Ferrario, ou si vous
voulez, Mademoiselle Rita de l'Alcazar, consentit à partager sa fortune
vagabonde: «Je ne saurais oublier la générosité de cette dame,»
disait-il. Il porte des pantalons si étroits que ça été longtemps un
problème, pour tous ceux qui l'ont connu, de savoir comment il s'y
prend pour entrer dedans et pour en sortir. Il a quelque talent à
l'aquarelle; il écrit des vers; c'est le plus patient des pêcheurs;
et il a passé de longues journées, au fond du jardin de l'auberge, à
taquiner le goujon dans la limpide rivière.
Il faut l'entendre raconter ses aventures, tout en buvant une bouteille
de vin. Sa causerie a un tour si agréable et le sourire lui vient si
naturellement aux lèvres, quand il s'agit de ses propres malheurs,
avec parfois, une gravité soudaine, tel un homme, qui entendrait mugir
les vagues, pendant qu'il dirait les périls de l'abîme. Car, sans
aller plus loin qu'hier soir, je crois, la recette ne s'éleva qu'à un
franc cinquante pour couvrir les frais, qui comprenaient trois francs
de chemin de fer et deux de nourriture et de logement. Le maire, un
millionnaire, était assis au premier rang en face, applaudissant à tout
instant Mlle Ferrario et cependant, de toute la soirée, il ne donna pas
plus de trois sous. Les autorités locales voient de si mauvais œil
l'artiste ambulant. Hélas! je ne le sais que trop bien, moi qui ai été
pris pour l'un d'entre eux, et impitoyablement incarcéré, par suite de
cette méprise. Une fois M. de Vauversin alla trouver un commissaire de
police, pour demander la permission de chanter. Le Commissaire, qui
fumait à son aise, tira poliment son chapeau à l'arrivée du chanteur.
«Monsieur le Commissaire,» commença-t-il, «je suis artiste.» Et le
Commissaire de se recoiffer aussitôt. Aucune courtoisie pour les
compagnons d'Apollon! «Voilà jusqu'à quel degré d'avilissement ils sont
tombés,» dit M. de Vauversin, en décrivant une courbe avec sa cigarette.
Mais ce qui me charma le plus, ce fut la sortie qu'il fit, une fois que
nous avions passé toute la soirée à causer des embarras, des outrages
et des moments de gêne de sa vie errante. Quel qu'un disait qu'il
vaudrait mieux avoir un million d'argent comptant, et Mlle Ferrario
admettait qu'elle préférerait infiniment cela. «Eh bien, moi non»,
s'écria M. de Vauversin, en frappant la table de sa main. «Si quelqu'un
a manqué sa vie dans le monde, n'est-ce pas moi? J'avais un art, dans
lequel j'ai fait des choses bien, aussi bien que quelques-uns, mieux,
peut-être, que d'autres; et maintenant cet art m'est interdit. Il
faut que j'aille dans la campagne recueillir des gros sous et chanter
des inepties. Pensez-vous que je regrette ma vie? Pensez-vous que je
préfèrerais être un bourgeois gros et gras comme un veau? Non, certes.
J'ai eu des moments, où j'ai été applaudi sur les planches. De cela,
je ne fais aucun cas. Mais, j'ai parfois eu la sensation intime, en
mon for intérieur, alors que je n'obtenais pas un seul applaudissement
de la salle entière, que j'avais trouvé une intonation juste ou un
geste exact et frappant; et alors, messieurs, j'ai su ce que c'était
que d'être artiste. Et savoir ce que c'est que l'art, c'est avoir pour
toujours un intérêt, tel qu'aucun bourgeois n'en peut trouver dans ses
mesquines affaires. Tenez, messieurs, je vais vous le dire--c'est
comme une religion.»
Telle fut, en tenant compte des manques de mémoire et des inexactitudes
de traduction, la profession de foi de M. de Vauversin. Je lui ai donné
son propre nom, de peur que quelque comédien ambulant ne vînt se mettre
entre lui avec sa guitare et sa cigarette et Mlle Ferrario. Car tout
le monde ne devrait-il pas faire ses délices d'honorer ce disciple
malheureux et loyal des Muses? Puisse Apollon lui inspirer des rimes
qu'on n'a jamais rêvées! Puisse la rivière être moins avare et faire
mordre les poissons argentés à son appât! Puisse le froid ne pas le
faire pâtir, au cours des longues tournées d'hiver! Puisse le petit
greffier de village ne point le blesser par ses façons offensantes!
Puisse-t-il enfin avoir toujours à ses côtés Mlle Ferrario, pour la
suivre de ses yeux soumis et l'accompagner sur la guitare!
Les marionnettes faisaient un amusement bien lugubre. Elles jouaient
une pièce appelée Pyrame et Thisbé en cinq mortels actes, écrits
en alexandrins tout aussi longs que les acteurs. Une marionnette
était le roi, une autre le mauvais conseiller, une troisième, à
laquelle on prêtait une beauté exceptionnelle, représentait Thisbé;
puis il y avait des gardes et des pères inexorables et des messieurs
qui se promenaient. Il ne se passa rien de particulier pendant les
deux ou trois actes auxquels j'assistai; mais vous serez enchantés
d'apprendre que les trois unités étaient dûment observées et que
toute la pièce, sauf une seule exception, se développait conformément
aux règles classiques. Cette exception, c'était le paysan comique,
maigre marionnette en sabots, qui parlait en prose et dans un gros
patois, qu'appréciait beaucoup l'auditoire. Il prenait des libertés
inconstitutionnelles avec la personne de son souverain, donnait avec
ses sabots des coups de pied dans la figure aux autres marionnettes, et
toutes les fois que les soupirants qui parlaient en vers avaient le dos
tourné, il faisait la cour à Thisbé pour son propre compte en prose
comique.
Les évolutions de cet individu et le petit prologue, dans lequel
le montreur faisait un éloge humoristique de ses artistes, louant
leur indifférence aux applaudissements et aux sifflets et leur pur
dévouement à leur art étaient les seules circonstances de toute la
pièce, capables de faire naître un sourire. Mais les villageois de
Précy semblaient ravis. En vérité, tant qu'une chose est un spectacle
et que vous payez pour la voir, il est presque certain qu'elle amusera.
Si on nous faisait payer tant par personne pour les couchers de soleil,
ou si Dieu faisait battre le tambour à la ronde avant la fleuraison
des aubépines, quel train ne ferions-nous pas à propos de leur beauté?
Mais de telles choses, de même que les bons compagnons, les sottes gens
cessent bientôt de les observer. Et le commis voyageur distrait passe,
secoué dans son cabriolet à ressorts, et ne remarque positivement pas
les fleurs le long du chemin, ni le paysage du ciel par dessus sa tête.
DE RETOUR AU MONDE
Des deux jours de navigation qui suivirent il reste peu de chose dans
mes souvenirs et rien du tout dans mon carnet de notes. La rivière
continuait à couler régulièrement à travers les charmants paysages
de rivière. Des laveuses en robe bleue, des pêcheurs en blouse bleue
diversifiaient les rives vertes et le rapport des deux couleurs était
analogue à celui de la fleur et de la feuille dans le myosotis. Une
symphonie en myosotis: c'est ainsi, je pense, que Théophile Gautier
aurait pu caractériser le panorama de ces deux jours. Le ciel était
bleu et sans nuages; et la surface glissante de la rivière présentait,
aux endroits unis, un miroir au ciel et aux rives. Les blanchisseuses
nous saluaient par des rires, et le bruit des arbres et de l'eau
faisait un accompagnement à nos pensées assoupies, dans notre rapide
marche au fil de l'eau.
Le volume considérable de la rivière, le but vers lequel elle tendait
infatigablement tenaient l'esprit enchaîné. Elle semblait à présent
si sûre de sa fin, si forte et si aisée dans son allure, tel un homme
fait bien résolu. Les flots l'appelaient de leurs mugissements sur les
sables du Hâvre.
Pour ma part, glissant le long de cette voie mouvante dans mon violon
de canoë, je commençais aussi à soupirer après mon océan. Tôt ou
tard, un désir de la vie civilisée s'empare nécessairement de l'homme
civilisé. J'étais las de manier la pagaie; j'étais las de vivre à la
lisière de la vie; je désirais me retrouver au beau milieu; je désirais
me remettre au travail; je désirais me retrouver avec des gens qui
comprissent ma langue et qui pussent voir en moi un de leurs égaux, un
homme et non plus une curiosité.
Aussi, à Pontoise, une lettre nous décida; et pour la dernière fois,
nous tirâmes nos embarcations de cette rivière de l'Oise, qui les avait
fidèlement portées, pendant de si longs jours, par la pluie comme par
le soleil. Cette bête de somme rapide et sans pieds avait charrié nos
fortunes pendant tant de milles que nous lui tournions le dos, émus de
nous en séparer.
Longtemps, nous nous étions détournés du monde; mais à présent, nous
étions de retour aux lieux familiers, où la vie elle-même est le
courant qui nous emporte à la rencontre des aventures, sans qu'il soit
besoin d'un coup de pagaie.
Maintenant, nous allions, comme tous les voyageurs, retourner voir
quels changements la fortune avait apportés dans notre entourage,
quelles surprises nous attendaient chez nous et quel chemin le monde
avait parcouru en notre absence. Vous pourrez pagayer tout le long du
jour, mais c'est quand vous rentrerez à la nuit tombante, et quand vous
parcourrez du regard la chambre familiale, que vous trouverez l'Amour
ou la Mort, vous attendant près du foyer; et les plus belles aventures
ne sont pas celles que nous allons chercher.
PRIS POUR ESPION
Le pays où ils voyageaient, cette verte et fraîche vallée du Loing,
est plein d'attrait pour ceux qui aiment la gaieté et se plaisent à
la solitude. Le temps était superbe; toute la nuit il avait tonné
et éclairé, et la pluie était tombée à torrents; mais pendant la
journée, le ciel fut sans nuages, le soleil brûlant, l'air vif et
pur. Ils allaient séparés: la Cigarette traînant derrière assez
philosophiquement, le maigre Aréthuse marchant devant de son pas
rapide. De cette façon chacun jouissait de ses propres réflexions le
long du chemin; chacun avait sans doute le temps d'en être fatigué,
avant de rencontrer son camarade à l'auberge désignée; et les plaisirs
de la société et de la solitude se combinaient pour remplir la journée.
L'Aréthuse portait dans son havresac les œuvres de Charles d'Orléans
et employait quelques-unes des heures du voyage à l'élaboration de
rondeaux anglais. Il a dû ainsi précéder dans cette voie Mr. Lang, Mr.
Dobson, Mr. Henley, et tous les faiseurs de rondeaux contemporains;
mais pour de bonnes raisons, il sera le dernier à publier ce qu'il a
écrit. La Cigarette marchait chargé d'un volume de Michelet et ces deux
livres, on le verra, jouèrent un rôle dans l'aventure suivante.
L'Aréthuse était vêtu d'une façon peu sage. Il n'apporte aucune
recherche à sa toilette; mais en tous cas, il ne fut jamais si mal
inspiré que dans cette excursion. Il était en effet parti, sans avoir
eu le temps de se retourner, de Barbizon, l'endroit le moins à la
mode d'Europe. Sur la tête il portait une calotte de fumeur, faite
aux Indes, et dont le galon d'or était piteusement éraillé et terni.
Une chemise de flanelle d'une agréable teinte sombre, que les esprits
satiriques qualifiaient de noire; un veston de cheviotte claire, fait
par un bon tailleur anglais, un pantalon de toile de confection à
bon marché et des guêtres de cuir complétaient son accoutrement. Sa
personne est exceptionnellement maigre et son visage n'est pas, comme
celui de mortels plus heureux, un certificat. Pendant des années il n'a
pu passer une frontière, ni entrer dans une banque, sans être l'objet
de soupçons. Partout sauf dans sa ville natale, la police le regardait
de travers, et (bien que je sois sûr que ceci ne sera pas cru) on vient
de lui refuser l'accès du Casino de Monte-Carlo. Si vous voulez bien
vous le figurer vêtu comme on vient de le dépeindre, courbé sous son
havresac, marchant à près de huit kilomètres à l'heure, avec les plis
du pantalon de confection flottant autour de ses jambes héronnières,
et si vous y ajoutez les regards qu'il ne cessait de jeter vivement
autour de lui, comme s'il avait peur d'être poursuivi, le personnage
ainsi réalisé est loin d'être rassurant. Lorsque Villon cheminait,
(suivant peut-être la même riante vallée), pour se rendre en exil dans
le Roussillon, je me demande s'il n'avait pas quelque ressemblance
avec lui. Il avait sans aucun doute quelques préoccupations du même
genre, car il a dû, lui aussi, chemin faisant, tourner des vers dans
son cerveau, mais avec plus de bonheur que son successeur. Et s'il a
eu quelque chose comme le même temps inspirateur, les mêmes nuits de
vacarme, des hommes en armure dégringolant avec fracas l'escalier du
ciel, la pluie sifflant sur les rues du village, l'œil farouche du
taureau de la tempête lançant ses éclairs toute la nuit dans la chambre
nue de l'auberge, le même doux retour de la lumière, le même insondable
bleu du midi, les mêmes soirs alcyoniens[8] et fortement colorés et
surtout, s'il a eu quelque chose comme un aussi bon camarade, quelque
chose comme un goût aussi vif pour ce qu'il voyait et ce qu'il
mangeait, et pour les cours d'eau où il se baignait et le fatras qu'il
écrivait, j'échangerais volontiers de grands domaines aujourd'hui avec
le pauvre exilé, et je croirais encore gagner au change.
[8] Alcyoniens: apaisés, calmes. Mythologie. Jours alcyoniens.
Chez les Grecs, les sept jours qui précédaient et les sept jours
qui suivaient le solstice d'hiver, pendant lesquels l'alcyon était
supposé faire son nid et couver ses œufs sur la mer, qui alors était
calme. L'alcyon était le symbole de la paix et de la tranquillité.
Mais il y avait entre les deux voyages un autre point de similitude qui
devait coûter cher à l'Aréthuse: ils se firent tous deux en des jours
de sécurité incomplète. C'était peu après la guerre franco-allemande.
Si rapide que soit l'oubli chez l'homme, ce coin de pays fourmillait
encore d'histoires de uhlans et de sentinelles avancées, et de gens qui
avaient été à deux doigts de la corde d'ignominie, et de charmantes
amitiés momentanées entre l'envahisseur et l'envahi. Un an, deux ans
après au plus, vous auriez pu parcourir ce pays en tous sens sans
entendre une seule anecdote; et un an ou deux plus tard, vous auriez
(à supposer que vous fussiez un jeune homme de mauvaise mine, affublé
d'une façon indéfinissable) circulé dans la région en toute sûreté.
Car, de même que d'autres choses intéressantes, le spectre de l'espion
prussien aurait quelque peu pâli dans l'imagination des gens.
Malgré tout cela, notre voyageur avait dépassé Château-Renard, avant
d'avoir conscience de l'attention qu'il soulevait. Sur la route,
entre cet endroit et Châtillon-sur-Loing, cependant, il rencontra un
facteur rural. Ils lièrent conversation et causèrent de choses et
d'autres. Mais tous les sujets qu'ils abordèrent laissaient le facteur
visiblement préoccupé, et ses yeux restaient invariablement braqués sur
le havresac de l'Aréthuse. Enfin, d'un air de mystère et de malice, il
s'enquit de ce que contenait le sac, et sur la réponse de l'Aréthuse,
il hocha la tête avec une bienveillante incrédulité: «Non, dit-il,
non, vous avez des portraits.» Puis d'une voix insinuante, «Voyons,
montrez-moi les portraits!» Il se passa quelques instants avant que
l'Aréthuse, partant d'un éclat de rire, devinât ce que voulait le
facteur. Par portraits il entendait des photographies obscènes; et
dans l'Aréthuse, auteur austère et encore à ses débuts, il avait
cru reconnaître un colporteur de choses pornographiques. Quand les
paysans en France se sont mis dans la tête qu'une personne exerce telle
profession, toute argumentation est inutile. Pendant tout le reste de
la route le facteur déploya toutes les ressources de son éloquence,
pour que le voyageur le laissât jeter un coup d'œil sur la collection.
Il employait tantôt les reproches tantôt les raisonnements: «Voyons,
je ne le dirai à personne.» Puis il essaya de la corruption et insista
pour me payer un verre de vin; et enfin, lorsque leurs routes se
séparèrent: «Non, dit-il, ce n'est pas bien de votre part. Oh! non, ce
n'est pas bien!» Et hochant la tête de l'air sentimental d'un homme
qu'on a lésé, il partit pas trop satisfait.
Sur certaines petites difficultés que rencontra l'Aréthuse à
Châtillon-sur-Loing, je n'ai pas le loisir de m'étendre; un autre
Châtillon, de plus triste mémoire, sollicite trop mon attention. Mais
le lendemain, dans un certain hameau appelé la Jussière, il s'arrêta
pour boire un verre de sirop dans un cabaret très pauvre et très nu.
La cabaretière, une femme avenante qui donnait le sein à un enfant,
examina le voyageur d'un air bienveillant et pitoyable. «Vous n'êtes
pas de ce département?» demanda-t-elle. L'Aréthuse lui dit qu'il était
Anglais. «Ah! fit-elle surprise. Nous n'avons pas d'Anglais; nous
avons beaucoup d'Italiens pourtant, et ils font très bien; ils ne se
plaignent pas des gens du pays. Il se peut qu'un Anglais y fasse très
bien aussi; ce sera quelque chose de nouveau.» Et ici une remarque,
obscure pour l'Aréthuse, et qu'il chercha à éclaircir tout en buvant sa
grenadine. Mais quand il se leva et demanda ce qu'il devait, la lumière
se fit en lui, soudaine comme l'éclair. «Oh! pour vous, répondit la
cabaretière, un sou!» Pour vous! Par le ciel! elle le prenait pour un
mendiant. Il donna son sou, sentant qu'il aurait eu mauvaise grâce à la
tirer de son erreur. Mais quand il se retrouva dehors, sur la route,
il se sentit intérieurement vexé. La conscience n'est pas un habile
monsieur, c'est un être brut et rabbinique[9]; et sa conscience lui
disait qu'il avait volé le sirop.
[9] Rabbinique: veut dire primitif, intransigeant, dont les
principes sont restés intacts, n'ont subi aucune altération, aucun
adoucissement par le fait de raisonnements subtils.
Cette nuit-là nos voyageurs couchèrent à Gien. Le lendemain ils
passèrent le fleuve et s'avancèrent (séparément selon leur habitude)
pour couvrir la courte étape qui devait les conduire, à travers
la plaine verte, du côté du Berri, à Châtillon-sur-Loire. C'était
l'ouverture de la chasse, et l'air retentissait des détonations des
armes à feu et des cris d'admiration des chasseurs. Par dessus notre
tête les oiseaux étaient dans la consternation, tourbillonnant en
nuages, se posant et reprenant leur vol. Et cependant, avec toute
cette agitation de chaque côté, la route elle-même était solitaire.
L'Aréthuse fuma une pipe près d'une borne kilométrique, et je me
rappelle qu'il passa une revue très exacte de tout ce qu'il devait
faire à Châtillon: il devait s'offrir le plaisir d'un bain froid,
changer de linge et attendre l'arrivée de la Cigarette, dans une
sublime inaction, au bord de la Loire. Enflammé par ces idées, il
n'en poussa que plus rapidement en avant et arriva de bonne heure
dans l'après-midi, tout fumant de sueur, à l'entrée de cette ville de
malheur. Le chevalier Roland à la sombre tour vint.
Un gendarme poli projeta son ombre sur le chemin.
«Monsieur est voyageur?» demanda-t-il.
Et l'Aréthuse, fort de son innocence et oubliant son méchant
accoutrement, répliqua,--je dirai presque avec gaieté: «il paraîtrait
que oui.»
Ses papiers sont en ordre? dit le gendarme. Et lorsque l'Aréthuse,
avec une légère altération dans la voix, convint qu'il n'avait pas de
papiers, on l'informa (assez poliment) qu'il devait comparaître devant
le commissaire.
Le Commissaire était assis à une table, dans sa chambre à coucher,
sans autre vêtement que sa chemise et son pantalon, et malgré cela
transpirant abondamment; et lorsqu'il tourna vers le prisonnier une
grosse face inintelligente qui, comme celle de Bardolph, n'était que
boutons et pustules, les gens les plus bouchés auraient pu se préparer
à souffrir. Je me trouvais devant un homme stupide, à qui la chaleur
donnait envie de dormir, furieux d'être dérangé, insensible aux prières
comme aux arguments.
_Le Commissaire._--Vous n'avez pas de papiers?
_L'Aréthuse._--Pas ici.
_Le Commissaire._--Pourquoi?
_L'Aréthuse._--Je les ai laissés derrière dans ma valise.
_Le Commissaire._--Vous savez cependant, qu'il est défendu de circuler
sans papiers?
_L'Aréthuse._--Pardon. Je suis convaincu du contraire. Je suis ici dans
mes droits, comme sujet anglais, en vertu d'un traité international.
_Le Commissaire (avec mépris)._ Vous vous prétendez Anglais?
_L'Aréthuse._--Oui.
_Le Commissaire._--Hum! Quelle est votre profession?
_L'Aréthuse._--Je suis avocat en Ecosse.
_Le Commissaire (singulièrement gêné)._--Avocat en Ecosse! Avez-vous la
prétention de gagner votre vie avec cela dans ce département?
L'Aréthuse se défendit modestement de cette prétention. Le Commissaire
avait gagné une manche.
_Le Commissaire._--Pourquoi donc voyagez-vous?
_L'Aréthuse._--Je voyage pour mon agrément.
_Le Commissaire (montrant le havresac et avec une sublime
incrédulité)._ Voyez-vous, je suis un homme intelligent.
Le coupable demeurant muet à ce coup droit, le Commissaire savoura
un moment son triomphe; puis il demanda (comme le facteur, mais
il s'attendait à y trouver des choses bien différentes) à voir le
contenu du havresac. Et ici l'Aréthuse, qui n'avait pas encore un
sentiment bien net de sa position, commit une grave méprise. Il y
avait peu ou pas de meubles dans la pièce, à part la chaise et la
table du Commissaire; et pour faciliter les choses, l'Aréthuse (le
plus innocemment du monde) appuya le havresac sur un coin du lit. Le
Commissaire bondit positivement de sa chaise; son visage et son cou
devinrent rouge-pourpre, presque bleus; et il cria de mettre sur le
parquet l'objet profanateur.